Du rififi chez les hommes d’Auguste Le Breton : le casse qui a fait entrer le milieu en littérature

Du rififi chez les hommes de Auguste Le Breton

Auguste Le Breton, du ruisseau à la Série noire

Avant de signer l’un des romans fondateurs du polar à la française, Auguste Le Breton a connu la rue par le bas. Né en Bretagne en février 1913, pupille de la nation, il passe de l’orphelinat à la maison de correction, puis enchaîne les métiers de terrassier et de couvreur. Au fil de ces années d’errance, il côtoie voyous, flambeurs et truands, ceux-là mêmes qui peupleront ses livres. Il revendiquait une méthode de reporter : marcher, observer, noter, puis empoigner l’écriture « comme un match de boxe ». Cette énergie physique traverse Du rififi chez les hommes, écrit en 1953 et révisé par l’auteur en 1992, comme en témoignent plusieurs notes savoureuses glissées en marge du texte.

Le livre paraît dans la Série noire avec une préface du poète Marcel Sauvage, qui en est aussi le dédicataire. Le préfacier y salue un nouveau venu capable d’apporter « un peu de sang frais » à un genre que l’accordéon, l’argot de carton et les foulards élégants avaient réduit à un air d’opérette. Sa formule fait mouche : « Les hommes de la pègre ne sont pas des danseurs de corde. » Ce parti pris de vérité donne au récit toute sa densité. Ici, point d’énigme de salon ni de détective brillant : le lecteur s’assoit directement à la table des truands, dans leurs appartements cossus, leurs bars enfumés et leurs voitures lancées dans la nuit.

Le succès sera tel que Jules Dassin en tirera en 1955 un film resté célèbre, et que le mot « rififi » entrera dans la langue courante. Revenir au texte original permet pourtant de mesurer ce que le cinéma ne pouvait restituer : une voix rugueuse et gouailleuse, qui raconte de l’intérieur un monde dont l’auteur connaissait les usages. Le Breton ne prétend faire œuvre ni de moraliste ni de sociologue. Il considérait ses livres comme des romans d’aventures et des romans sociaux, et ce double ancrage se sent à chaque chapitre, où l’action la plus sèche voisine avec l’observation attentive des mœurs.

Tony le Stéphanois, la sortie de Melun et les mouchoirs rougis

Une quinte de toux au milieu d’une relance, un mouchoir qui se tache de rouge, une voix « morne, froide, sans timbre » : c’est ainsi que Le Breton fait entrer en scène son héros, attablé depuis la veille à une partie de poker où l’on mise par centaines de milliers de francs. Tony le Stéphanois sort de cinq années de réclusion à Melun. Les séjours répétés au mitard, avec leur régime de pain sec, ont ravagé ses poumons. Il le sait, ne se raconte pas d’histoires, et refuse pourtant obstinément d’aller se soigner au grand air comme le lui conseille son ami. Paris l’aimante, ses boîtes de nuit aussi, et l’idée de vivre à demi lui est étrangère.

Ce qui frappe dans ce portrait, c’est l’économie de moyens. L’auteur décrit un corps « promis à une proche décomposition », un squelette que l’on devine sous le costume trop large, et ne laisse vivre que le regard, noir, cruel, intelligent. Tony parle peu, observe beaucoup, frappe vite. Son autorité tient à une réputation bâtie avant la guerre, et à cette manière très particulière de tirer, un peu bas, pour remonter vers la cible. Une partie de cartes qui tourne à l’orage suffit à établir sa stature, sans qu’aucun discours vienne la souligner.

Le romancier prend soin, pourtant, de fissurer cette carapace. Cinq ans d’absence ont suffi à transformer le milieu : les jeunes truands nés de la guerre n’accordent plus le crédit qu’on offrait jadis sur une simple réputation, et le Stéphanois mesure ce décalage avec une amertume muette. Un vieux chauffeur de taxi qui le reconnaît après tant d’années lui arrache un plaisir discret. Un arrêt imprévu devant un magasin de jouets, pour un filleul, éclaire un autre versant de l’homme. Le Breton façonne ainsi une figure tragique au sens plein, un être lucide sur son propre sort qui avance sans jamais ralentir, et dont la silhouette au chapeau rabattu s’imprime durablement dans la mémoire du lecteur.

Montmartre la nuit, du Rêve-Bleu au Cimeterre-d’Or

Le Breton connaît Montmartre comme on connaît son propre appartement, à tâtons, dans le noir. Pigalle, Blanche, Clichy, Anvers, la rue La Condamine, la rue Chaptal et ses meublés discrets : la géographie du roman est précise jusqu’au numéro de rue. Les heures comptent autant que les lieux. On se lève à midi, on soupe vers minuit, on règle ses affaires à trois heures du matin, quand la pluie rebondit sur les pavés et qu’un halo crasseux cerne les réverbères. Paris devient un territoire nocturne où chauffeurs de taxi, tenanciers de bar et filles du trottoir forment une société aux règles bien à elle.

Deux établissements donnent le ton. Au Rêve-Bleu, les appliques rouges jettent des traînées sanglantes sur les murs crème, une chanteuse en robe pailletée interprète « La vie en rose », des paysans en goguette exhibent des portefeuilles ficelés de caoutchouc, et les entraîneuses font sauter les bouchons de champagne pour toucher leur ristourne. Un commissaire de la Mondaine passe jeter un œil, ne trouve personne à cueillir et repart bredouille. Rue Pigalle, le Cimeterre-d’Or affiche une ambiance plus trouble encore, avec sa salle enfiévrée et son bureau du premier étage, derrière une porte marquée « Interdit ». Chaque décor est saisi avec un œil de photographe, attentif au détail qui dit tout.

L’auteur ne cantonne pas son récit à la Butte. Le lecteur suit les voyous jusque dans une villa de banlieue, dans un café-hôtel de la Goutte-d’Or aux odeurs rances, ou encore à Londres, où une escapade dans le Soho ravive les souvenirs des rixes d’avant-guerre, avec le bar de Berlemont et ses photos de boxeurs français alignées au-dessus du comptoir. Ces échappées servent de contrepoint et rendent Paris plus vibrant encore au retour. La ville prend corps à travers ses bruits, ses lumières et ses rituels, au point de donner l’impression d’avoir soi-même arpenté ses trottoirs mouillés, à l’heure où les honnêtes gens dorment.

Jo, Mario et le p’tit César, un travail d’orfèvre chez Barier

Au cœur du roman bat une opération minutieuse : le cambriolage de la bijouterie des frères Barier, dont la lourde devanture blindée et le signal électrique relié au commissariat voisin rassurent jusqu’aux policiers en ronde. Pour mener à bien un tel projet, Tony s’appuie sur une équipe soudée. Jo le Suédois, grand gaillard blond au sourire facile, né en réalité rue Mouffetard, doit son surnom à un couteau venu du Nord, du temps où il se battait dans les bouges londoniens. Père de famille comblé, il ajoute à sa force tranquille une note de douceur. Mario le Rital, cheveux gominés et moustache de jeune premier, apporte son flair et ses relations.

Reste le spécialiste, le p’tit César, que Mario fait venir de Milan, car il faut pour vaincre un coffre de cette trempe « une épée », un super-champion. Petit, nerveux, toujours tiré à quatre épingles, il ne parle pas un mot de français et se présente sur le chantier ganté comme pour une soirée dansante. Le contraste entre son élégance et la précision de ses gestes offre au récit quelques-unes de ses touches les plus savoureuses. Le Breton s’amuse aussi de sa fascination naïve pour les plaisirs de Montmartre, que Mario lui fait découvrir en guide attentionné.

La nuit du casse constitue un sommet de tension. Dans l’appartement cossu situé au-dessus du magasin, dont les occupants sont partis sur la Côte d’Azur, Jo attaque le plancher avec une masse emmaillotée dans une chaussette de laine. Une sirène lointaine fige l’équipe, un foret se brise, le chalumeau crache sa flamme bleue dans la pénombre, et un parapluie ouvert sous le trou recueille les gravats afin qu’aucun fracas ne trahisse les intrus. L’écrivain détaille chaque outil, chaque minute, chaque souffle retenu, avec une rigueur presque documentaire qui rappelle sa méthode de reporter. Le texte lui-même parle d’un « travail d’orfèvre », et l’expression convient à cette séquence silencieuse dont la suite, elle, appartient au lecteur.

L’argot de la Butte, une langue verte sans traduction

Entrer dans Du rififi chez les hommes, c’est accepter de plonger dans un bain de langue verte sans bouée. L’argot ne se limite pas aux dialogues : la narration elle-même l’adopte, épouse le phrasé des voyous, leurs ellipses, leurs images crues. On y gamberge, on y jacte, on boucle la lourde, on palpe l’aspine, on se méfie des perdreaux. Le sang devient du « raisiné », la clef une « carouble », la balle une « bastos ». Marcel Sauvage le soulignait dans sa préface : ce langage est strictement celui « de la dernière heure sur la Butte Montmartre ».

Loin de dresser une barrière, cet idiome crée une étonnante intimité. Au bout de quelques chapitres, l’oreille s’accorde, le sens jaillit du contexte, et l’on se surprend à goûter la musique de ces phrases courtes, gouailleuses, souvent drôles. L’humour affleure partout, dans une scène de cabaret « grande comme la conscience d’un parlementaire » ou dans une Vénus de Milo jugée bien terne à côté d’une chanteuse de boîte de nuit. Les répliques en italien, traduites en bas de page, ajoutent une couleur supplémentaire, de même que le verlan, ici orthographié « verlen », dont les filles se servent pour déjouer les oreilles indiscrètes.

L’ouvrage se termine par un précieux glossaire et une note sur les apports manouches et gitans, où l’auteur distingue « lové » et « callèri » pour désigner l’argent, « bédis » et « prastignis » pour les gendarmes. Ses annotations de 1992 livrent aussi quelques confidences étonnantes : Le Breton affirme avoir lancé « faubourg » et « valseur » dans les bals musette des années trente, et raconte comment, en 1942, au Café de la Poste de la rue Damrémont, une poignée de voyous popularisèrent le verlen pour ne pas être compris des policiers et des gestapistes. Le titre lui-même puise à cette source : chercher du « rififi », c’est chercher la bagarre. Ce trésor lexical transforme la lecture en véritable voyage linguistique.

Ne pas briffer de ce pain-là, la morale du mitan

Sous la violence des affrontements, Le Breton dessine les contours d’un code que ses truands respectent avec une rigueur presque religieuse. Le voyou règle toujours ses dettes de jeu, ne convoite pas la compagne d’un ami et ne dénonce jamais. Lorsque Ida, la femme de Mario, surgit en déshabillé transparent dans le salon où veille l’équipe, les hommes baissent la tête : « Y briffent pas de ce pain-là », commente le narrateur. La formule résume tout un système de valeurs, appliqué avec une constance qui confine parfois au panache.

Ce code s’étend bien au-delà de Paris. À Londres, Fifi la Française ouvre sa porte au Suédois sans poser de questions, car un homme précédé d’un « bon papier » trouve toujours appui, « dans n’importe quel port, n’importe quel bled du monde ». L’auteur évoque une « vraie franc-maçonnerie du mitan » et en montre les gestes discrets : une poignée de billets glissée en douce dans le cabas d’une ancienne camarade tombée dans la gêne, une hospitalité offerte sans contrepartie, une parole tenue coûte que coûte. Les femmes du milieu ont elles aussi leur éthique, celle du silence, résumée par la maxime des trois petits singes : ne rien dire, ne rien entendre, ne rien voir.

Pour autant, Le Breton ne transforme pas ses truands en chevaliers sans tache. Il montre la dureté des souteneurs, le commerce sans fard de la chair, la brutalité qui s’abat sur quiconque trahit. Sa force consiste à tenir ensemble ces deux réalités, la loyauté et la férocité, sans les départager par un jugement extérieur. Le milieu apparaît tel que Sauvage le décrivait, une vie « toute fleurie à plaisir de points d’honneur », où règne « une espèce de liberté sauvage » qui ne manque ni de grandeur ni d’arrogance. Cette tension morale nourrit le suspense autant que l’action, car dans ce monde, chacun le sait, l’honneur se paie toujours comptant.

Charlot et Dorothée, les serins du Stéphanois

Dans le studio de Tony, une cage abrite deux serins. Charlot, gros lascar jaune au tempérament placide, et Dorothée, au plumage gris strié de coulées d’or, qui le houspille sans relâche. Leur maître leur parle comme à des enfants, coince un morceau de sucre entre les barreaux, change l’eau de leur minuscule baignoire, récure la plaque de zinc qui leur sert de plancher, puis recouvre la cage d’une housse sombre en murmurant qu’il est l’heure de faire dodo. Il gronde Dorothée pour sa tyrannie conjugale et traite Charlot de « vrai cave », avec une tendresse amusée qui tranche sur la froideur de son regard ordinaire.

Marcel Sauvage l’avait relevé d’emblée : « Le tueur, qui aime vraiment les petits oiseaux […] n’est pas tout à fait perdu. » Ces scènes domestiques, disséminées tout au long du livre, fonctionnent comme des respirations. Elles s’accordent avec d’autres éclats de douceur : la brandade que Louise, l’épouse de Jo, mitonne pour l’ami malade, la potiche bleue qu’un filleul turbulent fait voler en éclats et dont Tony cache les débris pour lui éviter une réprimande, la petite voiture électrique qu’il songe à lui offrir. Le Breton possède ce « goût des tendresses cachées » que saluait son préfacier, et il le distille avec une pudeur qui décuple l’émotion.

Ce contrepoint donne au roman sa véritable profondeur. Derrière le casse millimétré, l’argot flamboyant et les nuits de Pigalle, Du rififi chez les hommes interroge ce qui subsiste d’humain chez des hommes qui ont choisi de vivre hors la loi. La réponse tient dans une cage posée près d’un bar, dans une main décharnée qui verse des graines de chènevis, dans un sourire réservé aux oiseaux et à un enfant. Plus de soixante-dix ans après sa parution, ce premier roman garde intacte sa puissance d’évocation, et ses deux serins chantent encore, témoins discrets d’une humanité que la violence n’a pas su éteindre.

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Mots-clés : Auguste Le Breton, Du rififi chez les hommes, roman noir, Série noire, argot, Montmartre, casse


Extrait Première Page du livre

« CHAPITRE PREMIER

La quinte de toux prit Tony au milieu d’une relance. Il lâcha ses brèmes, porta une pogne à sa bouche. De l’autre, il sortit son mouchoir, glaviota dedans. L’étoffe se tacha de rouge.

Les autres attendaient en silence. L’un d’eux, un Bordelais, s’étira : la crosse d’un flingue apparut, coincée dans la ceinture de son grimpant.

La fumée, elle, était à découper en tranches, à coups de lame. Dix plombes du mat déjà. La lampe, surplombant la table de poker, était allumée depuis la veille. Elle ne s’éteindrait pas de sitôt. Les truands, assis devant le tapis vert, comme des huiles à un conseil d’administration, ne se tireraient pas comme ça. C’étaient des flambeurs, des mordus. Ils ne lèveraient pas l’ancre avant d’avoir paumé ou affuré quelques centaines de sacs. Tony rangea son mouchoir, reprit ses cartes.

« Suivis les trente mille », dit-il.

Sa voix était morne, froide, sans timbre. Il ne sourcilla pas en perdant le pot, ramassé par le Bordelais. Aucune émotion sur sa frime pâle, creuse, que la mort griffait déjà. D’une pichenette, il éparpilla son maigre restant de plaques.

« Paulo ! Fais tomber cent sacs », dit-il.

Le carreur, un boiteux, quitta la chaise où il avait passé la nuit. Il ne flambait pas, lui. Avec quoi, bon Dieu ! D’un bout de l’année à l’autre, il était tondu à zéro. Il était bien maqué avec une gonzesse qui en moulait sur la Charbonnière. Mais sa Lulu ? Un vrai prix à réclamer ! Même pas foutue de gagner le mouron d’un serin.

En dépit de son manque de classe, les voyous le supportaient. Ils pouvaient compter sur lui pour les menus services, les commissions un peu débectantes. Et puis, pour tenir une carre, imbattable. Jamais il ne se gourait dans les chiffres. Une vraie machine à calculer, Paulo la Gambille !

« Mais, Tony ! reprocha-t-il doucement. Tu sais bien que t’es déjà encroumé de…

— J’t’ai demandé ton avis ? stoppa le Stéphanois. Je cigle toujours mes dettes, non ? J’dois une thune à quelqu’un ici ? »

Son ton n’était nullement menaçant. Il se rencardait. Sans plus.

« C’est bon, Paulo, grommela un des mecs, un barbeau. Envoie les cent raides que Tony t’ réclame. » »


  • Titre : Du rififi chez les hommes
  • Auteur : Auguste Le Breton
  • Éditeur : Folio Gallimard
  • ISBN : 9782070408023
  • Format : Broché
  • Nationalité : France
  • Langue : Français
  • Date de publication : 04/02/1999
  • Première date de publication : 1953 aux éditions Gallimard
  • Nombre de pages : 280 pages
  • Genre : Roman noir, polar classique, roman de truands
  • Sujets traités : Milieu parisien, casse de bijouterie, Montmartre, argot, code d’honneur, amitié, loyauté, après-guerre

Page officielle : www.auguste-le-breton.com

Résumé

Tout juste sorti de la centrale de Melun après cinq ans de réclusion, Tony le Stéphanois retrouve un Montmartre qui a changé. La maladie le ronge, mais il refuse de quitter Paris et ses nuits. Avec son ami d’enfance Jo le Suédois, Mario le Rital et le p’tit César, un perceur de coffres venu de Milan, il prépare le cambriolage de la bijouterie Barier, réputée inviolable.
Entre boîtes de nuit de Pigalle, parties de poker clandestines et règles strictes du milieu, l’équipe mène son projet avec une minutie d’orfèvre. Mais dans ce monde où tout se sait et où chaque faux pas se paie, garder un secret n’est pas la moindre des épreuves.


Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


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