Une voix narrative singulière
Henri Loevenbruck fait le pari audacieux de confier son récit à Véra, une adolescente au spectre autistique qui observe le monde avec une lucidité déconcertante. Cette narratrice à la première personne s’impose dès les premières lignes par sa façon unique de manier la langue française. Elle égraine ses pensées dans un flux continu où se mêlent digressions étymologiques, observations candides et formules décalées qui révèlent son rapport singulier au langage. Lorsqu’elle explique que « séparer le bon grain de l’ivresse » serait plus poétique que l’expression consacrée, ou qu’elle s’interroge sur le sens du préfixe « néo », elle transforme ses différences en forces narratives.
L’auteur évite l’écueil d’une représentation caricaturale du syndrome d’Asperger en construisant une voix authentique, traversée de failles et d’émotions contradictoires. Véra ne se contente pas de subir son handicap social : elle le transcende par l’humour autodérisoire et une capacité d’analyse aiguisée. Ses « crises d’introversion » qui font monter les larmes dès qu’un adulte la regarde deviennent autant d’occasions de dévoiler la violence ordinaire d’un monde inadapté à ceux qui fonctionnent différemment. Le roman ne tombe jamais dans le misérabilisme ni dans l’édification morale facile.
La syntaxe atypique que Loevenbruck prête à son héroïne constitue bien plus qu’une simple coquetterie stylistique. Ces tournures apparemment maladroites – « comme par hasard exprès », « à cause de la peine », « avec bonheur et mauvaise compagnie » – créent une musicalité particulière qui rythme l’ensemble du récit. La narratrice jongle avec les registres de langue, passant du familier au soutenu avec une aisance déconcertante, citant Proust avant de parler de « couillon » ou de « sagouin ». Cette langue hybride reflète son univers mental où coexistent l’enfance et la maturité précoce.
Loevenbruck s’inspire visiblement des carnets de Bohem – personnage absent mais omniprésent – pour construire cette voix narrative. Véra elle-même le reconnaît : elle s’exprime « un peu comme lui en mimétisme ». Cette filiation littéraire crée une continuité mémorielle dans laquelle s’inscrit la jeune fille, porteuse d’une tradition orale et d’une façon de voir le monde qu’elle perpétue. La voix devient ainsi le véritable personnage du roman, plus encore que l’intrigue elle-même, transformant chaque description en expérience sensorielle et chaque réflexion en petite révolution linguistique.
livres d’Henri Loevenbruck à découvrir
Providence : un décor entre réalisme et symbolisme
La ville de Providence s’impose comme bien davantage qu’un simple arrière-plan géographique dans le roman de Loevenbruck. Cette cité imaginaire porte en elle toutes les contradictions de l’Amérique post-industrielle : ancienne fierté manufacturière désormais rongée par la désindustrialisation, elle incarne ces territoires oubliés où la promesse du progrès s’est transformée en désillusion collective. L’auteur décrit avec minutie ces « maisons en bois toutes pareilles » construites « pour accueillir les vagues de travailleurs immigrés à bas prix », ces usines fermées qui ont laissé place au vide économique et social. Le réalisme de cette description résonne avec l’histoire de nombreuses villes américaines de la Rust Belt, sans pour autant que l’on puisse identifier précisément le modèle dont s’inspire l’écrivain.
Le Vermillon, ce fleuve qui traverse la ville, cristallise la dimension symbolique de l’espace romanesque. Son nom évoque le rouge sang, pourtant ses eaux sont « vertes tendance dégueulasse », contradiction que Véra souligne avec son ironie caractéristique. Ce cours d’eau devient le théâtre des souvenirs d’enfance de la narratrice, son terrain de jeu où elle réinvente l’univers de Flo et les Robinson suisses. Lorsque Goliath construit son barrage et assèche le Vermillon, c’est bien plus qu’un désastre écologique qui se joue : c’est l’enfance même qui se trouve engloutie sous le béton, avec ce lavoir où Véra pratiquait sa « cure véra-thermale » et comptait ses cent vingt orteils.
L’architecture de Providence dessine une géographie des luttes sociales où chaque lieu porte une charge politique. Le garage Cereseto représente un îlot de résistance artisanale face à la standardisation, avec ses vinyles poussiéreux et son désordre organisé qui témoigne d’un monde révolu. La ferme Arnold abandonnée, avec son histoire tragique, se transforme en sanctuaire pour les rebelles du Brasier. Le Parc zoologique de Goliath, construit sur les ruines du lavoir, matérialise l’absurdité d’un système qui emprisonne le vivant tout en prétendant le protéger. Ces espaces s’organisent selon une logique binaire : d’un côté les zones contrôlées par Goliath et ses écrans 4K, de l’autre les marges où subsiste encore un peu de liberté.
Loevenbruck construit ainsi une topographie romanesque où chaque élément du décor résonne avec les enjeux thématiques de l’œuvre. La forêt de Liverion offre un refuge naturel face à l’urbanisation galopante, le bar de José perpétue une sociabilité populaire menacée, tandis que le complexe Goliath étend ses tentacules comme une métaphore vivante du capitalisme prédateur. Cette spatialisation des conflits permet à l’auteur d’ancrer son propos dans le concret sans sacrifier la portée universelle de son récit. Providence devient alors n’importe quelle ville du monde où se joue le même combat entre préservation et destruction, entre mémoire et oubli.
Le combat écologique au cœur du récit
Loevenbruck choisit de placer la question environnementale au centre de son intrigue sans verser dans le didactisme militant. Le Brasier, ce groupe d’activistes que rejoint progressivement Véra, incarne une forme de résistance écologique qui emprunte ses méthodes à l’histoire réelle des mouvements de désobéissance civile. Leurs actions – planter des arbres là où Goliath prévoit d’installer des panneaux publicitaires, libérer des animaux captifs, saboter pacifiquement les infrastructures destructrices – s’inspirent ouvertement de figures comme Thoreau ou Gandhi. L’auteur évite toutefois l’idéalisation facile en montrant aussi les tensions internes du groupe, les désaccords tactiques et les risques encourus par ces jeunes gens qui sacrifient leur confort pour leurs convictions.
La multinationale Goliath concentre dans sa seule présence l’ensemble des dérives du capitalisme contemporain. Cette entreprise tentaculaire qui s’étend des réseaux sociaux à l’armement, de la grande distribution aux services pharmaceutiques, dessine une forme de totalitarisme économique où le citoyen devient simple consommateur captif. Le choix onomastique n’a rien de subtil : face au géant biblique se dresse David armé de sa fronde, métaphore que les personnages s’approprient explicitement. Cette référence biblique pourrait sembler schématique, mais Loevenbruck la complexifie en montrant que le combat est loin d’être gagné d’avance et que les victoires restent symboliques face à l’ampleur des forces en présence.
L’originalité du roman réside dans sa capacité à relier l’urgence climatique aux destins individuels sans tomber dans l’allégorie simplificatrice. Melaine, la mère de Véra, meurt d’une bronchopneumopathie chronique causée par son travail de collectrice de déchets chez Goliath. Cette mort transforme la préoccupation écologique abstraite en drame personnel, donnant chair et sang aux statistiques sur la mortalité liée à la pollution industrielle. L’oncle Freddy, mécanicien nostalgique d’un monde où l’on réparait plutôt que de jeter, observe la disparition progressive de son métier comme un symptôme du modèle économique dominant. Même les insectes et les oiseaux disparaissent du paysage, détail que l’auteur glisse sans emphase mais qui résonne avec l’effondrement de la biodiversité documenté par les scientifiques.
Le roman pose néanmoins la question de l’efficacité de ces actions de résistance minoritaires. Chaque victoire du Brasier – un arbre planté, un animal libéré – est rapidement annulée par Goliath qui dispose de moyens illimités. Cette lucidité sur l’asymétrie des forces distingue le récit d’une simple fable optimiste. Loevenbruck suggère que la valeur de la lutte ne se mesure pas uniquement à ses résultats immédiats, mais aussi à sa capacité à maintenir vivante une alternative, à préserver des espaces de liberté et de solidarité dans un monde de plus en plus contrôlé. La création d’un potager clandestin ou la fabrication d’une technologie énergétique alternative par Aaron témoignent de cette volonté de construire parallèlement à l’acte de résistance, de ne pas se définir uniquement par l’opposition mais aussi par la proposition d’autres possibles.
Les figures d’attachement et la construction identitaire
L’orphelinat affectif dans lequel grandit Véra façonne paradoxalement sa richesse relationnelle. Privée de père dès l’âge de quatre ans, elle construit sa généalogie à partir de fragments, de photos jaunies et de récits rapportés. Bohem, ce grand frère jamais connu mais omniprésent à travers ses carnets, devient une figure tutélaire qui guide ses pas et influence jusqu’à sa façon de s’exprimer. Loevenbruck explore ainsi comment l’absence peut structurer une identité autant que la présence, comment les morts continuent d’habiter les vivants et de leur transmettre des valeurs. Cette transmission fantomatique transforme Véra en dépositaire d’une mémoire collective, porteuse d’un héritage qu’elle n’a pas connu mais qu’elle perpétue néanmoins.
L’oncle Freddy occupe dans ce dispositif une place centrale qui dépasse largement celle d’un simple substitut paternel. Ce mécanicien au grand cœur incarne une forme de masculinité bienveillante, débarrassée des attributs toxiques du genre. Ses mains qui réparent les moteurs savent aussi consoler les chagrins, et son garage devient un espace initiatique où Véra apprend autant la mécanique que la vie. L’auteur construit leur relation avec une justesse qui évite le pathos : leurs échanges épistolaires pendant l’année universitaire, les vinyles qu’ils partagent, les conseils prodigués sans jamais imposer, tout contribue à tisser un lien qui résiste aux épreuves. L’emprisonnement injuste de Freddy transforme la narratrice en combattante, révélant combien cet homme qu’elle appelle « oncle » constitue son véritable ancrage affectif.
Soa Mugabo surgit dans l’existence de Véra comme une révélation. Cette première amitié bouleverse l’équilibre solitaire de l’adolescente et lui ouvre les portes d’une sociabilité qu’elle croyait interdite. La complicité entre les deux jeunes filles se déploie dans ces escapades à vélo, ces films muets tournés dans le grenier, ces feux de camp sur la colline du Corbeau. Loevenbruck saisit la complexité de cette relation fusionnelle où l’admiration mutuelle côtoie parfois la jalousie ou l’incompréhension. La disparition brutale de Soa suite à la mort de son père, puis ses retrouvailles au sein du Brasier, structurent le parcours émotionnel de Véra selon un schéma de perte et de reconquête qui évoque les grandes amitiés littéraires.
Le triangle amoureux qui se dessine au sein du Brasier – Véra éprise d’Aaron, lui-même apparemment indifférent, tandis qu’Haruka et Soa forment un couple – introduit une dimension sentimentale que l’auteur traite avec délicatesse. Véra découvre l’amour à travers l’impossibilité, apprenant que désirer ne signifie pas posséder. Aaron, ce génie doux et rêveur qui ressemble tant à Karoun, son ami virtuel, devient l’objet d’une affection silencieuse que la narratrice cultive sans jamais l’exprimer. Cette retenue permet à Loevenbruck d’éviter les facilités romanesques tout en explorant les affres de l’amour adolescent. Haruka, quant à elle, incarne cette figure exigeante dont l’approbation se mérite, transformant progressivement sa méfiance initiale en respect mutuel à travers les épreuves partagées.
La rébellion comme apprentissage
L’intégration progressive de Véra au sein du Brasier structure le roman selon une logique d’apprentissage qui transcende la simple initiation militante. Loevenbruck construit cette trajectoire comme une série d’épreuves où chaque action clandestine devient une leçon de vie. La première opération nocturne – planter un chêne à l’emplacement d’un futur panneau publicitaire – marque un tournant décisif dans l’existence de la narratrice. Cette transgression du couvre-feu, ce franchissement de la légalité pour une cause supérieure, opère comme un rituel de passage où l’adolescente timide se transforme en actrice de sa propre émancipation. L’adrénaline du danger, le cri complice de Soa « si tu freines t’es qu’une mauviette », la poursuite nocturne face à Kolinski : autant d’expériences qui forgent une identité nouvelle.
L’auteur évite néanmoins de romantiser outre mesure ces actes de désobéissance civile en montrant également leur violence psychologique et leurs conséquences concrètes. La garde à vue que subit Véra après le vol du vélo-cargo expose la brutalité ordinaire du système répressif. Le crachat dans son café, les humiliations délibérées, le port injustifié des menottes : ces détails témoignent d’une volonté de briser les résistants par l’avilissement. Loevenbruck documente avec précision les mécanismes de l’intimidation policière sans tomber dans le sensationnalisme, s’appuyant visiblement sur des témoignages réels d’activistes pour nourrir son récit. Cette dimension réaliste empêche le roman de basculer dans la fable héroïque et maintient une tension palpable.
La dynamique du groupe révèle comment l’action collective transforme des individus isolés en communauté soudée. Le Nemeton, cette cachette souterraine aménagée dans un ancien cellier, devient bien plus qu’un simple refuge : il constitue un espace utopique où se réinventent d’autres façons de vivre ensemble. Les repas partagés autour de la table de palette, les débats démocratiques où chaque voix compte également, la répartition des tâches selon les compétences de chacun : l’auteur esquisse les contours d’une micro-société alternative qui fonctionne selon des principes égalitaires. Aaron qui cuisine, Haruka qui élabore la stratégie, Soa qui maintient la cohésion : chacun contribue selon ses talents sans hiérarchie imposée.
L’apprentissage technique que Véra acquiert au sein du Brasier – l’hacktivisme avec Aaron, les techniques d’évitement avec Haruka, la connaissance des plantes sauvages avec Soa – se double d’un apprentissage philosophique plus profond. Les « Lois de la Terre » que récite le groupe constituent une éthique de responsabilité envers la planète qui dépasse largement le cadre de leurs actions ponctuelles. Loevenbruck suggère que la véritable révolution s’opère d’abord dans les consciences, que changer le monde commence par se changer soi-même. Cette dimension introspective trouve son aboutissement lorsque Véra se sacrifie pour sauver Haruka lors de l’opération du commissariat, prouvant qu’elle a intégré les valeurs du groupe au point d’en faire ses propres convictions.
Un roman d’apprentissage contemporain
Loevenbruck inscrit son récit dans la tradition littéraire du Bildungsroman tout en le réactualisant aux enjeux du XXIe siècle. Le parcours de Véra épouse la structure classique du roman de formation : une héroïne part d’un état d’innocence ou d’isolement, traverse des épreuves qui la transforment, et aboutit à une forme de maturité ou de conscience nouvelle. Toutefois, l’auteur détourne habilement les codes du genre en faisant de la différence cognitive de sa narratrice non pas un obstacle à surmonter, mais une force qui lui permet précisément de voir le monde autrement. Là où les héros traditionnels devaient s’intégrer à la société, Véra apprend au contraire à assumer sa marginalité et à transformer son inadaptation supposée en outil de résistance.
Le roman se construit selon une temporalité fragmentée qui épouse les ruptures biographiques de la narratrice. De l’enfance solitaire auprès d’une mère épuisée aux années de lycée marquées par l’amitié fusionnelle avec Soa, puis à la solitude estudiantine avant l’engagement au sein du Brasier : chaque période correspond à une étape dans la construction d’une identité qui se cherche. L’université, censée représenter l’ascension sociale tant espérée par Freddy, se révèle un cul-de-sac existentiel dont Véra s’échappe sans regret pour rejoindre une forme d’éducation parallèle, plus conforme à ses valeurs. Cette trajectoire questionne les promesses méritocratiques de l’institution scolaire en suggérant que la véritable formation se déroule ailleurs, dans les marges et les interstices du système.
Les références culturelles qui jalonnent le texte participent de cette éducation alternative. Les vinyles de l’oncle Freddy – Deep Purple, Led Zeppelin, Bruce Springsteen – constituent autant de jalons initiatiques qui relient Véra à une histoire rock synonyme de rébellion et de liberté. Les films visionnés à la médiathèque, les romans dévorés méthodiquement par ordre chronologique d’auteur, les dessins animés revisités : toute cette culture populaire et savante mélangée forge une sensibilité particulière. Loevenbruck montre comment ces œuvres deviennent des compagnons de route qui aident à comprendre le monde et à s’y situer. La référence à 2001 : l’Odyssée de l’espace lors d’une conversation avec Karoun ou l’évocation de Flo et les Robinson suisses ne relèvent pas de la simple citation ornementale mais participent de la construction d’un imaginaire.
L’apprentissage de Véra passe également par la découverte progressive de son corps et de sa sexualité dans un récit qui traite ces questions avec pudeur. L’agression de Franck au lycée, les regards machistes subis, l’amour platonique pour Aaron : autant d’étapes dans la compréhension des rapports de domination qui structurent les relations entre les genres. L’auteur évite toutefois de faire de son héroïne une victime résignée en lui offrant des moments de revanche jubilatoire, comme cette scène où elle pousse Franck dans l’étang sous les encouragements de Soa. Cette tension entre vulnérabilité et puissance d’agir caractérise l’ensemble du parcours d’une jeune femme qui apprend simultanément à se connaître et à se protéger dans un monde hostile.
Les résonances avec notre époque
Le portrait que dresse Loevenbruck de la multinationale Goliath résonne étrangement avec l’emprise croissante des géants du numérique sur nos existences. Cette entreprise qui collecte les données personnelles via des assistants vocaux offerts gracieusement, qui centralise l’ensemble des activités commerciales et sociales sur ses plateformes, qui transforme ses utilisateurs en marchandises tout en leur faisant croire à la gratuité du service : le parallèle avec certaines compagnies contemporaines s’impose sans effort. L’auteur saisit particulièrement bien cette ambivalence moderne où nous dénonçons unanimement un système tout en continuant de l’alimenter quotidiennement, faute d’alternative crédible. Le personnage de Karoun, qui défend initialement les bienfaits de Goliath avant d’ouvrir progressivement les yeux, incarne cette schizophrénie collective.
La question du couvre-feu instauré par monsieur le maire trouve un écho troublant dans les restrictions de liberté que nos sociétés ont récemment expérimentées. Loevenbruck écrit un roman qui, sans être une anticipation à proprement parler, capte l’air du temps avec une acuité remarquable. La normalisation progressive de la surveillance, le quadrillage policier de l’espace public, la criminalisation des mouvements écologistes : autant de réalités contemporaines que le roman met en scène sans forcer le trait. L’auteur montre comment l’autoritarisme s’installe par petites touches, comment chaque entorse aux libertés publiques se justifie au nom de la sécurité ou de la croissance, jusqu’à rendre l’inacceptable banal.
Le traitement de la fracture sociale qui traverse Providence reflète les tensions qui fragmentent nos sociétés occidentales. La montée de la xénophobie ordinaire, incarnée par cette vieille dame qui traite les Mugabo de « bamboulas », la colère des déclassés qui se retourne contre plus faibles qu’eux plutôt que contre les puissants, la manipulation des ressentiments par les élites : Loevenbruck décrit avec justesse les mécanismes du populisme et de la division. Sa force réside dans sa capacité à montrer comment ces haines s’installent non par malveillance naturelle mais par désespoir économique habilement orienté. Le roman pose ainsi la question de la solidarité possible dans un monde qui organise méthodiquement la guerre de tous contre tous.
L’urgence climatique qui sous-tend l’ensemble du récit – les canicules record, la disparition des insectes, l’assèchement des sols, la raréfaction du pétrole – ne relève plus de la dystopie mais du constat scientifique. Les « Lois de la Terre » élaborées par le Brasier constituent une tentative de formuler une éthique environnementale dans un monde où les anciennes certitudes s’effondrent. Loevenbruck interroge notre capacité collective à modifier nos modes de vie avant qu’il ne soit trop tard, tout en restant lucide sur les obstacles systémiques qui entravent toute transformation radicale. Le roman ne propose pas de solution miracle mais documente les résistances en cours, ces tentatives minoritaires de vivre autrement qui pourraient préfigurer un changement plus vaste ou simplement témoigner, pour les générations futures, qu’une opposition fut possible.
Un récit de résilience et d’engagement
Le titre choisi par Loevenbruck, Pour ne rien regretter, prend tout son sens lorsqu’on examine la trajectoire de Véra à la lumière des multiples deuils qui jalonnent son existence. Perdre son père à quatre ans, sa mère à dix-sept, voir disparaître successivement les lieux de son enfance sous le béton : autant de blessures qui auraient pu la briser. L’originalité du roman réside dans sa capacité à montrer comment ces traumatismes, loin d’anéantir la jeune femme, deviennent paradoxalement le combustible de son engagement. La colère qui grandit en elle après la mort de Melaine, cette rage qu’elle libère en détruisant la voiture de madame Bauer à coups de hache, se transforme progressivement en énergie politique. L’auteur saisit avec finesse ce moment où la douleur personnelle rencontre une cause collective et se sublime en action.
La résilience de Véra ne se manifeste pas selon les canons attendus du héros surhumain qui surmonte ses épreuves par la seule force de sa volonté. Au contraire, Loevenbruck construit un personnage qui avance en titubant, qui pleure régulièrement, qui doute de ses capacités et craint le jugement d’Haruka. Cette vulnérabilité assumée rend le parcours d’autant plus crédible et touchant. Les moments de faiblesse – quand elle s’écroule après avoir vandalisé la voiture, quand elle se sent submergée par l’absence de Soa – ne diminuent en rien sa force mais la rendent au contraire profondément humaine. L’auteur évite ainsi le piège du personnage lisse et invulnérable pour offrir un portrait nuancé d’une jeune femme qui se construit à travers ses failles autant que malgré elles.
L’engagement politique de Véra s’articule de manière indissociable avec sa quête identitaire. Rejoindre le Brasier ne constitue pas seulement un choix idéologique mais une façon de donner sens à une existence qui semblait vouée à la marginalité. Dans cette communauté clandestine, ses différences neurologiques cessent d’être des handicaps pour devenir des atouts : sa rigueur analytique sert l’hacktivisme, son obsession pour les détails permet de préparer minutieusement les opérations, son regard décalé sur le monde nourrit la créativité du groupe. Loevenbruck suggère ainsi que la société, en pathologisant certaines façons d’être, se prive de talents précieux qui pourraient contribuer au changement. Le Brasier offre à Véra non pas l’intégration qu’elle a toujours refusée, mais une forme d’appartenance qui respecte sa singularité.
Le roman s’achève sur une note incertaine qui refuse les facilités de la conclusion euphorique. Véra en garde à vue, l’oncle Freddy toujours emprisonné, les actions du Brasier systématiquement annulées par Goliath : rien n’indique une victoire prochaine. Pourtant, cette absence de dénouement heureux ne verse pas dans le pessimisme nihiliste. Loevenbruck défend l’idée que la valeur d’un engagement ne se mesure pas uniquement à ses résultats tangibles mais aussi à sa capacité à maintenir vivante l’utopie d’un monde meilleur. Le titre prend alors une dimension programmatique : vivre « pour ne rien regretter », c’est accepter de se battre même quand la défaite semble inéluctable, c’est refuser la résignation qui nous transformerait en complices. Dans cette perspective, chaque arbre planté, chaque animal libéré, chaque ligne de code piratée constituent autant d’affirmations que d’autres possibles existent encore, que la partie n’est pas définitivement jouée.
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Mots-clés : Roman d’apprentissage, Activisme écologique, Syndrome d’Asperger, Désobéissance civile, Capitalisme, Résilience, Providence
Extrait Première Page du livre
» LIVRE PREMIER
ÊTRE AIMÉE
1.
Je m’appelle Véra et je voulais vous parler du bruit de la pluie sur la tôle ondulée, qui fait drôlement de peine, comme bon souvenir. Vous savez, ces premiers ploc, ploc, qui cognent contre le zinc, l’un après l’autre, et puis qui deviennent de plus en plus rapprochés, de plus en plus forts, clapotent joliment au-dessus de nos têtes jusqu’à former un bourdonnement continu qui nous berce et nous protège et nous borde pour nous endormir. Chaque fois que j’entends le bruit de la pluie sur la tôle ondulée, chaque fois que je respire cette odeur de poussière mouillée, ça me fait comme si je mordais dans la fameuse madeleine de monsieur Proust : je suis transportée dans ma petite chambre sous les toits, et j’ai toutes mes années de quand j’étais jeune qui me reviennent, avec bonheur et mauvaise compagnie.
Je m’appelle Véra parce que mes parents m’ont donné le nom d’une petite fille qui était morte, et c’est pas toujours évident de porter le nom d’une morte, au niveau du devoir. Mais c’est un joli prénom, tout de même, et avec seulement quatre lettres, en plus. Véra, c’est « voir » au futur, ce qui est déjà pas mal, comme ambition. À l’envers, ça fait « a rev », et c’est encore mieux pour l’espérance.
J’avais quatre ans quand papa a décidé d’arrêter de vivre, parce que c’était devenu très fatigant pour lui de pas se jeter par la fenêtre. Alors maman nous a embarquées, ses valises et moi, et on s’est installées toutes ensemble à Providence, avec chambre sous les toits. Le soir, sur le canapé rouge, maman me lisait les histoires d’Elmer l’éléphant multicolore, qui est une admirable allégorie sur l’homologation de la différence, et puis elle me caressait mes cheveux roux en me disant qu’on était bien, entre filles, mais je voyais pas trop pourquoi ça la faisait pleurer, puisqu’on était bien.
Je me souviens pas vraiment de papa. Son nom, c’était Mani, ce qui dans une langue vraiment très ancienne veut dire le « bijou », c’est bien aussi. Je me rappelle surtout les photos de lui. «
- Titre : Pour ne rien regretter
- Auteur : Henri Loevenbruck
- Éditeur : XO Éditions
- Nationalité : France
- Date de sortie : 2024
Page officielle : loevenbruck.org
Résumé
Un roman coup de poing
Une ode à l’espoir et à la liberté
» Je m’appelle Véra et je voulais vous parler du bruit de la pluie sur la tôle ondulée, qui fait drôlement de peine, comme bon souvenir. «
À Providence, petite ville perdue dans le grand nulle part, une voix s’élève doucement au milieu du silence. Une voix différente. La voix de Véra.
Peu à peu, cette jeune fille écorchée va devenir un symbole de résistance face aux injustices du monde moderne.
À la force du cœur et par amour de sa terre, elle va entraîner les siens dans l’ultime combat de David contre Goliath.
Parce que, même sur les ruines d’une terre dévastée, il est des fleurs fragiles que rien ne peut empêcher d’éclore.

Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.

















