Adyayéno, si on ne le voit pas de François Mavilos : la traque d’un justicier invisible

Adyayéno, si on ne le voit pas de Francois Mavilos

Adyayéno, celui qu’on ne voit pas : un troisième volet sous le signe de la traque

Un homme file de rocher en rocher sur une grève glissante, sans précipitation, avec la discipline de ceux qui ont appris à disparaître. Il a été surpris deux fois en trois mois, un vieillard se trouvait là où il n’aurait jamais dû être, et une rumeur venue du Nigeria évoque un certain Chasseur qui élimine les gens de son espèce. En une seule page de prologue, François Mavilos installe la mécanique de son troisième roman : le prédateur se découvre gibier. Après Les Disparus de Libreville et Ntchunguwa ou les péchés du père, la série consacrée à la capitaine Sylvie Nguema change de régime et bascule vers une chasse à étages, où chacun piste quelqu’un tout en ignorant qui le piste à son tour.

Le titre tient lieu de clef. Adyayéno, en myènè, signifie « si on ne le voit pas », sobriquet d’un justicier dont personne ne connaît le visage ni même la nationalité. Autour de cette silhouette absente, les hypothèses s’empilent comme des strates géologiques : ancien légionnaire, agent français, Bakota du Congo ou du Gabon, transfuge du Silam, le service de renseignement gabonais le plus redouté. L’auteur fait de ce blanc un aimant. Moins on distingue le Chasseur, plus il occupe l’espace, et cette présence par défaut électrise chaque scène où l’on croit deviner son ombre, jusqu’à ce tir de calibre 50 venu de six cents mètres qui cloue une équipe de police derrière ses voitures.

Le récit progresse par chapitres courts, rarement plus de quatre pages, qui sautent d’un camp à l’autre avec la nervosité d’un montage alterné. La PJ de Libreville, un inspecteur nigérian à la retraite, une nganga en mission d’infiltration, un gamin des rues, la maîtresse d’une confrérie d’assassins : chaque fil tire sur les autres et resserre le filet. Les fidèles de la série retrouvent Momo, Loulou, Antoinette et le légiste Jean Bernard, tandis que les nouveaux venus disposent de suffisamment de repères, notes de renvoi comprises, pour sauter dans le train en marche. La traque n’est pas ici un simple thème, elle devient le pouls même du livre.

Crimes rituels au Gabon : la fiction adossée à une plaie bien réelle

Deux corps d’enfants, deux mois d’écart. Près de Kango, une fillette de douze ans lacérée de coups de griffes, que la gendarmerie locale attribue sans trop chercher à une panthère. Au cap des Pères, un garçon albinos d’environ huit ans, dont le docteur Jean Bernard constate que le cœur et les poumons ont été arrachés. Aucun fauve ne procède ainsi. Le légiste avance alors une hypothèse vertigineuse : un tueur maquille des crimes rituels en attaques animales, et il faudra exhumer la première victime pour le prouver. L’enquête s’engage sur un terrain que Mavilos connaît intimement et qu’il refuse de réduire au frisson facile.

Car le romancier adosse sa fiction à une histoire documentée. Par la voix intérieure d’un de ses protagonistes, il rappelle l’affaire de Tchibanga, où Florent Boussougou Mouketou reconnut vingt et une victimes sur trente années, entre 1983 et 2013, prélevant langues, cœurs, yeux et sang pour le compte d’un nganga fournisseur de fétiches destinés à de riches commanditaires. Il évoque un sénateur dont l’immunité ne fut levée qu’à la seconde demande, la naissance de l’Association de lutte contre les crimes rituels et la marée humaine de douze mille personnes descendue dans la rue le 11 mai 2013. Ces rappels, glissés sans pesanteur didactique, donnent au roman une assise qui décuple le malaise.

La distinction qu’opère le livre mérite qu’on s’y arrête. Ces meurtres, affirme le texte, n’ont rien à voir avec les anciennes traditions d’Afrique centrale : ils relèvent d’une sorcellerie moderne, née avec la décolonisation et le capitalisme néolibéral, qui choisit ses cibles parmi les plus vulnérables, enfants dits sorciers, enfants albinos, enfants porteurs d’une différence. Le contexte politique affûte encore la lame. Un général vient d’être élu après la fin de la dynastie Bongo, un remaniement se profile, et chaque « grand » voudra s’assurer la réussite. Les commandes afflueront. Mavilos dévoile ainsi une véritable économie du sacré dévoyé, avec ses fournisseurs, ses tarifs jugés déraisonnables et ses clients qui finissent toujours par payer.

Azilé, la nganga revenue de l’entre-deux-mondes

Elle pose enfin le pied sur le sol gabonais, et ce retour n’a rien d’une promenade. Azilé, la redoutable nganga des deux premiers tomes, revient sous conditions : celles de sa communauté, qui exige qu’elle obtienne le pardon de ses nombreuses victimes, et celles qu’un ancien agent de la DGSE a négociées avec les autorités. En échange, elle doit infiltrer « l’organisation », une confrérie qui recrute des enfants dès sept ou huit ans pour en faire des braqueurs puis des tueurs à gages, et dont les méthodes rappellent les fédayins des nizârites. Mavilos offre à cette femme longtemps crainte une trajectoire de réparation qui ne gomme rien de son passé.

Le face-à-face avec sa sœur Irène constitue l’un des cœurs battants du roman. La mère a maudit Irène pour avoir ramené Azilé de l’entre-deux-mondes, et la communauté reste de marbre : au mieux, l’exilée sera tolérée loin de Libreville et de Port-Gentil. Azilé encaisse, lucide, et confie sa motivation véritable, arracher à la confrérie l’enfant qu’elle destinait autrefois au sacrifice. « Je laisserai parler mon cœur, celui que tu as sauvé, pas celui qui voulait le sacrifier », lâche-t-elle. La phrase condense toute l’ambivalence d’une héroïne qui abrite deux cœurs rivaux et refuse désormais d’user de la magie qui échange une vie contre une autre.

Son rendez-vous à l’arboretum de Sibang, à huit kilomètres de la capitale, ménage une parenthèse d’une singulière beauté. Au fil des allées, Azilé reconnaît les essences de la pharmacopée gabonaise : la Mukemu mfumbi contre les rhumatismes, le sorro employé comme antiseptique, le bilinga contre le paludisme, le dabéma pour les règles douloureuses. Elle enlace l’olumi, arbre fétiche de la gloire et des richesses, dont l’écorce frappée résonne comme pour lui répondre. Puis surgit la femme qu’elle doit approcher, et l’échange se tend en quelques répliques acérées. Entre calcul et sincérité, Azilé demeure une énigme que le lecteur ne cesse de retourner entre ses mains.

Pierre et le ngoye : une enfance aux prises avec la panthère

Il a sept ans, une grand-mère débordée, et l’école n’est pas son affaire. Pierre, le petit garçon rescapé des Disparus de Libreville, a grandi de travers. Il traîne avec Olsen, un adolescent qui arrache sacs à main et téléphones sur la montée Louis avant de les revendre à un receleur rondouillard et hilare, derrière le comptoir d’une boutique baptisée Le Petit Dubaï, au quartier Lalala. Mavilos saisit cette enfance des rues avec une justesse dépourvue de misérabilisme : dix mille francs CFA en poche, les deux compères s’offrent des brochettes de poisson et des jus, et la complicité qui les unit sonne juste.

Mais Pierre nourrit un projet qui glace. Il veut se venger de celle qui a voulu lui arracher le cœur, et surtout ne plus jamais avoir peur. La rencontre avec Aniéta, dont Olsen l’a prévenu qu’il ne fallait jamais croiser le regard, compte parmi les scènes les plus troublantes du livre. L’auteur la rapproche des sirènes Ipeti et Mougoumi, belles, attirantes et dangereuses. Face à elle, l’enfant hurle son désir d’invincibilité, et la réponse promet une initiation où l’on peut échouer et mourir. Le gamin rentre passer deux jours auprès de sa grand-mère et de ses sœurs, persuadé qu’il pourra un jour les protéger.

Reste ce que Pierre tait. Des nuits dont il émerge en sueur, à bout de souffle, avec le souvenir d’une puissance, d’une souplesse, de courses silencieuses et de proies attrapées. Le mot ngoye, qui désigne la panthère, s’invite peu à peu dans le récit, et avec lui une légende bakota selon laquelle un pacte ancien partagerait l’être entre l’homme du jour et l’animal de la nuit. Mavilos manie ce motif avec tact, sans le transformer en effet spectaculaire. Il en fait la question intime d’un enfant qui ignore encore ce qu’il porte, et la tension entre ce que Pierre pourrait devenir et ce que d’autres voudraient faire de lui irrigue tout le roman.

Sylvie Nguema et Le Morel, un couple à l’épreuve du secret

L’ex-commandant Le Morel savoure son café au Sud, son restaurant favori du quartier Glass, quand Ayo s’assied face à lui sans y avoir été invité. La scène donne le ton d’un couple sous tension. Ancien de la DGSE, Le Morel partage la vie de Sylvie Nguema, et l’inspecteur nigérian compte précisément sur cette proximité pour obtenir des informations. La réponse fuse : il n’utilisera pas la femme qu’il aime. Belle déclaration, que la suite met pourtant à l’épreuve, car cet homme a passé près de trente-cinq ans dans le renseignement et en a conservé l’art du non-dit comme d’autres gardent un accent.

Mavilos construit leur relation sur un jeu de miroirs. Lorsqu’il lui annonce qu’Azilé est revenue avec la bénédiction de la DGSE, Sylvie explose, et on la comprend : la nganga a lourdement pesé sur leur précédente enquête. Pourtant, quand il lui demande si une affaire en cours pourrait concerner la confrérie, elle répond que rien ne lui vient en tête. Elle ment. Le secret circule ainsi dans les deux sens, et la capitaine n’hésite pas à aller trouver Azilé en personne, dissimulée sous une abaya au marché de Mont-Bouët. « Comment vivre avec un homme qui se ment à lui-même ? », se demande-t-elle, et la question lui revient comme un boomerang.

Au-delà de l’intime, ce duo permet au romancier d’interroger les liens entre la France et le Gabon. Par la mémoire de Le Morel, le livre évoque la coopération entre services, l’ère d’Omar Bongo, puis une succession soutenue par Paris que certains jugeaient désastreuse, et il n’épargne pas les présidents français qui, de De Gaulle à Chirac, ont traité l’Afrique en terrain de jeu. En contrepoint, Momo et Antoinette forment un couple plus léger, jusqu’à ce rappel malicieux lancé devant les collègues : pas de « mon chéri » au bureau. Cette palette amoureuse humanise la PJ et donne au polar une chaleur qui tempère la noirceur des crimes.

Du témoin aux palourdes au planton Fidèle : les seconds rôles en première ligne

Il ramasse des palourdes pour Chez Françoise, au cap Estérias, où on les sert avec du beurre d’escargot, et il approche des quatre-vingts ans. Abou Kissoko, témoin inattendu d’une scène de crime, déroule son récit avec une verve savoureuse : il a avancé son jour de pêche parce qu’un ami annonçait un changement de temps, il a vu un inconnu bondir sur les rochers comme une panthère, et jure que s’il avait eu vingt ans de moins, il aurait rattrapé le fugitif. Sa sortie sur les Blancs qui ne savent pas sauter arrache un sourire, avant qu’un détail lâché en passant ne relance toute l’enquête.

Le roman fourmille de ces figures secondaires qui ancrent l’intrigue dans une ville qui vit, parle et commente. Weng, le restaurateur chinois de la montée Louis, informateur de tout le monde ou presque, dont l’enseigne annonce la fermeture du lundi en trois langues, échange avec Momo des piques mémorables à propos des chats. La tante d’Antoinette et ses amies, reines du kongossa, deviennent une source aussi précieuse qu’un fichier de police. Et Ayo, inspecteur retraité de Lagos, veuf dont la fille étudie en Afrique du Sud, se proclame seul et unique capitaine Achab africain, lancé depuis des années sur la piste de sa baleine blanche.

Reste Fidèle, le planton, peut-être la plus touchante de ces silhouettes. Il veille sur la jeune capitaine depuis son arrivée à la PJ, discrètement, à la manière d’un oncle attentif, et il n’a pas quitté sa guérite depuis une éternité, lui fait remarquer son commissaire. L’intrigue lui réserve pourtant son heure, que nous tairons ici. Mavilos croit à ces humbles et le prouve, et l’on devine derrière sa plume une affection sincère pour ceux que les polars relèguent d’ordinaire au décor. Grâce à eux, Libreville cesse d’être une carte postale pour devenir un tissu de voix, d’humeurs et de solidarités.

« Chaque fruit a sa saison », dit le piment

Ntogolo awuni nè : le piment a dit que, pour mûrir, chaque fruit a sa saison. Ce proverbe myènè, surgi dans la pensée d’un tireur embusqué, pourrait servir d’épigraphe à l’ensemble du roman. Chez Mavilos, les vérités mûrissent à leur rythme, les alliances se révèlent à leur heure, et l’intrigue récompense celui qui accepte d’attendre. D’autres dictons parsèment le texte, comme cet avertissement sur le vautour et l’aigle royal, et chacun condense une sagesse que l’action vient bientôt confirmer. Les notes de bas de page traduisent kaï-kaï, kongossa, corps habillés ou Sans-Famille, surnom de la prison de Libreville, et composent un petit lexique qui aiguise la curiosité.

Ce troisième volet assume pleinement le mélange qui signe la série. Procédure policière, renseignement, confréries occultes et croyances bakota s’y tressent sans que le lecteur perde le fil. L’un des enquêteurs convoque même Sherlock Holmes : une fois l’impossible exclu, ce qui reste, si improbable soit-il, doit être la vérité. La maxime prend ici une saveur ironique, dans un univers où l’impossible résiste obstinément à l’exclusion et où la frontière entre les vivants et l’entre-deux-mondes demeure poreuse. Mavilos n’impose aucune lecture. Il laisse à chacun le soin de décider où finit l’enquête et où commence le mystère.

L’auteur, installé sur le continent depuis près de vingt ans, conclut par une adresse au lecteur : ces vieux ivrognes ou ces junkies qui racontent avoir croisé des êtres d’autres mondes, est-ce l’alcool qui provoque leurs visions, ou l’inverse ? Et il recommande, en ami, de vérifier chaque soir qu’aucun monstre ne sommeille sous le lit. Cette pirouette résume le charme d’Adyayéno, si on ne le voit pas : un polar gabonais qui file vite, sourit souvent, frissonne beaucoup et ne referme jamais tout à fait la porte sur l’invisible. Ses remerciements adressés à une famille française et à une famille africaine disent assez d’où vient cette voix, née à la croisée des deux rives.

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Mots-clés : Polar gabonais, Crimes rituels, Hommes-panthères, Libreville, Sylvie Nguema, Sorcellerie, François Mavilos


Extrait Première Page du livre

« Prologue

l’homme s’éloignait rapidement, mais sans précipitation, comme il l’avait appris, des années durant.

Pour la deuxième fois en à peine trois mois, il avait été surpris.

Bondissant de rocher en rocher, son esprit se remémorait tout le processus mis en place pour atteindre son but.

Il n’y voyait aucune omission, aucune erreur, il n’avait rien laissé au hasard, le vieux n’aurait pas dû être là, ce n’était pas son jour et pour la première fois, le corps n’aurait jamais dû être retrouvé avant qu’il ne termine son travail.

En plus de dix ans, il avait œuvré pour elle, sans jamais faillir, et voilà que maintenant, à deux reprises, le vent s’était tourné contre lui.

Mais ce qui le préoccupait davantage, c’étaient ces rumeurs sur un homme surnommé le Chasseur.

Un frère au nigeria lui en avait parlé, un homme qui traquait les gens comme eux et qui les éliminait.

Et cela faisait trois semaines que l’organisation n’avait plus eu de contact avec lui.

Avec les derniers événements, il avait certainement attiré son attention.

Momo et Antoinette débarquaient de l’avion en provenance de são tomé après une semaine passée chez un ami de Bernard, le légiste.

Cet ami avait repris une plantation de cacao quelques années auparavant et, cerise sur le gâteau, il disposait d’une ancienne maison coloniale qu’il avait aménagée en chambres d’hôtes. C’est là que les deux amoureux avaient pu profiter pleinement loin des petites sœurs de Momo, qui avaient été recueillies le temps d’une semaine par la grand-mère. »


  • Titre : Adyayéno, si on ne le voit pas
  • Auteur : Francois Mavilos
  • Éditeur : Editions Jets d’encre
  • ISBN : 9782385803025
  • Format : Broché
  • Nationalité : Gabon
  • Langue : Français
  • Date de publication : 01/07/2026
  • Nombre de pages : 174 pages
  • Genre : Polar, Thriller, Roman policier africain, Fantastique
  • Sujets traités : Crimes rituels, Sectes, Hommes-panthères, Sorcellerie, Renseignement, Rédemption, Enfance, Gabon

Page officielle : francoismavilos.com

Résumé

À Libreville, le légiste Jean Bernard alerte la capitaine Sylvie Nguema : deux enfants retrouvés mutilés, que l’on croyait victimes d’une panthère, porteraient en réalité la marque de crimes rituels. Pendant que la PJ se lance sur la piste du tueur, un justicier invisible surnommé le Chasseur semble mener sa propre traque.
Au même moment, la nganga Azilé revient au Gabon pour infiltrer une confrérie qui forme des enfants au meurtre, et le jeune Pierre, rescapé d’une ancienne affaire, se laisse attirer par sa mystérieuse maîtresse. Entre secrets de la DGSE et forces occultes, chacun traque quelqu’un sans savoir qui l’observe.

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Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


1 commentaire sur « Adyayéno, si on ne le voit pas de François Mavilos : la traque d’un justicier invisible »

  1. Bonjour Manuel,
    Merci infiniment pour cette belle critique. Tu as saisie parfaitement toute la substance de mon roman.
    Je partagerai bientôt mon quatrième roman « En mémoire d’elle » en cours de correction.
    Trafic sexuel, vengeance et rites gabonais au programme. Avec toujours le plaisir de faire découvrir ce pays, ce continent qui m’a ouvert son cœur et pris le mien.

    François Mavilos

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