Un thriller contemporain entre Provence et mythologie
Dans « La Reine jaune », Joseph Macé-Scaron tisse une toile narrative fascinante où le présent et le passé s’entrelacent avec maestria. L’auteur nous plonge dans une enquête haletante menée par le capitaine Guillaume Lassire et la chartiste Paule Nirsen, confrontés à d’étranges événements dans la petite ville de Roquebrune-sur-Argens.
Le récit s’ouvre sur la découverte d’un livre annoté supposément par Xavier Dupont de Ligonnès, avant de basculer vers une affaire d’auto-stoppeuse fantôme et la mort mystérieuse d’une enseignante. Macé-Scaron orchestre ces différentes intrigues avec une précision d’orfèvre, captivant le lecteur dès les premières pages par un style incisif et une atmosphère chargée de tension.
Ce qui fait la valeur du roman, c’est sa capacité à transcender les codes du thriller conventionnel pour s’aventurer sur les terres fécondes du fantastique et du mythe. L’auteur exhume des cultes ancestraux et revisite les légendes provençales pour insuffler à son histoire une dimension quasi lovecraftienne où l’indicible affleure sous la surface du quotidien.
La Provence dépeinte ici n’a rien d’une carte postale ensoleillée. Elle devient un lieu inquiétant où la canicule accablante agit comme un révélateur des passions enfouies et des crimes anciens. Les paysages arides, les vieilles pierres des villages perchés et les rivières asséchées constituent un décor parfait pour cette histoire où le mal prend racine dans une terre gorgée de soleil et de secrets.
Le rythme, savamment orchestré, alterne entre phases d’investigation minutieuse et accélérations brutales. Macé-Scaron excelle particulièrement dans les scènes d’action – comme cette course-poursuite haletante à travers les routes sinueuses du Var – tout en ménageant des moments de réflexion où se déploie l’érudition de ses personnages.
Ce premier chapitre de « La Reine jaune » pose les fondations d’un édifice romanesque impressionnant où thriller, roman historique et roman d’atmosphère s’amalgament pour former une œuvre singulière. L’auteur réussit l’exploit de créer un univers à la fois ancré dans une réalité contemporaine brûlante et traversé par des forces obscures venues du fond des âges.
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Joseph Macé-Scaron, écrivain aux multiples facettes
Joseph Macé-Scaron s’impose dans le paysage littéraire français comme un auteur d’une rare polyvalence. Journaliste chevronné ayant dirigé des publications prestigieuses comme Le Magazine Littéraire et Marianne, il puise dans sa connaissance aiguë de la société contemporaine pour nourrir ses œuvres de fiction. Ce parcours singulier confère à sa plume une acuité et une profondeur qui font la richesse de « La Reine jaune ».
Sa bibliographie impressionnante témoigne d’un esprit curieux qui sait naviguer entre les genres avec élégance. De l’essai politique (« Les Politocrates ») au roman d’aventure (« Le Cavalier de minuit »), en passant par des ouvrages philosophiques comme « Montaigne, notre nouveau philosophe », Macé-Scaron explore les multiples facettes de l’expérience humaine. Cette diversité d’approches enrichit considérablement son travail romanesque.
Dans « La Reine jaune », on retrouve cette érudition maîtrisée qui caractérise l’auteur. Les références historiques aux guerres de Religion en Provence, la compréhension fine des mécanismes du pouvoir local, et l’art de restituer les dynamiques psychologiques complexes témoignent d’un écrivain qui sait mettre son savoir au service de la narration sans jamais tomber dans le didactisme.
L’art du dialogue constitue l’une des signatures stylistiques de Macé-Scaron. Les échanges entre Paule et Guillaume révèlent une oreille attentive aux nuances du langage contemporain, tandis que les joutes verbales entre les personnages secondaires dévoilent les rapports de force avec une économie de moyens saisissante. Cette maîtrise de l’oralité donne chair aux protagonistes et crédibilité aux situations.
La sensibilité particulière de l’auteur aux symboles et aux mythes traverse l’ensemble de son œuvre. Dans ce roman, la figure ancestrale de la Reine jaune, les bois de cerf et la symbolique des couleurs déploient un réseau de significations qui élève l’intrigue au-delà du simple récit policier. Macé-Scaron tisse ainsi une tapisserie narrative où chaque motif résonne avec les grandes questions anthropologiques.
Le talent de cet écrivain polymorphe réside ultimement dans sa capacité à fusionner ses multiples centres d’intérêt en une œuvre cohérente et captivante. « La Reine jaune » incarne parfaitement cette alchimie réussie, où l’intellectuel, le journaliste et le romancier convergent pour créer une fiction contemporaine qui interroge nos racines, nos croyances et notre rapport à l’histoire collective.
Entre rocher ocre et mer : Portrait d’une cité varoise sous la plume de Macé-Scaron
Roquebrune-sur-Argens se déploie dans le roman avec une présence magnétique qui transcende son simple statut de décor. Cette cité varoise, dominée par son imposant rocher ocre, devient sous la plume de Joseph Macé-Scaron un véritable protagoniste dont l’âme trouble et les secrets ancestraux irriguent chaque page du récit. La ville apparaît comme un palimpseste où se superposent les strates d’une histoire tumultueuse.
L’auteur excelle à dépeindre cette étrange configuration urbaine qui s’étend du massif des Maures jusqu’à la Méditerranée, suivant le cours capricieux de l’Argens. Entre le village médiéval perché et les lotissements modernes, entre la géographie sauvage du « Far West varois » et les franges touristiques du littoral, Roquebrune incarne parfaitement cette Provence ambivalente, à la fois authentique et défigurée par la modernité.
La canicule écrasante qui frappe la région tout au long du roman agit comme un révélateur des tensions enfouies. Macé-Scaron décrit avec acuité cette atmosphère suffocante où la chaleur devient presque tangible : « Les persiennes fermées plongeaient la pièce dans une semi-obscurité. Il y faisait presque frais, mais à peine plus en dedans. » Cette omniprésence climatique amplifie l’oppression psychologique qui étreint les personnages.
La topographie singulière de Roquebrune nourrit l’intrigue et façonne le comportement des personnages. Le rocher millénaire avec ses grottes mystérieuses, les rives de l’Endre où l’on découvre des corps, le chêne ancestral qui devient l’instrument d’un rituel macabre – tous ces lieux acquièrent une dimension presque mythique. L’écrivain cartographie ainsi un espace où le sacré et le profane, le primitif et le contemporain s’entremêlent.
Ce qui frappe particulièrement dans cette évocation de Roquebrune, c’est la façon dont Macé-Scaron capte l’essence sociologique d’une ville provençale contemporaine. Les tensions entre autochtones et nouveaux arrivants, l’emprise des potentats locaux sur l’économie régionale, la survivance de croyances et pratiques séculaires sous le vernis de la modernité – tout cela compose un portrait saisissant d’une France périphérique rarement dépeinte avec autant de justesse.
L’âme profonde de cette cité provençale réside dans ce paradoxe magistralement mis en scène : tournant le dos à la mer qui l’a pourtant nourrie, Roquebrune regarde obstinément vers son massif, vers ses hauteurs où persistent des forces obscures. Cette posture symbolique incarne parfaitement la dynamique du roman où le présent est constamment hanté par un passé qui refuse de mourir, faisant de cette ville bien plus qu’un cadre – un miroir des failles insondables de notre civilisation.
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La symbolique du cerf et du jaune dans le roman
Le titre énigmatique du roman trouve sa résonance profonde dans un réseau symbolique méticuleusement construit par Joseph Macé-Scaron. La couleur jaune et la figure du cerf s’entrecroisent pour former la trame souterraine d’une œuvre où chaque détail visuel porte une charge symbolique puissante. Ces deux éléments constituent les clés d’un système de signes qui vient enrichir considérablement la dimension mythologique du récit.
Le cerf, animal totémique par excellence, traverse le roman sous différentes manifestations : des masques rituels portés par les membres d’une mystérieuse confrérie aux bois ornant la tête de la victime, en passant par l’imposant trophée de chasse dans la salle à manger de Brigitte Saglietto. Macé-Scaron réactive ainsi tout un imaginaire cynégétique ancestral où la frontière entre le chasseur et la proie, l’humain et l’animal, se brouille dans une danse macabre.
La couleur jaune, quant à elle, porte une ambivalence symbolique brillamment exploitée par l’auteur. Comme l’explique le personnage de Paule Nirsen : « Derrière le jaune se dissimule un monde grouillant qui cherche à nous tromper en nous tentant. C’est une couleur fausse. C’est un monarque déchu par l’or et l’orange qui dans ses caves rumine sa revanche… » Cette teinte solaire mais vénéneuse accompagne les manifestations du mal comme un signal d’alerte.
L’association de ces deux symboles dans la figure centrale de la « Reine jaune » évoque des cultes païens antérieurs au christianisme, des divinités féminines liées à la nature comme Artémis ou Diane. Cette entité mystérieuse à tête de cerf et vêtue de jaune incarne une puissance chtonienne, enfouie mais jamais véritablement vaincue, qui resurgit à la faveur d’un dérèglement climatique et social pour réclamer son dû.
L’intelligence narrative de Macé-Scaron se révèle dans sa façon d’ancrer cette symbolique dans le concret du récit policier. L’énigme de la robe jaune dont est vêtue la victime, les attrape-rêves ornés d’andouillers retrouvés sur les scènes de crime, le tableau représentant un cerf humanisé dans l’appartement d’Agnès Balandran – tous ces éléments constituent des indices tangibles qui guident l’enquête tout en tissant un réseau de correspondances mythiques.
Cette architecture symbolique confère au roman une profondeur remarquable qui transcende les codes du thriller conventionnel. En puisant dans le patrimoine archétypal et en le réactivant dans un contexte contemporain, l’auteur crée un pont entre notre modernité désenchantée et des formes de sacré primitif dont nous portons encore l’empreinte. La Reine jaune elle-même émerge ainsi comme la figure emblématique d’une mémoire collective refoulée mais toujours vivace, prête à ressurgir des profondeurs de notre inconscient collectif.
Entre légendes locales et cultes ancestraux
Joseph Macé-Scaron explore avec une rare acuité les soubassements mythologiques de la Provence, révélant sous le vernis de la modernité la persistance de croyances séculaires. Loin du folklore touristique, l’auteur dévoile un territoire hanté par des forces primitives qui trouvent dans la géographie singulière de Roquebrune-sur-Argens – ses grottes, son rocher millénaire, ses rivières à sec – un écrin parfait pour leur résurgence. Cette strate légendaire confère au roman une résonance presque lovecraftienne.
Le manuscrit au cœur de l’intrigue, l’Excellent Opuscule à tous nécessaire qui désirent avoir connaissance des abominations commises dans la Province des provinces, témoigne de cette mémoire trouble où se mêlent guerres de Religion et cultes païens. La manière dont l’auteur entrelace l’histoire documentée et les légendes orales crée un effet de vertige où la frontière entre fait historique et mythe devient poreuse, questionnant notre rapport à la vérité.
Les rumeurs qui courent sur l’auto-stoppeuse fantôme revêtent une dimension universelle tout en s’ancrant dans la spécificité du terroir provençal. Macé-Scaron réactualise brillamment cette légende urbaine en l’inscrivant dans un réseau symbolique plus vaste où la « dame jaune » devient le symptôme d’un désordre cosmique. Ce motif folklorique apparemment anodin se révèle ainsi être la manifestation contemporaine d’un culte bien plus ancien et sinistre.
L’ermite du rocher, les ossements de cerfs millénaires découverts dans les anfractuosités du massif, les pratiques sectaires qui fleurissent dans la région – tous ces éléments composent une cartographie du sacré qui défie la rationalité moderne. L’auteur excelle particulièrement dans l’évocation de cette « Harde », société secrète dont les rituels mêlent chamanisme primitif et mise en scène sophistiquée, révélant la persistance d’une religiosité sauvage sous les oripeaux de la civilisation.
La bibliothécaire Brigitte Saglietto incarne parfaitement cette ambivalence entre savoir rationnel et sensibilité aux forces occultes. Par sa voix, l’auteur nous livre cette vérité troublante : « Quand l’identité d’un village s’efface petit à petit, faute d’être transmise ou parce que les nouvelles générations ne s’intéressent plus au patrimoine, il est alors tentant de s’en forger une autre, plus tellurique, plus agressive. » Cette analyse sociologique éclaire la résurgence des cultes ancestraux dans notre modernité en crise.
L’habileté narrative de ce thriller métaphysique tient précisément dans sa capacité à inscrire l’irrationnel au cœur même du quotidien contemporain. Les pratiques magiques, les rituels sacrificiels et les croyances archaïques ne sont pas présentés comme des vestiges folkloriques mais comme des forces vives qui continuent d’agir souterrainement, attendant le moment propice – ici, une canicule apocalyptique – pour affleur à la surface de notre réalité et revendiquer leur empire sur les consciences fragilisées par le chaos climatique et social.
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Paule et Guillaume : un duo d’enquêteurs atypique
Au cœur de « La Reine jaune » se déploie un tandem d’enquêteurs dont la complémentarité fait merveille. Paule Nirsen, chartiste érudite aux intuitions fulgurantes, et Guillaume Lassire, capitaine de gendarmerie à la carrière cabossée, forment un duo singulier qui transcende les archétypes du genre policier. Leur relation, tissée d’une complicité ancienne et traversée de non-dits, apporte une profondeur psychologique remarquable au récit tout en servant de contrepoint humaniste face aux forces obscures qui se déchaînent.
Paule incarne la puissance de l’intellect et du savoir académique. Son expertise en stylométrie, sa connaissance des symboles et sa capacité à déceler les faux lui permettent de démêler l’écheveau des indices là où les méthodes traditionnelles échouent. Macé-Scaron esquisse un portrait attachant de cette femme qui, sous ses dehors austères de chartiste, révèle une sensibilité aigüe aux dimensions irrationnelles de l’existence et une combativité physique insoupçonnée, comme en témoigne sa confrontation avec l’homme-cerf.
Guillaume Lassire se présente comme un militaire rigoureux mais insoumis, dont l’intuition et le courage compensent un certain manque de subtilité intellectuelle. Sa mutation disciplinaire à Fréjus après l’affaire d’Étretat le place initialement en position de faiblesse, contraint d’obéir à un commandant d’Auligny préoccupé avant tout par les apparences. Ce gendarme qui « avait la dureté et la souplesse d’une lame de sabre » trouve dans cette nouvelle enquête une rédemption professionnelle.
La relation entre ces deux personnages se nourrit d’une histoire commune qui précède le récit. Les allusions à leur enquête précédente à Étretat, les souvenirs partagés et cette tension jamais explicitement formulée créent un sous-texte émotionnel passionnant. Joseph Macé-Scaron excelle dans l’art de suggérer plutôt que d’exposer, laissant au lecteur le soin de reconstituer les pièces manquantes de cette relation complexe où l’amitié, l’admiration mutuelle et peut-être des sentiments plus profonds s’entremêlent.
Ce duo fonctionne d’autant mieux que chacun compense les faiblesses de l’autre. Quand Guillaume succombe aux charmes trompeurs de la mystérieuse Barbara Carcosa, c’est Paule qui maintient la lucidité nécessaire à l’enquête. Inversement, lorsque la chartiste se perd dans ses théories et ses recherches livresques, le pragmatisme du gendarme la ramène aux réalités concrètes et urgentes de l’affaire en cours. Cette dynamique crée un équilibre parfait entre action et réflexion.
Le roman acquiert une dimension particulière à travers ce couple d’enquêteurs qui incarnent deux rapports au monde complémentaires. Leur collaboration symbolise cette fusion entre raison et intuition, savoir académique et connaissance du terrain, nécessaire pour affronter des forces qui défient précisément les catégories ordinaires de la pensée. La force de « La Reine jaune » réside notamment dans cette alchimie entre deux personnages finement ciselés qui transcendent leurs archétypes pour devenir pleinement humains, avec leurs failles et leurs contradictions.
Les guerres de Religion comme toile de fond historique
Le récit contemporain de « La Reine jaune » s’adosse magistralement à l’histoire tumultueuse des guerres de Religion qui ensanglantèrent la Provence au XVIe siècle. Joseph Macé-Scaron établit un dialogue saisissant entre passé et présent à travers le manuscrit mystérieux étudié par Paule Nirsen, l’Excellent Opuscule à tous nécessaire qui désirent avoir connaissance des abominations commises dans la Province des provinces. Cette strate historique n’est pas un simple ornement érudit mais le terreau même où s’enracinent les événements contemporains.
La figure du comte des Issambres, seigneur catholique fanatique qui mène une expédition punitive contre des villageois réfugiés dans le massif, incarne toute la violence aveugle de cette période. L’auteur restitue avec une précision glaçante les mécanismes du fanatisme religieux, les cruautés perpétrées au nom de la foi, et cette logique implacable qui transforme l’autre en hérétique à exterminer. La description du martyre infligé au prêtre envoyé comme émissaire témoigne d’une barbarie qui transcende les appartenances confessionnelles.
Le parallèle entre les exactions du XVIe siècle et les crimes rituels contemporains s’établit subtilement au fil du roman. Macé-Scaron suggère une continuité souterraine entre les violences religieuses historiques et la résurgence de pratiques cultuelles archaïques dans le présent. Cette perspective inquiétante propose une lecture cyclique de l’histoire où les périodes de crise – guerres de Religion hier, dérèglement climatique aujourd’hui – voient resurgir les mêmes pulsions destructrices et les mêmes refuges dans l’irrationnel.
L’intelligence narrative de l’auteur se révèle dans son traitement de l’histoire comme palimpseste. Les deux versions du manuscrit examinées par Paule, avec leurs nuances et leurs divergences, illustrent comment le récit historique lui-même devient un champ de bataille idéologique. Selon qu’on adopte une perspective catholique ou protestante, les mêmes événements prennent une coloration différente – parabole subtile sur notre rapport contemporain à la vérité historique, toujours médiatisée par des intérêts particuliers.
La découverte d’une ancienne statue païenne dans une grotte par les soldats du comte constitue un moment pivot tant dans le récit historique que dans sa résonance contemporaine. Cette « gigantesque statue en bois peinte en jaune d’une femme couronnée de bois de cerf » révèle la persistance de cultes antérieurs au christianisme, montrant comment les guerres de Religion se sont superposées à des croyances plus anciennes sans jamais parvenir à les éradiquer complètement. Cette archéologie spirituelle donne à l’intrigue sa profondeur vertigineuse.
L’habileté de Macé-Scaron consiste à transformer cette matière historique en un miroir tendu à notre époque. Les mécanismes de déshumanisation de l’adversaire, la manipulation des foules par la peur, l’instrumentalisation du sacré à des fins politiques – tous ces traits des guerres de Religion trouvent leurs échos troublants dans la société contemporaine dépeinte dans le roman. Cette résonance historique confère au thriller une dimension profondément politique et philosophique qui interroge les fondements mêmes de notre civilisation et sa fragilité face aux forces de régression.
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« La Reine jaune » : quand le passé resurgit et contamine le présent
« La Reine jaune » s’impose comme une œuvre singulière qui transcende les frontières du thriller pour explorer les zones d’ombre de notre civilisation. Joseph Macé-Scaron orchestre une partition narrative où le passé n’est jamais véritablement révolu mais continue d’imprégner le présent comme un poison lent. Cette contamination temporelle s’incarne parfaitement dans la figure tutélaire qui donne son titre au roman – divinité primitive qui, telle une bactérie enfouie dans le permafrost, se réveille sous l’effet du réchauffement climatique et social.
L’actualité brûlante qui traverse le récit – canicule apocalyptique, tensions sociales, montée des extrêmes – trouve son écho troublant dans les crises du passé. Macé-Scaron établit des correspondances subtiles entre les fractures religieuses du XVIe siècle et les polarisations contemporaines, entre les massacres d’hier et les rituels macabres d’aujourd’hui. Cette mise en abyme temporelle suggère que nous n’avons peut-être jamais vraiment dépassé les formes primitives d’organisation sociale et spirituelle qui nous habitent encore souterrainement.
La métaphore épidémiologique qui sous-tend le roman se révèle particulièrement puissante à notre époque post-pandémique. L’auteur dépeint les croyances archaïques comme un virus latent qui se réactive dans un corps social affaibli par la crise environnementale. Les morts mystérieuses attribuées à la canicule, le comportement sectaire des personnages, la résurgence de pratiques rituelles oubliées – tous ces éléments composent le tableau clinique d’une contamination spirituelle qui défie les anticorps de la raison moderne.
Le génie de Macé-Scaron se manifeste dans sa capacité à fondre l’enquête policière et la méditation philosophique en un tout organique. À travers les réflexions de Paule sur la symbolique des couleurs ou les digressions sur l’histoire locale, le roman interroge notre rapport au temps et à la mémoire collective. La découverte progressive que les crimes contemporains s’inscrivent dans un cycle immémorial de violence rituelle ouvre des perspectives vertigineuses sur la nature même du mal et sa persistance à travers les époques.
L’écrivain propose une expérience de lecture qui transforme notre perception du réel. De même que les personnages du roman découvrent progressivement les strates oubliées qui sous-tendent leur réalité quotidienne, le lecteur est invité à percevoir, sous le vernis rassurant de notre modernité, les forces primitives qui continuent de façonner nos comportements collectifs. Cette démarche de dévoilement fait de « La Reine jaune » bien plus qu’un divertissement – une véritable initiation aux mystères du temps.
Ce thriller métaphysique laisse une empreinte durable par sa vision d’un monde où les frontières temporelles s’effondrent, où l’archaïque et le contemporain s’interpénètrent dans une danse macabre. Joseph Macé-Scaron nous rappelle que l’histoire n’est jamais linéaire mais cyclique, que le progrès technique n’a pas exorcisé nos démons intérieurs, et que les divinités que nous croyions avoir chassées se contentent parfois de sommeiller, attendant patiemment l’heure de leur réveil. Dans cette perspective troublante, « La Reine jaune » s’affirme comme une œuvre profondément actuelle, un miroir tendu à notre civilisation en crise.
Mots-clés : Thriller, Provence, Mythologie , Cerf, Cultes ancestraux, Canicule, Enquête historique
Extrait Première Page du livre
» Prologue
« Extirper le Mal à la racine… »
La rage aux lèvres, Jean des Issambres froissa entre ses mains osseuses la lettre de dénonciation qu’il avait dû parcourir une bonne dizaine de fois.
Des manants avaient osé quitter leur village pour se réfugier sur la montagne qui surplombait la petite cité de Roquebrune. Voulaient-ils échapper à la dîme ? Sûrement pas. Ceux de ses conseillers qui s’inquiétaient des effets de la disette étaient des bouffons. Ce n’était jamais la faim qui agitait le peuple, mais le sentiment que les maîtres ne tenaient pas leur rang.
Le comte demeurait persuadé que cette soudaine migration était l’œuvre de groupes d’hérétiques qui s’infiltraient dans la région en abusant de la grande faiblesse du royaume de France. Car si l’ordre régnait du massif des Maures jusqu’à la côte, à la cour s’étiolait François II, un enfant-roi incapable de tenir une rapière entre ses mains débiles.
Quelle aubaine, pour le comte des Issambres, d’avoir sur le trône un maladif perpétuel à l’haleine de crypte, malléable comme de la cire chaude ! Sa Provence n’était rattachée au royaume que de fraîche date. Il était le maître absolu. Enfin presque. Ceux que ses partisans appelaient par dérision « les razats » parce qu’ils rasaient leurs domaines s’étaient rassemblés à Draguignan pour une de leurs singeries huguenotes qu’ils nommaient culte.
Les talons de ses bottes résonnaient sur les tomettes tandis qu’il faisait les cent pas. De pourpre étaient les rideaux encadrant les hautes fenêtres de sa chambre, tout comme le tissu recouvrant les assises et les accoudoirs des chaises. De pourpre, le prie-Dieu et la nappe sur la table plus ajourée qu’une mantille castillane. De pourpre, les rubis qui enchâssaient les verres et le vin de Bourgogne dans la carafe. De pourpre, le compotier vénitien où scintillaient les grains des grenades entrouvertes. «
- Titre : La Reine jaune
- Auteur : Joseph Macé-Scaron
- Éditeur : Les Presses de la Cité
- Nationalité : France
- Date de sortie : 2024
Résumé
Dans la bibliothèque municipale de Roquebrune, une biographie de Xavier Dupont de Ligonnès est retrouvée soigneusement annotée. Depuis la disparition de ce dernier, les enquêteurs sont revenus de nombreuses fois pour fouiller ce haut village de Provence et ses alentours.
La chartiste Paule Nirsen est appelée sur les lieux afin d’expertiser les notations. Sont-elles de la main du fugitif ? Et pourquoi l’enquête ramène-t-elle toujours dans ces contrées, de quels fantômes le passé de Roquebrune est-il peuplé ? Faut-il voir un début de réponse dans les morts accidentelles qui se succèdent et que l’on explique par une canicule extrême ? Rejoint par son ami Guillaume, un ex-gendarme, Paule ne sait pas qu’elle va devoir déchiffrer une énigme beaucoup plus ancienne et que sa raison va être mise à l’épreuve comme jamais auparavant.

Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.





























