La fée carabine de Daniel Pennac : une tribu, quatre grands-pères et un hiver parisien

La fée carabine de Daniel Pennac

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La clinique du lendemain de Caroline Comte
Vigne rouge de Jean Michel Bourgeois et Dominique Viala

Belleville en hiver, le quartier-monde de Daniel Pennac

Il y a des romans qui commencent par une adresse. Ici, c’est un carrefour gelé, une plaque de verglas dont la forme évoque une carte d’Afrique, et une vieille dame en charentaises qui la traverse à la vitesse d’un continent. Pennac plante son hiver comme on plante un décor de théâtre populaire, avec le cabas d’où dépasse un poireau de récupération, le châle qui se déploie, l’appareil acoustique réglé du bout de l’index. Tout est là en quelques lignes : la précision du regard, l’ironie qui ne méprise personne, et cette manière de faire du bitume parisien un territoire aussi dépaysant qu’une contrée lointaine.

Le Belleville de Pennac n’a rien d’une carte postale. C’est un quartier de commerces qui ferment, d’immeubles convoités, de vieilles gens que la ville oublie et que la rumeur inquiète. On y croise les fils d’Amar au restaurant familial, la semoule et le sidi-brahim, Hadouch et son profil d’oiseau, les échoppes disparues des artisans, les mairies d’arrondissement où l’on distribue des médailles à ceux qui ont usé leur vie sur place. Le romancier tisse cette matière sociale sans jamais alourdir son récit : la misère est nommée, la peur aussi, la bêtise raciste également, mais toujours à hauteur de trottoir, dans la langue des gens qui l’habitent.

Ce qui frappe, c’est la vitalité que l’écrivain injecte dans cette topographie. Le quartier respire, gronde, rigole, se méfie, se rassemble autour d’une table ou d’un comptoir. Belleville prend corps par accumulation de détails vrais, une gouttière, une boulangerie, une plaque de verglas, un chien épileptique qui suit un gamin à lunettes roses. Pennac fabrique ainsi une mythologie urbaine qui doit autant à la chronique sociale qu’au conte, et le lecteur comprend vite qu’il ne lira pas un roman noir de plus sur Paris, mais l’exploration affectueuse d’un morceau de ville où l’auteur a choisi d’installer sa tribu et ses fantômes.

Benjamin Malaussène, bouc émissaire de profession

Sa carte de visite indique directeur littéraire aux Éditions du Talion. Son métier réel consiste à encaisser les colères, à pleurer devant les auteurs furieux, à endosser les fautes des autres pour que la maison garde bonne figure. La Reine Zabo, sa patronne, l’a engagé pour ça et le lui rappelle au téléphone avec une voix de crécelle furibarde. Avant cela, il exerçait le même sacerdoce dans un grand magasin, sous l’appellation pudique de contrôle technique. L’invention est excellente parce qu’elle tient du gag et de la parabole : nos organisations ont besoin d’un coupable désigné, et Pennac lui donne un nom, un salaire et un ulcère.

Benjamin raconte, et sa voix fait tout le charme du livre. Présent de l’indicatif, parenthèses moqueuses, apartés adressés au lecteur, autodérision permanente : il commente sa propre panique avec la lucidité d’un homme qui sait que tout va lui retomber dessus. Frère aîné d’une fratrie nombreuse, il joue les mères poules auprès de Clara et de son Leica, de Thérèse et de sa science glacée, de Jérémy le faussaire redoublant, du Petit et de ses lunettes cerclées de rose, sans oublier Julius le chien et une mère perpétuellement enceinte dans son fauteuil. Julie Corrençon, journaliste, traverse ses pensées comme une comète.

Ce narrateur vaut mieux qu’un simple porte-voix comique. Sa position de victime volontaire éclaire toute la construction morale du roman : Malaussène s’accuse par métier, donc il pardonne facilement, donc il protège. Il flaire le danger comme la poule flaire le renard, formule qu’il emploie lui-même en observant un haut fonctionnaire trop souriant. Pennac tire de cette silhouette une figure romanesque immédiatement reconnaissable, à la fois pitre et sentinelle, capable de faire rire à la ligne précédente et de serrer la gorge à la suivante. On mesure là un vrai savoir-faire de conteur : la légèreté du ton n’affaiblit jamais l’enjeu.

Quatre grands-pères dans une ancienne quincaillerie

L’appartement des Malaussène occupe une ancienne quincaillerie de la rue de la Folie-Régnault, et ce détail dit déjà l’esprit du lieu : on y bricole des existences avec les moyens du bord. Le soir venu, la maisonnée s’organise en rituel. Clara cuisine, Thérèse tient les mains ouvertes des angoissés, Jérémy s’invente des révisions, le Petit remplit sa page d’écriture, et chaque enfant occupe consciencieusement son aïeul attitré. Car la famille s’est agrandie par le haut : quatre vieillards vivent là, recueillis un à un, veillés à l’heure critique du crépuscule, quand la mémoire cogne et que les mauvaises habitudes reviennent gratter à la porte.

Chacun arrive avec un métier perdu dans ses bagages. Semelle a chaussé Belleville pendant cinquante ans et rêve d’une médaille municipale. Merlan, ancien coiffeur, regrette le rasoir, le vrai, celui qui redessinait les visages, et raconte sa reconversion funéraire avec une gravité désopilante. Rognon, boucher venu de Tlemcen, s’inquiète de voir ses cheveux noircir tandis que sa barbe blanchit. Risson, libraire à la retraite, porte une crinière blanche et une érudition qui va bientôt trouver un usage inattendu. Verdun, doyen à quatre-vingt-douze ans, complète la galerie avec un silence habité. Jérémy résume la philosophie du lieu d’une réplique : être un ancien quelque chose, c’est forcément devenir un nouveau quelqu’un.

Cette cohabitation constitue le cœur battant du roman. Pennac inverse l’ordre habituel des adoptions : ce sont les enfants qui recueillent les vieux, les protègent des prédateurs et leur réinventent une utilité. La tendresse n’y sombre jamais dans le sirop, parce qu’elle passe par la blague, l’engueulade, la partie d’échecs, la corvée de couscous. Et derrière la chaleur du tableau se dessine une interrogation nette sur la façon dont une société range ses aînés, entre discours officiels et établissements aux sigles administratifs. Le romancier pose la question sans prêcher, en laissant parler une table pleine.

Stojilkovicz, ses veuves et son autobus du dimanche

Le meilleur ami de Benjamin s’appelle Stojilkovicz, et sa voix ressemble à Big Ben dans le brouillard d’un film londonien. Ancien séminariste, ancien révolutionnaire, vétéran d’une guerre qu’il n’évoque qu’à demi-mot, latiniste par vice caché, il conduit désormais un autocar pour touristes. Il bat Benjamin aux échecs avec une régularité de métronome et distribue des sentences dont la plus mémorable tient en une phrase adressée au ciel : si Dieu existe, il espère qu’Il a une excuse valable. Voilà le genre de réplique qui installe un homme dans la mémoire d’un lecteur pour longtemps.

Le dimanche, cet autobus légendaire change d’affectation. Stojil embarque les veuves esseulées du quartier et les emmène en promenade, jusque dans les profondeurs des catacombes, où l’on rit au milieu des ossements en pratiquant ce qu’il nomme la résistance active à l’Éternité. Le tableau est superbe de drôlerie et de mélancolie mêlées : des dames en manteau du dimanche, un chauffeur philosophe, et un pied de nez collectif adressé à la mort. La veuve Dolgorouki, préférée de Clara et de Maman, incarne cette petite troupe avec une élégance discrète et un très joli rire.

Ce fil narratif remplit une fonction précise dans l’architecture du livre. Il élargit la question de la vieillesse au-delà du cercle familial, il donne au récit son contrepoids spirituel, et il offre à Benjamin l’interlocuteur dont il a besoin quand la peur le prend. Les scènes entre les deux hommes, souvent nocturnes, souvent silencieuses, comptent parmi les plus justes du roman : deux amis assis face à face, un échiquier entre eux, et l’essentiel qui circule sans qu’on ait à le formuler. Pennac excelle dans ces respirations où la comédie baisse d’un ton sans jamais s’éteindre.

Van Thian et Pastor, deux flics à contre-emploi

L’inspecteur Van Thian mène une double vie qui relève de la haute couture policière. Sur les hauteurs de Belleville, il devient la veuve Hô, petite Vietnamienne perdue que les guetteurs du quartier repèrent aussitôt comme une proie. Le scrupule va jusqu’aux seins de latex, plats comme des steaks passés au hachoir, et le résultat trouble jusqu’à ses propres collègues. Sitôt le déguisement tombé, reste un flic maigre, veuf de Janine la géante, père d’une Gervaise entrée en religion, chroniquement déprimé, amateur de Tranxène et de bourbon, doté d’une voix de Gabin et d’un humour de survivant. Le contraste entre la fragilité de la façade et l’usure de l’homme fournit au roman quelques-unes de ses pages les plus émouvantes.

Face à lui, l’inspecteur Pastor avance en pull tricoté main, joues roses et cheveux frisés, avec une réputation d’obtenir des aveux là où d’autres échouent. Il l’explique en une formule tranquille : en y mettant un peu d’humanité. Ses interrogatoires ressemblent à des conversations où le suspect s’entend penser tout haut, jusqu’au vertige. Derrière cette douceur méthodique se cache un passé familial que Pennac distille par touches, autour du Conseiller, professeur de droit constitutionnel qui tricotait pendant ses cours, et de Gabrielle. Le lecteur avance dans cette biographie comme dans un couloir mal éclairé, avec le sentiment que quelque chose y attend.

L’auteur ménage aussi une belle place au divisionnaire Coudrier, cafetière toujours chaude, chaise Empire, doubles rideaux ouverts sur la nuit. Ses échanges avec Pastor prennent parfois la forme d’un dialogue de théâtre, noms en capitales et silences notés, procédé osé qui accélère la lecture et ajoute une note ludique au dispositif policier. Pennac s’amuse visiblement avec les codes du genre, les respecte assez pour les faire fonctionner, et les détourne juste ce qu’il faut pour que le roman garde son allure personnelle.

Argot, tendresse et phrases dites à voix haute

La langue de ce livre s’écoute autant qu’elle se lit. Pennac écrit pour l’oreille, avec un argot savoureux, des néologismes fabriqués sur mesure, des ruptures de registre qui font passer une phrase de la gouaille au lyrisme en trois mots. Il apostrophe, il commente entre parenthèses, il coupe court par une exclamation, il enchaîne les images concrètes plutôt que les abstractions. Une idée traverse rarement le texte sans se transformer en geste, en objet, en couleur. Ce sens du rythme donne au roman une allure de conversation menée tambour battant par un raconteur qui connaît son public.

L’oralité n’est pas qu’une affaire de style, elle devient un motif du récit. Chaque soir, dans la chambre commune, le vieux Risson s’installe sur son tabouret et raconte les grands romans de mémoire, l’œil flamboyant, la voix rentrée, sans un geste. Lits, pyjamas et charentaises s’effacent, et l’histoire racontée devient plus vraie que le vrai pour les enfants comme pour les aïeux. On tient là une profession de foi limpide, cinq ans avant l’essai que Pennac consacrera au plaisir de lire : le récit partagé à voix haute soigne, relie et ressuscite ceux qui l’écoutent.

La construction sert cette ambition. Le roman se déploie en quatre parties, alterne le je de Benjamin et un récit à la troisième personne qui suit les policiers, multiplie les chapitres brefs et les changements d’angle. Les fils progressent en parallèle, se frôlent, se répondent, et le lecteur reconstitue peu à peu la géographie mentale de l’ensemble. L’humour reste constant, jamais gratuit, souvent tendre, parfois grinçant lorsqu’il s’attaque aux discours officiels ou aux certitudes racistes. Cette écriture souple et musclée explique pourquoi le livre a marqué durablement le roman noir francophone.

Les bouteilles d’eau de pluie de Verdun

Verdun collectionne les bouteilles d’eau de pluie. Deux cent quatre-vingt-quatre exactement, une par saison depuis l’été 1915, alignées comme un régiment de verre soufflé. L’origine du rituel tient en quelques phrases bouleversantes : sa petite fille Camille, apprenant que les soldats manquaient d’eau dans les tranchées, s’était mise à remplir des flacons pour que son père n’ait plus jamais soif. L’enfant est morte à six ans, emportée par la grippe espagnole, et le vieil homme a continué sans elle, saison après saison, jusqu’à ce qu’un gamin à lunettes roses vienne stabiliser sa main tremblante sur un cahier d’écriture où s’aligne toujours le même prénom.

Il faut mesurer ce que ce motif condense. Un siècle entier tient dans ces bouteilles, la guerre, l’épidémie, le deuil interminable, la fidélité obstinée d’un homme à une enfant qui n’a pas vieilli. Et pourtant Pennac évite le pathos avec une adresse remarquable : quand Verdun débouche solennellement un demi-litre d’eau croupie pour honorer un ami, la tablée retient son sérieux, quelqu’un évoque un grand cru, et le rire vient sauver l’émotion sans l’annuler. Cette alliance du burlesque et de l’élégie constitue la signature du livre, sa manière très personnelle de regarder la fin de vie en face sans jamais renoncer à la joie.

Voilà ce que retient l’eau de ces flacons : une génération que l’on décore le samedi matin et que l’on oublie le reste de la semaine, des existences dont personne ne veut plus, et une tribu bricolée qui décide de leur redonner une place à table. Publiée en 1987, deuxième étape des aventures de Benjamin Malaussène, La Fée carabine combine l’énergie du roman noir, la chaleur de la comédie familiale et une réflexion sensible sur la vieillesse urbaine. On referme le volume avec l’envie immédiate d’entendre à nouveau ces voix, celle de Stojil comme celle de Thian, et de rendre visite une fois de plus à cette drôle de maisonnée de Belleville.

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Mots-clés : La fée carabine, Daniel Pennac, saga Malaussène, polar français, Belleville, roman policier, Benjamin Malaussène


Extrait Première Page du livre

I. LA VILLE, UNE NUIT

La ville est l’aliment préféré des chiens.

– 1

C’était l’hiver sur Belleville et il y avait cinq personnages. Six, en comptant la plaque de verglas. Sept, même, avec le chien qui avait accompagné le Petit à la boulangerie. Un chien épileptique, sa langue pendait sur le côté.

La plaque de verglas ressemblait à une carte d’Afrique et recouvrait toute la surface du carrefour que la vieille dame avait entrepris de traverser. Oui, sur la plaque de verglas, il y avait une femme, très vieille, debout, chancelante. Elle glissait une charentaise devant l’autre avec une millimétrique prudence. Elle portait un cabas d’où dépassait un poireau de récupération, un vieux châle sur ses épaules et un appareil acoustique dans la saignée de son oreille. À force de progression reptante, ses charentaises l’avaient menée, disons, jusqu’au milieu du Sahara, sur la plaque à forme d’Afrique. Il lui fallait encore se farcir tout le Sud, les pays de l’apartheid et tout ça. À moins qu’elle ne coupât par l’Érythrée ou la Somalie, mais la mer Rouge était affreusement gelée dans le caniveau. Ces supputations gambadaient sous la brosse du blondinet à loden vert qui observait la vieille depuis son trottoir. Et il se trouvait une assez jolie imagination, en l’occurrence, le blondinet.

Soudain, le châle de la vieille se déploya comme une voilure de chauve-souris et tout s’immobilisa. Elle avait perdu l’équilibre ; elle venait de le retrouver. Déçu, le blondinet jura entre ses dents. Il avait toujours trouvé amusant de voir quelqu’un se casser la figure. Cela faisait partie du désordre de sa tête blonde. Pourtant, vue du dehors, impeccable, la petite tête. Pas un poil plus haut que l’autre, à la surface drue de la brosse. Mais il n’aimait pas trop les vieux. Il les trouvait vaguement sales. Il les imaginait par en dessous, si on peut dire. Il était donc là, à se demander si la vieille allait se rétamer ou non sur cette banquise africaine, quand il aperçut deux autres personnages sur le trottoir d’en face, qui n’étaient d’ailleurs pas sans rapport avec l’Afrique : des Arabes. Deux. Des Africains du Nord, quoi, ou des Maghrébins, c’est selon. »


  • Titre : La fée carabine
  • Série : La saga Malaussène
  • Auteur : Daniel Pennac
  • Éditeur : Gallimard
  • ISBN : 9782070721320
  • Format : Broché
  • Nationalité : France
  • Langue : Français
  • Date de publication : 07/05/2003
  • Nombre de pages : 392 pages
  • Genre : Roman policier, polar français, comédie noire
  • Sujets traités : Belleville, vieillesse, famille recomposée, bouc émissaire, trafic de stupéfiants, spéculation immobilière, racisme ordinaire, transmission par le récit

Résumé

À Belleville, l’hiver s’installe sur un quartier en pleine mutation, où les commerces ferment et où les personnes âgées vivent dans l’inquiétude. Benjamin Malaussène, bouc émissaire professionnel aux Éditions du Talion, mène une double existence : encaisser les colères de sa patronne le jour, veiller la nuit sur une maisonnée débordante installée dans une ancienne quincaillerie, entre ses frères et sœurs, sa mère enceinte, un chien épileptique et quatre grands-pères recueillis un à un.
Autour de cette tribu gravitent l’ami Stojilkovicz et son autobus du dimanche chargé de veuves, l’inspecteur Van Thian dont la double vie ferait pâlir un comédien, et le jeune Pastor, spécialiste des aveux obtenus en douceur. Quand la police s’intéresse de près au quartier, ces trajectoires convergent lentement vers une même affaire, portée par une langue drôle, imagée et profondément attachée à ceux que la ville oublie.

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Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


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