De bonnes nouvelles des invisibles contre l’illettrisme

De bonnes nouvelles des invisibles contre l'illettrisme

Top polars à lire absolument

Alice e s t Alice de Bruno Malivert
Fils de flic de Fabien Richard
SexOD de Patrick Collignon

Article par Mehdi Tahenni auteur

Vingt-deux auteurs, six correctrices, un recueil de nouvelles et une cause. Sur Ulule, un collectif bénévole se mobilise au profit de l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme. Plongée dans un projet où chaque lettre compte.

Il y a des combats qu’on ne voit pas, parce qu’ils se mènent en silence. Ne pas savoir lire, ou lire avec difficulté à l’âge adulte, fait partie de ceux-là. On cache, on contourne, on ruse pour masquer le formulaire qu’on ne remplit pas, le panneau qu’on ne déchiffre pas, le message qu’on demande à un proche de relire. Et surtout, on se tait. C’est précisément à ces invisibles que s’adresse un recueil de nouvelles en préparation, porté par un collectif d’auteurs et d’autrices entièrement bénévole.

Un geste collectif, du premier au dernier mot

Le principe est limpide. Vingt-deux plumes écrivent, six correctrices veillent sur les textes, et l’intégralité des fonds récoltés sera reversée à l’ANLCI, l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme. Pas de maison d’édition à enrichir, pas de marge, pas de bénéfice : un élan commun, du début à la fin. Chacun donne ce qu’il sait faire – écrire, corriger, relire, relayer – et personne n’est rémunéré.

Ce fonctionnement dit déjà quelque chose du projet : ici, on ne vend pas un livre, on porte une cause. Le recueil n’est pas un produit, c’est un prétexte heureux pour parler d’un sujet dont on parle trop peu.

Trois façons d’être invisible

Le titre n’a pas été choisi au hasard. « Les invisibles », ce sont d’abord celles et ceux que la lecture met à l’écart : par illettrisme, ces adultes qui ont pourtant été scolarisés, mais que les mots ont fini par tenir à distance, par dyslexie, ou face à un monde devenu tout-numérique qui suppose, partout, qu’on sache déjà lire et écrire.

Mais l’invisibilité a d’autres visages. Ce sont aussi les plumes méconnues, ces auteurs et autrices qui écrivent dans l’ombre, loin des projecteurs et des têtes de gondole. Et ce sont enfin les correctrices de l’ombre, ces professionnelles sans qui aucun texte ne tiendrait vraiment debout, et dont le nom n’apparaît jamais en couverture. Trois manières de ne pas être vu, réunies dans un même ouvrage. C’est de cette rencontre qu’est né le projet.

Illettrisme, analphabétisme, dyslexie : de quoi parle-t-on ?

Ces mots sont souvent confondus, alors qu’ils désignent des réalités très différentes. Les distinguer, c’est déjà mieux comprendre la cause.

L’illettrisme concerne des personnes qui ont été scolarisées en France, mais qui n’ont pas acquis – ou ont perdu – une maîtrise suffisante de la lecture et de l’écriture pour être autonomes dans la vie de tous les jours. Elles connaissent l’alphabet, ont appris à lire un jour, mais déchiffrer un courrier administratif, un mode d’emploi ou un horaire de train reste un obstacle quotidien.

L’analphabétisme désigne une autre situation : celle de personnes qui n’ont jamais été scolarisées et n’ont donc jamais appris à lire et à écrire. Le point de départ n’est pas le même – il ne s’agit pas d’un savoir perdu, mais d’un apprentissage qui n’a pas eu lieu.

La dyslexie, elle, n’a rien à voir avec le parcours scolaire ou social. C’est un trouble spécifique et durable de l’apprentissage de la lecture, d’origine cognitive, qui touche des personnes par ailleurs pleinement compétentes. Elle complique l’accès à l’écrit, parfois toute la vie, et demande des adaptations.

À ces réalités s’ajoutent deux formes plus récentes, mais tout aussi excluantes.

L’innumérisme (ou innumératie) est le pendant de l’illettrisme, côté chiffres : la difficulté à manier les nombres et le calcul de la vie courante (comprendre un pourcentage, lire un tableau d’horaires, vérifier une facture, suivre une posologie). On peut savoir lire et rester démuni face aux chiffres, qui sont pourtant partout.

L’illectronisme, ou illettrisme numérique, désigne quant à lui la difficulté à utiliser les outils informatiques et internet, devenus incontournables pour la moindre démarche. Dans un monde où tout passe par un écran (impôts, rendez-vous médicaux, services publics), ne pas maîtriser le numérique, c’est une nouvelle façon d’être tenu à l’écart.

Autant de situations distinctes – illettrisme, analphabétisme, dyslexie, innumérisme, illectronisme – pour un même point commun : un rapport empêché aux savoirs de base, qui complique la vie sans toujours se voir. C’est à toutes ces personnes que ce recueil veut tendre la main.

Lire ne devrait laisser personne de côté

Derrière l’initiative, il y a une conviction simple : la lecture est une clé. Clé vers l’autonomie, vers l’imaginaire, vers la liberté de comprendre le monde et d’y prendre sa place. En être privé, ce n’est pas une question d’intelligence – c’est trop souvent une question d’accès, de parcours, de confiance abîmée. L’illettrisme touche en France un nombre de personnes bien plus élevé qu’on ne l’imagine, et il avance masqué, par honte autant que par habitude.

Le recueil ne prétend pas régler ce problème. Il veut faire un peu de bruit autour de lui, et transformer ce bruit en soutien concret pour celles et ceux qui agissent au quotidien sur le terrain.

Pourquoi je porte ce projet

Je ne suis pas venu à cette cause par hasard, ni par théorie. J’y suis venu par la vie.

Mon petit frère était illettré. Ce mot qui, pour beaucoup, n’est qu’une définition, lui le portait au quotidien. Il écrivait comme il parlait, contournait les mots qui lui échappaient, et avançait malgré tout – avec une qualité que peu de grands lecteurs possèdent : il parlait à tout le monde, vraiment, sans barrière. Il m’a appris que ne pas lire n’enlève rien à l’intelligence ni à la lumière d’une personne. Cela ne fait que dresser, devant elle, des murs que les autres ne voient pas.

Moi, c’est l’inverse qui s’est joué. Ma vie n’a pas toujours été simple, et dans les passages difficiles, ce sont les mots qui m’ont tenu debout. Lire, écrire, me raconter des histoires et m’en inventer : voilà ce qui m’a sauvé, plus d’une fois. J’ai eu cette chance – celle d’avoir, dans les mots, un refuge.

Quand je pense à nous, deux frères – l’un que les mots ont tenu à distance, l’autre qu’ils ont tenu debout – je me dis que rien ne nous séparait, sinon deux parcours de vie. Et ce que ce recueil voudrait, c’est élargir le chemin pour celles et ceux dont le parcours les a éloignés des mots.

Ce recueil est né de là. De la conviction que personne ne devrait être tenu à distance des mots. Et que si les mots m’ont sauvé, ils peuvent aussi ouvrir une porte à d’autres.

Comment soutenir le projet

Pour rejoindre l’aventure, rendez-vous sur Ulule. La précommande démarre à cinq euros – le prix d’un café et d’un croissant – et donne déjà accès à plusieurs livres numériques offerts par les auteurs. Le recueil, lui, paraîtra à la rentrée 2026, en version numérique et papier.

Et pour qui ne peut pas contribuer financièrement, il reste un geste précieux, gratuit, et bien plus utile qu’il n’y paraît : partager la page. Faire connaître, c’est déjà faire avancer.

Parce qu’au fond, c’est l’idée qui tient tout le projet : seule, une lettre ne raconte rien. Ensemble, elles écrivent.

👉 La campagne : fr.ulule.com/de-bonnes-nouvelles-des-invisible

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