« Si tous les dieux nous abandonnent » de Patrick Delperdange : une symphonie rurale de destins brisés

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Si tous les dieux nous abandonnent de Patrick Delperdange

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Une narration chorale au cœur de la campagne

Patrick Delperdange construit son récit selon une architecture narrative polyphonique qui fascine dès les premières pages. Trois voix principales se relaient dans cette chronique rurale : Céline, jeune femme en fuite portant les stigmates d’un traumatisme récent ; Léopold, octogénaire solitaire hanté par le spectre de son épouse défunte ; et Josselin, frère marginal oscillant entre naïveté et pulsions troubles. Cette alternance des points de vue crée un effet de kaléidoscope narratif où chaque personnage révèle une facette différente de Valmont, ce hameau oublié des cartes et du progrès. L’auteur parvient à insuffler à chacune de ces voix une texture singulière : la prose de Céline demeure tendue, presque haletante, tandis que celle de Léopold se teinte de mélancolie contemplative, et que le monologue intérieur de Josselin, avec sa syntaxe écorchée et ses tournures populaires, traduit une conscience fragmentée.

Ce dispositif choral transforme la campagne en véritable personnage du roman. Valmont et ses environs ne constituent pas un simple décor pittoresque, mais un organisme vivant dont les pulsations rythment l’existence des protagonistes. Les fermes délabrées, les granges aux toits effondrés, l’étang du Bercail asséché, la Blondeuse devenue filet rouillé : autant de témoins d’un monde agricole agonisant. Delperdange excelle à capter cette atmosphère de déliquescence paisible, où la nature reprend ses droits sur les ouvrages humains. La neige qui tombe, la boue qui colle aux chaussures, le vent qui gémit entre les troncs – tous ces éléments climatiques imprègnent le récit d’une matérialité sensorielle remarquable.

L’alternance des narrateurs génère également une tension narrative particulière, car chacun détient des fragments d’information que les autres ignorent. Le lecteur devient ainsi détective, assemblant progressivement les pièces d’un puzzle dont l’image complète ne se dévoile qu’avec lenteur. Cette structure permet à l’auteur d’explorer les non-dits, les malentendus et les secrets qui tissent la trame de cette communauté rurale où chacun observe son voisin tout en dissimulant ses propres blessures.

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Destins brisés et solitudes enchevêtrées

Les trajectoires des personnages convergent vers la ferme de Léopold comme autant de lignes de fuite cherchant un point d’ancrage. Céline débarque dans ce paysage hivernal avec un pull ensanglanté dans son sac et un couteau dont la présence murmure une violence indicible. Son corps porte les marques d’ecchymoses récentes, sa fuite éperdue à travers la nuit neigeuse témoigne d’un événement traumatique qu’elle refuse d’expliciter. Delperdange manie avec habileté le non-dit, laissant filtrer par touches impressionnistes les contours d’un drame sans jamais verser dans l’exposition mécanique. La jeune femme incarne cette génération déracinée, diplômée en sociologie mais incapable de trouver sa place, ballottée entre précarité et errance. Sa rencontre avec Léopold dessine une alliance improbable : le vieil homme trouve en elle l’écho d’une présence féminine perdue, tandis qu’elle découvre dans cette ferme décrépite un refuge précaire contre les démons qui la poursuivent.

Léopold lui-même navigue entre deux temporalités. Le présent le montre affaibli, crachant du sang, confondant Céline avec Jeanne, son épouse décédée dont il entend toujours les soupirs nocturnes. Mais les analepses révèlent progressivement les strates d’un passé complexe : une liaison avec la femme de son voisin François, des après-midi clandestins dans une grange où se mêlaient désir et trahison, puis ce mystérieux incident impliquant une Mercedes blanche et une femme morte qui semble avoir fracturé définitivement son couple. L’auteur explore avec finesse la déchéance physique et mentale du personnage, ses pilules qui « calment les voix », sa ferme transformée en mausolée d’une vie conjugale désintégrée.

Quant à Maurice et Josselin, ils incarnent deux facettes d’une masculinité toxique propre à ces territoires oubliés. Maurice, abandonné par Madeline partie avec un serveur, transfère son affection maladive sur son chien blessé jusqu’à sombrer dans une obsession vengeresse contre Céline. Josselin, marginal fantasmant sur toutes les femmes qui croisent son chemin, navigue entre pulsions sexuelles et quête pathétique de reconnaissance. Delperdange n’édulcore rien de la violence latente qui couve dans ces existences masculines frustrées, tout en leur conservant une dimension profondément humaine qui interdit tout manichéisme facile.

Le poids du passé et les fantômes intérieurs

La mémoire fonctionne dans ce roman comme une force tectonique qui remonte par failles successives, fissurant le présent de ses réminiscences. Léopold vit prisonnier d’un dialogue ininterrompu avec Jeanne, cette épouse qui maintient son emprise depuis l’au-delà. La petite chambre où elle s’était murée vivante, cette loupiote qui brûlait nuit et jour sous un voile de dentelle, les plateaux de café qu’il lui apportait chaque matin tandis qu’elle gémissait pour le repousser – autant d’images qui reviennent le hanter avec une précision cruelle. Delperdange excelle à montrer comment certains événements sculptent définitivement une existence : cette rencontre matinale avec une femme morte dans une Mercedes blanche, au retour d’un week-end de pêche avec Georges, semble avoir tout contaminé. L’auteur distille les fragments de cette scène énigmatique avec une parcimonie narrative qui entretient le mystère tout en suggérant que certains actes, même involontaires, condamnent à perpétuité.

Les souvenirs s’infiltrent également dans les interstices du quotidien de Josselin, dont les monologues intérieurs révèlent une psyché façonnée par l’abandon et le manque. Son évocation du père François, ces bribes de tendresse reçues de Jeanne qui lui offrait café et biscuits, dessinent en creux une enfance privée d’affection. Ses digressions théologiques déviantes – ce Seigneur qui aurait détourné le regard de sa créature, impuissant face à la noirceur qu’elle déploie – témoignent d’une quête spirituelle désespérée dans un monde vidé de transcendance. Le personnage de Maurice, lui, s’enfonce dans une spirale mémorielle toxique où Madeline devient obsession fantomatique. L’image de son chien agonisant sur le canapé, qu’il soigne avec des larmes aux yeux tandis que la puanteur envahit la maison, métaphorise son propre pourrissement intérieur.

Pour Céline, le passé demeure encore plus oppressant car immédiat, palpitant comme une plaie à vif. Chaque geste masculin réveille le traumatisme – le simple contact du camionneur sur son bras la fait bondir du véhicule en marche. Le couteau paternel qu’elle porte constamment témoigne d’un héritage ambigu : objet de mémoire d’un père disparu, il s’est transformé en instrument de violence lors de cette nuit du réveillon dont les contours n’émergent que progressivement. Delperdange tisse admirablement ces temporalités emmêlées, montrant comment chaque personnage transporte son cimetière personnel dans un présent qui refuse obstinément de se détacher du passé.

Violence et fragilité : les corps meurtris

La corporéité occupe une place centrale dans l’univers romanesque de Delperdange, qui n’hésite jamais à confronter le lecteur à la matérialité brute de la souffrance physique. Le corps de Céline porte l’inscription visible d’une agression : ecchymoses rougeâtres et bleues sur les cuisses, contusions au bas-ventre, blessures que le médecin Jeanson découvre lors de l’examen et qui racontent une histoire de violence que la jeune femme s’obstine à taire. L’attaque des chiens de Maurice vient ajouter une nouvelle couche de traumatisme : les mâchoires du berger se referment sur son mollet, déchirent la chair, transforment son pantalon en lambeaux sanglants. L’auteur ne recourt jamais au sensationnalisme gratuit, mais documente avec une précision clinique ces agressions successives qui font du corps féminin un territoire constamment menacé.

Les hommes du récit ne sont pas épargnés par cette dégradation physique. Léopold crache du sang, ses poumons le trahissent, son cœur flanche lors d’une crise qui le laisse prostré sur la banquette de l’Opel. Sa vieillesse devient presque palpable dans les descriptions de sa peau flasque, de ses mains ridées, de son souffle qui s’amenuise. Maurice subit la violence qu’il destinait à autrui lorsque Céline lui roule sur la jambe, transformant l’os en bouillie – scène que Delperdange rend avec une brutalité sonore remarquable, ce craquement sinistre de la roue écrasant le membre. Le médecin noir de l’hôpital, incompétent et brutal, achève le supplice en tentant de remettre les os en place comme on démembrerait un poulet. Cette circulation de la violence dessine un cycle où victimes et bourreaux échangent constamment leurs rôles.

La fragilité des corps contraste avec la dureté minérale du paysage : terre gelée, neige qui mord les chairs, froid qui pénètre jusqu’aux os. Même les gestes de tendresse portent cette ambivalence troublante – Léopold fabriquant une béquille en sapin pour Céline, Maurice pleurant sur son chien agonisant. Delperdange explore cette zone grise où vulnérabilité et menace se superposent, où les personnages oscillent entre besoin de protection et pulsion destructrice, révélant l’ambiguïté fondamentale de toute proximité humaine dans cet univers sans rédemption apparente.

La quête d’un refuge impossible

La ferme de Léopold se dresse comme un sanctuaire trompeur dans ce roman où nul abri ne tient ses promesses. Céline y échoue par hasard, recueillie dans la tempête de neige par ce vieil homme qui lui offre une chambre « remplie de fantômes » – celle où son épouse a rendu son dernier souffle. Ce refuge précaire devient rapidement un piège doré : la jeune femme sait qu’elle devrait fuir, mettre davantage de distance entre elle et son acte, pourtant quelque chose la retient. Delperdange capte magnifiquement cette ambivalence entre l’urgence de partir et l’impossibilité de se mouvoir, comme si la fuite elle-même générait une fatigue existentielle qui cloue finalement sur place. La ferme délabrée, avec ses toits effondrés et ses granges colonisées par les rats, métaphorise cette précarité : rien n’y est stable, tout menace ruine, et pourtant c’est le seul endroit où Céline trouve un semblant de paix.

Le mouvement perpétuel structure le récit sans jamais mener nulle part. Céline marche dans la nuit, monte dans un camion, en ressaute, reprend la route sous la neige. Léopold conduit sans but précis, patrouille dans les environs à la recherche de la jeune femme, finit par la découvrir évanouie au bord du fossé. Plus tard, c’est Josselin qui prend le volant de l’Opel pour emmener Céline et Léopold vers Marinval, destination mystérieuse dont on ignore encore la signification. Cette errance automobile dans les routes forestières dessine une cartographie de l’égarement où chaque déplacement ne fait qu’approfondir la perte. Les personnages tournent en rond dans un périmètre restreint – Valmont, Beauchamp, Saint-Boniface – comme prisonniers d’un territoire invisible dont ils ne peuvent s’extraire.

L’hôpital lui-même, but rationnel de tous ces trajets désespérés, devient lieu d’évitement. Céline tente d’y conduire Léopold mais se heurte d’abord au mépris du docteur Jeanson, puis à la présence menaçante de Maurice dans la salle d’urgence. Même les institutions censées soigner et protéger se révèlent hostiles ou inaccessibles. Delperdange construit ainsi un univers clos où les personnages cherchent en vain une issue, condamnés à graviter autour de leurs obsessions respectives dans un espace rural qui fonctionne comme un labyrinthe sans minotaure mais sans sortie non plus.

Le temps suspendu dans un monde oublié

Valmont et ses environs semblent figés dans une temporalité parallèle, comme si la modernité avait contourné cette région pour la laisser stagner dans un entre-deux indéfinissable. Delperdange construit un univers rural où les repères chronologiques s’effacent : Céline ignore combien de kilomètres elle a parcourus, perd la notion des jours, ne sait plus si elle a franchi une frontière. Le chauffage au poêle à bois de la ferme, l’absence de salle de bains, le médecin en tablier blanc anachronique – autant de détails qui suggèrent un monde resté à l’écart du progrès. Cette atmosphère d’archaïsme n’est jamais folklorisée mais traitée comme une réalité sociologique : ces territoires existent bel et bien, désertifiés par l’exode rural, maintenus en survie par quelques habitants vieillissants qui comptent les jours « jusqu’à ce que ça s’arrête ».

La narration elle-même épouse cette dilatation temporelle. Les scènes s’étirent dans une lenteur hypnotique : Léopold ponçant minutieusement une planche pour fabriquer la béquille, Maurice veillant des nuits entières son chien mourant, Josselin observant pendant des heures dans l’espoir d’apercevoir Céline dévêtue. Ces moments suspendus contrastent avec les accélérations brutales – la fuite en voiture, l’attaque des chiens, l’accident de Maurice. Delperdange joue habilement sur ces variations de rythme pour créer une sensation d’étrangeté, comme si le temps lui-même devenait élastique dans cet espace marginalisé. Les personnages semblent prisonniers d’une durée qui ne mène nulle part, condamnés à répéter les mêmes gestes dans l’attente d’un événement qui pourrait enfin briser la monotonie.

Les saisons glissent imperceptiblement : la neige fond, le printemps pointe, mais rien ne change vraiment dans la structure profonde de ces existences. Léopold évoque ses parties de pêche avec Georges comme si elles dataient d’hier alors que des décennies se sont écoulées. Josselin parle de la vieille Rillette « déjà vieille quand j’étais gamin » suggérant une immobilité généalogique où les générations se superposent sans se renouveler. Cette stagnation temporelle devient le véritable décor du roman, plus prégnant encore que la géographie physique des lieux.

Entre rédemption et fatalité

La question du salut traverse le roman comme un fil rouge paradoxal, présent dans sa négation même. Le titre l’annonce d’emblée : si les dieux abandonnent leurs créatures, que reste-t-il comme possibilité de rédemption ? Josselin formule cette théologie inversée dans ses monologues intérieurs : le Seigneur aurait détourné le regard, stupéfait et impuissant face à la noirceur déployée par sa création. Cette absence divine ne produit pas d’athéisme militant mais plutôt une forme de mysticisme désenchanté où le sacré persiste en creux. Le jeune pompiste rencontré par Céline incarne cette religiosité résiduelle, citant les Écritures tout en reconnaissant l’impossibilité d’abandonner son sort entre les mains de Jésus – « la chose la plus difficile qui soit ». Delperdange esquisse ainsi un paysage spirituel dévasté où la foi survit comme trace mémorielle sans plus offrir de consolation véritable.

Pourtant, des gestes de grâce émergent sporadiquement dans ce tableau sombre. Léopold recueillant Céline dans la tempête, lui fabriquant une béquille avec un soin artisanal, payant le médecin sans poser de questions – ces actes de bonté surgissent sans préméditation, comme des réflexes d’humanité qui persistent malgré tout. La jeune femme elle-même, malgré son traumatisme et son urgence à fuir, ne peut se résoudre à abandonner le vieil homme agonisant. Elle fait demi-tour, cherche un médecin, tente désespérément de le conduire à l’hôpital alors que la logique lui commanderait de disparaître au plus vite. Ces moments de sollicitude ne rachètent rien – Delperdange se garde de tout sentimentalisme moralisateur – mais ils témoignent d’une capacité à l’empathie qui résiste à la déliquescence générale.

La fatalité demeure néanmoins l’horizon indépassable de ces existences. Céline porte en elle une nouvelle vie tout en sentant qu’elle ne pourra jamais vraiment échapper à ce qu’elle a commis. Léopold se sait condamné, aspire à retourner mourir à Marinval comme pour boucler une boucle existentielle. Maurice rumine une vengeance qui ne soulagera aucune souffrance. Le roman déploie cette tension entre la possibilité toujours renouvelée du choix éthique et la conviction profonde que certains destins sont scellés d’avance, que le passé exerce une gravité dont nul ne peut s’affranchir totalement.

L’humanité à l’épreuve de l’abandon

L’abandon multiple traverse cette œuvre comme un motif obsédant qui se décline sur tous les registres. Abandon géographique d’abord : Valmont incarne ces régions désertées par l’État, le développement économique, la jeunesse partie chercher fortune ailleurs. Les infrastructures s’effondrent, l’étang du Bercail s’assèche, la Blondeuse se tarit, les granges pourrissent – le paysage lui-même semble délaissé par toute attention humaine. Mais l’abandon est aussi affectif : Madeline quitte Maurice, le père de Céline a disparu sans laisser qu’un couteau en héritage, Jeanne s’est murée vivante dans sa chambre pour fuir Léopold. Delperdange dresse ainsi le portrait d’une communauté où chacun porte le stigmate d’une désertion fondatrice qui a fracturé son existence.

Cette thématique atteint son paroxysme dans la relation paradoxale entre Céline et Léopold. Le vieil homme trouve dans la présence de la jeune femme une raison de continuer à vivre, confessant que « depuis qu’elle est là », il n’a « plus besoin de rien d’autre », au point d’arrêter ses médicaments qui calmaient les voix de la démence. Céline découvre en lui le seul homme dont le contact ne réveille pas son traumatisme, dont les mains posées sur elle « ne signifient rien ». Cette alliance improbable entre deux solitudes radicales dessine un îlot de tendresse fragile dans un océan d’hostilité. Pourtant, même cette relation porte en germe son propre abandon : Léopold agonise, Céline sait qu’elle devra repartir, et leur complicité temporaire ne constitue qu’une parenthèse avant l’inévitable séparation.

L’auteur explore également l’abandon de soi-même que représente la grossesse de Céline. Ce « petit coup asséné avec délicatesse » qu’elle ressent dans son ventre la connecte pour la première fois à autre chose qu’à sa propre survie. La maternité qui s’annonce l’oblige à envisager un futur au-delà de la fuite perpétuelle, à considérer qu’elle n’est « plus seule au monde » même après la mort de sa mère. Delperdange ne résout rien, ne promet aucune rédemption par l’enfant à naître, mais suggère que dans cet univers abandonné de tous, y compris des dieux, persistent malgré tout des formes de liens qui résistent à la désagrégation, des attachements ténus mais réels qui empêchent la chute dans le néant absolu. La narration laisse entrevoir que le roman poursuivra cette exploration des possibilités de l’humain face au vide.

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Mots-clés : Campagne, solitude, violence, fuite, narration chorale, abandon, rédemption


Extrait Première Page du livre

 » Céline

La voiture s’est engagée sous la voûte des arbres qui enlaçaient leurs branches par-dessus la chaussée, et le clair de lune grisâtre a disparu. J’ai observé son profil du coin de l’œil, sans bouger la tête. Il se tenait penché vers l’avant, les mains agrippées au volant, immobile, les paupières réduites à des fentes. Il aurait tout aussi bien pu être endormi. Dans la lueur bleutée montant du tableau de bord, les rides de son visage semblaient tracées au feutre noir.

Il a dû sentir mon regard car il s’est tourné vers moi.

« Si je n’étais pas passé par là, vous y seriez encore, ma petite dame.

— Oui. Merci. Je commençais à me faire du souci, effectivement.

— Pas de quoi. Je veux dire, pas de quoi me remercier. J’en aurais fait autant pour n’importe qui. »

J’ai eu un petit rire, avant de comprendre que sa remarque n’était pas ironique.

« Il va se remettre à neiger, a-t-il ajouté. Et avec le froid… »

Il a haussé les épaules, manière de terminer sa phrase.

« Vous pouvez me déposer en ville, ai-je déclaré, je trouverai un endroit où passer la nuit. Je ne veux pas vous ennuyer plus longtemps.

— Quand vous m’ennuierez, je vous le ferai savoir. Et j’aimerais bien comprendre de quelle ville vous parlez. Si c’est de Valmont, il n’y a rien qui permette d’en parler de la sorte. C’est juste une dizaine de bâtisses rassemblées autour de la nationale. Si quelqu’un accepte de vous loger à cette heure-ci, je veux bien manger mon chapeau. »

Je n’avais jamais entendu parler de Valmont, mais si ce qu’il affirmait était exact, je n’y trouverais rien de ce que je cherchais. Pas de lit où m’étendre à l’abri du froid et du vent, pas de douche chaude, pas de repas. Sans doute même pas de nourriture. En imaginant même qu’il existait une épicerie dans les environs, elle devait être fermée depuis longtemps.

« J’ai une chambre, a repris le vieux. À condition que vous ne craigniez pas de dormir dans une pièce remplie de fantômes.

— Vous en faites partie ? » « 


  • Titre : Si tous les dieux nous abandonnent
  • Auteur : Patrick Delperdange
  • Éditeur : Éditions Gallimard
  • Nationalité : Belgique
  • Date de sortie : 2016

Page officielle : patrickdelperdange.be

Résumé

Céline débarque en pleine nuit dans la campagne enneigée, fuyant un acte violent qu’elle refuse d’expliciter. Recueillie par Léopold, vieil homme solitaire vivant dans une ferme délabrée, elle trouve un refuge précaire dans ce hameau oublié de Valmont. Autour d’eux gravitent Maurice, abandonné par sa femme et obsédé par la vengeance, et son frère Josselin, marginal aux pulsions troubles. Chacun porte les stigmates d’un passé douloureux dans ce territoire où le temps semble s’être arrêté.
À travers une narration chorale alternant les points de vue, Patrick Delperdange explore les destins brisés de personnages en quête d’un impossible salut. Entre violence latente et tendresse inattendue, le roman dresse le portrait d’une humanité abandonnée – par les dieux, par la société, par ses proches – mais qui cherche encore, malgré tout, des formes de connexion. Un récit brut et profondément humain sur la solitude, la rédemption et les territoires oubliés de la France rurale.


Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


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