Sulfure d’Estelle Tharreau : quand la rumeur rallume les bûchers

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Sulfure de Estelle Tharreau

Dans la vase et la moiteur d’Obey

Il flotte sur Obey une odeur que l’on n’oublie pas. Cette petite ville en déclin, posée au milieu d’un marais que la canicule de juin a presque asséché, exhale une haleine fétide de vase et de végétation en décomposition. Tout autour, la forêt des Charmeresses déploie sa canopée dentelée et son camaïeu de verts, une bulle hors du temps où la beauté a quelque chose d’inquiétant. Deux demeures s’y font face, de part et d’autre d’un canal immobile : un cube de bois, d’aluminium noir et de verre, rénové à grands frais par un couple de citadins, et l’ancien lazaret où vit Eve Alcin, avec sa cuve de chêne surélevée, son jardin de simples, son enclos aux planches moussues et sa barque amarrée à un ponton de fortune. L’ultramoderne et l’immémorial, séparés par quelques centaines de mètres d’eau stagnante.

Estelle Tharreau écrit ce territoire avec les sens bien plus qu’avec les yeux. On transpire avec ses protagonistes, on étouffe dans les habitacles sans climatisation, on devine la vie grouillante tapie sous les pierres et les feuillages. Puis les saisons basculent : la pluie d’automne détrempe les chemins, les étangs se couvrent de croûtes de glace verdâtre, et un brouillard givrant finit par avaler les rues. Le climat dessine la courbe de température d’une fièvre collective, de la touffeur estivale à la gelure de novembre.

Au-delà du décor, Obey prend corps par sa sociologie. La maison de services publics, les deux concessions automobiles de Maxime Héblard, le supermarché unique, la boutique de plantes du centre-ville composent une communauté où « ça se passe comme ça, ici ». Partir y est vécu comme une trahison, et seul un succès éclatant ailleurs vaut pardon. L’auteure saisit avec acuité cette frontière invisible entre « nous » et « eux », ce tribunal permanent des petites villes où la réputation fait et défait une existence. Les bandes de copains, les épouses priées de rester entre elles, les services rendus aux gendarmes : tout un réseau d’allégeances se tisse en arrière-plan, prêt à se tendre comme un piège.

Une mécanique en six temps

La table des matières de Sulfure se lit comme un protocole. Six parties, six intitulés sans fioriture : « Le drame », « Le doute », « La version alternative », « Le bouc émissaire », « La théorie du complot », « L’embrasement ». Avant même d’entrer dans l’intrigue, le lecteur tient entre ses mains le schéma d’une réaction en chaîne, chaque étape engendrant la suivante avec la rigueur d’une démonstration. Ce choix architectural donne au récit une tension singulière : on sait vers quoi l’on glisse, mais on ignore jusqu’où ira la combustion.

La première partie fonctionne comme un compte à rebours. « 62 minutes avant le drame », « 33 minutes », « 6 minutes » : les repères chronologiques claquent en tête de chapitre tandis que s’entrecroisent les fils d’une même après-midi de juin. Un mariage dans une salle des fêtes cernée d’étangs, un père qui cherche sa fille de trois ans, un couple qui découvre sa nouvelle maison, un croque-mort qui glisse sur les canaux, un conducteur pressé au volant d’une berline rouge à l’aile cabossée. Le montage alterné, presque cinématographique, fait converger ces trajectoires vers un même point de rupture avant que le récit ne prenne de la hauteur, daté jour après jour, de l’été à l’hiver.

La force de cette construction tient aussi à sa polyphonie. Tharreau confie la focalisation tour à tour à une dizaine de consciences, glisse les pensées brutes de certains en italique, fait dialoguer les rancœurs muettes et les paroles policées. Le lecteur se retrouve souvent mieux informé que ceux qui s’agitent sous ses yeux, et cette ironie dramatique transforme la lecture en expérience presque clinique : on assiste au déploiement d’un engrenage dont on perçoit chaque dent. Les chapitres courts, nerveux, souvent clos sur une phrase qui grince, entretiennent un rythme soutenu sans jamais sacrifier la profondeur psychologique. Le suspense ne repose pas sur la recherche d’un coupable mais sur une question plus vertigineuse : comment une communauté entière peut-elle se laisser happer par une fiction ?

La fabrique du doute

Au centre de la toile se tient Christopher Epert, nouveau venu au sourire avenant et au regard de renard, qui débarque à Obey chez Lucie, une ancienne compagne retrouvée après cinq ans de silence. Charmeur, flatteur, il gravit en quelques semaines les échelons de la bande de Max. Lorsque la mort d’une fillette commence à faire jaser, il comprend tout le parti qu’il peut tirer d’une rumeur. En épluchant les sites complotistes que consulte Lucie, il en saisit le ressort fondamental : ces discours ne cherchent pas à convaincre, il leur suffit d’instiller le soupçon. Sous le pseudonyme de Forseti, dieu nordique de la justice et de la vérité, il entreprend de répandre « la crasse et les miasmes ».

L’auteure détaille cette fabrication avec une précision d’horloger. Une première publication ornée des hashtags adéquats, une photo retouchée, un faux historien titulaire d’un DEUG de sociologie mais avide de reconnaissance, le professeur Chélier, qui fournit la caution savante. Puis un documentaire baptisé Omerta !, monté par des professionnels de l’anxiété, avec gros plans, musique dramatique et pseudo-documents classifiés. Enfin le plateau de Balance ton post’e, l’émission du polémiste Fred Soulat, ses chauffeurs de salle et son conseiller juridique chargé de mesurer jusqu’où l’on peut exciter la foule sans en répondre. Le clickbaiting, la saturation de l’espace informationnel, le référencement : rien n’échappe à cette radiographie.

La pertinence du roman tient à ce qu’il refuse la caricature facile des crédules. Chacun trouve dans la version alternative ce dont il a besoin : une mère accablée y voit une absolution, une naturopathe une cause qui donne sens à ses nuits solitaires, un notable un levier de pouvoir, un imposteur la consécration qu’on lui refusait, un animateur une manne d’audience. Le doute devient une monnaie d’échange, une drogue douce qui récompense chacun à sa mesure. Tharreau distille cette satire sans lourdeur, laissant les dialogues et les situations parler d’eux-mêmes.

Deux solitudes à la dérive

Chaque soir, Lucie Lamen s’attarde dans sa boutique « Douceur et Soins » pour regarder s’éteindre son enseigne lumineuse. Ce néon qui s’évanouit avec la promesse de se rallumer résume toute sa fragilité. Revenue dans sa ville natale après des études de droit abandonnées et une succession de petits boulots, marquée par une infertilité qui lui a coûté un fiancé, elle a investi toutes ses économies dans une formation de naturopathe et dans ce commerce qu’elle ne doit à personne. Le soir, face à l’écran, elle traque les injustices du monde en se voulant « informée » et « vigilante ». L’auteure dessine avec une tendresse lucide cette femme généreuse, conditionnée à attendre, que la peur de la confrontation pousse à céder pas à pas.

En face, Kristen Jableau a tout réussi, ou presque. Fille d’ouvriers d’une usine de pneus, elle s’est arrachée à son milieu par l’école pour devenir architecte dans la restauration de bâtiments historiques. Une agression dans un parking souterrain a tout broyé. Depuis, la sonnerie d’un téléphone suffit à la faire basculer dans la panique. Exilée dans la villa de verre qu’elle surnomme sa « cage », elle dissimule des paquets de biscuits derrière les conserves et laisse tourner la télévision pour ne plus sentir le temps. Son mari médecin, retenu à deux cents kilomètres par ses patients, revient de moins en moins souvent. Pour apprivoiser la petite voisine, elle dépose des bonbons sous un gobelet retourné, au pied d’une souche.

Entre ces deux femmes naît une amitié aussi spontanée que bancale. Elles se découvrent les mêmes origines modestes, la même absence d’enfant, la même impression d’avancer « sur une seule jambe ». Mais leur complicité reste hiérarchisée, traversée de complexes et de non-dits, de visites à sens unique et de blessures d’amour-propre. Tharreau excelle à montrer comment les bons sentiments deviennent des prises pour qui sait les saisir. Ni idiotes ni simples victimes, Lucie et Kristen incarnent cette part d’humanité désemparée que les manipulateurs reconnaissent de loin.

Les réprouvés du lazaret

Sur le fronton de sa maison, une inscription rappelle qu’on y isolait autrefois les lépreux. Eve Alcin y vit comme sa mère et sa grand-mère avant elle, héritière d’une lignée de femmes sans maris que la ville tient pour guérisseuses, avorteuses, empoisonneuses et prostituées. Elle remet d’aplomb les dos brisés, connaît les vertus des plantes et leurs limites, se baigne nue sous la lune dans sa grande cuve de chêne et ponctue ses phrases de formules que nul ne comprend. Tharreau lui offre une fierté indomptable et quelques répliques cinglantes, comme celle qu’elle oppose à Lucie : « Les sorcières ont toujours été les rivales des confessionnaux et des vendeurs de faux savoirs. »

Sa fille Hécate, onze ans, constitue l’une des plus belles inventions du roman. Des iris fendus comme ceux des chats, un duvet sombre sur le front et les mains, une vue si faible que le monde lui apparaît flou : la ville ne voit en elle qu’un monstre. Mais l’auteure nous fait épouser sa perception, et la forêt devient alors un royaume. Hécate déchiffre les êtres à leur odeur, le musc de la colère, l’aigreur du dégoût, l’acidité toxique du désir prédateur. Juchée sur un trône de pierre sculpté par la pluie, elle observe les adultes avec une intelligence silencieuse. La scène où Eve la place devant un vieux miroir, joue contre joue, pour lui apprendre à voir sa propre beauté, compte parmi les moments les plus délicats du livre.

Reste Caleb Torier, le croque-mort au corps trapu de scarabée, vêtu de lin et ceint d’une corde de chanvre, qui pousse sa barque sur les canaux comme Charon sur le Styx. Enfant, il a appris que la mort avait une température, qu’elle pesait lourd et qu’elle abîmait les corps comme des pêches oubliées au soleil. Sous son apparente rudesse se cache une compassion infinie pour les défunts qu’il prépare. Ce trio d’exclus forme une famille à rebours des normes, dépositaire de secrets qu’Estelle Tharreau dévoile avec parcimonie, et renverse avec force la question de savoir où loge véritablement le monstrueux.

Des bûchers de 1518 aux plateaux de télévision

Au détour d’un chapitre, le récit remonte cinq siècles en arrière, jusqu’à la nuit du 11 septembre 1518. Après une année de pluies diluviennes et de famine, un inquisiteur nourri du Malleus Maleficarum fait rafler vingt-cinq femmes d’Obey : folles, veuves, indigentes, orphelines, boiteuses. On les pique d’aiguilles pour trouver la marque du diable, on jette les autres pieds et poings liés dans le canal en crue. Douze se noient, lavées de tout soupçon par leur mort même. Treize montent sur le bûcher, dont une Mathilde Alcin qui crache sur le prêtre. La forêt des Charmeresses tient son nom de cette nuit que les habitants, par défi, ont baptisée « sabbat ».

Ce détour historique éclaire tout le roman d’une lumière crue. Les instruments ont changé, la logique demeure : l’aiguille a cédé la place au zoom, le tribunal ecclésiastique au plateau télévisé, la foule assemblée devant les murailles du monastère aux milliers d’internautes qui partagent et commentent. Christopher lui-même rêve de mener « sa propre chasse aux sorcières, comme à la grande époque des bûchers ». La scène du festival médiéval, avec ses bénévoles en robes décolletées sous la pluie et son bourreau qui rejoue chaque année la décapitation d’une duchesse adultère, prolonge cette réflexion avec une ironie mordante sur le folklore qui recouvre la mémoire véritable.

L’épigraphe empruntée aux Travailleurs de la mer de Victor Hugo donnait le ton : l’homme qui s’effare rêve de fautes imaginaires et fait nettoyer sa conscience « par l’ombre du balai des sorcières ». Sulfure montre combien cette ombre s’étend encore sur les femmes. Le discours de Max sur la place naturelle de chaque sexe, les insultes que Christopher ressasse intérieurement, le sort réservé à une mère accusée d’avoir failli : la misogynie traverse le livre comme une rivière souterraine. Tharreau rend ainsi palpable la persistance d’une violence archaïque qui a simplement troqué ses haillons contre des habits numériques.

Quand la vérité paraît trop banale

Le dictionnaire cité en exergue définit le sulfure comme un « corps résultant de l’union du soufre avec un autre corps ». Le titre trouve là sa clé. Le roman met en scène cette alchimie toxique : le soufre de la rumeur se combine à la chair d’une communauté, à ses frustrations, à ses deuils, à ses vieilles peurs, pour produire un composé instable. L’odeur sulfureuse revient d’ailleurs comme un leitmotiv, flottant autour de certains protagonistes, que Lucie perçoit sans savoir la nommer et qu’Hécate identifie infailliblement.

Sous ses dehors de thriller rural, Sulfure pose une question qui dépasse largement les frontières d’Obey : pourquoi tant d’êtres préfèrent-ils l’incroyable au rationnel ? Un drame, aussi tragique soit-il, peut sembler trop ordinaire pour apaiser une douleur ou combler un vide. Une conspiration offre des coupables, un récit, une place dans la bataille. Estelle Tharreau ne joue jamais les donneuses de leçons. Elle laisse son intrigue démontrer, scène après scène, comment le mensonge prospère précisément là où la vérité déçoit. En fin de volume, elle prolonge d’ailleurs sa démarche en renvoyant vers un site consacré à la désinformation, discret signe de l’engagement qui sous-tend sa fiction.

Ce dixième roman environ publié chez Taurnada, après des titres comme La Peine du bourreau, L’Alpha et l’Oméga ou Le Dernier festin des vaincus, confirme une voix attachée à sonder les mécanismes de la violence collective. Sulfure conjugue la noirceur du roman de terroir, la tension du thriller psychologique et la lucidité d’un roman de société pleinement ancré dans son époque. On referme ce livre la gorge un peu serrée, avec l’envie de regarder d’un œil neuf les écrans qui nous entourent et les histoires trop belles, ou trop terribles, qu’on nous y raconte.

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Mots-clés : Sulfure, Estelle Tharreau, Taurnada, roman noir, théorie du complot, chasse aux sorcières, désinformation


Extrait Première Page du livre

« 1

Samedi 22 juin,

62 minutes avant le drame

« Hé, les gamins ! Emma est avec vous ?

– Non.

– Et Alice ?

– C’est qui, Alice ? C’est toujours ta femme ? railla l’un des gosses invités à la noce.

– Comme si tu ne le savais pas. Tu es bien le fils de Max pour raconter des conneries pareilles ! D’ailleurs, il est où, ton père ?

– Je sais pas.

– OK ! Mais sérieux, toi et tes copains, vous n’avez pas vu Alice et Emma ?

– Non. Nous, on pêche avec des branches.

– En habits blancs ? »

Le gamin releva la tête et lâcha brusquement son bâton dans l’étang envasé et malodorant.

« Oh putain, les gars ! On s’taille, y a mon père qui s’pointe. »

Au loin, la silhouette haute et massive de Max se découpa de la joyeuse foule des convives éparpillés pour le cocktail dressé aux abords de la salle des fêtes de la Boissellerie. Tout en rejoignant Cyril, le trentenaire barbu s’écria :

« Hé, les chiards ! Vous voulez que je vous sorte par la peau du cul ! Même un jour de mariage, ça va pas me déranger ! Personne près de l’étang ! Faut vous le dire en quelle langue ? C’est dangereux et c’est dégueulasse !

– C’est ce que je viens de leur dire, fit Cyril.

– Saleté de morveux !

– Entre nous, tu peux parler ; t’as vu tes pompes ? Toi aussi tu es allé pêcher avec des branches ?

– Ducon !

– Au fait, t’as pas croisé Alice et Emma ?

– Tu cherches qui ? Ta femme ou ta fille ?

– Emma.

– T’inquiète pas pour ta gamine ! Viens plutôt boire un coup avec nous. On essaie de torcher le marié avant sa nuit de noces. »


  • Titre : Sulfure
  • Auteure : Estelle Tharreau
  • Éditeur : Taurnada
  • ISBN : 9782372581950
  • Format : Broché
  • Nationalité : France
  • Langue : Français
  • Date de publication : 05/11/2026
  • Nombre de pages : 320 pages
  • Genre : Thriller psychologique, roman noir
  • Sujets traités : Théorie du complot, désinformation, rumeur, chasse aux sorcières, manipulation, réseaux sociaux, emballement médiatique, exclusion sociale

Résumé

À Obey, petite ville en déclin perdue au milieu d’un marais, la canicule de juin fait suffoquer les habitants. Lors d’un mariage, Emma, trois ans, échappe à la surveillance des adultes et meurt noyée dans une mare envasée de la forêt des Charmeresses. L’enquête conclut à un accident. Mais le corps a été découvert par Hécate, la fille d’Eve Alcin, que toute la ville surnomme « la sorcière », et la rumeur commence à gronder.
Christopher, un nouveau venu installé chez Lucie, une naturopathe du cru, voit dans ce drame une occasion à saisir. Avec l’aide de Kristen, une citadine recluse dans sa villa de verre, et d’une poignée de notables influents, il fait naître le doute, puis l’entretient. Des réseaux sociaux aux plateaux de télévision, la version alternative prend corps, et la vieille chasse aux sorcières d’Obey menace de se rallumer.

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Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


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