L’architecture narrative d’une enquête victorienne
José Carlos Somoza déploie dans Étude en noir une construction narrative qui emprunte aux codes du roman policier classique tout en y insufflant une dimension théâtrale remarquable. Dès le « Prélude pour les défunts », le lecteur pénètre dans un univers où la mort elle-même devient spectacle, où le récit s’ouvre sur une scène à la fois déconcertante et magnétique. Cette entrée en matière, qui évoque la mort d’un personnage avec un détachement presque ironique,pose d’emblée les fondations d’une narration qui joue avec les attentes du lecteur. L’auteur orchestre son intrigue selon une partition bien précise : une première partie intitulée « Lever de rideau », suivie d’un « Entracte » qui constitue la deuxième partie, transformant ainsi le roman en une pièce littéraire où chaque section possède sa propre respiration.
La voix narrative d’Anne McCarey, infirmière quadragénaire au passé trouble, confère à l’ensemble une authenticité prenante. Somoza fait le choix d’une narratrice à la première personne dont la franchise désarmante – elle décrit sans fard sa relation toxique avec Robert, sa solitude, son apparence qu’elle juge ingrate – ancre le récit dans une réalité tangible avant de basculer dans les méandres de l’enquête. Cette stratégie narrative crée un contraste saisissant : le quotidien prosaïque d’Anne s’entremêle progressivement aux mystères qui entourent Monsieur X, cet énigmatique patient dont les talents de déduction rappellent évidemment un certain détective de Baker Street. L’alternance entre les chapitres consacrés à l’investigation et ceux, en italique, qui plongent dans les recoins les plus sombres de Portsmouth, génère un rythme particulier, une tension qui se maintient sans jamais s’épuiser.
L’insertion du jeune Arthur Conan Doyle comme personnage constitue l’une des trouvailles les plus audacieuses de cette architecture narrative. Somoza ne se contente pas d’un simple clin d’œil littéraire : il fait du futur créateur de Sherlock Holmes un acteur à part entière de l’intrigue, créant ainsi un jeu de miroirs vertigineux entre fiction et réalité, entre l’original et sa future création. Cette mise en abyme confère au récit une profondeur métatextuelle qui enrichit la lecture sans jamais la surcharger. Les chapitres s’enchaînent avec une fluidité naturelle, chacun apportant sa pierre à l’édifice tout en maintenant ce savant équilibre entre révélations graduelles et préservation du mystère central.
Livres de José Carlos Somoza à découvrir
Entre hommage et réinvention du roman policier
Somoza ne cache pas son admiration pour l’univers de Conan Doyle, mais plutôt que de se contenter d’une révérence timide, il ose un geste audacieux : faire dialoguer le créateur avec sa future création. Cette mise en scène du jeune Arthur Conan Doyle aux côtés de Monsieur X transforme le roman en une fascinante réflexion sur la genèse du détective. Les conversations entre les deux hommes résonnent comme autant d’échos avant-coureurs, où l’on devine déjà les contours de Sherlock Holmes dans les déductions de ce patient énigmatique. Quand M. X lance à Doyle « j’ai fait de vous une étude en rouge, vous m’avez renvoyé une étude en noir », le vertige s’installe : qui inspire qui ? L’œuvre s’élabore ainsi sur un territoire fascinant où la fiction historique rencontre le métatexte littéraire.
L’enquête elle-même emprunte les sentiers traditionnels du genre tout en y insufflant une singularité propre. Les meurtres en série de mendiants, espacés de sept jours, marqués de trois blessures rituelles, suivent cette arithmétique mystérieuse chère aux romans d’énigmes. Pourtant, Somoza enrichit cette structure classique d’éléments qui lui appartiennent en propre : le réseau d’enfants informateurs, ces « merryweather » qui grimpent aux arbres pour livrer leurs renseignements, apporte une touche dickensienne bienvenue. La figure du témoin Spencer, surpris lors d’un rendez-vous adultère et prétendant avoir vu un « fantôme » assassiner, introduit cette ambiguïté délectable entre l’explication rationnelle et le surnaturel qui traverse les meilleures intrigues victoriennes. L’auteur manie avec habileté les codes du policier : fausses pistes, révélations progressives, indications disséminées avec parcimonie.
Ce qui distingue véritablement Étude en noir des simples pastiches réside dans sa capacité à transcender l’exercice d’admiration pour proposer quelque chose de neuf. Le personnage de Monsieur X n’est pas une copie conforme de Holmes, mais une variation fascinante : là où le détective de Baker Street s’agitait dans Londres, ce patient demeure reclus, confiné à son fauteuil et son violon muet, déduisant le monde depuis l’obscurité volontaire de sa chambre. Cette inversion du motif du détective actif crée une tension particulière, un suspense qui tient moins aux péripéties de l’enquête qu’aux capacités quasi surnaturelles de perception de ce cerveau enfermé. Somoza ne se contente pas d’honorer ses influences ; il les métamorphose en matière narrative originale.
Le théâtre comme métaphore de l’existence
Dès les premières pages, Somoza installe un décor où la vie même devient spectacle. Portsmouth grouille de salles où se jouent mélodrames et comédies musicales, mais c’est surtout dans les coulisses de cette ville portuaire que se déploie le véritable drame. Les théâtres clandestins, ces lieux troubles où s’exhibent enfants acteurs et saltimbanques, constituent bien plus qu’un simple arrière-plan : ils incarnent la dimension performative de l’existence victorienne. Chacun y joue un rôle – Anne McCarey dissimule sa relation toxique sous un foulard, Monsieur X se cache derrière des rideaux tirés, le jeune Doyle interprète l’apprenti médecin tout en rêvant de littérature. La structure même du roman, divisée en « Lever de rideau » et « Entracte », transforme la lecture en une représentation dont nous serions les spectateurs complices.
Cette théâtralité imprègne jusqu’aux scènes les plus intimes. Lorsque les enfants informateurs grimpent à la fenêtre de Monsieur X, leurs apparitions nocturnes ressemblent à des numéros d’acrobates ; quand Doyle improvise face à l’infirmière en chef pour protéger ses nouveaux complices, il endosse le costume du gentilhomme imperturbable. Les chapitres en italique, véritables intermèdes au cœur de l’intrigue principale, plongent le lecteur dans cet univers du spectacle illicite où la frontière entre art et exploitation s’estompe dangereusement. L’épisode de sir George Erpinghal contemplant l’affiche des biscuits Merryweather tout en envisageant de vendre sa propre fille aux théâtres scandaleux révèle cette cruauté du spectacle victorien : derrière les façades respectables se dissimulent des abîmes. Somoza ne dénonce pas frontalement cette perversité sociale ; il la montre, la met en scène, laissant au lecteur le soin de porter son propre jugement.
L’analogie théâtrale s’étend finalement à la condition humaine elle-même. Les personnages de Somoza portent tous des masques, jouent des rôles imposés par leur classe, leur sexe, leurs circonstances. Anne McCarey, infirmière célibataire marquée par la violence, tente de se composer un personnage digne ; Monsieur X, malgré son génie déductif, demeure prisonnier de son fauteuil comme un acteur de son personnage. Cette vision où l’authenticité devient un luxe rare, où chaque geste participe d’une mise en scène sociale, confère au roman une profondeur qui dépasse largement le cadre du polar victorien. Le théâtre n’est pas seulement un motif littéraire ; il devient la clé de lecture d’une société entière.
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Anne McCarey, une voix narrative hors normes
Anne McCarey s’impose d’emblée comme une voix narrative inhabituelle dans l’univers du roman policier. Femme de quarante-quatre ans aux traits qu’elle juge ingrats, infirmière expérimentée marquée par une liaison destructrice avec un marin violent, elle offre au récit une authenticité brute qui tranche avec les conventions du genre. Sa franchise désarmante – cette façon qu’elle a de décrire son nez proéminent, ses yeux trop rapprochés, les ecchymoses dissimulées sous son foulard – ancre le roman dans une réalité charnelle. Somoza lui confie les rênes du récit sans jamais en faire une héroïne conventionnelle. Anne n’embellira rien, ni sa vie, ni elle-même, et c’est précisément cette lucidité sans concession qui la rend attachante. Son regard sur le monde, teinté d’une résignation tranquille face à l’existence, colore l’ensemble du roman d’une mélancolie particulière.
La relation tumultueuse avec Robert Milgrew constitue un fil rouge émotionnel qui traverse le récit. Ces scènes de violence conjugale, jamais complaisantes, révèlent la psychologie nuancée d’Anne : elle connaît les défauts de cet homme, comprend le danger qu’il représente, et pourtant demeure liée à lui par quelque chose qu’elle peine elle-même à nommer. Cette contradiction – entre la conscience claire du mal et l’incapacité à s’en extraire – confère au personnage une profondeur humaine rare. Anne n’est ni victime passive ni femme émancipée selon les canons modernes ; elle existe dans cet entre-deux trouble où survit la majorité des êtres. Sa position d’infirmière, professionnelle du care dans une société rigide, l’oblige à prendre soin d’autrui tout en négligeant dangereusement d’elle-même. Cette tension interne nourrit sa narration d’une dimension tragique qui enrichit considérablement l’intrigue policière.
Face à l’énigmatique Monsieur X, Anne développe une relation qui oscille entre exaspération maternelle et fascination involontaire. Elle le traite comme un « enfant capricieux », s’insurge contre ses manipulations, distribue des biscuits aux enfants des rues contre sa volonté, tout en demeurant captivée par ses capacités de déduction. Cette dualité – entre rébellion et soumission, agacement et admiration – fait d’elle bien davantage qu’une simple Watson au féminin. Anne possède son propre jugement, ses propres priorités, et refuse de n’être qu’un faire-valoir. Sa voix, teintée d’humour acerbe et de pragmatisme populaire, transforme le récit d’enquête en chronique sociale où transparaissent les injustices de classe et de genre sans qu’aucun discours militant ne vienne alourdir le propos.
La mécanique du déductif et du mystérieux
Monsieur X incarne une figure de détective radicalement différente des enquêteurs conventionnels. Confiné à son fauteuil, cloîtré dans l’obscurité volontaire de sa chambre aux rideaux perpétuellement tirés, il reconstruit le monde par le seul exercice de la pensée. Ses talents de déduction frôlent le surnaturel : une simple conversation lui suffit pour dévoiler les secrets les plus enfouis de ses interlocuteurs, comme s’il lisait directement dans leurs âmes. Cette capacité quasi télépathique fascine autant qu’elle inquiète. Somoza joue habilement sur l’ambiguïté : s’agit-il d’une observation aiguisée poussée à son paroxysme ou d’un don inexplicable ? Le roman maintient cette incertitude, oscillant entre rationalité holmésienne et fantastique victorien. Les détails s’accumulent – le nombre sept, les trois blessures rituelles, les couteaux abandonnés « près » mais jamais « à côté » des corps – tissant un réseau d’indices où le lecteur tente de discerner un motif cohérent.
Le réseau d’informateurs constitue l’une des trouvailles les plus ingénieuses du dispositif narratif. Ces enfants des rues que Monsieur X recrute et rétribue en biscuits Merryweather forment une toile d’araignée invisible s’étendant sur tout Portsmouth. La Mouche, Toile d’Araignée, Danny Waters et les autres deviennent les yeux et les oreilles de ce détective immobile, lui rapportant fragments de conversations, rumeurs de tavernes, mouvements suspects observés près des quais. Cette armée de petits espions, grimpant aux arbres pour atteindre sa fenêtre dans des scènes qui tiennent autant du cirque que de l’espionnage, humanise le mystère tout en l’épaississant. Leurs témoignages confus, leurs disputes enfantines, leurs informations parcellaires créent un brouillard informatif que seul l’esprit analytique de Monsieur X parvient à dissiper progressivement. L’apparition du témoin Spencer, prétendant avoir vu un « fantôme » commettre le meurtre, injecte dans l’enquête cette dimension gothique qui traverse toute la littérature victorienne.
La dynamique entre Monsieur X et Doyle alimente le moteur intellectuel du roman. Leurs échanges, véritables joutes verbales où chacun teste les hypothèses de l’autre, génèrent une tension stimulante. Doyle apporte l’énergie du terrain, les contacts avec la police, la capacité à se déplacer librement dans la ville ; Monsieur X offre en retour cette intelligence synthétique capable de relier des faits apparemment disparates. Leur collaboration forcée – l’un cloué dans son fauteuil, l’autre courant Portsmouth – crée un détective bicéphale dont les deux cerveaux se complètent. Somoza orchestre leurs découvertes avec un sens du rythme qui maintient la curiosité en éveil sans jamais céder à la facilité des révélations prématurées.
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L’atmosphère de Portsmouth et son univers décadent
Somoza restitue le Portsmouth de 1882 avec une précision sensorielle remarquable. La ville portuaire se déploie sous nos yeux dans toute sa dualité : d’un côté, les quartiers respectables de Southsea avec leurs résidences cossues comme Clarendon House donnant sur la mer ; de l’autre, les ruelles populeuses des quais où grouillent mendiants, marins ivrognes et enfants des rues. Les descriptions évoquent cette humidité maritime permanente, ces orages d’été qui transforment les avenues en torrents boueux, cette brume salée qui enveloppe les façades hollandaises aux toits pointus. L’auteur excelle particulièrement dans la restitution des intérieurs : la pénombre choisie de la chambre de Monsieur X, les cuisines de Clarendon embaumant les infusions et les œufs frits, les théâtres aux velours rouges où se pressent les spectateurs sous leurs parapluies. Cette géographie contrastée reflète les fractures sociales de l’époque victorienne, chaque espace incarnant une strate différente de la société.
L’univers des théâtres clandestins constitue l’élément le plus troublant de cette atmosphère. Ces lieux existent dans les marges de la légalité, espaces troubles où l’on vend et achète des « acteurs » comme des marchandises, où les spectacles oscillent entre divertissement et exploitation. Somoza n’édulcore rien de cette réalité sordide : les enfants acrobates qui se contorsionnent dans des cages, les représentations « One Day Only » dont les comédiennes ne se remettent jamais, les amateurs fortunés négociant le prix de fillettes issues de familles ruinées. Cette décadence imprègne le roman d’une noirceur qui dépasse largement le cadre de l’enquête policière. Les plages nocturnes où sont retrouvés les cadavres deviennent des scènes de crime métaphoriques : là où Portsmouth montre son visage diurne de cité balnéaire respectable, la nuit révèle ses secrets les plus inavouables. Le sable garde la trace des meurtres comme la société victorienne conserve la mémoire de ses hypocrisies.
Cette atmosphère oppressante se nourrit également des détails du quotidien : les domestiques en uniforme bleu ciel frottant inlassablement les sols de Clarendon, les réunions des « infirmières du thé » où circulent ragots et nouvelles macabres, les affiches publicitaires des biscuits Merryweather dont les visages d’enfants joufflus semblent surveiller chaque pièce. Somoza compose une fresque victorienne où le pittoresque côtoie constamment le sinistre, où chaque élément décoratif recèle potentiellement une menace. Cette tension permanente entre apparences policées et réalités cruelles transforme Portsmouth en personnage à part entière, cité schizophrène habitée par ses propres démons.
Les jeux de miroirs littéraires
Le dispositif métatextuel de Étude en noir relève d’une audace singulière. En plaçant Arthur Conan Doyle, encore jeune médecin, face à un personnage qui préfigure sa future création, Somoza instaure un vertige temporel et fictionnel fascinant. Lorsque Doyle confie à Monsieur X qu’il lui rappelle un détective dont il a esquissé quelques pages, le roman bascule dans une dimension spéculaire où la réalité historique dialogue avec la fiction à naître. Cette scène où l’écrivain débutant reconnaît dans son patient les traits de son personnage imaginaire pose une question vertigineuse : qui inspire qui ? La fiction précède-t-elle parfois la réalité qu’elle est censée refléter ? Somoza ne tranche pas, préférant cultiver cette indétermination productive où le lecteur assiste, médusé, à la genèse inversée d’un mythe littéraire.
Les titres mêmes échangés entre les deux hommes – « étude en rouge » et « étude en noir » – fonctionnent comme des signaux lumineux adressés au lecteur complice. Cette référence directe à la première aventure de Sherlock Holmes, Une étude en rouge, transforme le roman en palimpseste où se superposent plusieurs strates de lecture. Le noir de Somoza dialogue avec le rouge de Conan Doyle, proposant une variation chromatique et thématique sur le genre policier. Au-delà du simple clin d’œil, cette intertextualité structure l’ensemble du projet narratif : nous lisons simultanément une enquête victorienne, un roman historique sur la naissance d’un personnage mythique, et une réflexion sur les rapports complexes entre littérature et réalité. Les frontières deviennent poreuses, les influences circulent dans les deux sens, et le roman acquiert cette épaisseur particulière des œuvres qui interrogent leurs propres fondements.
D’autres échos littéraires traversent discrètement le texte. Les théâtres clandestins et l’exploitation des enfants rappellent l’univers dickensien, tandis que l’atmosphère gothique qui entoure certains passages évoque les romans sensation si prisés à l’époque victorienne. Somoza tisse ces références sans ostentation, les laissant affleurer naturellement au fil de la narration. Le résultat échappe au pastiche érudit pour offrir une œuvre qui honore ses filiations tout en affirmant sa propre voix. Cette stratégie d’écriture, qui assume pleinement son inscription dans une tradition littéraire tout en la renouvelant, confère au roman une richesse supplémentaire : Étude en noir devient lui-même un miroir tendu à l’histoire du genre policier, questionnant les mécanismes de la création littéraire et la perpétuelle réinvention des mythes fondateurs.
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Une œuvre au croisement des genres
Étude en noir refuse les étiquettes simples et cultive une hybridité générique qui constitue l’une de ses forces principales. Roman policier par son intrigue centrale – cette série de meurtres rituels qui terrorise Portsmouth –, l’ouvrage déborde largement ce cadre pour explorer d’autres territoires narratifs. La dimension psychologique occupe une place considérable, notamment à travers le portrait d’Anne McCarey et sa relation destructrice avec Robert, transformant certains passages en étude de mœurs sur la condition féminine dans l’Angleterre victorienne. Les chapitres en italique, véritables incursions dans un registre plus sombre et expérimental, versent parfois dans le conte cruel ou le drame social, exposant sans fard les mécanismes d’exploitation des plus vulnérables. Cette capacité à naviguer entre les genres sans jamais perdre le fil conducteur témoigne d’une maîtrise narrative certaine.
La composante historique s’entrelace naturellement avec la fiction policière. Somoza reconstitue l’époque victorienne dans ses détails matériels comme dans ses structures mentales : les rapports de classe, les conventions sociales étouffantes, l’hypocrisie morale d’une société qui condamne publiquement ce qu’elle consomme en secret. Le roman fonctionne ainsi comme une machine à remonter le temps, plongeant le lecteur dans un Portsmouth de 1882 suffisamment crédible pour que l’enquête prenne corps. Parallèlement, la veine gothique affleure régulièrement : le témoin qui prétend avoir vu un fantôme assassiner, l’atmosphère oppressante de Clarendon House, les théâtres clandestins où se jouent des spectacles aux limites du supportable. Ces incursions dans le fantastique victorien ne déséquilibrent jamais le récit mais enrichissent sa palette émotionnelle, instillant une inquiétude diffuse qui persiste au-delà de l’explication rationnelle des mystères.
Au terme de ce parcours, Étude en noir s’affirme comme une proposition littéraire singulière qui transcende les frontières génériques habituelles. Somoza orchestre avec habileté ces influences multiples – polar, roman historique, drame psychologique, critique sociale, métafiction – pour composer une œuvre aux multiples facettes. Cette richesse formelle ne nuit jamais à la lisibilité : le récit conserve sa fluidité, son rythme, sa capacité à captiver. L’auteur démontre qu’un roman peut honorer les conventions d’un genre tout en les dépassant, qu’une intrigue policière peut servir de véhicule à des questionnements plus vastes sur la nature humaine, les rapports de pouvoir et la création littéraire elle-même. Cette ambition, portée par une écriture maîtrisée et une construction narrative solide, fait d’Étude en noir bien plus qu’un simple hommage à l’univers holmésien : une œuvre qui trace son propre sillon dans le paysage du roman contemporain.
Mots-clés : Roman policier victorien, Enquête Portsmouth 1882, Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes, Théâtres clandestins, Métafiction littéraire, Atmosphère gothique
Extrait Première Page du livre
» PRÉLUDE POUR LES DÉFUNTS
Le succès théâtral de la mort est indiscutable : elle reste éternellement à l’affiche et n’a pas besoin de répétitions pour atteindre la perfection.
SIR HENRY GEORGE BRYANT,
Étude sur le théâtre anglais (1871).
La mort fut rapide mais agaçante, comme la sensation d’atteindre avec les doigts ce point dans le dos qui vous démange depuis des heures.
Apaisante, rapide, voire confortable.
Il n’y eut ni agonie ni médecin ni ami ou proche pour le pleurer, ni porteurs pour le cercueil, ni chevaux emplumés comme des corbeaux, ni veuve voilée en tête du cortège. L’instant décisif le surprit assis. Puis deux hommes l’emmenèrent hors de la maison à l’intérieur d’un sac. Le reste ne fut pas silence, mais vulgaires secousses de l’attelage tout à fait inapproprié pour son contenu funèbre.
Il faisait nuit quand le véhicule instable s’arrêta. Les deux hommes en descendirent, ouvrirent le sac et le défunt posa les pieds sur le sol. Ils l’invitèrent à entrer dans un lieu parfaitement inconnu. À première vue, une maison en ruine, peut-être une grange. Il s’en dégageait une odeur de bouse de vache et il n’y avait pratiquement pas de meubles. Comme l’au-delà, bien sûr, cela vous faisait perdre la foi.
L’un des hommes s’arrêta dans la pièce la plus spacieuse et alluma une lampe à huile.
— Comment vous sentez-vous ?
Le défunt eut un air las et indifférent. Cette grande bâtisse inhospitalière ne l’inspirait guère. Il se rappelait sa vie débordante d’activités, et même l’instant de l’éclair final était par comparaison beaucoup plus authentique et agréable que ce néant poussiéreux. Au fait, où était passée la jeune fille à qui il devait sa mort ?, se demandait-il. Mais même la science du XIXe siècle que connaissait le défunt, avec sa machinerie industrieuse, ses théories sur les singes athées et leur religion anglicane, ne pouvait lui expliquer à quoi ressemblait la vie une fois le dernier seuil franchi. Il supposa qu’il allait s’y habituer. Il n’y avait plus rien de mieux, ni pire non plus.
De surcroît, et il s’en félicita chaudement, il ne resterait fort probablement pas seul pendant très longtemps. L’homme le lui dit plus tard :
— Il va y avoir d’autres morts.
Il se sentit soulagé. Dans son infinie solitude, le cadavre appréciait la perspective d’avoir de la compagnie. «
- Titre :Étude en noir
- Titre original : Estudio en negro
- Auteur : José Carlos Somoza
- Éditeur : Actes noirs
- Traduction : Marianne Millon
- Nationalité : Espagne
- Date de sortie en France : 2023
- Date de sortie en Espagne : 2019
Page officielle : josecarlossomoza.com
Résumé
1882, Angleterre. Anne McCarey fuit l’agitation londonienne et une liaison toxique avec un marin ivrogne et violent pour revenir à Portsmouth, la ville de son enfance. Infirmière chevronnée, elle est engagée dans une institution psychiatrique très select sur la côte. Elle n’a en charge qu’un seul patient : monsieur X, qui par sa singularité et ses exigences est déjà venu à bout de bon nombre de soignants. Issu d’une famille puissante et richissime, outre quelques fantaisies, l’homme a surtout développé un talent unique de déduction lui permettant de découvrir le moindre secret enfoui au tréfonds de l’âme de ceux qui passent la porte de sa chambre.
C’est dans cette atmosphère emplie de mystères qu’une série de meurtres commence à endeuiller la ville. Avec l’aide d’Anne et du jeune docteur Arthur Conan Doyle, qui prodigue des soins à notre “mentaliste” tout en peaufinant le personnage principal de son roman, un certain Sherlock Holmes, M. X utilise ses dons de clairvoyance pour diriger l’enquête depuis son antre. Et le lecteur d’accompagner ses acolytes dans l’univers décadent des théâtres clandestins et de leur inframonde où se jouent des spectacles licencieux et illicites mettant en scène un choeur de marginaux et d’enfants des rues.
Dans ce roman tour à tour conte cruel, enquête policière ou critique sociale, à l’image de ceux de ses grands maîtres littéraires du XIX è siècle, José Carlos Somoza orchestre un saisissant théâtre de la vie, et surtout de la mort.

Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.
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