Un matin de corbeaux sur le plateau de Castel Vieil
Tout commence à cent cinquante mètres au-dessus de la calanque d’En-Vau, dans cette lumière blanche que le calcaire renvoie au petit matin. Rachel et sa fille Clara grimpent une paroi, l’orage menace, et des grands corbeaux tournoient au-dessus du plateau avec une insistance qui n’a rien de naturel. Angelina Delcroix installe son décor avec une précision quasi documentaire, le vocabulaire technique de l’escalade, le relais, la dégaine, le cri de « Sec ! » lancé contre la roche, puis elle laisse le lecteur remonter le sentier avec les deux femmes jusqu’à la source de ce vacarme de charognards. La scène qui les attend ne sera décrite que d’un souffle, avant que le chapitre suivant ne prenne le relais du point de vue policier.
Ce basculement dit déjà beaucoup de la méthode employée. Plutôt que d’exposer l’horreur frontalement, l’auteure la donne à voir par le regard clinique du lieutenant Roussel et du médecin légiste, qui reconstituent une chronologie déroutante. Les blessures ont été infligées après la mort, le sang a eu le temps de descendre dans les membres inférieurs, ce qui suppose une phase de latence de plusieurs heures entre l’exécution et l’acharnement. Le lecteur comprend alors qu’il n’assiste pas à un déchaînement de rage mais à quelque chose de méthodique, de patient, de terriblement organisé. Cette inversion des repères habituels du polar constitue l’un des ressorts les plus efficaces du livre.
Les calanques, chez Delcroix, ne sont jamais une carte postale. Elles deviennent un territoire à double fond, fréquenté l’été par les touristes qui y sèment traces et ADN, désert la nuit venue, accessible seulement après une heure et demie de marche depuis le premier parking. Ce détail topographique, martelé par les enquêteurs, ouvre immédiatement une question qui structurera toute l’enquête : comment les victimes ont-elles été convaincues de monter là-haut, de leur plein gré, en pleine nuit ? La beauté minérale du lieu et l’abjection de ce qui s’y joue entrent en collision, et de cette friction naît une tension qui ne retombera plus.
Anders Symeons, éducateur de rue dans le treizième arrondissement
Il y a dans ce roman une figure qui en constitue le cœur battant, et ce n’est pas un policier. Anders Symeons exerce depuis quinze ans le métier d’éducateur de prévention dans un quartier du treizième arrondissement de Marseille, entre le local de l’association, les halls d’immeubles aux boîtes aux lettres arrachées et le terrain de foot qui surplombe la ville. La rentrée de septembre marque chaque année une saignée dans ses effectifs, les décrochages se comptent dès le premier appel du CPE, et cette routine amère, il l’a apprivoisée. Ce qu’il n’apprivoise pas, c’est l’absence d’Oscan, quinze ans, qui n’a pas franchi les grilles du collège et dont le portable bascule inlassablement sur messagerie.
Delcroix fait de cet homme un formidable révélateur social. Grand, athlétique, d’origine suédoise, divorcé depuis sept ans, il compense la solitude avec des pizzas devant des séries qu’il ne regarde pas. Sa relation avec les adolescents repose sur un capital de confiance patiemment accumulé, année après année, et chaque démarche entreprise pour retrouver Oscan menace de le dilapider. Aller voir la police, c’est trahir. Parler à un journaliste, c’est trahir encore. Cette impasse éthique, l’auteure la creuse sans jamais la simplifier, notamment à travers les échanges musclés avec Amy, sa collègue, qui refuse qu’on colle à sa jeunesse l’étiquette de la délinquance annoncée.
La séquence où Anders entraîne quelqu’un dans les sous-sols de la barre d’immeubles compte parmi les plus fortes du livre. Escaliers jonchés de détritus, seringues, cartouches de protoxyde d’azote, odeur qui soulève le cœur, portes de caves entrouvertes sur des chaises isolées et des traces sombres au sol. Il ne s’agit pas de misérabilisme, mais d’un plaidoyer furieux glissé dans la bouche d’un homme à bout, qui réclame simplement qu’on regarde. La question qui le hante, celle du pourcentage de perte autorisé dans son métier, résume à elle seule l’ambition morale du roman.
Ariane Cottin et la lente fabrication d’un profil
Détachée de l’OCRVP pour prêter main-forte à la brigade criminelle marseillaise, Ariane Cottin arrive avec un handicap qu’elle a transformé en outil : une voix d’enfant qui déstabilise systématiquement ses interlocuteurs. Ses collègues l’ont surnommée Fillette, elle en rit la première, et cette légèreté apparente masque une rigueur analytique impressionnante. Très grande, rousse, veste en cuir, elle passe ses nuits d’hôtel à relire les rapports d’autopsie, à cartographier les voies d’accès, à alimenter le fichier SALVAC en espérant qu’un rapprochement surgisse. Rien ne vient, et c’est précisément cette absence de correspondance qui l’inquiète, car la maîtrise démontrée sur les scènes de crime exclut l’hypothèse d’un premier passage à l’acte.
Delcroix excelle à montrer un profil en train de se construire, avec ses tâtonnements, ses hypothèses abandonnées, ses mots qui reviennent par intermittence dans l’esprit de l’analyste. Travail. Rituel. Entraîné. Maîtrise de soi. Chaque terme est pesé, retourné, confronté aux faits matériels, puis discuté avec le lieutenant Roussel, surnommé Kahlo pour un monosourcil qui évoque irrésistiblement la peintre mexicaine. Leurs joutes constituent un plaisir de lecture constant, faites de piques, d’agacements sincères et d’un respect qui s’installe sans jamais se dire. Autour d’eux, le major Franck Agmes et la brigadier-chef Maddie Jolly apportent une camaraderie de bureau qui allège utilement la noirceur du dossier.
L’auteure a la bonne idée de ne pas cantonner Ariane à sa fonction. Un conjoint resté à Paris exige un enfant qu’elle ne veut pas, une mère téléphone pour la sermonner, et ces intrusions du privé viennent parasiter sa concentration exactement comme elles le feraient dans la vie réelle. Le petit tiroir mental qu’elle referme chaque matin s’entrouvre chaque soir. Cette porosité entre l’intime et le professionnel donne au portrait une densité rare, et rend son syndrome du sauveur, qu’elle traque en elle-même avec lucidité, particulièrement touchant.
« C’était juste un job », la voix de Yanis à la première personne
Régulièrement, le récit s’interrompt pour laisser place à une voix seule, introduite par une phrase en italique qui revient comme un refrain obsédant : « C’était juste un job. » Celle de Yanis, étudiant en quatrième année de médecine, bousier, fils d’un cadre qui a perdu son emploi, qui a répondu à une annonce promettant beaucoup d’argent pour quelques heures de conduite. Le procédé narratif est d’une efficacité redoutable. Là où le reste du roman avance au présent de narration et à la troisième personne, ces chapitres adoptent un je rétrospectif, intérieur, presque murmuré, qui installe une intimité immédiate avec un garçon ordinaire happé par une mécanique dont il ne perçoit les rouages que trop tard.
Delcroix dote ce jeune homme d’un compagnon de conscience qu’il nomme sa petite voix, cette instance intérieure qui l’avertit, le supplie, s’éteint puis revient. Suivre les métamorphoses de cette voix revient à suivre la dégradation d’une âme en temps réel, et l’auteure y met une délicatesse qui contraste violemment avec la brutalité des faits. La description de la pièce sans fenêtre où il est retenu, la chaudière qui sature l’air, les odeurs mêlées, le seau qu’on ne vide pas, tout cela est rendu par touches sensorielles courtes, jamais complaisantes, qui suffisent à imposer l’enfermement.
Ce qui frappe le plus, c’est la façon dont Yanis analyse sa propre déshumanisation. Il observe son esprit basculer en mode automatique, constate le vide qui remplace ses pensées, et formule cette idée vertigineuse que ce qu’on l’a contraint à faire n’a pas seulement tué celui qu’il était, mais aussi celui qu’il voulait devenir. Le lecteur assiste ainsi à une dissection intime de la contrainte, du chantage familial, de l’obéissance sous menace. Ces pages, les plus littéraires du livre, en constituent aussi le centre émotionnel.
Sidious, HexaGones, La Fuerza et la mécanique des réseaux
Le monde criminel que déploie Angelina Delcroix impressionne par sa cohérence. Sidious, référence assumée au maître manipulateur de la saga galactique, règne sur Marseille depuis cinq ans. HexaGones, fondé par six Lyonnais qui ont ensuite rêvé d’étendre leurs tentacules sur tout le territoire, conteste ce monopole. Entre les deux, une guerre de positions qui broie les mineurs des quartiers. Mais l’auteure ne s’arrête pas à ce duel attendu. Elle introduit une troisième entité, La Fuerza, organisation indépendante spécialisée dans l’exécution des contrats, payée par les trafiquants pour fournir de la main-d’œuvre jeune, remplaçable et pénalement peu exposée.
Cette architecture pyramidale est décrite avec un vocabulaire de terrain qui sonne juste. Les choufs, les jobbers, les équipes feu, les téléphones de guerre, les portables perso interdits pendant un go fast, les vêtements scotchés aux poignets et aux chevilles pour ne pas semer d’ADN, la kichta, les nourrices qui hébergent l’argent. Delcroix a manifestement documenté son sujet, et elle intègre ces éléments sans jamais alourdir le récit, en les faisant émerger des dialogues plutôt que d’une exposition surplombante. Les scènes de réunion entre lieutenants, où les rivalités d’ego se disputent la priorité avec les urgences logistiques, apportent même une ironie mordante.
Le roman ancre par ailleurs son intrigue dans une actualité brûlante, celle des prisons de haute sécurité destinées à isoler les têtes de réseaux, avec l’ombre du transfert vers Vendin-le-Vieil qui plane sur les détenus des Baumettes. S’y ajoute le fil du journaliste Lubin Colas, décidé à écrire un livre pour éveiller les consciences sur le recrutement des adolescents, et père de deux filles que tout oppose, Emma la studieuse et Lily la rebelle. Cette ligne narrative interroge frontalement le prix de l’information et le sort réservé, ailleurs dans le monde, à ceux qui refusent de se taire.
Tuer, Menacer, Payer, une architecture en trois mouvements
La construction du livre mérite qu’on s’y arrête. Trois parties aux titres impérieux, Tuer, Menacer, Payer, découpent un récit d’un peu plus de quatre-vingts chapitres très courts, dont beaucoup tiennent en deux ou trois pages. Ce format nerveux, hérité autant du thriller anglo-saxon que du montage cinématographique, autorise des sauts constants d’un fil à l’autre. Une audition, puis une cave, puis un point de deal, puis une chambre d’hôtel où une analyste relit ses notes à minuit. Le lecteur reconstitue lui-même le puzzle, et cette participation active explique en grande partie l’impossibilité de reposer le livre.
Un décompte en jours, indiqué en tête de certains chapitres, scande la progression et installe une pression temporelle discrète mais constante. Le présent de narration domine, ce qui donne à l’ensemble une immédiateté presque documentaire, tandis que les italiques signalent les pensées intimes, les basculements de conscience, les phrases qui tournent en boucle dans la tête des protagonistes. Ce dispositif typographique, employé avec parcimonie, produit des effets saisissants, notamment lorsqu’une voix intérieure vient contredire les paroles prononcées à voix haute dans la même scène.
Le prologue mérite une mention particulière. Il place le lecteur dans une chambre moite, au milieu d’un acte intime interrompu par les notifications d’une messagerie cryptée, et bascule en quelques lignes vers une horreur diffusée en direct. Rien n’y est expliqué, aucun nom n’est donné, et cette énigme initiale reste suspendue au-dessus du récit comme une promesse. Angelina Delcroix maîtrise l’art de la tension différée, celle qui consiste à faire attendre sans jamais frustrer, et son écriture, directe, orale dans les dialogues, plus travaillée dans les passages introspectifs, épouse parfaitement cette alternance de rythmes.
Montesquieu en exergue et les organes encore tendres
En ouverture du volume, avant même le prologue, figure une phrase tirée des Lettres persanes : « Je suis comme un enfant, dont les organes encore tendres sont vivement frappés par les moindres objets. » Placée face à une dédicace adressée à ses propres enfants, cette citation éclaire rétrospectivement l’ensemble du projet. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, de tissus encore mous que l’on peut modeler, de sensibilités que le moindre choc marque durablement, d’une matière humaine que des organisations savent repérer, chauffer et couler dans un moule. Le titre prend alors tout son sens : une fabrique suppose des ateliers, une chaîne, des ouvriers, une production en série.
Ce qui fait la valeur de ce roman tient à son refus des explications commodes. Aucun protagoniste n’y est réduit à sa fonction sociale. La mère qui enchaîne les ménages quinze heures par jour, l’adolescent défiguré par l’acné et les moqueries, l’éducateur qui rentre le soir dans un appartement avec vue sur la mer et culpabilise de ce privilège, le lieutenant qui bougonne contre le procureur, tous portent leurs contradictions sans qu’un narrateur vienne les arbitrer. Angelina Delcroix pose des questions difficiles sur la responsabilité collective, la fermeté pénale, l’utilité du travail éducatif, et laisse le débat ouvert, y compris dans la bouche de ceux qui s’affrontent.
Reste une émotion, celle qui affleure quand une mère plie machinalement son linge en attendant une nouvelle, quand une jeune fille explique qu’elle veut faire du droit de la famille, quand un garçon cherche un ruban pour envelopper un cadeau. La fabrique du mal ne se contente pas d’exposer un phénomène criminel contemporain. Le livre restitue les gestes minuscules qui subsistent au milieu du désastre, et c’est peut-être là, dans cet écart entre l’immensité du système et la fragilité des mains qui tremblent, que réside sa réussite la plus durable.
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Mots-clés : thriller marseillais, narcotrafic, tueurs à gages mineurs, Angelina Delcroix, criminalité organisée, éducateur de rue, roman noir français
Extrait Première Page du livre
« PROLOGUE
Les murs de l’appartement dégorgent de la chaleur accumulée au cours de la journée. Les fenêtres sont ouvertes, même le Velux ; pourtant la fraîcheur de la nuit n’a aucun effet. L’air intérieur reste moite, odorant, étouffant si on inspire trop fort. Le salon est silencieux, les bouteilles de bière vides, les vêtements éparpillés au sol, et une petite console a été renversée près de la porte. Un peu plus loin, la chambre est plongée dans le noir, la sueur y sature encore plus l’atmosphère, mais l’odeur diffère de celle du salon. Les corps sont luisants, les mains glissent sur les muscles bandés, et les gémissements s’intensifient.
Elle est assise sur lui. Il la devine à travers la lueur des lampadaires et ses expirations se chargent du plaisir ascendant. Il ignore la première notification, le désir a déconnecté son cerveau. Sa main droite accompagne les mouvements de hanche de sa partenaire tandis que l’autre s’occupe du sein enfermé au creux de sa paume. Deuxième notification. Un léger signal apparaît dans son nuage mental. Il entend la jeune femme monter sur l’échelle de l’extase, elle le regarde avec un sourire et ferme les yeux en fronçant les sourcils. Troisième. Elle est en train de gravir le dernier échelon. Lui est redescendu. Quatrième. Merde !
Les sonneries correspondent à la messagerie cryptée interne de son réseau et ça s’accélère. Il râle en lui signifiant qu’il doit regarder. Elle le libère à contrecœur. Il se tourne sur le côté, attrape son téléphone par terre et ouvre le fil de discussion. Une vidéo a été postée et les réactions fusent. Frustrée de rester sur sa faim, elle le refait basculer sur le dos. Il se laisse faire et lève l’écran au-dessus de sa tête. Elle le redécouvre avec sa langue. Il se contracte quand elle arrive au nombril et voit alors le titre de la vidéo, « Réunion reum-fille ».
Il tente de se redresser, elle plaque une main contre son torse pour l’en empêcher.
– Attends, lui dit-il. Arrête.
Elle se place entre ses jambes et fait lentement entrer son sexe dans sa bouche. »
- Titre : La fabrique du mal
- Auteure : Angelina Delcroix
- Éditeur : Éditions Michel Lafon
- ISBN : 9782749964003
- Format : Broché
- Nationalité : France
- Langue : Français
- Date de publication : 13/05/2026
- Nombre de pages : 456 pages
- Genre : Thriller, Polar, Roman noir
- Sujets traités : Narcotrafic, criminalité organisée, recrutement de mineurs, tueurs à gages, éducation spécialisée, quartiers populaires marseillais, harcèlement scolaire, profilage criminel
Résumé
À Marseille, la rentrée de septembre s’ouvre sur une absence. Anders Symeons, éducateur de rue depuis quinze ans dans le treizième arrondissement, constate qu’Oscan, quinze ans, n’a pas rejoint son collège et reste injoignable. Au même moment, deux corps sont découverts sur un plateau dominant la calanque d’En-Vau, dans une mise en scène qui déconcerte les enquêteurs de la brigade criminelle.
Ariane Cottin, psychocriminologue de l’OCRVP, est dépêchée sur place pour établir un profil. Épaulée par le lieutenant Roussel et son équipe, elle se heurte à un mode opératoire trop maîtrisé pour être celui d’un débutant. Pendant ce temps, dans une cave sans fenêtre, un étudiant en médecine découvre à quel prix se paient les annonces trop généreuses. Trois trajectoires qui finiront par se rejoindre, au cœur d’une mécanique criminelle qui transforme des adolescents en main-d’œuvre.
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Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.



















