Les Gets, décembre 2003 : un séjour au chalet qui tourne court
Certains rêves se construisent patiemment, brique après brique, prospectus après prospectus. Isabelle Maillard a mis des années à faire céder Alain, son mari casanier, en le bombardant d’images de chalets pittoresques et de promesses de spa. En ce lundi 22 décembre 2003, la famille partie d’Annecy-le-Vieux découvre enfin sa location aux Gets : un bardage couleur caramel, des cœurs gravés sur les lattes du balcon, un toit nappé d’une neige qui scintille sous le soleil matinal. Justin, neuf ans, se jette tête la première dans la poudreuse, tandis que Cathy, quatorze ans, garde son casque vissé sur les oreilles et sa moue bien en place. Céline Bréant peint cette carte postale avec une gourmandise manifeste, mais elle y glisse aussitôt une écharde : les stalactites qui bordent la toiture dessinent une rangée de dents féroces, et un hêtre centenaire domine la bâtisse de toute sa ramure tortueuse.
Originaire de Savoie, la romancière connaît intimement ces paysages et les restitue avec une précision sensorielle remarquable. Les cloches de l’église perchée sur la colline rythment les heures, l’odeur du bois verni flotte dans les chambres, les skieurs dévalent les pentes comme de minuscules points noirs. Puis le ciel se couvre, le vent se lève, la pluie change la neige en boue grisâtre, et la météo devient un véritable sismographe du récit. L’imprévu qui frappe le chalet pulvérise l’organisation millimétrée d’Isabelle et contraint les Maillard à accepter l’hospitalité de leurs voisins. Quand, au matin de Noël, Cathy manque à l’appel, le conte d’hiver se fissure pour de bon.
Cette ouverture joue sur un contraste habile entre la féerie des fêtes et la menace sourde qui couve sous la neige. Un prologue énigmatique, où une silhouette encapuchonnée s’enfonce dans la forêt en serrant un mystérieux trésor contre elle, a déjà placé le lecteur sur le qui-vive. L’auteure prend ensuite le temps d’installer sa famille, ses chamailleries, ses petites lâchetés quotidiennes, si bien que l’on s’attache à ces vacanciers ordinaires avant de les voir vaciller. Une phrase suffit à faire basculer l’atmosphère : Isabelle ignore encore l’enfer dans lequel les siens vont sombrer. Le piège est tendu, et la montagne referme lentement ses mâchoires de glace.
Isabelle et Cathy, une mère et sa fille adoptive en pleine tempête adolescente
Orthophoniste frileuse à l’appétit de moineau, Isabelle se définit volontiers comme une Balance, toujours occupée à tempérer les opinions tranchées de son entourage. Face à elle, Cathy incarne l’adolescence dans toute sa splendeur orageuse : ongles multicolores, doudoune violette, boucles brunes lissées chaque matin au grand désespoir de sa mère, et ce vocabulaire flambant neuf qu’elle dégaine comme une arme. Ses parents ? Des « psychorigides ». Céline Bréant croque ces affrontements avec un sens aigu du dialogue, souvent drôle, parfois cinglant, comme lorsque la jeune fille compare sa mère à un vieux troubadour. Le lecteur sourit, puis grimace, car derrière la comédie familiale affleure une douleur bien plus profonde.
Cathy est née sous X. Placée quelques semaines en famille d’accueil, elle a rejoint le foyer Maillard après cinq longues années d’attente et de dossiers constitués avec acharnement. La travailleuse sociale avait pourtant prévenu le couple : les enfants adoptés traversent souvent une crise d’identité exacerbée par le sentiment d’abandon. Isabelle le savait, s’y était préparée, et pourtant certaines phrases la transpercent comme des stalactites. Lancée un soir devant des quasi-inconnus, une réplique de sa fille sur ses « vrais » parents la laisse foudroyée, incapable de trouver le sommeil sur un matelas trop dur. L’auteure saisit avec justesse cette blessure intime, ce vertige d’une mère qui se demande ce qu’elle a raté.
La force de ce duo tient à son refus de la caricature. Cathy n’est jamais réduite à une peste capricieuse : une bataille de boules de neige avec son petit frère, un ange dessiné dans la poudreuse, un rire qu’elle tente de réprimer suffisent à révéler l’enfant qui sommeille sous la carapace. Isabelle, de son côté, oscille entre fermeté et culpabilité, entre l’envie de protéger et la peur d’étouffer. Alain complète ce tableau en « faux sociable » qui s’anime devant les inconnus et se mue en ours des cavernes une fois rentré. Lorsque l’angoisse s’abat sur cette famille, chaque dispute passée revient hanter les mémoires avec une acuité déchirante.
Cohabitation forcée chez les Masson, une famille au passé meurtri
Albert Masson, béret rayé sur le crâne et moustache aussi grise que le ciel, ouvre grand les portes de sa maison aux naufragés du chalet. À ses côtés, Hortense, chignon impeccable et tablier brodé « la meilleure mamie du monde », sert le gâteau aux pommes encore tiède. Autour d’eux gravite une tribu chaleureuse : Élisabeth, surnommée Lisa, professeure des écoles au regard doux, son mari Franck, élagueur et ami d’enfance, leurs fils Valentin et le petit Tom, sans oublier Daniel, pharmacien aux lunettes orange criardes, et son épouse Françoise. Bébert, le vieux beauceron, complète ce tableau qu’on croirait tiré d’un téléfilm de fin d’année.
Céline Bréant excelle pourtant à transformer ce cocon en décor légèrement oppressant. Les bibelots s’accumulent sur chaque étagère, la crèche déploie des santons grands comme des poupées, une imposante horloge en acajou sonne les heures avec un fracas qui fait sursauter Isabelle. Dans la chambre qu’on lui prête, un crucifix au réalisme sanglant la fixe de son regard larmoyant, au point qu’elle finit par le décrocher pour l’enfermer dans le tiroir de la table de chevet. La messe de minuit, les escargots à la bourguignonne, la bûche glacée et les papillotes rythment un réveillon où l’intruse se sent tour à tour accueillie et de trop. Cette ambivalence nourrit une tension feutrée, comme un courant d’air glacé qui s’infiltre sous une porte calfeutrée.
Car un simple lapsus d’Albert suffit à faire tomber les masques. Un prénom échappé, un silence pesant autour de la table, et ressurgit le spectre d’un drame survenu en 1990, une tragédie dont la famille ne s’est jamais relevée. Les rancœurs se réveillent, les mots dépassent la pensée, les vieilles coupures de presse conservées par le patriarche s’étalent sur la table de la cuisine. Isabelle comprend que ses hôtes portent un deuil vieux de treize ans, et le doute s’insinue en elle avec une force sournoise. Au fond, que sait-elle vraiment de ces gens si serviables ? L’auteure orchestre avec finesse ce glissement de la gratitude vers la méfiance, laissant le lecteur aussi désorienté que son héroïne.
Cédric Janssens et Gemma Bartolini, une enquête à hauteur d’homme
Trois cubes au crépi jaune tirant sur le gris sale, des plafonniers éteints, une guirlande rouge timidement accrochée au-dessus d’un tableau blanc : la gendarmerie de Taninges tourne en effectif réduit pendant les fêtes. C’est là que l’adjudant-chef Cédric Janssens reçoit les parents de Cathy. La quarantaine, crâne rasé, origines malgaches, lèvres gercées grossièrement barbouillées de baume, il déteste voir des parents franchir le seuil de son bureau. Devenu père six ans plus tôt, il a vu sa sensibilité s’aiguiser dès qu’un enfant est en jeu, et cette faille discrète donne à son professionnalisme une épaisseur profondément humaine.
Sa coéquipière, la maréchale des logis Gemma Bartolini, forme avec lui un binôme aussi complémentaire qu’attachant. Queue-de-cheval brune, franc-parler redoutable, elle n’hésite pas à remettre à sa place un témoin trop familier ou une épouse aux remarques déplacées. Leurs échanges pétillent d’une complicité taquine : lui réclame en vain une portion de son risotto alla milanese, elle cultive le mystère sur sa vie privée pour mieux agacer la brigade. Céline Bréant ne se contente pas de les montrer en uniforme. Elle les suit jusque chez eux, dans ce logement de fonction où Gemma, épuisée, renverse un paquet de pâtes sur un carrelage douteux, ou dans la chambre où Cédric se débat avec une chemise trop ajustée tandis que Mérédith, son épouse, espère qu’il ne sera pas une fois encore en retard.
Cette double focale ancre l’investigation dans un quotidien crédible, loin des enquêteurs infaillibles qui peuplent parfois le genre. Le maître-chien et son malinois Dante, la battue organisée à l’aube, l’appel à témoins, les auditions successives, les perquisitions : la procédure se déploie avec réalisme, ponctuée de doutes, d’impasses et de pressions familiales. Cédric doit composer avec les injonctions de parents désespérés, ménager les susceptibilités d’un petit village où tout le monde se connaît, et garder la tête froide quand les pistes se multiplient. Le lecteur avance à ses côtés, pas à pas, dans la neige épaisse d’une enquête qui ne livre rien sans résistance.
La beauté des jeunes filles face au regard des hommes
Sur le parking de la station, trois skieurs quadragénaires interpellent Cathy. « Tu veux qu’on te dépose quelque part, ma belle ? » La jeune fille rougit, flattée, tandis qu’Isabelle serre les poings de rage. Cette scène, d’une banalité glaçante, condense l’un des fils thématiques les plus saisissants du roman. Cathy découvre le pouvoir de son apparence, ce visage d’enfant qui se modèle, ce corps qui change plus vite que son discernement. Elle joue de ses yeux bleu cobalt avec le moniteur, le musher, le loueur de skis, sans mesurer que certains compliments anodins ressemblent étrangement à des phrases de prédateurs.
Céline Bréant aborde ce sujet délicat sans jamais verser dans la leçon de morale. Elle épouse tour à tour le regard de la mère, rongée par l’inquiétude et parfois maladroite dans ses interdits, et celui de l’adolescente, qui réclame légitimement sa part de liberté et vit chaque refus comme une humiliation. Le conflit autour d’une robe jugée trop courte pour la messe de minuit, ou d’une nuit chez un garçon refusée sans explication convaincante, illustre ce dilemme universel. Où s’arrête la protection, où commence le contrôle ? La romancière laisse la question ouverte, et c’est précisément ce qui rend ces passages si troublants.
Ce motif résonne d’autant plus fort qu’il traverse les générations. Le drame qui hante les Masson concernait lui aussi une adolescente de quatorze ans, une beauté magnétique dont le village gardait le souvenir comme d’un fantasme collectif. Les rumeurs, les vantardises de garçons éconduits, les réputations salies au détour d’une conversation de bistrot dessinent le portrait d’une communauté prompte à juger le corps des jeunes filles. À travers ces échos, l’auteure interroge la manière dont la société regarde, désire et condamne ses adolescentes, et comment la beauté peut devenir un fardeau aussi lourd qu’un manteau de neige mouillée. Une réflexion qui confère au thriller une portée sociale bienvenue.
Voix croisées et chapitres datés, une construction qui resserre l’étau
Du lundi 22 décembre 2003 au vendredi 2 janvier 2004, le récit progresse au fil d’un calendrier de l’Avent inversé, où chaque case ouverte révèle une surprise plus sombre que la précédente. Les dates jalonnent les chapitres comme des bornes kilométriques sur une route verglacée, et le lecteur mesure avec une acuité croissante le temps qui file depuis la disparition. Ce découpage serré, en plus de soixante-dix chapitres souvent brefs, confère au roman une respiration haletante. Céline Bréant maîtrise l’art de la chute : une réplique sèche, une découverte inattendue, et la page suivante se tourne presque d’elle-même.
L’alternance des points de vue démultiplie les angles d’approche. On épouse l’angoisse d’Isabelle, on suit les gendarmes dans leurs auditions, on se glisse dans l’intimité de plusieurs membres de l’entourage, chacun détenteur d’un fragment de vérité ou d’un mensonge soigneusement entretenu. Des incursions dans le passé viennent éclairer le présent par touches successives, tissant entre les époques des correspondances qui intriguent autant qu’elles inquiètent. Les fausses pistes se ramifient, les suspects se succèdent, et l’auteure prend un malin plaisir à brouiller les certitudes du lecteur, qui se surprend à soupçonner tout le monde, y compris les plus aimables.
L’écriture épouse cette mécanique avec souplesse. Les dialogues, nerveux et naturels, alternent avec des passages descriptifs où la neige, le vent et le silence prennent corps sous une plume volontiers imagée : les appels lancés dans la forêt se perdent comme une balle métallique jetée sur un tapis de coton. L’humour affleure aussi, notamment chez Alain, qui s’exclame « Alléluia, Dieu existe » en songeant aux escargots qui l’attendent après une interminable messe. Ces respirations comiques, loin de désamorcer la tension, la rendent plus palpable encore par contraste. Le résultat ressemble à une avalanche lente, qui gronde longtemps avant de tout emporter sur son passage.
Céline Bréant et le pari d’un thriller de Noël où la neige étouffe les secrets
Dans ses remerciements, l’auteure confie que l’idée lui est tombée dessus en pleines vendanges : écrire un « thriller de Noël » dans un décor montagneux et glacial, où les guirlandes côtoieraient l’horreur. Après Là où sombrent les secrets, couronné du prix Découverte Noir Charbon 2025 et publié chez Taurnada, Céline Bréant relève ce défi avec une assurance tangible. Elle s’empare des codes de la fête, crèche, réveillon, cadeaux au pied du sapin, pour mieux les retourner, et transforme la magie de décembre en un décor où chaque flocon semble dissimuler quelque chose.
Le titre, d’une poésie inquiétante, prend tout son sens au fil des pages. Les silences gèlent ici autant que les lacs de montagne : silences de famille, non-dits accumulés depuis des années, confidences retenues par honte ou par peur, mensonges qui durcissent avec le temps. L’épigraphe empruntée à Nuit de neige de Maupassant, avec sa lune pâle et sa clarté blafarde, donne d’emblée le ton de cette exploration des zones d’ombre. « Les drames révèlent les personnes », observe Élisabeth à un moment du récit, et cette phrase pourrait servir de boussole à l’ensemble du roman, qui s’intéresse autant aux mécanismes de l’enquête qu’aux fêlures intimes de ceux qu’elle éclabousse.
Que gèlent les silences séduira les amateurs de suspense psychologique ancré dans un territoire, attentifs aux relations humaines autant qu’aux rebondissements. Adoption, quête d’identité, deuil impossible, poids des préjugés, regard posé sur les adolescentes : la romancière brasse des thèmes graves sans alourdir sa narration, portée par un rythme soutenu et une galerie de protagonistes crédibles. Le lecteur ressort de ces Gets enneigés avec le sentiment d’avoir traversé une tempête, de celles qui laissent derrière elles un paysage transformé, plus nu, plus vrai. Céline Bréant confirme ainsi sa place parmi les voix à suivre du polar francophone, et l’on a hâte de découvrir vers quelles cimes, ou quels abîmes, elle entraînera son prochain récit.
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Mots-clés : Thriller psychologique, Disparition, Les Gets, Noël, Adoption, Secrets de famille, Céline Bréant
Extrait Première Page du livre
« Prologue
Elle rabattit sa capuche et laissa ses longs cheveux noirs cacher ses oreilles engourdies par le froid. Elle grelottait. Les flocons, de plus en plus nombreux, tourbillonnaient autour d’elle, se déposant sur ses vêtements avec une douceur insidieuse, comme s’ils voulaient s’agripper à elle, s’ancrer à son corps, se fondre dans son âme.
Même si le froid et l’obscurité ressemblaient étrangement à sa personnalité maussade, elle détestait se sentir vulnérable. Depuis qu’elle évoluait dans ce monde transitoire interminable, une part d’elle demeurait prisonnière. Les années l’avaient définitivement écartée de son innocence. Elle avait voulu partir, mais la réalité ne se fuit pas. Surtout quand elle concerne notre propre peau.
Elle aurait pu se laisser mourir, abandonner ainsi la souffrance. Mais cela aurait signé sa défaite, et offert un peu plus de place à la noirceur du monde. Hors de question.
Du haut de la côte, elle observa le village en contrebas, les lumières féeriques de Noël qui n’égayaient plus son cœur depuis longtemps, puis elle s’enfonça dans l’obscurité de la forêt. Aujourd’hui, sa propre vie n’avait plus d’importance. Sa survie, elle la devait à son obsession. Elle vivait par procuration à travers cette dernière.
Pressant contre elle le trésor caché sous son manteau, elle progressait entre les sapins, quand elle crut entendre un cri.
Bref. Intense. Corrosif.
Jailli de la nuit, gelant son cœur. Elle secoua la tête, convaincue d’avoir fantasmé. Des hallucinations, elle en était parfois victime : un bruit fantôme, résidu du passé, manifestation de ses cauchemars.
Et le silence glacial revint, plus fort, plus imposant, comme un menteur qui tait ses secrets. »
- Titre : Que gèlent les silences
- Auteure : Céline Bréant
- Éditeur : Taurnada Éditions
- ISBN : 9782372581936
- Format : Broché
- Nationalité : France
- Langue : Français
- Date de publication : 08/10/2026
- Nombre de pages : 368 pages
- Genre : Thriller psychologique
- Sujets traités : Disparition, Adoption, Adolescence, Secrets de famille, Cold case, Montagne, Noël, Préjugés
Résumé
Isabelle a enfin convaincu son mari Alain de fêter Noël à la montagne. En ce mois de décembre 2003, la famille Maillard pose ses valises dans un charmant chalet des Gets avec leurs deux enfants, Justin et Cathy, une adolescente adoptée en pleine crise. Mais une tempête endommage la location et contraint la famille à loger chez les Masson, des voisins chaleureux qui portent encore le deuil d’un drame survenu treize ans plus tôt.
Au matin de Noël, le lit de Cathy est vide. Tandis que l’adjudant-chef Cédric Janssens et la maréchale des logis Gemma Bartolini lancent les recherches dans un paysage enseveli sous la neige, les rancœurs s’éveillent, les secrets affleurent et Isabelle se demande si elle connaît vraiment ceux qui l’hébergent.

Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.











