Hôtel Carthagène de Simone Buchholz, une nuit suspendue au-dessus du port de Hambourg

Hôtel Carthagène de Simone Buchholz

Une nuit de novembre au vingtième étage, au-dessus du port de Hambourg

Un pot d’anniversaire entre flics, voilà le point de départ le plus banal qui soit, et pourtant Simone Buchholz en fait une machine à fabriquer du vertige. Faller souffle ses soixante-cinq bougies dans un lounge perché sur la Hafenkante, murs de verre, lampes rondes qui se balancent à un plafond noir, et tout en bas le port qui scintille comme une fête foraine posée sur l’eau noire. Novembre pèse sur la ville. Il fait froid, il fait sombre, le vent s’est couché. La bande de la brigade est réunie là comme une horde de chiens errants lâchée dans un salon de luxe, et cette seule image suffit à indiquer que l’endroit ne leur appartient pas.

L’architecture du lieu devient très vite un dispositif romanesque à part. Vingt étages de béton et de verre Securit, des ascenseurs, une cage d’escalier, une galerie technique, un local sprinkler dans les sous-sols : autant d’organes que la romancière cartographie sans en avoir l’air, et dont chacun trouvera son usage. La verticalité fait tout le travail. Plus on monte, plus l’air se raréfie, plus la ville s’éloigne, plus les secours deviennent une abstraction. Au loin, sur le Heiligengeistfeld, on monte les manèges du Dom autour du vieux bunker de guerre, et cette fête qui se prépare pendant que la nuit se referme ailleurs donne au récit une ironie discrète.

Buchholz possède l’art de faire basculer une atmosphère sans hausser le ton. Les premières pages installent la chaleur bourrue d’une réunion d’amis, les vannes, les silences, la tendresse rugueuse d’une équipe qui a trop vu de choses ensemble, et la mécanique se met en marche presque poliment, dans les marges du champ de vision. Le port de Hambourg, saisi depuis cette hauteur, prend corps avec ses grues, ses lumières et son eau grasse. La ville respire dans le roman comme une créature endormie sous les fenêtres, et cette respiration ne s’interrompra plus jusqu’au petit matin.

Chastity Riley, une voix qui cogne autant qu’elle encaisse

La procureure Chastity Riley raconte à la première personne et au présent, ce qui place le lecteur non pas devant elle mais derrière ses yeux, à la hauteur exacte de ses perceptions. Elle arrive en retard, refuse de confier son blouson aviateur bleu foncé au vestiaire parce qu’une veste, chez elle, tient lieu de cuirasse, et se méfie de tout cocktail qu’elle n’a pas mixé elle-même. Trois détails, et le portrait est fait. Cette économie de moyens est l’une des grandes forces du livre : Buchholz ne décrit presque jamais son héroïne, elle la laisse se trahir par ses gestes.

Ce qui frappe ensuite, c’est l’amplitude émotionnelle que la voix parvient à couvrir sans jamais forcer. Riley se moque d’elle-même avec une constance de boxeuse, elle plaisante quand la peur monte, elle décrète qu’elle est une femme insaisissable et le répète comme on récite une formule protectrice. Mais sous cette armure verbale circule une tendresse presque douloureuse pour les siens, Faller, Calabretta, Carla, Stepanovic, Klatsche, Inceman, ce nœud d’amitiés serrées et compliquées où chacun porte des fissures visibles à la surface de la peau. La romancière observe ces liens avec une justesse rare, sans psychologie appuyée, par petites touches saisies au vol.

Le présent de narration produit un effet supplémentaire, celui de l’incertitude partagée. Riley ne sait pas ce qui va arriver, donc nous non plus ; elle commente au fil de l’eau, se contredit, s’égare dans des pensées incongrues au pire moment, et cette porosité entre le drame et le dérisoire crée un humour noir d’une grande finesse. Quand son corps commence à la lâcher, la voix ne change pas de registre, elle se fissure de l’intérieur, les phrases se dérèglent doucement, la perception se brouille. Peu de narratrices du polar contemporain tiennent une telle ligne de crête entre ironie et vulnérabilité, et Buchholz la tient sur toute la longueur.

Un huis clos de verre où l’alcool tient lieu d’armure

Trente-sept personnes dans un bar panoramique, plus ceux qui décident du sort de tout le monde : voilà l’équation. Buchholz prend le temps de recenser les présences, les barmen, la barmaid, le technicien de maintenance, deux très jeunes hommes seuls, des quadragénaires dont les compagnes se sont éclipsées, deux costumes hors de prix. Ce recensement, apparemment technique, installe en réalité le principe du théâtre de chambre : un décor unique, une distribution close, et des heures qui s’étirent. Le lecteur apprend à reconnaître les silhouettes, à repérer qui est où, exactement comme les otages eux-mêmes.

L’idée la plus juste du livre tient sans doute dans son usage du comptoir. Puisque personne ne peut sortir, on boit. L’alcool circule, gratuit, abondant, et devient à la fois anesthésiant, carburant social et rituel de survie. Des inconnus se parlent parce que le verre autorise à se parler. Des couples se forment pour trois heures. Des rires éclatent là où ils n’ont rien à faire. Buchholz observe cette chimie collective avec une acuité presque documentaire : la peur ne produit pas seulement de la sidération, elle produit du lien, de la bêtise, du désir, du bavardage. C’est cru, c’est drôle, et c’est terriblement crédible.

La tension ne vient donc pas de l’action, souvent suspendue, mais de l’attente et de la promiscuité. Le verre des façades donne à voir Hambourg sans permettre de l’atteindre, et cette transparence inutile devient la métaphore centrale du dispositif : tout est visible, rien n’est accessible. Au-dehors, la police piétine dans le froid, monte des tentes, étudie des plans, fume cigarette sur cigarette. Au-dedans, le temps se dilate et les corps s’abîment. En alternant les deux points de vue, la romancière fabrique un suspense dont le moteur n’est jamais le spectaculaire, mais la lente montée d’une pression atmosphérique.

De Sankt Pauli à Carthagène, la longue mémoire d’un trafic

Parallèlement à la nuit hambourgeoise, un second récit se déploie, écrit au passé et à la troisième personne, comme une contre-mélodie jouée dans une tonalité plus grave. Il commence en 1984 sur le port, avec un très jeune homme nommé Henning, ses nuits en morceaux, son envie confuse de disparaître quelque part. Puis viennent la Colombie, Carthagène en 1987, un dîner dans la vieille ville, un homme élancé et poli dont les mains évoquent un éventail de ciseaux, une proposition formulée à l’heure du rhum et des cigares. Tout le destin d’une vie se joue dans ces quelques répliques d’une courtoisie glaçante.

Buchholz construit ensuite ce fil par grandes étapes datées, Hambourg-Blankenese en 1997, Curaçao en 2001 puis en 2017, Sankt Pauli en 2018. Chaque halte occupe quelques pages, parfois moins, et pourtant l’ensemble compose une véritable trajectoire romanesque où l’on voit un homme changer de nom, de langue, de peau, sans jamais se débarrasser de ce qu’il traîne. L’écriture, ici, se fait plus ample, plus sensorielle, davantage tournée vers la lumière, la mer, la chaleur. Le contraste avec le présent glacé de Hambourg est saisissant, et cette respiration tropicale empêche le huis clos de devenir étouffant.

Le plaisir de lecture tient largement à la façon dont les deux lignes se rapprochent. Buchholz ne dévoile rien trop tôt, elle dépose des jalons, un nom, une date, une rumeur de démantèlement, un article de presse allemand lu à des milliers de kilomètres. Le lecteur assemble, devine, corrige. Ce montage patient donne au roman une profondeur de champ que peu de thrillers en temps réel se donnent la peine de creuser : sous la nuit présente, trente ans d’histoires enfouies, de rancunes conservées au frais et de comptes jamais soldés.

Chapitres courts, phrases sèches, un rythme construit en syncopes

La partition formelle de Hôtel Carthagène mérite qu’on s’y arrête, car elle fait beaucoup pour la sensation de vitesse. Le livre compte une cinquantaine de séquences, dont certaines tiennent en quatre lignes. Une pluie de cendres imaginaire. Un SMS envoyé depuis des toilettes. Un téléphone qu’on éteint. Un simple « Boum » répété d’un chapitre à l’autre, décliné selon qui l’entend. Buchholz utilise la brièveté comme un instrument de percussion : elle frappe, elle laisse résonner, elle enchaîne. Le blanc typographique fait partie du texte, et le silence entre deux séquences porte parfois plus que la séquence elle-même.

Les titres de chapitres relèvent de la même esthétique, oraux, gouailleurs, souvent hilarants, parfois absurdes, toujours accrochés à un détail concret plutôt qu’à l’enjeu dramatique. Cette ironie de sommaire crée un décalage permanent entre la gravité de la situation et la manière de l’annoncer, et ce décalage est exactement le ton du livre. Ajoutons les jeux de casting, les alternances de focales, les passages soudains dans le crâne d’un homme dont la pensée se désarticule en mots isolés : la romancière n’hésite jamais à tordre la syntaxe quand la conscience se tord.

Le montage alterné, enfin, obéit à une logique de cinéma de série B assumée et parfaitement maîtrisée. Dedans, dehors, autrefois, maintenant. On passe du vingtième étage à un fourgon de police, d’un fourgon à une plage des Caraïbes, sans transition, avec la brutalité joyeuse d’un cut. Loin de disperser l’attention, ce découpage la concentre, parce que chaque retour dans un lieu déjà quitté nous donne l’impression d’y revenir un peu plus tard, un peu plus tendu, un peu plus fatigué. Rythmiquement, le livre fonctionne comme un morceau de soul un peu sale : une pulsation régulière, des contretemps, et un refrain qui revient quand on ne l’attend plus.

La langue parlée de Simone Buchholz, portée par la traduction de Claudine Layre

Ce qui distingue Buchholz dans le paysage du noir européen, c’est d’abord une langue. Une langue parlée, familière, remplie d’interjections, de jurons tranquilles, de formules cabossées, de phrases nominales jetées comme des notes sur un carnet. Elle écrit comme on pense tard le soir, par salves, avec des reprises et des embardées. Les dialogues fusent sans fioritures, souvent réduits à deux répliques et un blanc. Et puis surgit, au détour d’un paragraphe, une image d’une beauté inattendue, la lumière qui se faufile en provenance de l’est, un feu froid mais puissant, un casino d’âmes humaines. Cette alternance entre trivialité et lyrisme bref constitue la signature de l’auteure.

Le travail de Claudine Layre, qui accompagne la série chez L’Atalante depuis Nuit bleue, Béton rouge et Rue Mexico, mérite d’être salué pour ce qu’il réussit de plus difficile : conserver l’oralité sans la franciser à l’excès. Les registres restent mobiles, l’argot ne sonne jamais daté, les respirations du texte allemand passent la frontière intactes. On sent une traductrice qui a intégré la musique de cette voix au point de pouvoir la rejouer, y compris dans ses ruptures les plus abruptes et ses onomatopées.

Deux seuils du livre disent d’ailleurs beaucoup de son projet. En épigraphe, quelques mots de Millie Jackson, prêtresse de la soul la plus frontale, qui parlent de tenir bon coûte que coûte. En dédicace, le nom d’Alan Rickman. Placer ce nom en tête d’un roman de prise d’otages dans une tour de verre relève du clin d’œil affectueux au cinéma d’action des années quatre-vingt, et signale d’emblée que Buchholz connaît ses modèles, les aime et compte bien jouer avec eux plutôt que les imiter. Le roman entier tient dans cet équilibre entre référence assumée et voix strictement personnelle.

Ce que Hôtel Carthagène apporte au roman noir allemand d’aujourd’hui

Le polar allemand contemporain a longtemps souffert d’une réputation d’application sérieuse, méthodique, sociologiquement solide et stylistiquement prudente. Simone Buchholz occupe un tout autre territoire. Chez elle, l’enquête compte moins que les états de conscience, la mécanique moins que les corps fatigués, et la ville moins comme décor que comme climat mental. Hambourg, ses quais, ses bars miteux, ses quartiers cossus au bord de l’Elbe, son bunker et sa fête foraine, forme un écosystème où les histoires criminelles poussent naturellement, sans qu’on ait besoin de les expliquer.

Ce sixième volet traduit en français condense les qualités de la série tout en restant parfaitement accessible à qui la découvre ici. Les habitués retrouveront la bande, ses fêlures et ses loyautés ; les nouveaux venus entreront sans effort, parce que Buchholz distribue ce qu’il faut de mémoire commune sans jamais transformer son roman en salle d’archives. Le livre est court, tendu, spirituel, traversé d’une mélancolie qui affleure surtout dans les scènes les plus calmes. Il tient la promesse du thriller de tour de verre et la déborde, en s’intéressant autant à ce que les gens se disent qu’à ce qu’ils risquent.

Reste l’essentiel, qui échappe au résumé : une manière d’écrire le désastre avec des blagues, la solitude avec des cigarettes partagées, la violence avec des phrases très courtes. On referme le volume avec la sensation d’avoir passé une nuit entière debout, à boire de mauvais cocktails dans une lumière trop belle, en compagnie de gens qu’on n’a pas envie de quitter. Pour un roman de moins de trois cents pages, c’est une performance qui donne furieusement envie de remonter la série depuis le début, puis d’attendre le suivant.

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Mots-clés : roman noir allemand, Simone Buchholz, Chastity Riley, prise d’otages, Hambourg, huis clos, L’Atalante


Extrait Première Page du livre

« C’EST LA FIN, TU CROIS ?

On traverse la ville, des trous noirs béent à tous les coins de rue et tirent vers eux la tôle de l’ambulance, Stepanovic est agenouillé à côté de la foutue civière où je suis allongée, il me tient, il tient ma main et me chante un truc, j’aime bien la mélodie, mais le texte est à vomir.

DEUX JOURS PLUS TÔT DANS UN HÔTEL SUR LE PORT DE HAMBOURG

« Bonjour, ma belle dame.

— Bonjour. Que puis-je faire pour vous ?

— Entreprise Unimax. C’est pour l’installation sprinkler.

— Heu… ?

— La maintenance.

— Ah, je vois ! Vous voulez les cartes-clés pour le local dans la cave, c’est ça ?

— C’est ça.

— Attendez… Les deux ?

— Ce serait parfait.

— OK… Voilà.

— Super, merci. En partant, on les remet sur le comptoir comme d’habitude ?

— Oui, bien sûr, comme d’habitude.

— Génial. Bonne journée. Et… heu… vous êtes vraiment très jolie.

— Merci, c’est gentil.

— Philosophie d’entreprise. »

Clin d’œil, clin d’œil.

Sourire.

Des deux côtés.

Sortie de scène. »


  • Titre : Hôtel Carthagène
  • Titre original : Hotel Carthagena
  • Auteure : Simone Buchholz
  • Éditeur : Librairie L’Atalante
  • ISBN : 9791036001727
  • Format : Broché
  • Nationalité : Allemagne
  • Langue : Français
  • Traduction : Claudine Layre
  • Date de publication : 08/02/2024
  • Nombre de pages : 224 pages
  • Genre : Roman noir, polar urbain, thriller en huis clos
  • Sujets traités : prise d’otages, vengeance, trafic de drogue, Hambourg, Colombie, loyauté et amitié, exil et identité, mémoire du passé

Résumé

Hambourg, un soir de novembre. Toute la brigade s’est donné rendez-vous dans un bar panoramique perché au vingtième étage d’une tour de verre, sur le port, pour fêter les soixante-cinq ans du vieux Faller. Murs vitrés, cocktails hors de prix, la ville qui scintille en contrebas : la bande de flics et la procureure Chastity Riley ne sont pas vraiment dans leur élément. La soirée bascule pourtant, et ce qui devait être une fête se transforme en une longue nuit d’attente, à des dizaines de mètres au-dessus du sol, pendant que la police s’organise dans le froid des rues.
En parallèle, un second récit remonte le temps. Il commence sur les quais de Sankt Pauli au milieu des années quatre-vingt, avec un jeune homme sans avenir clair, puis suit sa trajectoire jusqu’en Colombie, à Carthagène, et bien au-delà. Trente ans de vies déplacées, de noms changés et de comptes jamais soldés, qui remontent lentement vers cette nuit hambourgeoise. Un roman noir bref, nerveux et mélancolique, porté par une narratrice dont la voix ne ressemble à aucune autre.


Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


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