Entre road trip et confession : « J’aimerais te dire », un roman sur la transmission

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J'aimerais te dire de Christian Pernoud

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Une construction narrative en trois temps

Christian Pernoud déploie son récit selon une architecture temporelle qui fonctionne par strates successives. Le roman s’ouvre in medias res, dans l’urgence d’un départ précipité : Thomas arrache sa fille April à son quotidien sous un prétexte mensonger, direction un lac du Maine qui ne sera jamais leur destination réelle. Cette entrée immédiate dans l’action crée une tension narrative immédiate, plantant d’emblée le lecteur dans une situation ambiguë où l’inquiétude le dispute à la curiosité. Le dispositif Amber qui se déclenche rapidement confirme que nous assistons à un enlèvement parental, même si les contours de cette disparition restent volontairement flous.

Le récit bascule ensuite dans un long flashback structuré, où Thomas entreprend de raconter à April l’histoire de ses parents, depuis leur rencontre estivale à Moorpark jusqu’aux événements qui ont conduit à leur séparation. Cette plongée dans le passé occupe une large partie du roman et constitue son cœur narratif. L’auteur y déroule méthodiquement les fils d’une histoire complexe : l’été californien, la rencontre avec Angela, le drame Wendy, l’installation dans le Maine, puis la chute vertigineuse liée aux recherches sur le cancer. Ce récit rétrospectif permet à Pernoud d’explorer les zones d’ombre d’une vie, ces secrets que les parents gardent pour eux et qui pourtant façonnent l’existence de leurs enfants.

La troisième strate temporelle se dessine progressivement : celle du présent de la narration, ce road trip vers une destination mystérieuse qui se révèle être le Mexique. Les chapitres alternent entre les confidences de Thomas à April dans la voiture et les révélations qui s’accumulent, jusqu’à l’arrivée chez Miguel et la rencontre avec Charlotte. Cette construction tripartite crée un effet de spirale narrative où chaque révélation du passé éclaire le présent tout en préparant le terrain pour ce qui doit advenir. Le lecteur progresse ainsi dans une double découverte : celle de l’histoire familiale des Monet et celle du projet que Thomas semble avoir échafaudé avec Charlotte.

L’originalité de cette structure réside dans sa capacité à maintenir une double interrogation. D’un côté, la question du « pourquoi » – pourquoi Thomas a-t-il enlevé sa fille, quel secret terrible justifie cette fuite ? De l’autre, celle du « comment » – comment en est-on arrivé là, quelle succession d’événements a conduit un brillant chercheur à devenir laveur de voitures puis ravisseur ? Pernoud joue habilement sur ces deux registres, distribuant les informations avec parcimonie, créant ainsi un suspense qui tient moins du thriller que de l’exploration psychologique. Le lecteur avance à tâtons, reconstruisant le puzzle d’une existence fracturée.

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J’aimerais te dire Christian Pernoud
Pour nous Christian Pernoud
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Le poids des secrets et des non-dits

Le roman de Christian Pernoud s’articule autour d’une réflexion centrale sur ce que l’on tait à ceux qu’on aime. Thomas embarque April dans ce périple forcé avec une mission précise : tout lui dire, enfin. Cette confession paternelle ne se limite pas aux anecdotes pittoresques d’un passé estudiantin californien ; elle creuse jusqu’aux fondations même de l’identité d’April. La révélation la plus brutale survient sans préparation suffisante : Wendy, cette jeune femme instable morte il y a des années, est sa mère biologique. Angela, celle qu’April a toujours considérée comme sa mère, ne pouvait avoir d’enfants. Le roman explore alors la violence de cette vérité longtemps dissimulée, la colère légitime d’une adolescente qui découvre que son histoire personnelle reposait sur un mensonge par omission.

L’auteur met également en lumière d’autres strates de secrets qui s’empilent comme des couches géologiques. Thomas n’a jamais révélé à Angela l’existence de cette clé léguée par Wendy, ni les soixante mille dollars qu’elle cachait – argent dont il finance justement leur escapade mexicaine. Cette dissimulation, même motivée par des intentions complexes, tisse une toile de mensonges où chaque fil tiré menace de faire s’effondrer l’édifice entier. Pernoud montre comment ces secrets, même gardés pour de « bonnes raisons », finissent par empoisonner les relations et créer des fossés infranchissables entre les êtres.

La dimension la plus troublante de ces non-dits concerne les motivations profondes de Thomas. Pendant des chapitres, le lecteur ignore pourquoi ce père aimant a enlevé sa fille, où il l’emmène réellement, quel projet justifie cette fuite. Cette opacité narrative reflète l’opacité des relations familiales elles-mêmes : combien de choses ignorons-nous vraiment de nos proches, même les plus intimes ? Le roman suggère que les familles fonctionnent souvent sur des arrangements tacites, des vérités partielles, des histoires édulcorées qui protègent autant qu’elles emprisonnent. Thomas a vécu pendant des années avec le poids de ses erreurs passées, sans jamais vraiment partager avec April l’ampleur de sa chute professionnelle et morale.

Cette thématique du silence trouve son expression la plus poignante dans la relation entre Thomas et Angela. Leur divorce n’est pas seulement la conséquence d’un scandale professionnel ; il résulte d’une accumulation de secrets, de honte refoulée, de paroles non prononcées. Angela a défendu Thomas, l’a soutenu financièrement et émotionnellement, mais quelque chose s’est irrémédiablement brisé. Pernoud interroge ainsi les limites du pardon et pose une question difficile : peut-on vraiment continuer à aimer quelqu’un dont on découvre progressivement les zones d’ombre, les compromissions, les failles morales ? Le roman ne donne pas de réponse définitive, préférant explorer les nuances de ces relations abîmées où l’amour persiste malgré la désillusion.

La complexité des personnages

Thomas Monet échappe à toute classification binaire. Pernoud refuse d’en faire un héros tragique ou un anti-héros romantique, préférant explorer les contradictions d’un homme intelligent mais aveuglé par son ambition. Ce chercheur brillant qui aurait pu révolutionner la médecine a pris des décisions catastrophiques en autorisant des essais cliniques prématurés, causant indirectement la mort de cinq personnes. Le roman ne cherche ni à l’excuser ni à le condamner définitivement ; il montre plutôt comment une succession de petits compromis peut mener au désastre. Thomas reconnaît ses erreurs, vit avec une culpabilité dévorante, mais cette lucidité ne suffit pas à effacer les conséquences de ses actes. Sa déchéance sociale – du chercheur encensé au laveur de voitures – fonctionne comme une punition qu’il s’inflige autant qu’elle lui est imposée.

Le personnage de Wendy Kussac traverse le récit comme une ombre persistante, une présence spectrale qui continue d’influencer les vivants. Pernoud évite le piège de la diabolisation facile. Wendy n’est pas simplement « la folle » ou « l’hystérique » ; elle apparaît comme une jeune femme fragile, probablement bipolaire, capable d’intelligence et de manipulation, de tendresse et de violence. Sa tentative de suicide déguisée en agression, sa grossesse soigneusement orchestrée, sa lettre posthume qui continue de tirer les ficelles depuis l’au-delà : tout cela compose un portrait troublant d’une femme qui a utilisé les seules armes dont elle disposait pour exister dans la vie de Thomas. Le roman laisse planer une ambiguïté sur ses motivations réelles, refusant de trancher entre victime et manipulatrice.

Angela incarne une forme de dignité meurtrie. Médecin accomplie, femme aimante qui a élevé comme sienne la fille de son mari et d’une autre, elle a fait preuve d’une générosité exceptionnelle tout en subissant l’onde de choc du scandale professionnel de Thomas. Pernoud lui accorde une épaisseur psychologique qui dépasse le simple rôle de l’épouse bafouée. Elle a soutenu Thomas pendant la tempête médiatique, financé sa défense, racheté sa part de la maison, puis finalement tracé une ligne qu’elle ne pouvait plus franchir. Son nouveau compagnon Kenneth apparaît en creux, figure d’une stabilité que Thomas n’a jamais pu offrir. Le roman suggère qu’Angela méritait mieux que les tourments infligés par un mari brillant mais toxique.

April elle-même évolue au fil du récit, passant de l’adolescente insouciante à une jeune femme confrontée aux révélations les plus douloureuses sur ses origines. Sa maladie cardiaque ajoute une dimension dramatique sans tomber dans le pathos facile. Pernoud montre sa colère légitime face aux mensonges de ses parents, sa vulnérabilité de jeune fille malade qui s’inquiète pour son premier amour, Brandon, mais aussi sa capacité à absorber progressivement les vérités complexes de son histoire familiale. La relation qui se noue avec Charlotte, cette ancienne compagne de Thomas réapparue mystérieusement, ajoute une couche supplémentaire à son parcours initiatique forcé. Ces personnages secondaires – Charlotte, Miguel, Trevor, Jill – ne sont pas de simples utilités narratives mais possèdent leur propre cohérence psychologique, contribuant à créer un univers romanesque crédible.

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Entre passé et présent : un road trip comme révélation

Le trajet qui mène Thomas et April du Maine vers le Mexique fonctionne comme un espace-temps suspendu où la parole peut enfin circuler. Pernoud utilise le huis clos mobile de la voiture pour créer une intimité forcée entre un père et sa fille, transformant les kilomètres parcourus en strates narratives à déplier. Cette Prius grise devient un confessionnal roulant où Thomas déverse dix-huit années de secrets, remontant jusqu’à cet été fondateur à Moorpark en 2006. L’auteur alterne habilement entre les dialogues père-fille dans le présent et les récits rétrospectifs qui reconstituent progressivement le puzzle d’une vie. Les pauses dans les restaurants en bord de route, les arrêts à l’aéroport, les moments de silence où April digère ce qu’elle vient d’apprendre : tout contribue à rythmer cette descente vertigineuse dans les strates du passé.

La géographie du voyage épouse la progression dramatique du récit. De Scarborough à Boston, Thomas commence par l’anecdote californienne, presque romanesque dans sa légèreté initiale : les rencontres estivales, la ferme pour enfants, Angela surgissant comme une apparition. Puis, à mesure qu’ils progressent vers le sud, les révélations se font plus sombres. L’aéroport JFK marque une première rupture : ils abandonnent leurs téléphones, coupent symboliquement les ponts avec leur vie d’avant. Dans l’avion vers San Diego, Thomas aborde les années difficiles, l’affaire des essais cliniques, la chute professionnelle. Chaque étape géographique correspond à une strate temporelle différente, créant un effet de palimpseste où les lieux traversés se superposent aux lieux remémorés.

Le franchissement de la frontière mexicaine constitue le basculement définitif. Jusque-là, April pouvait encore croire à des vacances improvisées, à une fugue paternelle certes inquiétante mais réversible. L’arrivée chez Miguel, dans cette casse automobile transformée en refuge clandestin, referme le piège. Pernoud joue sur le contraste entre l’apparente banalité du road trip américain – les fast-foods, les motels, les autoroutes à perte de vue – et l’étrangeté croissante de leur destination. La présence de Charlotte, cette ancienne compagne française ressurgie du passé, ajoute une dimension troublante : elle n’est pas là par hasard, elle fait partie d’un plan soigneusement orchestré dont les contours échappent encore au lecteur.

Ce dispositif narratif permet à Pernoud d’explorer la manière dont nous racontons notre vie à nos enfants. Thomas édulcore d’abord certains passages, hésite à révéler les détails les plus crus, avant de comprendre qu’il doit tout dire s’il veut qu’April comprenne son geste final. Le road trip devient ainsi une métaphore de la transmission familiale : un chemin tortueux où l’on avance par à-coups, où l’on recule parfois, où l’on s’égare avant de retrouver la route. April réagit avec une palette d’émotions qui va de la fascination à la colère, de l’incompréhension au dégoût. Leurs échanges dans l’habitacle de la voiture oscillent entre moments de complicité – quand Thomas évoque ses jeunes années avec humour – et tensions violentes, notamment lorsqu’il révèle la vérité sur Wendy. Cette progression émotionnelle suit la courbe du voyage lui-même, comme si la distance parcourue permettait paradoxalement de se rapprocher de vérités trop longtemps enfouies.

Les thèmes de la culpabilité et de la rédemption

La faute de Thomas ne se résume pas à une erreur scientifique isolée. Pernoud construit méthodiquement le portrait d’un homme dont l’hubris intellectuelle a conduit à la catastrophe. En autorisant Ted Burton à brûler les étapes protocolaires sur les animaux, puis en fermant les yeux sur les essais sauvages sur des patients humains, Thomas a franchi des lignes éthiques fondamentales. Le roman montre comment l’urgence de réussir, le désir de sauver des vies – dont potentiellement celle de sa propre fille – peuvent corrompre le jugement même des esprits les plus brillants. Cinq personnes sont mortes à cause de ces raccourcis, des individus issus de milieux défavorisés qui n’ont jamais su qu’ils servaient de cobayes. Cette dimension sociale ajoute une strate supplémentaire à la transgression : Thomas n’a pas seulement bafoué la déontologie scientifique, il a exploité la vulnérabilité de patients pauvres.

Le poids de cette culpabilité imprègne chaque page du roman, même lorsque Thomas évoque des souvenirs apparemment légers. Sa déchéance professionnelle fonctionne comme une autopunition : accepter un emploi de laveur de voitures quand on a été une sommité internationale relève d’une forme d’expiation. Pourtant, Pernoud ne permet jamais à son personnage de se complaire dans une posture victimaire. Thomas reconnaît sa responsabilité, refuse de rejeter la faute sur Ted ou sur les circonstances. Cette lucidité sans concession le rend plus humain que ne le ferait un repentir ostentatoire. Angela a négocié un arrangement financier avec les familles des victimes pour éviter le procès, un geste pragmatique qui a permis à Thomas d’échapper à la prison mais qui a aussi empêché tout véritable procès cathartique. Les proches des défunts ont pris l’argent par nécessité, privant ainsi Thomas d’un jugement qui aurait peut-être apaisé sa conscience.

La question de la rédemption traverse le roman de manière ambiguë. Que peut faire un homme qui a causé tant de souffrances pour racheter ses fautes ? Le projet final de Thomas, qui se dessine progressivement au Mexique, semble offrir une réponse radicale à cette interrogation. Sans dévoiler les contours précis de ce qu’il envisage, le texte laisse entendre qu’il cherche une forme de réparation impossible, un sacrifice qui rendrait justice aux victimes de ses erreurs passées. Charlotte, par sa présence et son acceptation du plan de Thomas, valide d’une certaine façon cette quête rédemptrice. Elle représente un lien avec l’homme qu’il était avant la chute, quelqu’un qui le connaît suffisamment pour comprendre ses motivations profondes.

Pernoud interroge également la culpabilité d’Angela, qui a élevé April en lui cachant ses véritables origines. Cette dissimulation, motivée par l’amour et le désir de protéger, n’en constitue pas moins un mensonge fondateur. Le roman suggère que la culpabilité ne se distribue jamais de façon univoque, qu’elle contamine l’ensemble d’un système familial. Même April, dans sa maladie, devient porteuse d’une culpabilité par procuration : celle d’être la fille de Wendy, celle d’avoir coûté si cher à sa famille adoptive, celle de représenter le fruit d’une nuit d’égarement qui a eu des conséquences en cascade. Cette circulation de la faute, son caractère contagieux et mutant, constitue l’un des ressorts les plus puissants du récit. Pernoud refuse les solutions faciles, les pardons trop rapides, les rédemptions miraculeuses, préférant explorer les zones grises où cohabitent amour et ressentiment, culpabilité et désir de réparer l’irréparable.

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L’écriture au service de l’émotion

Pernoud adopte une prose directe qui privilégie la clarté narrative à l’ornementation stylistique. Son écriture fonctionne par accumulation de détails concrets plutôt que par envolées lyriques : les marques de voitures, les noms de lieux précis, les références temporelles méticuleuses créent un effet de réel qui ancre le récit dans une géographie et une chronologie tangibles. Cette approche presque documentaire contraste avec l’intensité émotionnelle des situations décrites. Lorsque Thomas évoque la petite April effondrée le jour de ses cinq ans, ses « deux petites baskets colorées dressées face au ciel au bout d’un corps inerte », l’image frappe par sa simplicité brutale. Pas besoin de surcharge métaphorique : le détail visuel suffit à transmettre l’horreur de l’instant.

Les dialogues occupent une place centrale dans l’économie narrative. Pernoud leur confie le soin de révéler les personnages, leurs contradictions, leurs non-dits. Les échanges entre Thomas et April dans la voiture possèdent une authenticité certaine, avec leurs interruptions, leurs digressions, leurs moments où la fille coupe court pour ne pas entendre ce qui la dérange. L’auteur sait aussi utiliser le silence : April qui se bouche les oreilles quand Thomas révèle sa filiation avec Wendy, ces blancs dans les conversations téléphoniques entre Angela et le shérif qui disent l’angoisse mieux que de longs discours. Cette économie de moyens évite l’écueil du pathos tout en préservant la charge émotionnelle des scènes cruciales.

Le rythme narratif alterne entre accélérations et ralentissements calculés. Les chapitres consacrés à l’été californien se déploient avec une certaine lenteur, prenant le temps d’installer l’atmosphère de Moorpark, les dynamiques de groupe, l’évolution des relations. À l’inverse, la séquence de l’arrestation de Thomas ou celle du dispositif Amber se resserrent, multipliant les points de vue et les sources documentaires – extraits de journaux, retranscriptions d’appels téléphoniques – pour créer une urgence palpable. Cette modulation du tempo empêche la monotonie et maintient une tension narrative constante, même lorsque le lecteur devine qu’une catastrophe approche.

Certains choix d’écriture peuvent interroger, notamment les apartés où Thomas interrompt son récit pour dialoguer avec April sur ce qu’elle peut ou ne peut pas entendre de la vie sexuelle de ses parents. Ces passages méta-narratifs, où le père censure lui-même son récit (« Beurk ! Arrête, papa ! »), introduisent une forme de légèreté qui détend momentanément l’atmosphère mais qui peut aussi rompre l’immersion. Pernoud semble conscient du risque et dose ces interventions avec parcimonie. L’ensemble demeure néanmoins traversé par une émotion authentique qui ne verse jamais dans la manipulation sentimentale, un équilibre délicat que l’auteur parvient généralement à maintenir sans forcer le trait.

Questions éthiques et dilemmes moraux

Le roman place la recherche scientifique au cœur d’un questionnement éthique vertigineux. Pernoud ne se contente pas de condamner les dérapages de Thomas ; il explore la zone grise où l’urgence médicale entre en conflit avec les impératifs déontologiques. Lorsque Ted Burton propose de sauter des étapes protocolaires, Thomas sait qu’il transgresse les règles, mais il sait aussi que ces règles ralentissent l’accès à un traitement qui pourrait sauver des millions de vies. Le roman pose ainsi une question inconfortable : combien de temps peut-on éthiquement attendre quand on détient potentiellement la clé d’un fléau qui tue chaque jour ? Cette interrogation ne trouve pas de réponse simple, et c’est précisément là que réside l’intelligence du propos. Pernoud refuse le manichéisme en montrant que les protocoles existent pour de bonnes raisons – comme le prouvent les récidives foudroyantes chez les patients cobayes – tout en donnant à comprendre la frustration d’un chercheur convaincu de toucher au but.

La question du consentement éclairé traverse également le récit comme une ligne de fracture morale. Les cinq patients ayant bénéficié du traitement expérimental ignoraient tout de leur participation à un essai non autorisé. Ils pensaient recevoir une chimiothérapie classique alors qu’on leur injectait une molécule révolutionnaire mais non testée. Cette dimension clandestine de l’expérimentation ajoute une couche supplémentaire à la transgression éthique. Pernoud souligne subtilement que ces cobayes involontaires appartenaient tous à des milieux défavorisés : deux ouvriers au chômage, un retraité, une mère célibataire, une fillette asiatique. Cette sélection n’est pas le fait du hasard ; elle révèle une exploitation des plus vulnérables qui rappelle les pages les plus sombres de l’histoire médicale. Le roman évite néanmoins le discours moralisateur en laissant ces faits parler d’eux-mêmes.

L’arrangement financier négocié par Angela soulève d’autres dilemmes éthiques. Peut-on acheter son impunité en dédommageant les familles des victimes ? Les proches des défunts ont accepté l’argent, mais ce consentement était-il vraiment libre quand on connaît leur situation économique précaire ? Thomas lui-même reconnaît l’indécence de cette transaction tout en admettant qu’elle lui a évité la prison. Pernoud montre comment le système judiciaire américain permet à ceux qui en ont les moyens d’échapper aux conséquences pénales de leurs actes. Cette critique sociale affleure sans jamais devenir le propos central du roman, qui reste concentré sur le drame familial. L’auteur suggère néanmoins que la justice n’est pas toujours synonyme de tribunal et que certaines condamnations morales pèsent plus lourd que des verdicts légaux.

Le dilemme le plus troublant concerne April elle-même et les choix que Thomas semble avoir faits à son sujet. Le roman laisse planer une ambiguïté sur les intentions finales de ce père qui emmène sa fille malade au Mexique, dans une casse isolée gérée par un personnage inquiétant. Les allusions répétées à la nécessité d’une transplantation cardiaque, la présence de Charlotte qui travaille dans l’humanitaire médical, les installations « au top » mentionnées par Miguel : tous ces éléments dessinent les contours d’un projet que le lecteur pressent sans pouvoir encore le nommer. Pernoud place ainsi son personnage face à un ultime dilemme moral dont les ramifications échappent au cadre de ce qui peut être révélé sans compromettre la découverte de l’intrigue. Cette tension narrative transforme la lecture en une expérience inconfortable où l’on oscille entre compréhension et répulsion face aux décisions d’un père désespéré.

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Un roman sur les liens familiaux et le pardon

Au-delà des rebondissements dramatiques, « J’aimerais te dire » explore fondamentalement ce qui tisse et détisse les liens entre parents et enfants. La relation entre Thomas et April cristallise cette interrogation : peut-on continuer d’aimer un père imparfait, faillible, coupable d’avoir détruit sa propre vie et blessé tant de personnes ? Pernoud montre comment l’amour filial résiste aux révélations les plus dévastatrices. April découvre que sa mère biologique était une jeune femme instable, que son père a menti pendant dix-sept ans, que sa famille repose sur des arrangements et des secrets. Sa colère initiale – « Je te déteste ! » – cède progressivement la place à une forme de compréhension nuancée. Le roman suggère que grandir, c’est précisément cela : accepter que nos parents soient des êtres complexes, traversés de contradictions, capables du meilleur comme du pire.

La figure d’Angela incarne une autre facette de ces liens familiaux reconfigurés. Elle a aimé la fille d’une autre comme la sienne propre, sans jamais céder à la tentation de se définir comme mère adoptive. Pour April, Angela est tout simplement « maman », et cette évidence affective transcende la biologie. Pourtant, le mensonge sur les origines finit par empoisonner même les relations les plus sincères. Pernoud pose la question du secret protecteur : Angela et Thomas ont-ils eu raison de cacher la vérité à April ? Leur silence relevait-il de l’amour parental ou d’une forme de manipulation bienveillante ? Le roman ne tranche pas, laissant coexister ces interprétations contradictoires. Il montre simplement qu’April aurait préféré savoir, que ce mensonge l’a privée d’une partie de son histoire, même si cette histoire est douloureuse.

Le pardon constitue l’horizon moral du récit sans jamais être présenté comme acquis ou automatique. Thomas demande-t-il vraiment pardon, ou cherche-t-il plutôt à expier par un geste radical dont les contours se dessinent au Mexique ? Angela peut-elle pardonner à l’homme qui a ruiné leur famille, même si elle comprend les mécanismes qui l’ont conduit à la faute ? April pourra-t-elle un jour accepter les choix de son père, y compris celui qui consiste à l’enlever pour l’emmener clandestinement vers une destination inconnue ? Pernoud refuse les réconciliations trop faciles, les pardons prononcés dans un élan sentimental qui effaceraient d’un coup les années de souffrance. Le roman s’achève sur une forme d’ouverture qui laisse ces questions en suspens, reconnaissant que certaines blessures ne cicatrisent jamais complètement.

La présence fantomatique de Wendy traverse le récit comme un rappel que les morts continuent d’influencer les vivants. Cette jeune femme fragile qui s’est fracassé le crâne contre un rocher par désespoir a légué à April non seulement ses gènes mais aussi un héritage moral complexe : de l’argent économisé dans des circonstances troubles, une clé cachée, une lettre posthume qui orchestre les événements depuis l’au-delà. Pernoud suggère que les liens familiaux ne s’arrêtent pas aux frontières de la vie et de la mort, que nous portons en nous les histoires de ceux qui nous ont précédés, même lorsque nous ne les avons jamais connus. April doit composer avec cette mère biologique qu’elle n’a jamais rencontrée mais dont elle porte le sang, tout en sachant que sa « vraie » mère reste Angela, celle qui l’a élevée et aimée. Cette coexistence de plusieurs filiations, loin d’affaiblir les liens familiaux, en révèle la plasticité et la force : on peut être la fille de deux femmes, aimer un père malgré ses fautes, et construire sa propre identité à partir de ces héritages multiples et parfois contradictoires.

Mots-clés : secrets familiaux, éthique scientifique, relation père-fille, culpabilité rédemption, road trip littéraire, roman psychologique, dilemmes moraux


Extrait Première Page du livre

« 
Prologue

Scarborough, Maine, dimanche 4 août 2024

Mon plan débutait par un mensonge. Pas une petite cachotterie sans incidence qu’Angela et April me reprocheraient gentiment plus tard, mais par une tromperie qui modifierait dramatiquement le cours de nos vies.

Je grimpai la volée de marches de mon ancienne maison, foulai les lames blanches du perron et pressai la sonnette en clouant le bec à la raison qui me hurlait de tout stopper. Trois coups secs, répétés fébrilement. L’ombre des feuillages ondulait mollement sur la pelouse. Une journée banale, excepté la température anormalement élevée et la folie que j’entreprenais. J’écoutais des pas se rapprocher jusqu’à ce que la porte s’ouvre sur Angela, qui recula comme si j’étais le diable. Elle se ressaisit en une fraction de seconde et me toisa du haut de son mètre cinquante-neuf en assurant son poing sur le chambranle. Sa considération à mon égard se réduisait à néant depuis que je gagnais ma vie en brossant des carrosseries au Golden Nozzle Car Wash sur Payne Avenue. Je lustrais des tôles défraîchies par l’océan et Kenneth Davis, médecin respectable de la communauté d’Old Orchard Beach, occupait ma maison. Posé, calme, rassurant : tout mon opposé. Je me lançai et Angela écouta mon mensonge sans m’interrompre.

« Tu ne peux pas débarquer à l’improviste et bousculer notre planning ! » hurla-t-elle.

Elle affirma son regard et releva le menton en me défiant.

« Tu n’as rien prévu, répondis-je. April me l’a dit. Lâche du lest et laisse-la changer d’air. Elle en a besoin.

– On a dit un week-end sur deux. Et une semaine fin août… Tu as signé ce putain de papier chez l’avocat. Alors quoi ? Pourquoi faut-il que tu chamboules tout ! »

Elle passait nerveusement d’un pied sur l’autre sans me quitter des yeux. J’ouvrais les bras pour appuyer l’évidence.

« Parce que ça n’arrivera pas ! Voilà pourquoi. Parce que tout est remis en cause depuis dix jours.

– Et tu sais pourquoi ! répondit-elle du tac au tac. Alors, laisse tomber. C’est sûrement pas le moment de l’emmener camper ! Ta fille ne va pas bien. Quand deviendras-tu adulte ?

– J’ai du temps, argumentai-je. April va broyer du noir. Elle a besoin de nous. Notre place est à ses côtés ! Je te connais. « 


  • Titre : J’aimerais te dire
  • Auteur : Christian Pernoud
  • Éditeur : Taurnada Éditions
  • Nationalité : France
  • Date de sortie : 2025

Page officielle : www.christianpernoud.com

Résumé

Il y a toi… il y a elle… il y a nous…
Quand Thomas emmène sa fille, April, camper au lac Sebago, Angela, son ex-femme, pense qu’il veut simplement lui offrir un dernier moment d’insouciance avant son hospitalisation. Elle regarde son enfant partir sans imaginer une seule seconde que ce voyage va tout changer… et la hantera à jamais.
Faux-semblants, secrets de famille… l’histoire n’est pas toujours celle que l’on croit.
Un père et sa fille. Une odyssée bouleversante.


Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


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2 réflexions au sujet de “Entre road trip et confession : « J’aimerais te dire », un roman sur la transmission”

  1. Bonsoir Manuel,
    Je viens de lire votre chronique. Quel travail ! Le choix des mots, la découpe par thèmes, l’analyse… Merci. Merci d’avoir pris le temps de coucher si méticuleusement votre ressenti à la lecture de « J’aimerais te dire ». Quelle générosité ! Je vous souhaite une belle soirée. Bien à vous,
    Christian,

    • Bonsoir Christian,
      Merci infiniment pour votre message qui me touche beaucoup. C’est moi qui vous remercie pour ce livre si profond et émouvant. « J’aimerais te dire » m’a vraiment marqué, et c’était un plaisir de prendre le temps de partager mon ressenti sur votre écriture sensible.
      Vos mots sur le deuil, la mémoire et l’amour paternel résonnent bien au-delà des pages. Merci de nous offrir une œuvre aussi authentique et touchante.
      Je vous souhaite une belle continuation et beaucoup de succès pour ce livre qui mérite d’être lu.
      Bien cordialement,
      Manuel

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