Un crâne dans le conduit : le chantier qui bascule
Une masse, un burin, une cheminée condamnée depuis des décennies : voilà le décor très prosaïque dans lequel Caroline Costa fait surgir l’incongru. Vicky travaille, elle compte les briques qui cèdent, elle imagine déjà les flambées et les fauteuils autour de l’âtre, et c’est précisément cette banalité laborieuse qui donne au basculement toute sa force. La suie vole, des brindilles tombent, puis quelque chose roule du conduit qui n’a rien d’une décoration d’Halloween. L’auteure prend le temps de laisser son héroïne se tromper, envisager un nid, un chat, un ballon, avant de refermer le piège. Ce lent glissement du domestique vers le macabre fonctionne parce qu’il repose sur des gestes concrets, ceux d’un vrai chantier, et non sur des effets d’annonce.
À partir de là, tout le mécanisme du roman s’enclenche avec une logique implacable et pourtant légère. L’auberge est mise sous scellés, les propriétaires délogés, le calendrier des travaux réduit en miettes à quinze jours de la Toussaint. Caroline Costa exploite une idée simple et redoutablement efficace : son enquêtrice n’enquête pas par vocation mais par désœuvrement. Privée de son chantier, contrainte de loger à l’hôtel du village, Vicky dispose soudain de ce que personne d’autre n’a, du temps et un regard neuf. La contrainte narrative devient moteur, et le lecteur comprend vite qu’il n’assistera pas à une course contre la montre mais à une lente infusion.
Le choix du lieu mérite qu’on s’y attarde. Une cheminée murée, c’est une mémoire scellée, un passé qu’un coup de masse suffit à rouvrir, et le roman tire de cette image un fil qu’il ne lâchera plus. Les propriétaires successifs de la bâtisse, les projets avortés, les chantiers interrompus faute d’argent ou de compétence composent une stratigraphie que Vicky va patiemment feuilleter. Caroline Costa dose l’information avec parcimonie : chaque couche retirée épaissit la question sans jamais l’éclaircir trop tôt. Le résultat tient de l’archéologie domestique, et c’est un plaisir rare de voir un roman policier confier son ouverture non à un cadavre frais mais à un chantier de rénovation.
Victorine Vauréal, décoratrice en salopette et col lavallière
Portrait d’une héroïne qui refuse de choisir : Vicky porte une salopette trop large et des bottines à petits talons, une blouse en soie fermée d’un col lavallière et un turban d’où s’échappent des mèches rebelles. Passionnée des Années folles, elle manie la massette avec l’aisance de l’habitude et corrige poliment ceux qui prennent son outil pour un marteau. Cette silhouette composite dit tout de sa singularité : le goût et la poigne, la coquetterie et le métier. Caroline Costa s’amuse visiblement des sourcils qui se lèvent quand une jeune femme élégante attaque un mur de briques, et elle en tire des scènes savoureuses sans jamais appuyer la démonstration.
Ce qui distingue Vicky des amateurs qui peuplent le genre, c’est que son métier n’est pas un simple accessoire. L’auteure lui donne un regard professionnel qu’elle exerce en permanence : l’orientation plein sud d’une pièce, la multiplication des points lumineux dans une vallée où la nuit tombe tôt, le lin des rideaux, les tons chauds qui réveilleraient des murs nus. Ces passages, loin de ralentir le récit, l’ancrent. Et surtout, cette acuité visuelle se transfère naturellement à l’enquête. Une décoratrice, c’est quelqu’un qui remarque un détail discordant, un objet mal à sa place, un geste répété. Les boutons dorés qu’un promoteur triture sans relâche, une boîte de croquettes qu’on prétend ranger au frais : Vicky enregistre, classe, recoupe.
Elle possède en outre une qualité que les enquêteurs amateurs ont rarement, la mesure. Devant les hypothèses hasardeuses qu’on lui soumet, elle ne triomphe pas, elle nuance avec diplomatie. Confrontée à des taches brunâtres sur un vieux drap, elle énumère calmement les explications les plus prosaïques avant d’envisager la plus spectaculaire. Ce scepticisme aimable, jamais méprisant, installe une complicité immédiate avec le lecteur, qui sent qu’il tient là une guide fiable au milieu d’une communauté portée aux affabulations. Vicky ne s’impose pas, elle observe, et sa réserve vaut toutes les déclarations d’intention.
Certilleux, où la rumeur circule plus vite que l’enquête
Il faut à peine quelques heures pour que la découverte de l’auberge se transforme, au petit déjeuner de l’hôtel, en squelette de chamois tombé par une fenêtre du grenier, puis en cambrioleur maladroit venu dérober une argenterie qui n’a jamais existé. Caroline Costa saisit avec une justesse réjouissante ce phénomène très villageois : l’information ne se transmet pas, elle se recompose. Gisèle et Mylène, tasse à la main et bracelets tintinnabulants, forment un duo de commères d’une drôlerie constante, capables de se disputer la paternité d’une recette de tarte tout en colportant trois versions contradictoires du même événement.
Le roman en tire un ressort narratif malin. Vicky se trouve en permanence prise entre deux flux, celui des faits que le brigadier collecte laborieusement et celui des récits qui saturent le village avant même que les constatations soient terminées. Les deux courants ne coïncident jamais, et c’est dans cet écart que l’enquête progresse. Une phrase lâchée devant l’épicerie, une gêne à peine perceptible chez une femme de ménage qui préfère parler de ses chats, un silence brusque dans la salle des fêtes : les indices ne se ramassent pas sur une scène de crime vieille de trente ans, ils se cueillent dans la conversation. L’auteure fait de la parole villageoise un matériau d’enquête à part entière.
Ce portrait collectif évite pourtant la caricature facile. Certilleux n’est pas un nid de vipères, c’est une communauté qui tient à sa saison touristique, à ses marchés fermiers, à son concours de vitrines, et qui vit la découverte de l’auberge comme une menace économique autant que comme un frisson. Le président de l’association des commerçants reproche à Vicky d’avoir remué des affaires enterrées, et sa mauvaise foi est parfaitement compréhensible. Chacun ici défend quelque chose, une réputation, un commerce, un souvenir. Cette épaisseur sociale donne au village une présence bien plus riche qu’un simple décor pittoresque, et elle explique pourquoi certaines rancunes ont traversé les décennies intactes.
Fâyatte, brimbelles et verre soufflé : le terroir vosgien en matière première
Voilà un roman qui a fait ses devoirs. Caroline Costa ne saupoudre pas quelques sapins et deux flocons sur une intrigue interchangeable, elle construit son récit avec des matériaux locaux. La fâyatte, petite fée sculptée dans le bois de sapin qu’on accroche à sa porte dès la fin de l’été, devient le cœur symbolique du livre. On l’appelle aussi la Gardienne, on dit qu’elle se glisse par les cheminées pour vérifier que le feu ne s’éteint pas dans l’âtre, et qu’oublier de la suspendre expose le foyer au froid, à la maladie et à la malchance. Difficile d’imaginer motif plus élégamment accordé à une histoire de conduit muré.
Autour de cette croyance gravite tout un vocabulaire savoureux. Les brimbelles, ces myrtilles sauvages dont la tarte revient comme un leitmotiv gourmand. Le miel de sapin, la gelée de poire, le pain d’épices aux noix, le chocolat chaud au praliné de noix qui embaume la salle du petit déjeuner. L’atelier des souffleurs de verre où la matière en fusion gonfle sous le souffle de l’artisan, passant du rouge vif au rose fumé avant de devenir translucide, offre l’une des plus belles pages du livre, un moment suspendu où même les enfants retiennent leur respiration. La gourmandise et l’artisanat ne sont pas ici de simples ornements, ils installent une sensualité chaleureuse qui compense la froideur du sujet.
L’auteure convoque même la Bête des Vosges, affaire authentique des années soixante-dix, troupeaux égorgés et battues géantes restées sans explication. Elle la met dans la bouche d’un journaliste indépendant en quête de sensationnel, ce qui lui permet de jouer sur deux tableaux : offrir au lecteur un frisson de légende tout en se moquant gentiment de ceux qui prennent les mythes pour des preuves. Ce va-et-vient entre folklore documenté et scepticisme souriant donne au roman une saveur d’arrière-saison très particulière, où la brume accrochée aux rochers moussus semble toujours sur le point de dissimuler quelque chose.
Le brigadier Collin et la galerie de villageois qui font sourire
Ludovic Collin mériterait presque un roman à lui seul. Grand, filiforme, doté du regard blasé des enquêteurs qu’on ne surprend plus, il trébuche sur le seuil, lâche son carnet, perd sa casquette et découvre sa calvitie naissante dans la même minute. Ses plaisanteries sur les circonstances de la découverte tombent invariablement à plat, ses hypothèses flirtent avec le parachutiste maladroit et l’espion soviétique en fuite, et son admiration pour Vicky se lit sur ses joues empourprées bien avant qu’il n’ose la formuler. Caroline Costa aurait pu en faire un imbécile, elle en fait mieux : un homme maladroit mais consciencieux, qui passe ses soirées sur ses listes de disparus et finit par produire des déductions tout à fait valables.
Autour de lui gravite une distribution particulièrement réussie. Coco Vagney, patronne de l’hôtel, rang de perles sur col roulé en cachemire, capable de passer de la courtoisie la plus policée au commentaire le plus assassin sans changer de ton. Maya Aubertin, professeure de yoga, qui tutoie d’autorité, lit les auras et déclenche le détecteur d’incendie avec son fagot de sauge blanche. Yannis Moac, reporter du paranormal enveloppé dans une peau de mouton censée le camoufler aux yeux d’un prédateur légendaire, et qui se gratte furieusement parce que le vêtement le démange. Joël Mangenot, ancien président de la coopérative agricole, qui ponctue chaque échange d’une citation ou d’un proverbe, Montaigne un jour, Lavoisier le lendemain.
Le comique naît du frottement de ces énergies incompatibles. Une prof de yoga qui bénit un décor de citrouilles au bol tibétain devant une hôtelière horrifiée, une commère qui reprend en solo le refrain d’une chorale d’enfants avec l’assurance d’une cantatrice, un adolescent qui trouve la situation franchement cool et propose de photographier la scène. Caroline Costa orchestre ces collisions avec un vrai sens du rythme et, détail appréciable, sans jamais humilier personne. Chacun garde sa dignité, y compris le brigadier, et le rire reste affectueux.
Tension douce et violence hors champ : le cosy mystery selon Caroline Costa
Le genre a ses codes et l’auteure les connaît par cœur : une communauté close, une enquêtrice amateur dotée d’un métier singulier, un représentant officiel de l’ordre plus décoratif qu’efficace, une violence maintenue à distance respectueuse. Ce qui frappe ici, c’est la rigueur avec laquelle ces conventions sont tenues. Les ossements découverts datent de plusieurs décennies, le drame s’est joué dans un passé si lointain qu’il appartient déjà au récit collectif, et le lecteur n’assiste à aucune scène éprouvante. La mort est un point de départ, jamais un spectacle.
Cette retenue ne se paie pas d’un déficit de tension, et c’est là que Caroline Costa montre son savoir-faire. Elle compense l’absence de menace immédiate par une pression d’un autre ordre, plus sournoise : un promoteur immobilier qui revient à la charge offre après offre, une propriétaire qui vacille sous la pression, des décorations saccagées dans la nuit, une femme de ménage qui se dérobe dès qu’on prononce un certain prénom, un frère qui s’interrompt au milieu d’une phrase. Le danger ne pèse pas sur les corps mais sur les projets, les réputations et les équilibres anciens. Le roman avance ainsi sur une corde raide, jamais angoissant, jamais anodin non plus.
La construction repose sur une alternance très maîtrisée entre séquences d’enquête et parenthèses de douceur. Une conversation lourde de sous-entendus sera suivie d’une part de tarte aux brimbelles, une scène de confrontation d’un intermède devant l’atelier du verrier, un moment de doute d’une visite d’écureuils facétieux. Ce balancement pourrait sembler artificiel, il sonne ici parfaitement naturel, parce qu’il épouse le rythme réel d’un village en pleine préparation d’Halloween. Caroline Costa signe là son troisième roman de saison après ceux consacrés au domaine de Castillon et à celui de Marcilly, et cette maîtrise de la respiration narrative porte la marque d’une formule désormais bien rodée.
Un automne vosgien qu’on quitte avec le sourire
Certains livres se lisent, d’autres se fréquentent. Celui-ci appartient résolument à la seconde catégorie. On s’installe à Certilleux comme on s’installe dans un fauteuil capitonné, avec une tasse fumante et la certitude que rien de véritablement terrible ne viendra troubler la séance. Caroline Costa a compris que son lecteur cherchait moins un choc qu’une compagnie, et elle lui offre une vallée vosgienne en pleine arrière-saison, des vitrines aux tonalités rousses et safranées, des ballots de paille surmontés de chrysanthèmes et une enquête juste assez retorse pour tenir l’esprit en éveil.
Le livre tient ses promesses sur tous les plans qu’il s’est fixés. L’énigme est honnêtement construite, les indices distribués avec loyauté, la résolution suffisamment ancrée dans la mémoire du village pour paraître inévitable une fois révélée. L’humour ne faiblit pas, la gourmandise non plus, et la galerie de comparses conserve jusqu’au bout sa capacité à surprendre : plusieurs personnages que l’on croyait figés dans leur rôle se révèlent plus nuancés qu’annoncé, y compris ceux dont l’antipathie semblait acquise. Cette générosité envers ses créatures est sans doute la qualité la plus attachante de l’auteure.
Reste, une fois la dernière page tournée, cette impression particulière qu’on n’obtient qu’avec les bons romans de saison : l’envie de vérifier si quelque chose est accroché à sa propre porte. Caroline Costa écrit pour les lecteurs qui aiment les énigmes tièdes, les villages où tout le monde s’épie avec tendresse et les traditions qu’on croit désuètes jusqu’au jour où elles éclairent tout. Si l’on cherche du polar nerveux et des scènes de traque, on se trompe de rayon. Si l’on cherche à passer quelques soirées d’octobre dans les Vosges, entre tarte aux brimbelles et fée de sapin, l’adresse est excellente.
À lire aussi
Mots-clés : cosy mystery, Caroline Costa, Certilleux, enquête villageoise, Vosges, fâyatte, roman d’automne
Extrait Première Page du livre
« Prologue
Burin et massette en main, Vicky s’appliquait à rouvrir la vieille cheminée. Comme il serait agréable de profiter d’une belle flambée les soirs d’automne, quand l’humidité s’installe et que les journées raccourcissent…
Le ciment cédait sous les coups, de la suie volait partout. Des brindilles tombaient. Un ancien nid, sans doute.
Puis, au milieu de la poussière, de petits os. Et un autre, bien plus grand. Trop pour être celui d’un oiseau…
Un chat, peut-être ?
Vicky allait mettre ces restes de côté quand quelque chose roula du conduit.
Un ballon ? Non…
Vicky s’arrêta net.
Sa gorge se serra. Ce n’était pas une décoration d’Halloween. C’était un crâne.
— Là, souffla-t-elle, on a un gros problème. »
- Titre : Curieux automne à l’auberge de Certilleux
- Auteure : Caroline Costa
- Éditeur : J’ai lu
- ISBN : 9782290444009
- Format : Poche
- Nationalité : France
- Langue : Français
- Date de publication : 16/09/2026
- Nombre de pages : 320 pages
- Genre : Cosy mystery
- Sujets traités : Enquête amateur, village vosgien, traditions et folklore, rénovation d’auberge, disparition non élucidée, rumeurs villageoises, Halloween et Toussaint, spéculation immobilière
Page officielle : carolinecosta.fr
Résumé
Engagée pour rénover une vieille auberge d’un village des Vosges, la décoratrice Vicky Vauréal s’attaque à une cheminée murée depuis des décennies. Sous les coups de masse, le ciment cède et libère bien autre chose que de la suie et de vieux nids d’oiseaux. L’établissement est aussitôt placé sous scellés, les propriétaires délogés et le chantier suspendu à quelques jours de la Toussaint.
Contrainte de s’installer à l’hôtel du village, Vicky se retrouve avec beaucoup de temps libre et un village entier à observer. Entre les traditions locales, les rivalités feutrées, les rumeurs qui enflent et les silences de certains habitants, elle comprend vite que le passé de Certilleux n’a pas dit son dernier mot.

Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.















