Un huis clos oppressant au cœur de l’enfer
Dès les premières lignes, Alex Sol plonge le lecteur dans un univers carcéral dont l’architecture même devient le reflet d’un système d’oppression méticuleusement orchestré. La Maison, cette demeure aux allures de château avec ses tentures luxueuses et ses antiquités précieuses, dissimule derrière sa façade élégante un enfer stratifié où chaque étage correspond à un degré de souffrance. Le troisième étage, celui des « Roses », se dessine comme un espace claustrophobique où six jeunes femmes partagent des matelas jetés à même le sol, leurs existences comprimées entre des fenêtres condamnées et une porte contrôlée électroniquement. L’auteur construit ce décor avec une économie de moyens remarquable : quelques détails suffisent à faire surgir l’atmosphère suffocante de ce lieu où le froid hivernal s’infiltre sans que le chauffage n’atteigne jamais les étages supérieurs, métaphore glaciale de l’indifférence criminelle qui régit cet univers.
La force du dispositif narratif réside dans cette tension permanente entre le luxe ostentatoire des espaces destinés aux clients et la misère des quartiers réservés aux victimes. Le monte-charge qui relie les étages devient un symbole vertical de cette hiérarchie de l’horreur, tandis que les colliers électriques ceignant le cou des jeunes femmes transforment leur corps même en prison mobile. Alex Sol excelle dans l’art de suggérer l’ampleur du réseau criminel sans jamais céder à la description complaisante : les mentions du deuxième étage où vivent les « Pâquerettes », du mystérieux quatrième dont on ignore encore la fonction, et des allusions à un passé où la Maison comptait bien plus de victimes, dessinent en creux les ramifications d’une organisation dont on ne perçoit que la partie émergée.
Ce huis clos géographique se double d’un enfermement temporel tout aussi oppressant. Les journées s’écoulent selon un rituel immuable : lever tardif, prière silencieuse, petit-déjeuner apporté par plateaux, ménage des chambres du premier étage, puis l’attente avant la nuit et son cortège de violences. L’auteur parvient à rendre palpable cette répétition aliénante sans jamais tomber dans la monotonie narrative, transformant chaque geste quotidien en acte de résistance ou de résignation. La Maison devient ainsi bien plus qu’un simple décor : elle incarne le piège dans lequel ces existences se débattent, un labyrinthe sans issue apparente où même les montagnes aperçues à l’horizon lors des jours clairs ne sont qu’un mirage de liberté inaccessible.
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La voix de Mimi : une narratrice entre résignation et résistance
Le choix d’Alex Sol de confier la narration à Mimi s’avère d’une justesse troublante. Cette jeune femme au physique androgyne, souvent jugée « trop petite » ou « trop maigre » par les clients, porte sur l’horreur quotidienne un regard qui oscille constamment entre l’acceptation apparente et la rébellion intérieure. Sa voix adopte un ton factuel presque clinique pour décrire les rituels d’humiliation, les inspections corporelles, les décharges électriques hebdomadaires destinées à vérifier le fonctionnement des colliers. Cette distance narrative, loin d’atténuer la violence des scènes, en décuple au contraire l’impact : le lecteur mesure à quel point la survie psychique de Mimi dépend de sa capacité à transformer l’insupportable en routine descriptible. Pourtant, derrière cette apparente résignation, affleurent des fragments de révolte : un regard soutenu face à Imbécile 1, un sourire lors d’une décharge électrique qu’elle refuse d’accompagner d’un cri, une main qui se penche dangereusement vers la fenêtre jusqu’à déclencher l’alarme du collier.
La spiritualité de Mimi constitue l’un des ressorts les plus fascinants de sa caractérisation. Ses prières quotidiennes à l’archange Gabriel ne relèvent ni du mysticisme naïf ni d’une foi aveugle, mais s’inscrivent comme une stratégie de résistance mentale, un rempart contre la folie et le désespoir. Alex Sol manie cette dimension avec délicatesse, évitant tout jugement sur cette croyance qui devient pour la narratrice ce que les cigarettes volées ou les plans d’évasion représentent pour d’autres : une bouée dans l’océan de violence. Le prénom même de Mimi, diminutif affectueux qui contraste avec la brutalité de son environnement, suggère une identité préservée malgré tout, un noyau d’humanité que ni les surnoms imposés ni les colliers ne parviennent à effacer complètement.
Ce qui frappe particulièrement dans la voix de Mimi, c’est sa lucidité désenchantée face aux mécanismes de manipulation qui régissent la Maison. Elle observe avec acuité les espoirs factices que certaines compagnes nourrissent envers leurs « Tomys » réguliers, devine les pièges tendus par Madame et les Imbéciles, comprend que la sororité elle-même fait partie du système de contrôle. Pourtant, cette clairvoyance ne se traduit jamais en cynisme : Mimi continue de prier pour Alice, de s’inquiéter pour Manon qui sombre, de respecter les illusions de Claire même quand elle les sait mortifères. L’auteur construit ainsi une narratrice profondément ambivalente, ni héroïne ni victime passive, mais survivante stratège dont chaque pensée trahit l’intelligence mise au service de l’endurance.
Les filles du troisième étage : portraits d’une sororité brisée
Alex Sol déploie une galerie de personnages féminins d’une richesse psychologique remarquable, chacune incarnant une réaction différente face à l’enfermement et à la violence systématique. Anissa, la plus âgée, se dresse comme une figure maternelle dont la beauté demeure « insolente » malgré les sévices, portant cette devise silencieuse : « Je plie, mais je ne cède pas ». Alice, avec son carré blond et ses grands yeux bleus, évoque un « ange maudit » dont la douceur extrême dissimule une fragilité qui la rend vulnérable aux pires clients. Face à elle, Tania incarne la colère rentrée, ce feu qui creuse ses joues et marque son visage de rides précoces, cette rage qui tient les autres à distance mais qui la lie paradoxalement à Alice dans une amitié improbable. L’auteur excelle dans l’art du portrait en quelques touches : Claire, l’éternelle optimiste qui normalise l’horreur au point d’espérer des lendemains meilleurs auprès d’un client régulier, et Manon, celle qui abandonne progressivement, dont les hématomes nouveaux racontent l’abdication progressive de toute défense.
Ce qui frappe dans la construction de cette micro-société, c’est la manière dont Alex Sol explore les liens de solidarité comme mécanisme de survie autant que comme piège supplémentaire. Les filles rapprochent leurs matelas les soirs d’hiver pour se tenir chaud, se consolent mutuellement après les nuits difficiles, partagent leurs maigres portions lorsque l’une d’elles est trop affaiblie pour manger. Cette sororité tissée dans l’adversité devient paradoxalement ce qui les maintient dociles : impossible d’envisager une évasion solitaire qui abandonnerait les autres, impensable de se laisser mourir et de priver le groupe d’un membre. L’auteur saisit avec finesse cette contradiction terrible selon laquelle les oppresseurs ont instrumentalisé l’empathie même de leurs victimes, transformant l’amour entre les filles en chaîne supplémentaire. Les discussions nocturnes, les confidences échangées, les gestes de réconfort constituent autant de moments d’humanité arrachés à la déshumanisation, mais aussi autant de raisons de continuer à endurer l’inacceptable.
La trajectoire de Manon, révélée dans un chapitre éponyme bouleversant, illustre la cruauté du système de recrutement. Fille aînée sacrifiée pour ses sœurs, travailleuse acharnée dans des emplois ingrats, elle a cru trouver en Imbécile 1 un sauveur lui promettant de meilleures conditions de travail. Le piège se referme avec une simplicité glaçante : des roses offertes, une promesse d’argent envoyé à sa famille pour financer les études de Nolwenn, puis le collier qui se verrouille autour de son cou. Alex Sol dévoile ainsi comment chaque fille porte sa propre histoire de manipulation, de vulnérabilité exploitée, de désespoir transformé en nasse. Ces destins brisés se répondent en écho sans jamais se confondre, dessinant une fresque polyphonique de l’exploitation.
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La temporalité brisée comme miroir de la captivité
La structure temporelle du roman témoigne d’une maîtrise narrative qui enrichit considérablement la lecture. Alex Sol entrecoupe le récit au présent de Mimi par des chapitres-flashbacks marqués d’indications temporelles précises : « Trois ans plus tôt », « Cinq ans plus tôt », « Six ans plus tôt ». Ces incursions dans le passé ne fonctionnent pas comme de simples digressions explicatives, mais constituent de véritables ruptures de rythme qui bouleversent la perspective du lecteur. Lorsque le récit bascule trois ans en arrière, nous découvrons une Mimi de dix-huit ans au deuxième étage, celui des « Pâquerettes », où la plus jeune n’a que onze ans. Cette révélation transforme rétroactivement notre compréhension de la narratrice : le troisième étage n’est pas son premier cercle de l’enfer mais une étape dans une descente qui dure depuis des années. L’auteur joue habilement avec cette chronologie fragmentée pour distiller l’information et maintenir une tension narrative constante, chaque retour en arrière apportant son lot de révélations sur le fonctionnement de la Maison et sur le parcours des victimes.
Les chapitres dédiés aux destins individuels, comme celui consacré à Manon, introduisent une polyphonie narrative qui complexifie encore l’architecture du récit. Alex Sol abandonne temporairement la voix de Mimi pour laisser d’autres personnages raconter leur propre histoire à la première personne, dévoilant les mécanismes de manipulation qui les ont conduites jusqu’à la Maison. Cette multiplicité des points de vue évite l’écueil d’une narration monolithique et permet d’explorer différentes facettes du système criminel : la fausse promesse d’emploi pour Manon, le passage violent du deuxième au troisième étage pour Mimi. Ces alternances créent un effet de mosaïque où chaque pièce complète le tableau d’ensemble sans jamais le répéter, révélant progressivement l’ampleur d’un réseau organisé avec une précision industrielle. La transition entre ces voix s’effectue avec une fluidité remarquable, chaque chapitre personnel résonnant avec les observations de Mimi et enrichissant notre compréhension des dynamiques de groupe.
Cette construction narrative fragmentée reflète également l’expérience même de la captivité : le temps qui s’étire dans une routine écrasante, les souvenirs d’un avant qui surgissent par éclats, l’impossibilité de concevoir un futur au-delà des prochaines heures. Alex Sol parvient ainsi à faire de la forme même du récit un vecteur d’immersion, où les ruptures chronologiques miment la désorientation temporelle des victimes. Le lecteur perd ses repères linéaires comme les filles ont perdu leur ancrage dans une vie normale, naviguant entre passé traumatique et présent insoutenable sans qu’aucune ligne d’horizon ne se dessine clairement.
Le système de domination : colliers, Imbéciles et déshumanisation
Le collier électrique constitue le symbole central de l’asservissement dans l’univers créé par Alex Sol, objet à la fois concret et métaphorique qui cristallise toute la violence du dispositif carcéral. Métal lisse refermé dans la nuque par un cadenas, équipé de pointes intérieures qui irritent la peau et transmettent l’électricité, il transforme chaque corps en prison mobile. L’auteur exploite toutes les dimensions de cet instrument de torture : le bip d’avertissement lorsque Mimi se penche trop à la fenêtre, les décharges hebdomadaires de vérification qui font tomber les filles à genoux, l’eczéma qui se développe sous le métal et que personne ne soigne. Ce collier n’entrave pas les mouvements comme le feraient des chaînes traditionnelles, mais contraint par la menace permanente d’une souffrance fulgurante, instaurant un régime de terreur intériorisée où chaque geste s’autocensure. La scène où Imbécile 1 teste méthodiquement les colliers de chacune, provoquant des spasmes violents et des cris étouffés, illustre la banalisation administrative de la cruauté.
Les gardiens surnommés « Imbéciles » par les victimes incarnent les différentes facettes de la violence institutionnalisée. Alex Sol évite la caricature en différenciant finement ces figures : Imbécile 1, qui grimace devant les hématomes et semble suivre une certaine logique de préservation de la « marchandise » ; Imbécile 2, sadique qui se repaît du malaise des filles et dont la simple présence fait trembler Alice ; Imbécile 3, d’une banalité effrayante au point que Mimi a parfois l’impression de le voir pour la première fois. Cette typologie révèle comment le système repose sur une division du travail de la déshumanisation : certains administrent la routine oppressive, d’autres cultivent la terreur psychologique, tous contribuent au fonctionnement d’une machine qui broie les existences avec une efficacité industrielle. Le surnom collectif « Imbéciles », loin d’être une simple insulte, constitue un acte de résistance linguistique qui refuse de leur accorder une individualité, retournant contre eux la logique de déshumanisation qu’ils imposent.
L’effacement systématique des identités s’étend bien au-delà des colliers et atteint le langage même. Les clients deviennent tous des « Tomys », les victimes des « Roses » ou des « Pâquerettes » selon leur étage, Madame dissimule son propre collier sous des cols élaborés qui font d’elle une complice piégée dans le système qu’elle administre. Alex Sol décortique avec précision cette mécanique qui transforme des personnes en catégories interchangeables, où les inspections corporelles quotidiennes, la vérification des « rougeurs au niveau du sexe », les notations sur l’état des hématomes réduisent les corps à des objets dont on contrôle la qualité marchande. Le règlement qui interdit tout échange de véritables prénoms participe de cette volonté d’effacer toute relation humaine authentique au profit de transactions commerciales aseptisées.
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La stratégie d’évasion : entre espoir et manipulation
La phrase qui clôt le premier chapitre résonne comme une promesse mystérieuse : « D’ici quelques jours, nous serons enfin prêtes. D’ici quelques jours, nous nous échapperons. » Alex Sol installe ainsi dès l’ouverture du récit une tension narrative qui irrigue l’ensemble de la lecture. Cette révélation que Mimi et ses compagnes préparent activement leur fuite transforme chaque scène apparemment anodine en élément potentiel d’un plan secret. Le lecteur scrute alors les moindres détails avec une attention redoublée : pourquoi Alice joue-t-elle un rôle crucial dans « la première étape » ? Que signifie cette cigarette volée au « dingo » puis allumée dans le monte-charge pour en disperser l’odeur à tous les étages ? L’auteur distille les indices avec parcimonie, maintenant un équilibre délicat entre clarté suffisante pour maintenir l’intérêt et opacité nécessaire pour préserver le suspense. Cette stratégie narrative place le lecteur dans une position d’enquêteur qui doit reconstituer le puzzle à partir de fragments épars.
La dimension la plus troublante de ce plan d’évasion réside dans les méthodes que Mimi semble employer pour le mener à bien. Les cachets de sédatifs réduits en poudre et mélangés à de la nourriture qu’elle abandonne volontairement, sachant qu’un Imbécile la mangera ; les laxatifs ajoutés pour aggraver les symptômes ; la cigarette destinée à faire accuser Imbécile 5 de s’être introduit dans des zones interdites. Alex Sol révèle progressivement que Mimi manipule ses geôliers avec une intelligence stratégique remarquable, montant les gardiens les uns contre les autres, créant des incidents qui détournent l’attention. Plus troublant encore, elle étend cette manipulation à ses propres compagnes : elle doit faire en sorte que Tania la haïsse plutôt que de s’en prendre aux Imbéciles, craignant que la colère de celle-ci ne mette en péril leur survie collective avant que le plan ne puisse aboutir. L’auteur explore ainsi une zone grise moralement complexe où la survie exige de transformer ses alliées en pions, où la solidarité se teinte de calcul froid.
Cette conspiration souterraine se heurte aux espoirs illusoires que d’autres filles nourrissent par des voies plus naïves. Claire croit aux promesses de son « Tomy » régulier qui lui fait miroiter un passage au quatrième étage puis une vie meilleure, incarnant cette tragédie des victimes qui confondent leurs bourreaux avec des sauveurs potentiels. Alex Sol ne condamne pas cette crédulité mais la présente comme une autre forme de résistance psychique, aussi légitime que les prières de Mimi ou que les stratagèmes complexes qu’elle ourdit. Le contraste entre ces différentes stratégies de survie enrichit la texture du roman, montrant qu’il n’existe pas une seule manière de tenir face à l’insoutenable, mais une multiplicité de réponses adaptatives dont aucune ne garantit le salut.
L’écriture de la violence : entre suggestion et réalisme
Alex Sol fait preuve d’une remarquable retenue dans sa manière d’évoquer les violences sexuelles qui constituent le cœur même de l’intrigue. Lorsque Mimi énumère ses clients de la nuit, elle adopte une formule laconique qui dit tout sans rien montrer : « Mon premier client arrive. Un régulier qui paye toujours plus cher pour être le premier de la journée. C’est un tranquille. Les suivants le sont moins. Le troisième m’attache et m’étrangle. J’oublie le quatrième. » Cette économie de mots frappe davantage que n’importe quelle description explicite. L’auteur choisit de concentrer son écriture sur les conséquences plutôt que sur les actes eux-mêmes : les hématomes qui marquent le flanc de Manon, les larmes d’Alice après une nuit particulièrement difficile, la brûlure de cigarette sur la plante du pied. Cette approche par les traces, par les séquelles visibles et invisibles, confère au récit une puissance émotionnelle d’autant plus forte qu’elle sollicite l’imagination du lecteur sans jamais verser dans le voyeurisme.
La violence physique administrée par les gardiens bénéficie d’un traitement différent, plus direct mais tout aussi maîtrisé. Les scènes de décharges électriques sont décrites avec une précision clinique qui en souligne l’aspect systématique et bureaucratique : le garde appuie sur un bouton, le collier bipe, le corps se convulse, la douleur persiste plusieurs minutes. Alex Sol refuse le spectaculaire pour privilégier la répétition, montrant comment cette torture hebdomadaire devient une routine administrative aussi banale qu’efficace. La gradation dans l’intensité des violences physiques suit une logique narrative précise : des gifles de Madame aux coups d’Imbécile 2, de l’étranglement par un client à la brûlure infligée par le « dingo », chaque acte de cruauté s’inscrit dans une échelle de gravité qui cartographie les différents niveaux de pouvoir au sein de la Maison.
Ce qui distingue particulièrement l’écriture d’Alex Sol, c’est sa capacité à rendre palpable la violence psychologique qui imprègne chaque instant de captivité. Les inspections corporelles où les filles doivent se mettre nues en ligne et écarter les jambes, les surnoms imposés qui effacent les identités, l’obligation de sourire et de se préparer élégamment pour leurs agresseurs, constituent autant d’atteintes à la dignité que l’auteur restitue sans pathos excessif. La phrase de Mimi contemplant le cinquième client de la nuit qui se plaint de sa femme capture cette absurdité cruelle : « Moi qui pensais que les hommes qui payent pour baiser des esclaves sexuelles étaient les pires créatures… » L’ironie désabusée devient alors une arme narrative qui permet d’évoquer l’horreur sans s’y complaire, de maintenir une distance critique sans perdre en intensité émotionnelle.
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Un thriller psychologique sur la résilience et la survie
Au-delà de sa dimension de dénonciation d’un réseau criminel, le roman d’Alex Sol s’impose comme une exploration fascinante des mécanismes psychologiques qui permettent de survivre à l’inhumain. Chaque personnage développe sa propre stratégie de préservation mentale face à un quotidien qui devrait logiquement conduire à l’effondrement total. Mimi trouve dans la prière une ancre spirituelle qui structure ses journées et maintient son esprit accroché à quelque chose de transcendant, tandis que Claire se raccroche à l’illusion d’une romance avec un client régulier, transformant la transaction marchande en conte de fées potentiel. Anissa incarne la résistance par la dignité maintenue coûte que coûte, refusant de laisser transparaître sa souffrance même sous les décharges électriques. L’auteur démontre avec subtilité qu’aucune de ces stratégies n’est supérieure aux autres : toutes constituent des réponses adaptatives légitimes à une situation qui ne devrait pas exister, des boucliers psychiques forgés dans l’urgence absolue de la survie.
La tension narrative repose précisément sur cette question lancinante : jusqu’où peut-on tenir avant de rompre définitivement ? Manon incarne cette trajectoire de l’abandon progressif, celle qui ne se défend plus, qui encaisse les coups sans réagir, dont le regard se vide peu à peu. Alex Sol ne juge pas cette abdication mais la présente comme l’une des issues possibles lorsque les ressources mentales s’épuisent. Face à elle, Tania représente l’autre extrême, cette colère qui refuse de s’éteindre mais qui risque de provoquer une réaction fatale des gardiens. L’équilibre entre résignation et rébellion devient ainsi le fil sur lequel dansent toutes ces existences, chacune cherchant le dosage exact qui lui permettra de voir un jour de plus sans sacrifier ce qui reste de son humanité. Le roman interroge aussi la notion même de résilience : peut-on vraiment parler de force face à l’inacceptable, ou s’agit-il simplement de l’instinct de survie poussé dans ses ultimes retranchements ?
La dimension collective de cette résilience constitue peut-être l’apport le plus original du roman. Alex Sol montre comment la sororité elle-même devient à la fois poison et remède : elle maintient les filles en vie en leur donnant des raisons de continuer, mais elle les enchaîne aussi à un système qui a parfaitement compris comment instrumentaliser leurs liens affectifs. Les gestes de réconfort après les nuits difficiles, les histoires racontées pour endormir les plus jeunes dans les flashbacks, les matelas rapprochés les soirs d’hiver tissent un réseau de solidarité qui transforme la captivité individuelle en expérience partagée, rendant paradoxalement l’horreur plus supportable tout en la perpétuant.
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Mots-clés : Thriller psychologique, traite humaine, résilience, sororité, captivité, violence psychologique, plan d’évasion
Extrait Première Page du livre
» Chapitre 1
Nous sommes les filles du troisième étage.
Pas les plus à plaindre, mais loin d’être les plus chanceuses.
Nous pouvons dormir jusqu’à onze heures le matin. Je suis toujours l’une des premières à me lever. Je commence mes journées par une prière face à la fenêtre. À cet étage, aucune ne s’ouvre. Je m’agenouille sur le parquet froid et joins les mains devant mon visage.
Anissa est la deuxième à se lever. Elle se frotte les yeux et sourit en me voyant. Elle s’installe en tailleur sur son matelas et commence à détacher ses longs cheveux qu’elle a tressés hier soir. Elle bâille et j’entends son estomac gronder.
Nous dormons toutes les six côte à côte, sur des matelas jetés à même le sol. Nous ne manquons pas de couettes ni de couvertures. Malgré tout, certains soirs d’hiver, nous rapprochons nos matelas pour nous tenir chaud. Nous sommes au mois de janvier et cette année est pire que les autres. Seuls le rez-de-chaussée et le premier étage sont chauffés. Peut-être le quatrième… Qui sait ?
Alice et Tania se lèvent à leur tour. Tania se plaint une nouvelle fois que je l’ai réveillée :
— Elle ne pouvait pas prier en silence ? On aurait pu dormir encore une dizaine de minutes !
— Voyons, murmure Alice pour l’apaiser, il est presque l’heure. Ne t’énerve pas si tôt.
Elles ont vingt-quatre ans toutes les deux. Alice a le physique de son tempérament, un carré blond, un petit nez recourbé, de grands yeux bleus, et elle est d’une douceur surprenante. Je ne l’ai jamais entendue hausser la voix. Elle me fait souvent penser à un ange. Un ange maudit.
Tania est plus difficile à décrire. Un jour, je pense qu’elle a été belle, mais pas depuis qu’elle est ici. La peur et la colère ont transformé son visage, créant des rides autour de ses yeux et creusant ses joues. Elle est plus directe, impatiente, rebelle. L’éclat de colère dans ses prunelles tient à l’écart les autres filles. Sauf Alice, pour une raison obscure.
Tout les oppose, et pourtant, elles sont inséparables.
Anissa se lève pour aller à la salle de bain. C’est la plus âgée de notre groupe. Elle est aussi la plus grande et prend soin des autres comme une mère pourrait le faire. Lorsqu’une nouvelle arrive, c’est elle qui lui explique comment fonctionne notre étage.
Contrairement à Tania, dont le corps porte désormais les marques de notre enfer, Anissa demeure insolente de beauté. Non pas qu’elle ait été épargnée, aucune de nous ne l’a été, mais elle possède une assurance et un charisme que beaucoup lui envient : « Je plie, mais je ne cède pas ». «
- Titre : Les filles du troisième étage
- Auteur : Alex Sol
- Éditeur : Auto-édition
- Nationalité : France
- Date de sortie : 2025
Page officielle : www.alexsol.fr
Résumé
Six jeunes femmes partagent un destin terrible au troisième étage d’une demeure transformée en réseau de prostitution forcée. Portant des colliers électriques qui les maintiennent captives, Mimi, Anissa, Alice, Tania, Claire et Manon survivent entre inspections corporelles humiliantes, violences quotidiennes et nuits où elles sont livrées aux clients. Chacune développe sa propre stratégie pour tenir : prières spirituelles, espoirs illusoires, colère rentrée ou résignation progressive.
Mais Mimi cache un secret : elle prépare activement une évasion collective. Entre manipulations calculées des gardiens surnommés « Imbéciles », cigarettes volées et cachets de sédatifs réduits en poudre, elle orchestre un plan dont les contours se révèlent progressivement. Alternant récit au présent et flashbacks qui dévoilent comment chaque fille a été piégée, Alex Sol construit un thriller psychologique oppressant où la sororité devient à la fois arme de survie et chaîne supplémentaire dans un système d’exploitation méticuleusement organisé.

Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.
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