Sept surnoms empruntés à l’âge d’or
Ils sont sept, étudiants à l’université K** de la ville de O., dans le département d’Oïta, et membres d’un club consacré à l’étude du roman policier. Entre eux, ils ne s’appellent jamais par leur nom d’état civil. Ellery, Carr, Leroux, Poe, Van, Agatha, Orczy : chacun porte le patronyme d’un maître occidental du genre, Ellery Queen, John Dickson Carr, Gaston Leroux, Edgar Allan Poe, S. S. Van Dine, Agatha Christie, la baronne Orczy. Le patron du bateau qui les conduit vers l’île s’en amuse et les trouve franchement bizarres. Ce jeu de masques n’est pas une coquetterie de surface : il installe d’emblée le lecteur dans une société close où la fiction sert de langue commune, et où l’on se donne des rôles avant même de savoir qui les distribuera.
Ayatsuji dessine ces sept silhouettes à traits rapides et sûrs. Ellery, grand, mince, la mèche soignée, le trench-coat couleur sable, pérore avec une assurance qu’il cultive comme un art. Carr, menton en avant, aiguise ses piques et cherche la friction. Leroux, petit, lunettes rondes, sweat-shirt jaune, encaisse et relance. Poe, barbu, corpulent, quatrième année de médecine, se tait longtemps puis place la réplique qui cloue le bec à tout le monde. Van, étudiant en sciences, arrivé le premier sur l’île pour préparer le séjour, accueille les autres avec un début de fièvre. Agatha règne sur la cuisine et sur les regards, cheveux longs pris dans un foulard, blouson de cuir jeté sur l’épaule. Orczy, ronde, discrète, les yeux baissés, peint à ses heures et se compare sans cesse à sa camarade éclatante.
Le procédé produit un effet singulier. Ces surnoms empruntés fonctionnent comme des étiquettes narratives, et le romancier s’en sert pour glisser la caractérisation dans les interstices : une bague neuve remarquée au détour d’une phrase, un puzzle en cours sur la moquette d’une chambre, un paquet de Seven Stars tiré d’une doudoune ivoire. Sept individus qui se croient les acteurs d’un divertissement lettré, et que l’on apprend à distinguer très vite, ce qui deviendra vital.
Tsunojima, cinq kilomètres au large
Fin mars, le vent de mer reste froid. Un bateau de pêche à l’odeur d’huile quitte le petit port de S-machi, à l’extrémité du cap de J-zaki, sur la péninsule de S-hantô, à Kyûshû. Le sable jaune en suspension, très courant dans la région à cette saison, blanchit le ciel et brouille la lumière : le paysage entier semble filtré par un voile venu du continent. Cinq kilomètres plus loin apparaît une petite île en plateau, ceinturée de falaises verticales, hérissée de trois saillies qui lui valent son nom, Tsunojima, l’île cornue. Une seule crique permet d’accoster, orientée à l’ouest, avec un ponton de planches et un hangar à bateau délabré. Les courants au large sont traîtres, les pêcheurs évitent les parages, personne ne vient.
Le lieu porte son histoire comme une cicatrice. Une vingtaine d’années plus tôt, un homme y a fait bâtir une demeure, la Maison Bleue, avant que l’endroit ne retourne au désert. Depuis l’incendie de l’automne précédent et le quadruple crime que la presse a monté en épingle, la superstition a pris le relais : le patron-pêcheur raconte la silhouette blanche aperçue sur la falaise les jours de pluie, les feux follets près des ruines, l’homme que le fantôme aurait fait couler. Ellery le remercie presque, plus on cherche à leur faire peur, plus le plaisir augmente. Agatha, elle, s’éloigne vers la poupe en murmurant que c’est parfait.
Ce décor tient debout par accumulation de détails concrets, et c’est là que le roman gagne en densité. Il n’y a plus d’électricité, le câblage a brûlé, le réfrigérateur ne sert que de placard. L’eau courante fonctionne, une bouteille de propane alimente la cuisinière, on pourra prendre des bains en se modérant. Le téléphone ne passe pas là-haut. Le bateau reviendra le mardi suivant vers dix heures du matin, et les sept ont refusé la visite de contrôle proposée par le pêcheur, au nom de l’ambiance. Une semaine de robinsonnade choisie, dans un décor où subsistent quelques moignons de piliers, une épaisse couche de cendres noires et des arbres morts de chaleur.
Un bâtiment décagonal autour d’une salle décagonale
Passé la porte à deux battants peinte en bleu, on entre dans un vestibule trapézoïdal dont le mur du fond, plus étroit que celui de l’entrée, fabrique une illusion de profondeur. Le trouble ne dure pas. La pièce suivante livre la clé : une salle à dix côtés égaux, au cœur d’un bâtiment lui-même décagonal. Dix cloisons relient les angles intérieurs aux angles extérieurs et découpent dix pièces trapézoïdales en couronne, dont le vestibule, la cuisine, la salle d’eau et sept chambres identiques. L’annexe a survécu au feu qui a emporté la résidence principale. On l’appelle le Décagone.
Rien dans cette architecture n’est gratuit. Murs de plâtre blanc, dallage en damier bleu et blanc, plafond incliné vers une grande lucarne décagonale par laquelle tombe le jour, chevrons apparents, lustre sphérique, table blanche à dix côtés entourée de dix chaises de bois recouvertes de tissu bleu. Aucun ornement, aucun repère. Les portes de la cuisine et de l’entrée sont jumelles, les quatre battants de chaque côté sont indiscernables les uns des autres, si bien qu’Agatha réclame des étiquettes nominatives avant même d’avoir défait ses bagages. Van avoue s’être déjà trompé plusieurs fois de porte depuis le matin. La géométrie du bâtiment devient une donnée du raisonnement, au même titre qu’un horaire ou qu’un alibi, et l’édition française reproduit les plans qui permettent de suivre chaque déplacement.
Derrière cette obsession, il y a un constructeur. Seiji Nakamura avait fait peindre la Maison Bleue intégralement en bleu, sol, murs, plafond, meubles, à la mesure du caractère « bleu » qui figurait dans son prénom, littéralement le commandement du bleu. Ellery se demande à voix haute si le maître des lieux ne poussait pas un peu loin le goût de la répétition. Le Décagone prolonge ce vertige d’une manière plus froide, plus abstraite, presque mathématique. Habiter dix jours dans une figure à dix côtés, c’est accepter de vivre à l’intérieur d’une idée fixe, et la maison prend corps à mesure que ses habitants cessent de la trouver amusante.
Mars 1986, une lettre signée d’un mort
Le même jour, à quarante kilomètres de là, Takaaki Kawaminami rentre d’une nuit blanche de mahjong et trouve une enveloppe dans sa boîte aux lettres. Papier B5 de qualité supérieure, texte et adresse tapés au traitement de texte, cachet de la poste de la veille, 25 mars, oblitéré en ville. Une seule phrase à l’intérieur, et un nom au dos : Seiji Nakamura. Or Seiji Nakamura est mort à l’automne, dans l’incendie de la Maison Bleue. Kawaminami, ancien membre du club qui a démissionné l’an dernier, collectionne les coupures de presse : il lui suffit de fouiller ses dossiers cartonnés pour retrouver le titre qui l’avait frappé et comprendre à quel dossier renvoie la signature.
Quelques coups de téléphone confirment le pire des soupçons administratifs : d’autres membres du club ont reçu le même courrier, et tous se trouvent en ce moment même sur Tsunojima. Reste à comprendre pourquoi cette lettre revient un an après la mort de Chiori Nakamura, étudiante de première année emportée au cours d’une soirée de Nouvel An, officiellement à cause d’un cœur fragile et d’un excès d’alcool. Kawaminami remonte la piste jusqu’à Beppu, dans le quartier thermal de Kannawa, où la vapeur blanche s’échappe des caniveaux en pente. Kôjirô Nakamura, frère cadet du défunt, professeur de lycée, y vit seul dans une maison de plain-pied très ordonnée. Lui aussi a reçu une enveloppe identique, au texte différent.
C’est là qu’apparaît Kiyoshi Shimada, l’ami de passage installé dans un fauteuil à bascule en rotin sur la galerie qui donne sur le jardin. Grand, filiforme, capable de se blesser lui-même en se levant trop vite, il évoque immédiatement une mante religieuse dans l’esprit de son jeune interlocuteur. Sa curiosité s’allume à la seconde où il entend parler de romans policiers. Le duo qu’il forme avec l’étudiant fouineur donne à toute la partie continentale du livre son allure d’enquête à l’ancienne, faite de visites, d’archives, de listes de membres et d’hypothèses formulées à voix haute.
Le roman policier comme jeu d’intelligence pure
La toute première réplique du roman est une profession de foi. Sur le pont du bateau, Ellery défend l’idée que le policier doit rester un jeu d’intelligence, une affaire de logique pure où s’affrontent le détective et le lecteur. Il expédie sans ménagement les intrigues de réalisme social qui dominaient alors l’édition japonaise, l’employée assassinée dans son deux-pièces, l’inspecteur aux semelles usées, les coulisses de la politique. Ce qu’il réclame tient en une liste : un grand détective, une riche demeure, des résidents sordides, un crime bien sanglant, un mode opératoire inimaginable. Carr le traite d’élitiste, Leroux relance la discussion sur le motif du chalet dans la tempête, et le débat installe le programme du livre avant même l’arrivée sur l’île.
Publié au Japon en 1987, ce premier roman est devenu la pièce inaugurale du mouvement shin honkaku, ce retour revendiqué au mystère de construction après des décennies de domination du roman social. Ayatsuji ne se contente pas d’appliquer un cahier des charges, il le met en scène et le fait discuter par ses propres protagonistes. Les références sont nommées, assumées, parfois moquées : Sherlock Holmes transporté dans une métropole moderne, Philo Vance, le célèbre roman de l’Anglaise où les convives meurent l’un après l’autre sous l’œil de dix figurines. Un lecteur qui connaît ces classiques entend l’écho ; un lecteur qui les découvre reçoit une porte d’entrée idéale.
Ce discours engage l’auteur, car il promet la loyauté. Le contrat annoncé impose que tous les éléments nécessaires figurent dans le texte, à la vue de tous, et le romancier s’y tient avec une rigueur tranquille. Il faut donc lire ce livre comme on relève un défi : plans en main, en notant les horaires, les places à table, les objets déplacés, en pesant chaque affirmation. Peu de romans policiers assument aussi ouvertement leur mécanique et parviennent à en faire une source de plaisir plutôt qu’un exercice froid.
L’île et la côte, chapitre après chapitre
La table des matières annonce la partition : premier jour sur l’île, premier jour sur la côte, deuxième jour sur l’île, deuxième jour sur la côte, et ainsi de suite. Huit chapitres alternent ces deux territoires avant que les journées suivantes ne cessent d’être dédoublées. Cette construction en tresse crée une circulation permanente entre l’espace clos du Décagone, où sept étudiants vivent sans téléphone et sans électricité, et le continent où Kawaminami, Shimada et Kôjirô interrogent des archives, des adresses et des souvenirs. Le lecteur possède les deux moitiés du puzzle, ce qui lui donne une avance apparente sur chacun des deux groupes, et cette avance est exactement ce dont le romancier entend se servir.
Le montage joue sur les vitesses. Certains chapitres insulaires s’étirent, laissent la conversation dériver, décrivent le café instantané, la vaisselle d’époque à récurer, un puzzle éparpillé sur une moquette bleue. Les chapitres continentaux, plus secs, avancent par visites et par recoupements. Ailleurs, un chapitre entier se réduit à quelques lignes de coupure de presse d’un quotidien daté d’avril 1986, effet de rupture d’une efficacité redoutable. Cette respiration irrégulière tient le lecteur en alerte, car il ne sait jamais quelle durée le chapitre suivant va couvrir ni de quel côté de la mer il se réveillera.
Le dispositif produit aussi son propre suspense. Chaque section terminée laisse une question en suspens que la section suivante refuse de traiter, puisqu’elle se déroule ailleurs, et l’attente devient un plaisir en soi. La composition rappelle que le roman de mystère est d’abord un art du placement de l’information : quand la dire, à qui, dans quel ordre. Ayatsuji manœuvre ces deux fils avec une précision d’horloger, et l’alternance qui pourrait n’être qu’un procédé se révèle le moteur même de la lecture.
Sur la digue, à hauteur d’horizon
Avant l’île, avant les surnoms et les plans, il y a une digue de béton froid, la mer nocturne, une haleine qui fait de la vapeur. Une voix sans nom y médite. Elle a passé des mois à ruminer, des semaines à se torturer l’esprit, et son plan est prêt. Ce plan, elle le sait imparfait, et elle le revendique : un homme n’est pas un dieu, personne ne peut prévoir les caprices du cœur humain ni la part de hasard. Ce qui compte n’est pas le script mais le cadre, assez souple pour s’adapter aux circonstances. Le monde comme échiquier, les hommes comme pièces, et un piège à dix côtés égaux qui attend ses visiteurs.
Ce prologue de quelques pages contient en germe tout ce qui rend le livre singulier. Il annonce, il défie, il ne livre rien. Et quand le roman revient à ce même bord de mer, les vagues rougies par le couchant et des enfants qui jouent au bord de l’eau, la boucle se referme sur une image d’une sobriété désarmante. Entre les deux, une semaine de fin mars 1986, sept étudiants, un bâtiment géométrique, deux enquêteurs improvisés sur le continent et une mécanique dont on continue de mesurer les effets longtemps après.
Trente-neuf ans après sa parution japonaise, ce texte fondateur arrive en français chez Verso dans une traduction alerte, qui rend audible la faconde d’Ellery comme les silences d’Orczy. Sa réputation le précède, sa construction la justifie, et son intérêt dépasse largement la curiosité historique : voilà un roman qui se lit crayon en main, qui se relit ensuite avec un plaisir différent, et qui rappelle pourquoi tant d’auteurs japonais contemporains se réclament de cette petite île cornue perdue au large de Kyûshû.
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Mots-clés : roman policier japonais, shin honkaku, huis clos insulaire, Yukito Ayatsuji, énigme en chambre close, club de romans policiers, île déserte
Extrait Première Page du livre
« Prologue
LA MER, LA NUIT, quand tout est recueillement.
Seul le bruit monotone des vagues émerge des ténèbres infinies, puis y replonge.
Assis sur la digue froide en béton, enveloppé de la légère vapeur créée par son haleine, il se mesure à cette obscurité sans limite.
Pendant des mois, il s’est donné du mal. Des semaines entières, il s’est torturé l’esprit. À tout ressasser, des jours et des jours. Désormais, sa volonté a pris forme, sa motivation est orientée dans une direction claire.
Son plan est prêt. Les préparatifs sont presque achevés.
Il ne reste plus qu’à attendre qu’ils viennent se jeter dans le piège.
Son plan est loin d’être parfait. À vrai dire, il a à peine grossièrement agencé les choses, rien de bien minutieux, il n’a jamais eu l’intention de mettre en œuvre un plan impeccable dans ses moindres détails.
Après tout, un homme est un homme, pas un dieu.
Se prendre pour un dieu est à la portée du premier venu, mais tant qu’un homme restera un homme, aussi génial soit-il, être Dieu lui demeurera impossible. Qui, à moins d’être un dieu, peut évaluer et prévoir l’ensemble des facteurs psychologiques, les comportements, ou tout simplement le hasard qui décideront de la réalité de l’avenir ?
Imaginons le monde comme un échiquier, imaginons les hommes comme les pièces du jeu. Notre « lecture » du jeu est naturellement limitée. Vous pouvez avoir préparé méthodiquement, scrupuleusement, votre plan à l’avance, vous ne pouvez pas savoir où, quand, comment ça va dérailler. Trop de hasards remplissent le monde pour qu’un plan, même basé sur les calculs les plus minutieux, se déroule exactement comme prévu. Trop de caprices emplissent le cœur humain…
De sorte qu’en fait, plutôt que de croire pouvoir contrôler ses actes, le meilleur plan est certainement celui qui laisse une certaine liberté d’action, assez de flexibilité pour s’adapter aux circonstances. Voilà la conclusion à laquelle il était parvenu.
Éviter toute rigidité.
Ce n’est pas le script qui compte, c’est le cadre. Un cadre suffisamment souple pour pouvoir adapter en permanence son comportement en fonction des circonstances.
Le succès de l’affaire dépendra de mon intelligence, de ma réactivité, et, plus que tout, de la chance.
(Je sais. Un homme n’est pas un dieu.) »
- Titre : Les Crimes de la maison bleue
- Titre original : 十角館の殺人
- Auteur : Yukito Ayatsuji
- Éditeur : Éditions du Seuil, Verso
- ISBN : 9782386434198
- Format : Broché
- Nationalité : Japon
- Langue : Français
- Traduction : Patrick Honnoré
- Date de publication : 29/05/2026
- Nombre de pages : 384 pages
- Genre : Roman policier, mystère à énigme en huis clos (shin honkaku)
- Sujets traités : Huis clos insulaire, vengeance, deuil, culpabilité collective, société étudiante, architecture et géométrie, métafiction policière, identité dissimulée
Résumé
Fin mars 1986, sept étudiants du club d’étude du roman policier de l’université K**, dans le département d’Oïta, embarquent sur un bateau de pêche pour Tsunojima, une île déserte située à cinq kilomètres au large. L’endroit a défrayé la chronique un an plus tôt : la Maison Bleue, résidence bâtie là par un original nommé Seiji Nakamura, a brûlé avec quatre morts à l’intérieur, et le jardinier présent sur place n’a jamais reparu. Seule l’annexe a résisté aux flammes, un bâtiment décagonal que ses habitants appellent le Décagone. Les sept jeunes gens, qui s’appellent entre eux Ellery, Carr, Poe, Van, Leroux, Agatha et Orczy, comptent y passer une semaine sans électricité ni téléphone, rédiger le prochain numéro de leur revue et, pourquoi pas, se pencher sur l’énigme non résolue de l’île.
Au même moment, sur le continent, Takaaki Kawaminami, ancien membre du club, trouve dans sa boîte aux lettres une enveloppe portant au dos le nom d’un homme mort depuis six mois. Sa recherche le conduit à Beppu, chez le frère cadet du défunt, où il rencontre un curieux visiteur du nom de Kiyoshi Shimada, aussi filiforme qu’obstiné. Le roman fait alors alterner les journées passées sur l’île et celles passées sur la côte, en confiant au lecteur les deux moitiés d’un problème que ni les uns ni les autres ne voient dans son entier.

Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.















