Madrid au seuil du Nouvel An chinois
Février, Madrid grelotte sous un ciel pâle, et le quartier d’Usera enfile ses habits de fête. Lampions écarlates, dragons de papier, guirlandes calligraphiées : la rue se métamorphose le temps d’une soirée en une Chinatown improvisée, où les bars espagnols à comptoir d’étain cohabitent désormais avec des chats porte-bonheur et des Bouddhas posés près des caisses enregistreuses. C’est dans cette effervescence cosmopolite, ce brouhaha de bières tirées et de tripes à la madrilène, que Carmen Mola plante son décor inaugural. Chesca, membre de la Brigade d’analyse de cas, profite de la soirée en civil, casque de moto à portée de main, libre de l’uniforme pour quelques heures volées. Puis le silence tombe. Une moto, une Honda CBR 500R, qu’on ne retrouvera pas tout de suite. Une absence qui se mue en alerte. Une collègue qui ne répond plus.
La machine policière s’enclenche alors avec cette précision méthodique qui fait la marque de la romancière. Le parking d’Usera, la place 16 où dort une C3 orpheline, l’appartement à fouiller comme on profane un sanctuaire intime : chaque indice se déploie selon une chorégraphie millimétrée. La cheffe Elena Blanco, figure tutélaire de la saga, revient à la BAC après une absence et reprend les commandes avec cette autorité voilée d’une mélancolie reconnaissable entre toutes. À ses côtés, Ángel Zárate, compagnon de Chesca, doit jongler avec l’enquêteur qu’il est et l’homme amoureux qu’il reste, équilibre instable qui irrigue tout le récit. Orduño, Buendía, Mariajo complètent un orchestre dont l’autrice connaît chaque pupitre, et l’arrivée de Reyes, jeune nouvelle aussi élégante qu’énigmatique, vient déranger l’harmonie installée.
Mais le génie d’ouverture tient ailleurs : pendant qu’Usera scintille de ses lanternes, une autre voix s’insinue dans la trame, lointaine, presque souterraine, celle d’une jeune mariée prénommée Valentina, robe jaunie à la naphtaline, enfant déjà niché dans son ventre. Deux temporalités s’enroulent ainsi l’une autour de l’autre, le présent madrilène et un passé qui sent la campagne, le purin et le secret. Cette construction binaire, posée d’emblée, installe une tension feutrée qui ne lâchera plus le lecteur. Le Nouvel An chinois n’est pas qu’un décor pittoresque, il est une promesse : celle d’une année placée sous le signe du cochon, et de tout ce que cet animal charrie de symbolique, de chair et de bestialité.
La BAC face au silence de l’une des leurs
Quand l’enquêtée est une enquêtrice, tous les repères vacillent. Carmen Mola exploite ce paradoxe avec une intelligence narrative remarquable, transformant la disparition de Chesca en miroir tendu à ses propres collègues. Chacun se retrouve sommé d’admettre qu’il connaissait moins bien sa coéquipière qu’il ne le pensait. Les certitudes professionnelles se craquellent, les zones d’ombre affleurent, et la cohésion supposée d’une équipe rodée révèle ses fissures intimes. Zárate, le compagnon, doit composer avec le double fardeau du flic qui cherche et de l’amant qui doute. Orduño, l’ami de toujours, mesure soudain combien l’amitié laisse parfois des pans entiers d’une existence dans la pénombre. Elena Blanco, elle, mène la barque avec cette lucidité douloureuse qu’on lui connaît, consciente que résoudre l’affaire impose de profaner ce que Chesca avait choisi de taire.
L’autrice excelle à montrer comment chaque révélation déstabilise un peu plus l’équilibre du groupe. La BAC devient un théâtre où se rejouent les loyautés, les jalousies discrètes, les non-dits accumulés. Reyes, la recrue venue se glisser entre les rangs, observe et apprend dans un costume masculin qui dénote autant qu’il intrigue. Buendía, le médecin légiste à la voix posée, et Mariajo, l’experte en informatique au regard d’aigle, apportent leur science avec cette retenue de vétérans qui ont tout vu. La romancière dose habilement les apports de chaque personnage, évitant l’écueil du chœur trop bavard. Personne ne vole la vedette à personne, et pourtant chaque voix laisse une empreinte distincte sur la conduite de l’enquête. Cette polyphonie maîtrisée donne au récit une densité humaine que les thrillers de procédure peinent souvent à atteindre.
Au-delà du suspense, c’est une réflexion en creux sur la connaissance de l’autre qui se déploie. Que sait-on vraiment d’une collègue qu’on croise chaque jour ? Quelle part de soi chacun verrouille-t-il à double tour ? Mola fait de l’enquête un prétexte fertile pour interroger l’intimité contemporaine, ces vies parallèles que mènent même les plus proches. Le silence de Chesca, loin d’être un simple ressort dramatique, devient un sujet à part : un mystère humain avant d’être un mystère criminel. Et c’est sans doute là que le roman gagne sa profondeur, en refusant de réduire la disparue à son statut de victime pour lui restituer, page après page, une épaisseur de femme.
Une narration parallèle : Madrid contemporaine et la ferme aux cochons
Deux mondes, deux époques, deux rythmes : Carmen Mola tresse son récit en alternance, et c’est dans cette alternance que se loge la singularité du roman. D’un côté, l’effervescence madrilène, ses commissariats fluorescents, ses déplacements éclairs entre la capitale et la province, ses interrogatoires conduits au métronome de l’urgence. De l’autre, une ferme isolée quelque part dans la campagne espagnole, où s’invente une autre temporalité, plus lente, plus poisseuse, marquée par l’odeur du purin et le grognement des bêtes. Valentina, jeune mariée sous contrainte, élève son fils Julio dans un huis clos rural d’où l’on devine que rien ne sort indemne. Les deux trames avancent en miroir, sans jamais se confondre, et le lecteur comprend très vite que leur destin commun finira par s’épouser.
Cette architecture binaire pourrait sembler convenue, mais l’autrice en tire un parti redoutable. Chaque chapitre consacré à la ferme distille une information minuscule, un détail apparemment anodin qui, replacé dans le présent de l’enquête, prend soudain une résonance vertigineuse. La machine à broyer les os de cochon, les hommes enchaînés à des barreaux, le silence imposé par Antón, le mari taiseux : tout cela compose une mythologie noire, un bestiaire rural où l’animal humain et l’animal d’élevage finissent par échanger leurs places. Carmen Mola joue avec virtuosité du contraste entre le bitume madrilène et la terre battue, entre les écrans des techniciens de la BAC et les bougies vacillantes d’une maison perdue. Le titre du roman trouve ici toute sa charge symbolique : le cochon n’est pas une métaphore plaquée, il est une présence concrète, charnelle, qui irrigue chaque page.
Plus encore, l’autrice ose explorer la maternité dans ses zones les plus inconfortables. Valentina n’est ni une héroïne flamboyante ni une victime passive : elle est une femme prise au piège, tentant d’offrir à son enfant les copeaux de normalité qu’elle peut grappiller. Cette dimension intime, presque domestique, contrebalance la frénésie du polar urbain et offre au lecteur des respirations chargées d’émotion. La construction parallèle devient ainsi bien plus qu’un procédé : elle est le cœur battant du livre, la manière dont Mola affirme que tout crime contemporain a sa racine enfouie dans un passé qu’on a trop longtemps laissé sous silence.
Elena Blanco, une enquêtrice habitée
Voici trois romans que les lecteurs francophones de polar côtoient Elena Blanco, et chaque retrouvaille apporte sa nuance nouvelle. Cheffe de la Brigade d’analyse de cas, fille d’une mère mondaine qu’elle évite autant qu’elle redoute, héritière d’un blason familial dont elle se serait bien passée, elle traîne derrière elle une biographie cabossée que Carmen Mola distille avec parcimonie. Dans ce nouvel opus, l’autrice évite l’écueil du portrait figé. Elena n’est pas une icône, elle est une femme qui boit du Vespetro à heure tardive, fréquente des hommes qu’elle préfère anonymes, écoute Caetano Veloso au volant d’une Lada qui peine à grimper les côtes de la sierra. Chaque détail apparemment trivial sculpte la silhouette d’une héroïne qui refuse l’épure héroïque.
Ce qui frappe, c’est la manière dont l’autrice articule autorité professionnelle et fragilité intime. À la BAC, Elena décide vite, tranche net, supporte les pressions du commissaire Rentero comme les états d’âme de ses subordonnés. Mais cette assurance fonctionnelle masque mal une mélancolie tenace, un deuil ancien qui affleure dans les silences entre deux interrogatoires. Carmen Mola sait peindre cette dualité sans jamais surligner. Une phrase suffit, une chanson brésilienne fredonnée à voix basse, un regard porté trop longtemps sur un objet familier. Le personnage gagne en épaisseur précisément parce qu’il refuse de se livrer tout entier, et le lecteur se surprend à recomposer son intériorité à partir d’indices ténus, à la manière d’un enquêteur lui-même.
L’autre force du portrait tient dans le rapport qu’Elena entretient avec ses collègues. Avec Zárate, dont les liens dépassent largement le cadre hiérarchique, elle compose une partition complexe faite de loyauté, de tensions et d’allusions à un passé partagé. Avec Reyes, la jeune recrue parachutée par les réseaux familiaux, elle observe avec une distance ironique tout en reconnaissant les qualités brutes de la nouvelle. Mariajo, Buendía, Orduño bénéficient quant à eux d’une confiance forgée dans le feu des affaires précédentes, mais cette confiance se renégocie page après page. Mola n’idéalise jamais sa cheffe : elle la montre faillible, parfois injuste, capable de retrancher de l’enquête un collègue jugé trop affectivement impliqué. C’est cette humanité scrupuleuse, débarrassée de tout vernis flatteur, qui fait d’Elena Blanco l’une des figures les plus consistantes du polar espagnol contemporain.
Une géographie ibérique du polar : d’Usera à l’Extrémadure
L’Espagne de Carmen Mola n’est jamais un simple décor planté pour la forme. Elle est arpentée, sentie, traversée à hauteur de pavé. Le quartier d’Usera, avec sa population chinoise installée depuis des décennies, ses commerces hybrides et son Nouvel An lunaire fêté entre cafés ségoviens et bouddhas de céramique, ouvre le roman sur une Madrid méconnue des cartes postales. Le Ruedo, cet immeuble en spirale qu’on aperçoit depuis la M-30 et dont les petites fenêtres évoquent une prison plus qu’un complexe résidentiel, surgit ensuite avec sa charge sociologique propre. La romancière saisit ces lieux populaires sans condescendance ni misérabilisme, en restituant leur ambivalence : la mauvaise réputation héritée des années quatre-vingt, l’aménagement coloré du présent, les bancs ombragés où se reposent les retraités. Madrid devient un personnage, palpable, contradictoire, vivant.
L’enquête déborde vite hors de la capitale et compose une véritable cartographie du polar ibérique. La sierra de Guadarrama et le palais royal de La Granja de San Ildefonso offrent une parenthèse aristocratique aux abords de Ségovie. Cuenca, avec son labyrinthe de ruelles autour de Tiradores Bajos, livre une face plus austère, ces quartiers fissurés que les navigateurs GPS abandonnent à eux-mêmes. Plus tard, l’Extrémadure rurale, avec ses villages oubliés du côté de Burguillos del Cerro et de Zafra, ouvre une toute autre dimension : celle de la province profonde, des routes qui n’en finissent pas, des fermes isolées où l’on peut crier sans que personne entende. Carmen Mola excelle à faire respirer chacune de ces géographies, à leur attribuer un climat, une lumière, presque une odeur. Le pavé madrilène ne sonne pas comme la terre battue extrémègne, et c’est dans ces contrastes que l’autrice ancre la véracité de son récit.
Cette ampleur géographique sert aussi un propos. L’Espagne du roman n’est pas monolithique : elle est urbaine et rurale, cosmopolite et repliée, moderne et archaïque, parfois dans le même kilomètre carré. Les déplacements des enquêteurs entre Madrid et la province deviennent autant de glissements entre époques et mentalités. Carmen Mola dessine un pays où le présent globalisé cohabite avec des survivances anciennes, où la voiture soviétique d’Elena traverse des paysages qui n’ont guère changé depuis Cervantès. Cette tension entre les deux Espagnes traverse tout le livre et lui confère une amplitude que les polars confinés à une seule ville atteignent rarement.
La plume sensorielle de Carmen Mola
Lire Carmen Mola, c’est d’abord accepter d’être happé par les sens. Les odeurs traversent les pages avec une insistance presque organique : effluves de purin qui imprègnent une captivité, fumet des tripes à la madrilène montant d’un comptoir d’Usera, parfum de naphtaline d’une robe de mariée tirée d’un placard oublié, relents d’urine dans une maison abandonnée où miaulent des chats faméliques. L’autrice ne décrit pas, elle fait respirer. Cette densité olfactive, rarement déployée avec une telle constance dans le polar contemporain, ancre le lecteur dans une expérience charnelle qui dépasse le simple suivi de l’intrigue. On ne lit pas L’Année du cochon, on le sent à plein nez.
La texture de la prose mérite qu’on s’y attarde. Les phrases avancent au rythme d’une enquête, courtes et nerveuses dans les scènes de tension, plus amples lorsque le récit s’autorise une respiration descriptive. Anne Proenza, traductrice fidèle de la série, restitue avec un soin manifeste cette élasticité, conservant les rugosités du parler madrilène, les apartés ironiques des policiers, les silences appuyés des interrogatoires. La langue n’est jamais ornementale chez Carmen Mola : chaque adjectif gagne son droit d’entrée, chaque détail concret sert l’atmosphère ou l’enquête. On songe parfois à un Manuel Vázquez Montalbán débarrassé de ses digressions gastronomiques, à un Andreu Martín modernisé, sans jamais que la comparaison s’impose en filigrane reconnaissable. L’autrice a forgé sa propre signature, à la fois âpre et lyrique, capable d’enchaîner une scène crue et un fragment de chanson brésilienne sans rupture de ton.
Cette plume sensorielle se déploie également dans le traitement de la violence. Carmen Mola n’en rajoute pas, mais ne fuit pas davantage. Quand elle décrit le corps d’une victime, les marques d’une captivité, la matérialité d’une douleur, elle choisit une économie de mots qui frappe plus juste qu’une débauche descriptive. Les scènes les plus dures ne s’attardent pas, elles s’imposent, puis cèdent la place. Cette pudeur dans l’horreur, alliée à une précision quasi clinique, donne au roman une force d’évocation singulière. Le lecteur referme le livre avec des images, des sons, des odeurs qui persistent au-delà de la dernière page. Une écriture qui mobilise l’ensemble du corps lisant, voilà sans doute ce qui distingue ce polar de bien d’autres productions du genre.
Une mécanique noire orchestrée à plusieurs voix
Le secret de fabrication de Carmen Mola, on le sait depuis la révélation médiatique de 2021, tient à un trio d’auteurs masqué derrière un pseudonyme féminin. Trois plumes, trois sensibilités, une voix narrative unifiée : la chimie fonctionne avec une cohérence qui force l’admiration. L’Année du cochon en offre une démonstration éclatante. Le récit avance par chapitres courts, alternant les points de vue avec une fluidité métronomique. On passe d’Elena Blanco à Zárate, d’Orduño à Reyes, de la salle d’interrogatoire à la cellule de captivité, sans jamais perdre le fil ni sentir la couture entre les voix. Cette orchestration polyphonique trahit un travail d’écriture collectif maîtrisé, où chaque scène trouve sa juste place dans l’économie générale du livre.
La mécanique du suspense, elle, repose sur une science du timing remarquable. Les auteurs savent quand laisser monter la pression, quand offrir une accalmie trompeuse, quand basculer brutalement vers une révélation. Les chapitres consacrés à la captivité fonctionnent comme un compte à rebours sourd, ponctuant la lecture d’une angoisse persistante. En parallèle, l’enquête progresse par paliers : une piste s’ouvre, semble prometteuse, se referme partiellement, redirige les soupçons vers une autre hypothèse. Cette construction en spirale, où chaque tour de vis fait avancer la connaissance tout en relançant le mystère, témoigne d’une parfaite domestication des codes du thriller. Les retournements ne sortent jamais d’un chapeau : ils se préparent en amont, semés par petites touches, et leur surgissement procure ce frisson reconnaissable des romans noirs réussis, celui de l’évidence rétrospective.
Au-delà de la pure mécanique, c’est l’équilibre des registres qui impressionne. Carmen Mola alterne avec aisance les scènes d’action, les passages intimistes, les morceaux de bravoure descriptive et les dialogues nerveux d’interrogatoire. L’humour grinçant fait quelques apparitions discrètes, le plus souvent dans la bouche de Mariajo ou dans les piques échangées au sein de la BAC. Le tragique côtoie le procédural sans dissonance, et la dimension sociale du roman, sa réflexion en sourdine sur les rapports de classe et de domination, vient enrichir l’édifice sans jamais l’alourdir. Cette capacité à faire tenir tant d’ingrédients dans un même récit, sans qu’aucun n’écrase les autres, confirme que la signature Carmen Mola ne doit rien au hasard ni à l’effet de mode. Elle est le fruit d’une véritable horlogerie romanesque.
Un thriller espagnol qui confirme une signature romanesque
Au terme de cette traversée, L’Année du cochon s’impose comme un jalon solide dans la production noire espagnole contemporaine. Le roman conjugue avec habileté les exigences du thriller à haute tension et celles d’une littérature plus ample, soucieuse de ses personnages, de ses lieux, de sa langue. Carmen Mola ne se contente pas de livrer une enquête bien troussée : elle bâtit un univers, peuple ce dernier de figures qui résistent à l’oubli, et donne à son intrigue cette dimension presque tragique qui transforme un simple polar en expérience de lecture marquante. La saga Elena Blanco gagne ici en maturité, sans rien perdre de l’efficacité qui avait fait le succès des deux volumes précédents traduits chez Actes Sud.
Ce troisième opus francophone consolide la place de la signature sur le rayonnage des incontournables du polar méditerranéen. Aux côtés d’un Víctor del Árbol pour la profondeur historique ou d’une Dolores Redondo pour l’ancrage régional, Carmen Mola tient désormais une partition propre, plus urbaine peut-être, plus nerveuse, mais tout aussi attentive aux blessures intimes de ses protagonistes. Le travail de traduction d’Anne Proenza accompagne ce déploiement avec une régularité bienvenue, garantissant aux lecteurs francophones un accès fluide à l’univers de la BAC. Les éditions Actes Sud, dans leur collection Actes noirs reconnaissable entre toutes, offrent au roman l’écrin éditorial qu’il mérite.
Pour qui aime les polars qui ne se résument pas à leur seul dénouement, L’Année du cochon constitue une lecture précieuse. La résolution de l’énigme y compte moins que le chemin parcouru, les visages croisés, les paysages traversés, les questions soulevées sur la mémoire, la maternité, la justice et le silence. On referme le livre avec cette impression rare d’avoir lu autre chose qu’un simple divertissement, sans pour autant avoir été privé du plaisir premier du suspense. Carmen Mola continue ainsi de tracer son sillon, fidèle à ses obsessions et à ses méthodes, mais capable à chaque livre de surprendre par un déplacement subtil du regard. Les amateurs de polar ibérique y trouveront leur compte, les lecteurs moins familiers de la série pourront aborder ce roman sans difficulté particulière, et tous, sans doute, refermeront le volume avec l’envie d’attendre la traduction du prochain. Une promesse rare, et un beau cadeau fait aux passionnés du genre.
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Mots-clés : polar espagnol, Elena Blanco, BAC madrilène, thriller noir, enlèvement, double narration, Actes noirs
Extrait Première Page du livre
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PREMIÈRE PARTIE
SEUL
Pourquoi me quittes-tu et disparais-tu ?
Et si je m’intéressais à quelqu’un d’autre ?
Et si soudain elle me séduisait1 ?
La robe de mariée la serre et sent la naphtaline. Sa couleur, sans doute blanche à l’origine, est aujourd’hui difficile à définir, variant du beige au jaune avec des dégradés. Ce mariage n’a rien à voir avec celui dont rêvait Valentina à quinze ans. La robe appartient à Ramona, la mère de l’homme qu’elle épouse, un homme qui n’a pas daigné l’embrasser au moment où le fonctionnaire qui officiait leur a annoncé qu’ils étaient désormais mari et femme. Ramona, sa belle-mère, froide et antipathique, est bien plus grosse qu’elle, sauf qu’à quatre mois de grossesse, les coutures de la robe sont sur le point de craquer. Elle ne sait pas pourquoi son mari a accepté de l’épouser alors qu’elle attend l’enfant d’un autre.
Valentina enlève la robe. Ses dessous sont ordinaires et bon marché. Elle qui rêvait tant, pour sa nuit de noces, de s’acheter le genre de lingerie que les filles du club portent avec les clients. À la place, elle porte une culotte blanche et un soutien-gorge non assorti dans lequel sa poitrine, qui ne cesse de croître depuis qu’elle est enceinte, tient à peine. Elle n’aime plus se voir dans le miroir. »
- Titre : L’Année du cochon
- Titre original : La nena
- Auteur : Carmen Mola
- Éditeur : Actes Sud
- ISBN : 9782330195427
- Format : Broché
- Nationalité : Espagne
- Langue : Français
- Traducteur : Anne Proenza
- Date de publication : 04/09/2024
- Nombre de pages : 352 pages
- Genre : Polar, Thriller, Roman noir, Polar espagnol
- Sujets traités : Enlèvement, Enquête policière, Brigade d’analyse de cas, Madrid, Espagne rurale, Mémoire et secrets de famille, Maternité, Vengeance, Violences faites aux femmes
Résumé
À Madrid, le soir du Nouvel An chinois, l’inspectrice Chesca, membre de la Brigade d’analyse de cas, disparaît dans le quartier d’Usera. Sa moto s’est volatilisée, son téléphone reste muet, et l’équipe que dirige Elena Blanco se retrouve sommée d’enquêter sur la disparition d’une des leurs. Très vite, l’investigation déborde les frontières de la capitale et s’étend à la province espagnole, de Ségovie à l’Extrémadure, exhumant des pans entiers d’une histoire que la victime avait soigneusement enfouie.
En contrepoint, le roman fait remonter à la surface une autre trame, située à la campagne, où une jeune femme nommée Valentina élève son fils dans une ferme isolée marquée par une violence sourde. Les deux récits avancent en miroir, jusqu’à ce que leurs lignes finissent par se croiser. Carmen Mola signe un thriller dense, sensoriel et politique, qui interroge la mémoire, la maternité et les silences que charrient les familles.
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Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.




















