Une branche de jasmin au pied d’un muret
Un magistrat abattu par une douce soirée de mai, une fleur encore serrée entre ses doigts, un muret d’où débordent des rameaux odorants : voilà le tableau que Leonardo Sciascia installe avec une économie de moyens redoutable. Le procureur Varga, homme d’habitudes réglées, a quitté ses amis vers dix heures. La nécroscopie penche pour minuit. Reste une heure introuvable, un trou dans l’emploi du temps d’une vie exemplaire, et c’est précisément ce vide que le pouvoir s’empresse de combler par du silence. Une décision prise au sommet interdit toute investigation sur cette parenthèse gênante. La zone d’ombre devient zone interdite.
Ce qui frappe alors, c’est la vitesse avec laquelle le récit bascule du fait divers vers la satire. La fleur de jasmin cueillie par hasard se mue en emblème : l’évêque y lit la délicatesse d’une âme sans tache, les orateurs funèbres y devinent une inclination poétique, les procès-verbaux y voient l’explication commode d’une cible immobile. Un même détail sert trois discours contradictoires, et chacun s’en accommode. Sciascia glisse même, dans ce concert de louanges, la remarque désinvolte qu’un bon tiers de la population avait déjà contemplé le cadavre à loisir avant que la police ne soit prévenue. L’ironie ne hausse jamais la voix, elle procède par incise, par parenthèse, par juxtaposition perfide.
Le rythme s’accélère ensuite. Un second magistrat tombe sur une plage réputée magnifique, un troisième dans une autre ville, et l’hécatombe prend l’allure d’une progression arithmétique implacable. Le lecteur croit reconnaître les codes du roman policier sériel, il en retrouve les repères familiers, les balles de même calibre, les hypothèses de vengeance, l’enquêteur dépêché de la capitale. Mais quelque chose grince déjà dans la mécanique. Chaque mort déclenche moins une recherche de vérité qu’une redistribution des rôles officiels, un ajustement des versions admissibles. Le crime, ici, fonctionne comme un révélateur photographique : il ne crée rien, il fait apparaître ce qui existait déjà dans le bain. Cette ouverture, à la fois classique dans sa facture et corrosive dans son intention, donne le ton d’un livre qui avancera toujours sur deux registres simultanés, celui de l’énigme et celui de la fable politique.
Rogas, des principes dans un pays qui n’en a plus
La formule tombe presque incidemment, au détour d’une phrase, et elle contient tout le personnage : Rogas avait des principes dans un pays où presque personne n’en avait. Envoyé sur les lieux parce que les journaux le disent perspicace et ses collègues chanceux, l’inspecteur reçoit en guise de viatique une consigne à peine voilée, préserver la réputation adamantine du défunt. Il se jette aussitôt dans la zone interdite. Ce geste inaugural le définit mieux qu’un portrait : il obéit à la hiérarchie dans la forme et lui désobéit dans le fond, avec une politesse qui frise l’insolence.
Sciascia lui prête une solitude méthodique, presque rituelle. Sept restaurants, un pour chaque jour de la semaine, où on le tient pour un bon client sans jamais oser le mal traiter. Pas de femme dans sa vie, sauf une épouse ancienne dont le souvenir s’est effacé comme une inscription au crayon. Une réputation trouble auprès de ses supérieurs, entretenue par les livres posés sur son bureau et par des rapports d’une clarté suspecte, si différents de la prose administrative qu’ils suscitent des exclamations perplexes. Un collègue le qualifie de presque homme de lettres, sur un ton où la flatterie masque mal le mépris. Rogas encaisse et rectifie sèchement. Cette culture, loin d’être un ornement, constitue son véritable outil d’enquête.
Car sa méthode tient dans une conviction simple, formulée sans emphase : un fait est un sac vide, il faut y mettre l’homme pour qu’il prenne forme. Avoir en face de soi la personne, lui parler, la connaître, compte davantage que les indices ou les faits eux-mêmes. Cette anthropologie du soupçon le distingue radicalement de ses confrères, qui sacrifient volontiers la réputation des derniers témoins par habitude, presque par rite. Elle explique aussi les scènes les plus belles du livre, ces face-à-face où l’interrogatoire se dissout en conversation et où l’homme interrogé finit par livrer, non pas un aveu, mais une vision du monde. La liberté, elle est là, dit un vieil oisif en se frappant le front. Rogas s’éloigne en songeant que même celle-là, finalement, on ne vous la laisse pas. L’enquêteur avance ainsi, lucide et vaguement désenchanté, dans un pays où sa lucidité constitue déjà une anomalie professionnelle.
Vingt-deux dossiers et une conviction qui dérange
Le cœur méthodologique du livre tient dans une séquence d’apparence austère et pourtant captivante : Rogas s’enferme avec les archives judiciaires et trie. Il écarte d’abord dix-neuf procès conclus par un acquittement. Il examine ensuite trente-cinq condamnations fondées sur des aveux, des flagrants délits, des preuves irrécusables, et en retire quatre où quelque chose sonne faux dans les dépositions. Reste un groupe de vingt-deux affaires où des accusés ont été condamnés sur de simples présomptions tout en clamant leur innocence à chaque étape. Ce tri patient possède la beauté froide d’une démonstration mathématique, et Sciascia sait en faire un morceau de bravoure narratif sans jamais céder à l’aridité documentaire.
De cet exercice naît une intuition qui traverse toute l’œuvre de l’écrivain sicilien : même dans des papiers morts, à travers des paroles mortes, il n’est pas si difficile de distinguer la vérité du mensonge. Tout fait fixé par l’écriture pose un problème d’interprétation semblable à ceux que les professeurs croient réservés à l’art et à la poésie. Lire un dossier judiciaire relève donc de la critique littéraire, et l’inspecteur s’y livre avec un plaisir presque coupable, renversant ses réflexes professionnels pour chercher dans les pièces ce qui plaide en faveur des accusés plutôt que contre eux. Il éprouve, dit le texte, un sentiment de liberté et de divertissement à échapper au carcan du métier.
Ce qu’il découvre alors nourrit une colère contenue. L’argument des antécédents revient dans cinq jugements sur huit, brandi comme un indice déterminant. Avoir volé des prunes à douze ans suffit à rendre crédible un homicide crapuleux à trente ans, et si les prunes appartenaient au jardin du curé, tout devient possible. Sciascia détaille ce raisonnement circulaire avec une gourmandise ironique, dans un pays qui dispose pourtant de toute une littérature consacrée aux sautes d’humeur imprévisibles et aux métamorphoses radicales de ses habitants. L’inspecteur retient finalement trois cas dépourvus de ce passé accablant. La conviction qui l’habite désormais dérange, parce qu’elle ne concerne plus un criminel isolé mais la manière dont une institution entière fabrique ses certitudes.
Le riz noir, le chat et la fabrique d’une culpabilité
Parmi les affaires exhumées, l’une occupe une place privilégiée et compose l’un des morceaux les plus savoureux du livre. Une femme se présente un soir au commissariat, agitée, tenant un paquet cylindrique. Elle en extrait une petite cocotte de fonte émaillée contenant une bouillie granuleuse couleur chocolat. Du riz noir, explique-t-elle, un dessert que son mari pharmacien réussit à la perfection. Sauf que celui-ci sentait la cannelle un peu trop fort, qu’elle en a jeté une cuillerée au chat par une sorte d’inspiration, et que le chat en est mort. L’inspecteur de l’époque, croyant d’abord avoir affaire à une folle, prend des notes.
La scène est menée comme un dialogue de théâtre, avec des répliques qui claquent et un comique de situation constamment traversé d’inquiétude. Le chat qui fume, l’enseigne parisienne mal citée, le scepticisme souligné de deux ou trois b : Sciascia orchestre ce petit ballet verbal avec une virtuosité réjouissante. Puis les analyses tombent, les indices s’alignent avec une docilité troublante, registre des toxiques, empreintes sur le bocal, papier retrouvé dans une robe de chambre, lettre d’adieu imitée. Chaque élément vient sagement occuper la place que l’accusation lui a préparée. Il manque un mobile, mais une lettre anonyme y pourvoit, et une confidence arrachée à une femme de mauvaise vie fournit le ressort psychologique dont juges et procureur avaient besoin.
Ce que Sciascia met en scène ici dépasse largement l’anecdote criminelle. Il montre comment une accusation se construit par sédimentation, chaque pièce renforçant la précédente jusqu’à former un édifice que le bon sens ne peut plus ébranler. L’accusé commet d’ailleurs l’erreur fatale d’invoquer ce bon sens et d’y ajouter une pointe d’ironie, deux libertés qu’un prévenu ne doit jamais s’accorder. Un murmure d’indignation emplit le prétoire, la présidente de la société protectrice des animaux crie son incrédulité, et la cause est perdue. Reste, chez le lecteur, la sensation persistante d’un engrenage, mot que le roman emploie avec insistance et qui résume mieux qu’un long discours la mécanique où l’innocence ne signifie plus grand-chose.
Du cercle de billard de province aux salons de la capitale
Sciascia excelle dans l’art des lieux clos où une société se donne à voir sans le savoir. Le cercle culturel de province, baptisé du nom d’un général à qui l’on doit l’incendie d’une bibliothèque, en offre l’exemple le plus drôle. Deux billards, quatre tables de jeu, un guéridon supportant une revue de chasse et un journal, deux consoles surmontées de miroirs qui se renvoient les silhouettes funèbres des joueurs. Le silence n’y est rompu que par le choc sec des boules. L’entrée d’un étranger y provoque un frémissement à peine perceptible, puis chacun se replie sur son jeu. Le lien avec la culture demeure obscur, et l’auteur laisse au lecteur le soin de sourire.
La capitale offre un décor autrement plus scintillant et une comédie autrement plus féroce. Un écrivain engagé reçoit dans un bureau vaste et sombre, corrige des vers écrits dans un accès de rage et qu’il n’osera jamais publier, puis convertit Pascal à la révolution en transposant le pari sur le terrain de l’histoire. Un directeur de revue au pas de danse réclame son arrestation comme on quémande une consécration. Une épouse intervient, les répliques fusent, la querelle dégénère en compétition burlesque autour du lit de la Pompadour et d’un lutrin prétendument annanzien. Toute la scène tient de la haute comédie de mœurs, où chacun revendique une authenticité révolutionnaire tout en défendant ses privilèges avec l’énergie du désespoir.
Le sommet de cette ascension sociale du récit se situe dans un palais baroque bâti jadis par un cardinal, où l’inspecteur découvre que les frontières entre pouvoir institué et contestation organisée relèvent de la convention. Le ministre y expose ensuite, avec une franchise cynique qui laisse pantois, sa théorie de la protection alternée avec la menace, et cette maxime glaçante selon laquelle le signe du pouvoir, dans ce système, réside dans le mépris. Sciascia progresse ainsi par cercles concentriques, du billard poussiéreux jusqu’aux salons dorés, et chaque étape resserre l’étau autour d’une même intuition.
Le président Richès face à Voltaire et à l’affaire Calas
L’entretien avec le président de la Cour suprême constitue le sommet intellectuel du livre, et sans doute l’une des pages les plus impressionnantes que Sciascia ait écrites sur la justice. L’homme reçoit dans un appartement gardé comme une citadelle, tire deux bouffées de cigare, rejette la fumée dans un rai de soleil et prononce la phrase qui inaugure tout : ainsi donc, vous croyez qu’ils m’assassineront. Le ton est posé, méprisant, absolument sûr de lui. Ce qui suit relève moins du dialogue que du sermon métaphysique adressé à un interlocuteur qu’il juge insignifiant.
Le raisonnement mérite d’être suivi pas à pas tant il fascine par sa cohérence perverse. Le magistrat compare l’acte de juger à la célébration eucharistique : le prêtre peut être indigne, la transsubstantiation s’accomplit néanmoins par le seul fait qu’il a reçu les ordres. De même, lorsqu’un juge célèbre la loi, la justice ne peut pas ne pas s’accomplir. Le doute est concevable avant, jamais après. De cette analogie découle logiquement l’affirmation centrale, assénée avec une pointe d’hystérie dans la voix : l’erreur judiciaire n’existe pas. Les recours et les appels ne supposent nullement la possibilité de se tromper, ils traduisent seulement l’existence d’une opinion laïque sur la justice, et toute religion qui commence à tenir compte de l’opinion laïque est déjà morte sans le savoir.
Le président révèle alors qu’il consacre ses heures libres à réfuter Voltaire sur l’affaire Calas, dans une pile de cahiers posée sur son bureau. Sciascia fait ici dialoguer son roman avec le Traité sur la tolérance, cité longuement, et avec la Storia della colonna infame de Manzoni, évoquée à propos des empoisonneurs de la peste de Milan. La scène culmine dans une théorie de la décimation où l’individu répondrait de l’humanité, développée avec la ferveur inquiétante des utopistes d’asile. Pendant ce temps, l’esprit de l’inspecteur s’échappe vers un vol d’oiseaux emprunté à Borges, plus réel à ses yeux que l’homme qui lui parle. Deux conceptions du monde se croisent sans jamais se rencontrer.
La pomme de Guttuso et le ver qui la mange
Sciascia s’en explique lui-même dans une note finale qu’il demande cette fois de prendre à la lettre. Il est parti d’un fait divers, une accusation de tentative d’homicide reposant sur des indices qui lui semblaient trop bien agencés. Autour de ce noyau, l’imagination a brodé l’histoire d’un homme qui abat des magistrats et d’un policier qui devient peu à peu son alter ego. Un divertissement, dit-il, une parodie au sens strict, travestissement burlesque d’une œuvre sérieuse rêvée mais jamais tentée. Puis les choses ont pris un autre tour, et l’action s’est mise à se dérouler dans un pays absolument imaginaire.
Ce pays, il le décrit en quelques lignes d’une précision terrible : les idées n’y ont plus cours, les principes proclamés y sont quotidiennement tournés en dérision, les idéologies s’y réduisent à des dénominations servant à distribuer les rôles, seul le pouvoir compte. On songe à l’Italie, on songe à la Sicile, et l’auteur invite justement à cette lecture par la citation de son ami peintre : même lorsque je peins une pomme, la Sicile est là. La lumière, la couleur. Et le ver qui, de l’intérieur, la mange. La formule éclaire rétrospectivement tout l’ouvrage. La substance visée n’est pas régionale, elle relève de l’apologue sur le pouvoir dans le monde, ce pouvoir qui prend graduellement la forme obscure d’une chaîne de connivences.
Reste une phrase, la dernière de la note, qui vaut mieux que n’importe quel commentaire : commencé dans l’amusement, le livre s’est achevé alors que son auteur n’avait plus envie de rire. Le lecteur suit exactement la même courbe. Il entre par la porte du roman policier, séduit par les citations glissées comme des clins d’œil, Borges et Chesterton, Pontormo et Dostoïevski, Stendhal et Garcia Lorca. Il progresse en souriant devant les portraits acides d’écrivains et de ministres. Puis le sourire s’efface sans qu’il sache très bien à quel moment. Deux cents pages à peine, une langue serrée, servie en français par la traduction de Jacques de Pressac, et cette impression tenace d’avoir touché du doigt quelque chose que l’on préférerait ignorer.
Cadavres exquis, la relecture de Francesco Rosi
Cinq ans après la parution du roman, Francesco Rosi porte Le contexte à l’écran sous le titre Cadavres exquis, coproduction franco-italienne sortie en 1976. Le choix du titre mérite qu’on s’y arrête : là où Sciascia désignait l’humus, le terreau, l’ensemble des connivences qui rendent un crime possible, Rosi préfère braquer le projecteur sur les corps eux-mêmes, ces morts de haut rang dont l’accumulation compose une macabre galerie. La formule italienne, cadaveri eccellenti, s’est depuis installée dans la langue pour désigner les victimes prestigieuses des règlements de comptes politiques.
Lino Ventura endosse le rôle de l’inspecteur Rogas et lui apporte exactement ce que le personnage réclamait : une massivité silencieuse, une obstination qui se lit dans la démarche plutôt que dans les répliques. Face à lui, Max von Sydow incarne le président de la Cour suprême et transforme la fameuse démonstration sur l’infaillibilité du juge en un moment de cinéma glaçant, où la voix reste douce pendant que le raisonnement devient monstrueux. Fernando Rey complète cette distribution en ministre onctueux, tandis que Charles Vanel apparaît dans les premières séquences. Rosi tourne en Sicile, à Naples, dans des palais et des catacombes, et sa caméra travaille les architectures comme des instruments de pouvoir, colonnades écrasantes, escaliers monumentaux, couloirs interminables.
Le cinéaste ne se contente pas d’illustrer. Fidèle à sa méthode, celle qui avait donné Salvatore Giuliano et L’affaire Mattei, il ancre davantage le récit dans l’Italie de son temps, celle du compromis historique et des années de plomb, là où Sciascia maintenait la fiction d’un pays imaginaire. Le film accentue la dimension d’enquête politique et durcit certains ressorts que le roman laissait en suspens. Les deux œuvres se complètent donc plutôt qu’elles ne se doublent. Lire le livre puis voir le film, ou l’inverse, revient à observer un même objet sous deux éclairages distincts : la parodie littéraire d’un côté, avec ses citations et son ironie de moraliste, le thriller politique de l’autre, avec sa gravité et son ampleur visuelle. Un cas rare où l’adaptation dialogue avec le texte au lieu de le remplacer.
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Mots-clés : Leonardo Sciascia, Le contexte, roman policier italien, erreur judiciaire, satire politique, littérature sicilienne, apologue du pouvoir
Extrait Première Page du livre
« Le procureur Varga était occupé par le procès Reis qui durait depuis environ un mois et se traînerait vraisemblablement au moins deux mois encore, lorsque, par une très douce soirée de mai, après dix heures, mais pas plus tard que minuit, d’après les témoignages et la nécroscopie, on l’assassina. Les témoignages, à la vérité, ne coïncidaient pas exactement avec les résultats de la nécroscopie : le médecin légiste opinait pour situer l’instant du décès plus près de minuit que de dix heures, tandis que les amis avec lesquels le procureur, homme d’habitudes réglées, passait chaque soir quelques moments et avec lesquels il s’était aussi entretenu ce soir-là, affirmaient qu’à quelques minutes près il les avait laissés à dix heures. Et comme il ne pouvait pas mettre plus de dix minutes pour rentrer à pied chez lui, il restait à combler un vide d’au moins une heure et à découvrir où et comment le procureur avait passé cette heure-là. Peut-être ses habitudes étaient-elles moins réglées qu’elles n’apparaissaient d’abord et y avait-il dans ses journées des heures sans programme, des promenades solitaires et sans but ; peut-être même avait-il d’autres habitudes ignorées de sa famille et de ses amis. De malignes hypothèses furent avancées en secret et chuchotées par la police d’un côté, de l’autre par ses amis ; mais pour en empêcher l’explosion publique, elles furent aussitôt désamorcées par une décision prise au sommet, au cours d’un entretien entre les plus hautes autorités de la Région, condamnant tout soupçon et interdisant toute enquête sur cette heure superflue, comme attentatoires à la mémoire d’une vie qui se reflétait désormais dans les miroirs de toutes les vertus. Bien plus, le procureur ayant été trouvé au pied d’un muret d’où s’échappaient des branches de jasmin, une fleur serrée entre ses doigts, l’évêque dit qu’à l’instant fatal, la fatalité avait pris la forme, petite, mais éloquente, de cette fleur fraîchement cueillie, symbole d’une vie sans tache, d’une qualité d’âme dont le parfum persistait dans les enceintes judiciaires, au sein même de sa famille et d’ailleurs en tout lieu que le procureur avait coutume de fréquenter, curie épiscopale comprise. Et cette vue trouva des applications variées : dans les procès-verbaux de la police, où on lisait que cette halte pour cueillir le jasmin avait offert au criminel une cible fixe (un seul coup, droit au cœur, tiré à une distance de solitaires et sans but ; peut-être même avait-il d’autres habitudes ignorées de sa famille et de ses amis. De malignes hypothèses furent avancées en secret et chuchotées par la police d’un côté, de l’autre par ses amis ; mais pour en empêcher l’explosion publique, elles furent aussitôt désamorcées par une décision prise au sommet, au cours d’un entretien entre les plus hautes autorités de la Région, condamnant tout soupçon et interdisant toute enquête sur cette heure superflue, comme attentatoires à la mémoire d’une vie qui se reflétait désormais dans les miroirs de toutes les vertus. Bien plus, le procureur ayant été trouvé au pied d’un muret d’où s’échappaient des branches de jasmin, une fleur serrée entre ses doigts, l’évêque dit qu’à l’instant fatal, la fatalité avait pris la forme, petite, mais éloquente, de cette fleur fraîchement cueillie, symbole d’une vie sans tache, d’une qualité d’âme dont le parfum persistait dans les enceintes judiciaires, au sein même de sa famille et d’ailleurs en tout lieu que le procureur avait coutume de fréquenter, curie épiscopale comprise. Et cette vue trouva des applications variées : dans les procès-verbaux de la police, où on lisait que cette halte pour cueillir le jasmin avait offert au criminel une cible fixe (un seul coup, droit au cœur, tiré à une distance de deux ou trois mètres) ; dans les éloges funèbres, où il était dit que le geste de cueillir cette petite fleur montrait assez la délicatesse d’âme et l’inclination poétique, au reste jamais démenties tout au long de la vie de Varga : dans l’exercice de son ministère comme dans sa conduite privée. »
- Titre : Le contexte
- Titre original : Il contesto
- Auteur : Leonardo Sciascia
- Éditeur : Denoël
- ISBN : 9782207258286
- Format : Broché
- Nationalité : Italie
- Langue : Français
- Traduction : Jacques de Pressac
- Date de publication : 08/11/2007
- Nombre de pages : 144 pages
- Genre : Roman policier, satire politique
- Sujets traités : Erreur judiciaire, pouvoir, justice, corruption institutionnelle, enquête policière, connivences politiques, tolérance, Sicile
Résumé
Un soir de mai, le procureur Varga est abattu au pied d’un muret d’où débordent des branches de jasmin. Quelques jours plus tard, un juge tombe à son tour sur une plage réputée magnifique, puis un autre, puis un autre encore. L’inspecteur Rogas, dépêché par le ministère de la Sûreté nationale, reçoit une mission claire dans son intitulé et trouble dans ses intentions : identifier l’auteur de cette série tout en préservant la réputation immaculée des victimes.
Homme de principes dans un pays qui n’en cultive plus guère, lecteur assidu, méthodique jusqu’à l’obstination, Rogas remonte la piste d’anciennes condamnations prononcées sur de simples présomptions. Son enquête le conduit des cercles de billard provinciaux aux salons dorés de la capitale, où pouvoir institué et contestation organisée entretiennent des rapports moins conflictuels qu’annoncé. Publié en 1971, ce roman court que Sciascia qualifiait lui-même de parodie s’impose comme un apologue sur le pouvoir et sur les connivences qui le tiennent debout.
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Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.



















