Entre bûchers médiévaux et cyberharcèlement : le thriller d’Olivia Gerig

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Witch hunt La chasse aux sorcières d'Olivia Gerig

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Entre passé et présent : une narration à double temporalité

Olivia Gerig déploie dans « La chasse aux sorcières » une architecture narrative qui fonctionne comme un jeu de miroirs temporels. Le roman tisse sans relâche des fils entre plusieurs époques : l’année 1986 avec le suicide de Mona au pont du Diable, l’époque médiévale des procès en sorcellerie à Brenthonne en 1715, et l’enquête contemporaine menée par Aurore Pellet en 2016. Cette structure kaléidoscopique permet à l’auteure d’établir des résonances troublantes entre les persécutions d’hier et les violences d’aujourd’hui, sans pour autant verser dans la facilité d’un parallèle simpliste. Les allers-retours temporels créent une tension narrative progressive, chaque fragment du passé éclairant sous un angle nouveau les crimes du présent.

La technique du montage alterné révèle ici toute sa puissance dramatique. Lorsque le lecteur découvre les circonstances de la mort de Mona en 1986, puis assiste à l’exécution des sœurs Gras trois siècles plus tôt, ces scènes résonnent avec la découverte macabre des bûchers au château d’Avully. L’effet produit dépasse la simple mise en abyme : il s’agit d’une véritable stratification du sens, où chaque couche temporelle enrichit la compréhension des autres. Cette méthode narrative exige une attention soutenue du lecteur, qui doit constamment relier les points entre les différentes époques pour saisir la portée symbolique des événements.

L’inscription du récit dans une géographie précise – la Haute-Savoie avec ses lieux chargés d’histoire comme le pont du Diable ou le château d’Avully – ancre solidement ces va-et-vient temporels dans une réalité tangible. Les lieux deviennent des personnages à part entière, porteurs d’une mémoire collective qui traverse les siècles. Le sanatorium abandonné de Passy, avec ses couloirs lugubres et sa chapelle intacte, incarne parfaitement cette persistance du passé dans le présent, ce poids de l’histoire qui pèse encore sur les vivants.

Cette construction temporelle complexe sert un propos plus vaste sur la répétition des schémas de violence et d’exclusion. En refusant une narration linéaire, Gerig suggère que le temps n’est pas une ligne droite mais une spirale, où les mêmes mécanismes d’exclusion et de persécution se perpétuent sous des formes nouvelles. Le roman invite ainsi à une réflexion sur la permanence de certaines structures sociales de domination, au-delà des changements superficiels des époques.

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Le poids des héritages : secrets de famille et destins brisés

Les trajectoires des personnages dans le roman d’Olivia Gerig portent toutes la marque indélébile des non-dits familiaux. Mona incarne cette figure tragique de la mère incapable de transmettre l’amour maternel, murée dans un détachement émotionnel qui trouve son origine dans un traumatisme originel jamais élucidé. Son incapacité à se souvenir de sa propre enfance, cette amnésie sélective qui l’empêche de répondre aux questions innocentes de ses enfants, signale une blessure profonde que l’auteure laisse volontairement dans l’ombre. Cette absence de mémoire fonctionne comme un gouffre au cœur du récit, suggérant que certaines violences sont si intenses qu’elles effacent jusqu’à la possibilité de leur narration.

La relation entre Mona et le père de ses enfants illustre les mécanismes de domination qui se perpétuent dans l’intimité des rapports privés. Ce notable qui promet monts et merveilles avant de révéler sa vraie nature manipulatrice reproduit, à l’échelle individuelle, les structures de pouvoir qui ont conduit aux chasses aux sorcières historiques. La violence qu’il exerce – physique lorsqu’il frappe Mona enceinte, psychologique dans ses menaces, économique par le chantage financier – dessine un portrait glaçant de l’emprise masculine. L’auteure évite néanmoins le piège du manichéisme en montrant comment Mona elle-même se trouve prise dans une spirale d’autodestruction, incapable de briser le cercle vicieux qui l’entraîne vers sa fin tragique.

Le personnage d’Élias prolonge cette réflexion sur la filiation blessée. La phrase surprise lors de la dispute parentale – révélant qu’il n’est pas le fils biologique de celui qu’il considère comme son père – reste enfouie dans sa conscience comme un poison lent. Ce secret qu’il choisit de garder pour protéger sa mère témoigne d’une loyauté familiale paradoxale, où l’amour se manifeste par le silence plutôt que par la confrontation. Gerig explore ici la complexité des liens familiaux contemporains, où les non-dits deviennent parfois le ciment précaire qui maintient l’édifice familial debout, au prix d’une authenticité sacrifiée.

Le roman interroge également la transmission intergénérationnelle des vulnérabilités. Les enfants de Mona, envoyés en pensionnat, portent en eux l’absence d’attachement maternel sans en comprendre véritablement les causes. Cette thématique trouve un écho particulier dans le cas de Léa Bouchet, fille d’un père violent et manipulateur, dont la trajectoire semble répéter, sous une forme actualisée, le schéma maternel de soumission à un homme toxique. L’auteure suggère ainsi que les violences familiales se reproduisent de génération en génération, créant des lignées de destins brisés qui attendent leur rédemption.

Aurore Pellet : portrait d’une enquêtrice face à ses démons

La capitaine Aurore Pellet s’impose d’emblée comme une figure d’enquêtrice profondément humaine, loin des archétypes lisses du polar contemporain. Olivia Gerig construit son personnage principal à travers une série de fragilités qui coexistent avec une détermination professionnelle sans faille. Dès l’ouverture du récit, le lecteur découvre une femme qui vient de trouver un équilibre précaire dans sa vie personnelle grâce à sa relation avec Jules Simon, après des années de solitude volontaire. Cette capacité nouvelle à accepter le bonheur, cette sérénité fragile qu’elle nomme elle-même, contraste avec la violence des crimes qu’elle doit élucider.

Le choix de l’auteure de faire traverser à son héroïne un malaise physique récurrent tout au long de l’enquête ajoute une dimension corporelle rarement explorée dans le genre policier. Les nausées, le brouillard mental, l’évanouissement devant l’hôpital de Genève sous l’assaut des journalistes : ces manifestations physiques du stress interrogent les limites du corps face à l’horreur. Gerig évite toutefois d’instrumentaliser cette vulnérabilité à des fins dramatiques faciles. La question sous-jacente d’une possible grossesse, suggérée par le médecin puis repoussée par Aurore elle-même, demeure en suspens comme un élément perturbateur qui trouble la concentration professionnelle de l’enquêtrice sans jamais devenir le centre du récit.

Le rapport d’Aurore à son métier révèle une ambivalence intéressante. Sa réaction face aux bûchers du château d’Avully – ce sentiment troublant de banalité face à l’atrocité – témoigne d’une forme d’accoutumance professionnelle qui l’effraie elle-même. L’auteure explore ici le coût psychologique du métier de policier, cette nécessité de construire une « carapace » émotionnelle qui protège mais qui risque aussi d’émousser la capacité d’empathie. La scène du dîner avec ses collègues, où Aurore se sent incomprise et abandonnée lorsqu’elle tente d’exprimer son malaise face à l’affaire, illustre cette solitude spécifique des enquêteurs confrontés à l’innommable.

La relation qu’entretient la capitaine avec Claude Rouiller, son mentor sur le départ, et sa collaboration naissante avec Marion Lefort dessinent également les contours d’une professionnelle qui a dû s’imposer dans un milieu majoritairement masculin. Gerig suggère discrètement les obstacles liés au genre sans en faire un sujet explicite : le regard hautain de certains collègues, la surprise du maréchal des logis-chef Favre face à la désignation d’une femme pour diriger l’enquête, ou encore la réflexion d’Aurore imaginant qu’elle aurait été brûlée comme sorcière à une autre époque en raison de ses compétences. Cette dimension féministe implicite enrichit le portrait sans le réduire à une simple dénonciation.

Quand le virtuel contamine le réel : la menace des jeux vidéo

Olivia Gerig fait du jeu vidéo Witchhunt bien plus qu’un simple MacGuffin narratif : il devient le vecteur central par lequel s’opère le basculement de l’univers fictionnel dans la réalité tangible. Le parcours d’Élias dans ce jeu élitiste accessible uniquement par invitation illustre la porosité croissante entre monde virtuel et existence concrète. L’auteure décrit avec une précision presque documentaire les mécanismes de l’addiction ludique : les heures passées devant l’écran, l’isolement social progressif, la substitution des relations réelles par des interactions en ligne. La mère d’Élias, impuissante face à cette dépendance, incarne le désarroi parental contemporain face aux nouvelles formes de captation de l’attention adolescente.

Le dispositif technologique décrit lors de la soirée au sanatorium franchit un seuil inquiétant. Casque de réalité virtuelle, harnais équipé d’un système de chocs électriques, immersion totale dans un univers parallèle : Gerig imagine un système de contrôle qui transforme le joueur en prisonnier. La scène où Élias tente d’abandonner la partie et reçoit une décharge paralysante marque le moment où le jeu cesse d’être un divertissement pour devenir une forme de torture psychologique. L’auteure explore ici les dérives potentielles des technologies immersives, ce moment où l’utilisateur perd toute agence sur son propre corps et ses décisions.

La métaphore du jeu comme dictature totalitaire se déploie progressivement. Élias, transformé en « zombie » ou en « robot », se trouve dépossédé de son libre arbitre par un système qui a étudié ses faiblesses, ses goûts, ses vulnérabilités pour mieux l’asservir. Les références littéraires aux dystopies d’Orwell et Huxley que convoque l’adolescent dans ses réflexions ne sont pas fortuites : elles établissent un parallèle entre les mécanismes de contrôle social décrits par ces auteurs et l’emprise exercée par les algorithmes contemporains. Le Big Brother numérique opère ici une surveillance panoptique qui se traduit par une manipulation comportementale absolue.

La dimension la plus troublante réside dans la façon dont le jeu organise la violence collective. En transformant ses participants en « chevaliers de la lumière » chargés de traquer les « impies », Witchhunt reproduit exactement la logique des persécutions historiques : déshumanisation de l’adversaire, justification morale de la violence, dilution de la responsabilité individuelle dans l’action du groupe. Gerig suggère que les technologies numériques peuvent réactiver des schémas archaïques de violence en leur donnant une apparence ludique et distanciée. Le fait que Marion Lefort découvre le statut « Game Over » des victimes sur leurs profils de joueurs avant même que les enquêteurs ne comprennent le lien entre crimes réels et partie virtuelle constitue un retournement narratif efficace qui souligne l’imbrication totale des deux sphères.

La figure de la sorcière : persécutions d’hier et d’aujourd’hui

Le roman établit un parallèle saisissant entre les procès en sorcellerie du XVIIIe siècle et les formes contemporaines d’exclusion sociale. L’exécution des sœurs Jeanne et Claudine Gras en 1715 à Brenthonne offre un contrepoint historique aux crimes actuels. Gerig montre comment ces femmes cordières furent condamnées non pour des actes avérés, mais pour la maîtrise d’un savoir jugé suspect – l’art des nœuds et des liens, associé à un pouvoir manipulateur. L’auteure met en lumière la logique circulaire de l’accusation : tout malheur de la communauté nécessitait un coupable identifiable, et ces femmes différentes incarnaient le bouc émissaire idéal. La description de leur mise à mort publique, avec cette foule scandant « Sorcières ! Au bûcher ! », résonne avec une actualité troublante.

Mona représente la figure moderne de la femme marginalisée et diabolisée. Qualifiée tour à tour de « traînée », « putain » et « sorcière » par les villageois, elle cumule tous les stigmates de la différence : mère célibataire, femme de mauvaise vie selon les critères moraux locaux, détentrice de savoirs sur les plantes et les cartes. Sa beauté même devient une preuve supplémentaire de sa nature suspecte, comme si l’apparence physique contenait en soi une menace pour l’ordre établi. Gerig décrit avec finesse cette double fonction que la société assigne à Mona : sollicitée pour ses talents de guérisseuse et de confidente, mais simultanément rejetée et méprisée pour ces mêmes capacités qui la distinguent de la norme.

Le harcèlement scolaire dont Léa est victime prolonge cette réflexion sur les mécanismes d’exclusion. L’adolescente devient la cible d’une violence collective orchestrée par son ex-rivale amoureuse, mais qui dépasse rapidement le simple conflit interpersonnel pour devenir une chasse organisée via les réseaux sociaux. L’acharnement dont elle fait l’objet rappelle la logique de la persécution médiévale : identifier une victime, la désigner comme différente ou coupable, puis mobiliser le groupe contre elle. Les plateformes numériques fonctionnent ici comme une version moderne de la place publique où se déroulaient les exécutions, offrant à la vindicte collective un espace d’expression démultiplié.

L’originalité du roman réside dans sa capacité à tisser ces trois temporalités sans forcer la comparaison. Gerig ne prétend pas que toutes les violences se valent, mais elle identifie des structures récurrentes : la peur de la différence, le besoin social de désigner des coupables, la transformation de l’individu marginal en figure monstrueuse justifiant son élimination. La citation de Jean Dutourd placée en exergue d’un chapitre – « On ne brûle plus les sorcières, ni même les livres, mais on brûle toujours les idées » – synthétise cette continuité des persécutions sous des formes renouvelées. Le fait que les véritables commanditaires du jeu Witchhunt demeurent invisibles suggère que les mécanismes de domination contemporains opèrent désormais dans l’ombre des algorithmes et des écrans, rendant leur identification et leur combativité plus complexes encore.

Une enquête aux multiples facettes : du harcèlement scolaire au crime rituel

L’architecture policière du roman repose sur un déploiement progressif des hypothèses qui déjoue les attentes du lecteur familier du genre. La première piste explorée par les enquêteurs – celle du harcèlement scolaire ayant dégénéré en violence extrême – semble initialement la plus évidente. Zeina, l’ex-petite amie de Tobias, et sa bande d’amis issus des quartiers défavorisés de Thonon constituent des suspects crédibles. Leur campagne de dénigrement systématique contre Léa sur les réseaux sociaux, documentée par Marion Lefort, offre un mobile apparent. Pourtant, Gerig sème rapidement le doute : comment ces adolescents auraient-ils pu orchestrer une mise en scène aussi élaborée que les bûchers du château d’Avully ? La sophistication du crime, sa dimension quasi théâtrale, suggère une planification qui dépasse les capacités d’organisation d’un groupe de jeunes.

Le basculement s’opère lorsque Marion découvre l’existence de Witchhunt, ce jeu vidéo élitiste auquel participaient les deux victimes. Cette révélation transforme radicalement la nature de l’enquête, la faisant glisser du fait divers tragique vers une dimension plus inquiétante. Le statut « Game Over » affiché sur les profils de Léa et Tobias avant même la découverte de leurs corps établit un lien troublant entre fiction ludique et réalité criminelle. L’auteure exploite ici une angoisse contemporaine face aux zones d’ombre du numérique : le darkweb, les communautés fermées, les jeux accessibles uniquement par invitation qui échappent à toute régulation. La difficulté de Marion à pénétrer le système et identifier ses créateurs souligne l’impuissance relative des forces de l’ordre face à ces nouvelles formes de criminalité.

La multiplication des scènes de crime – avec la découverte de deux nouveaux corps au sanatorium de Passy – confirme qu’il ne s’agit pas d’un acte isolé mais d’une série orchestrée selon une logique précise. Gerig construit son intrigue comme un emboîtement de poupées russes : sous l’apparente simplicité d’une vengeance amoureuse se cache un réseau criminel plus vaste, utilisant les failles psychologiques des adolescents pour les transformer en exécutants. Le procureur Baptiste Antoine, sous pression politique en raison de l’origine sociale des victimes, incarne les contraintes institutionnelles qui pèsent sur l’investigation. Sa sonnerie de téléphone incongrue – Bad Romance de Lady Gaga – lors de l’annonce des nouveaux meurtres crée un décalage presque grotesque entre la trivialité du quotidien et l’horreur des faits.

La force du roman réside dans sa capacité à maintenir plusieurs fils narratifs tendus simultanément. Pendant qu’Aurore interroge les parents endeuillés – dont le terrifiant Bernard Bouchet, père violent et manipulateur –, Élias poursuit sa descente aux enfers dans le jeu, et les fantômes du passé continuent de hanter les lieux. Cette polyphonie narrative enrichit l’enquête sans la diluer, chaque ligne dramatique apportant un éclairage complémentaire sur la question centrale : comment des individus en viennent-ils à reproduire, consciemment ou non, les schémas ancestraux de la persécution collective ?

Les zones d’ombre de la Haute-Savoie : lieux chargés d’histoire et de mystère

La géographie savoyarde devient chez Olivia Gerig bien davantage qu’un simple décor : elle s’impose comme une force narrative à part entière, chargée de mémoire et de malédictions. Le pont du Diable de Saint-Gervais cristallise cette dimension tellurique du récit. Construit en 1876 selon la légende grâce à un pacte faustien, cet ouvrage porte en lui une malédiction cyclique : tous les cinquante ans, le 23 mars, une âme doit être sacrifiée. L’auteure exploite habilement cette tradition locale pour ancrer son intrigue dans un imaginaire régional préexistant. La mort de Mona en 1986, dont le corps est retrouvé intact malgré une chute de soixante mètres, réactive cette croyance populaire et brouille les frontières entre explication rationnelle et intervention surnaturelle.

Le château d’Avully à Brenthonne offre un second lieu emblématique où se superposent les strates temporelles. Cette maison forte du XIVe siècle, avec sa herse menaçante et ses douves, évoque immédiatement l’univers médiéval des chevaliers et des supplices publics. Gerig tire parti de l’architecture imposante du lieu pour créer une atmosphère oppressante : la cour où sont dressés les bûchers, la loggia sous laquelle ont été pendues les victimes, les caméras de surveillance modernes qui coexistent avec les pierres centenaires. Le contraste entre la fonction festive initialement prévue – un mariage qui devait être « le plus beau jour d’une vie » – et l’horreur de la découverte macabre amplifie le sentiment de profanation.

Le sanatorium abandonné de Passy constitue peut-être le lieu le plus chargé symboliquement. Construit dans les années 1930 pour soigner les tuberculeux, ce bâtiment démesuré porte les traces d’une histoire trouble. L’auteure suggère que derrière sa fonction sanitaire officielle se cachaient des pratiques plus sombres : expérimentations médicales, enfermement de prisonniers, torture déguisée en soin. Les explorations nocturnes d’Élias et de ses amis révèlent progressivement les strates de ce passé : chambres aux lits équipés de sangles de contention, morgue au sous-sol surmontée d’une chapelle, four crématoire monumental. La transformation de cet espace en terrain de jeu pour Witchhunt prolonge sa vocation de lieu de souffrance et d’enfermement.

La précision topographique avec laquelle Gerig décrit ces lieux – les routes de Sallanches, les virages dangereux, les villages du Chablais, les rives du lac Léman – confère au roman une dimension presque documentaire. Cette attention au détail géographique enracine solidement les événements fantastiques dans une réalité tangible, rendant l’intrigue d’autant plus inquiétante qu’elle pourrait théoriquement se dérouler dans des lieux réels. Le spectre de Mona qui hante les routes entre Megève et Saint-Gervais, apparaissant aux conducteurs ivres pour les protéger, illustre cette porosité entre le réel et le surnaturel que permet l’ancrage territorial du récit.

Un thriller psychologique au service d’une réflexion sociétale

« La chasse aux sorcières » transcende le cadre du polar traditionnel pour interroger les mécanismes profonds de la violence collective. Olivia Gerig utilise les codes du thriller – suspense, révélations progressives, multiplication des rebondissements – comme vecteurs d’une analyse sociale plus ambitieuse. Le roman pose frontalement la question de la permanence des structures de domination à travers les siècles. Que ce soit par la lapidation médiévale, le cyberharcèlement contemporain ou la manipulation algorithmique, les sociétés semblent générer cycliquement des boucs émissaires sur lesquels cristalliser leurs angoisses. La figure de la sorcière devient alors un archétype intemporel : celle qui dérange l’ordre établi par sa différence, son savoir, son autonomie.

La critique des violences conjugales traverse le récit comme un fil rouge particulièrement incisif. Le personnage de Bernard Bouchet incarne la figure du manipulateur pervers qui utilise sa position sociale pour exercer une domination totale sur son entourage. Sa femme Karine, terrorisée et soumise, illustre le piège de la dépendance économique et psychologique. Gerig ne se contente pas de dénoncer : elle montre les rouages précis de l’emprise, la façon dont le bourreau alterne menaces et fausses manifestations de chagrin, comment il isole sa victime et détruit méthodiquement son estime d’elle-même. L’intervention d’Aurore, qui convoque Karine au commissariat sous prétexte d’interrogatoire pour lui offrir une échappatoire, témoigne d’une compréhension fine des enjeux et des obstacles rencontrés par les femmes victimes de violences domestiques.

La thématique de l’addiction aux écrans et aux jeux vidéo s’inscrit dans une inquiétude générationnelle face aux transformations induites par le numérique. Sans verser dans un discours moralisateur simpliste, l’auteure explore les zones grises de ces nouvelles pratiques : perte du lien social, confusion entre réalité et fiction, vulnérabilité face aux prédateurs qui exploitent ces espaces. La figure de la mère d’Élias, impuissante et finalement résignée face à l’addiction de son fils, résonne avec l’expérience de nombreux parents confrontés à ces enjeux contemporains. Marion Lefort, spécialiste des technologies, formule cette ambivalence : fascinée par son domaine d’expertise, elle en connaît aussi les dérives et développe une forme de paranoïa protectrice.

Le roman interroge également les dysfonctionnements institutionnels et la justice de classe. La pression exercée sur les enquêteurs en raison de l’origine sociale des victimes – familles de notables, industriels influents – souligne combien toutes les vies ne pèsent pas du même poids dans la balance judiciaire. Le procureur Antoine, coincé entre exigence de résultats et moyens limités, incarne ces contradictions systémiques. Gerig évite néanmoins l’écueil du pamphlet en nuançant son propos : si Bernard Bouchet représente l’élite corrompue et violente, la famille Duperret offre un contrepoint de bourgeoisie plus humaine, capable d’accueillir les amis de leur fils et de faire face à leur douleur avec dignité. Cette complexité narrative empêche toute lecture univoque et invite à une réflexion plus subtile sur les rapports de pouvoir qui structurent nos sociétés.

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Mots-clés : Thriller psychologique, Chasse aux sorcières, Cyberharcèlement, Haute-Savoie, Jeux vidéo, Violences conjugales, Enquête policière


Extrait Première Page du livre

 » PREMIÈRE PARTIE
PRÉJUGÉS, CRIMES ET PERSÉCUTIONS

Vivre et laisser vivre ou vivre et laisser mourir ?

PROLOGUE

DU haut d’un alpage, des hurlements terrifiants se répercutaient sur les falaises, dans les ravins, remontaient vers les pics enneigés et les crêtes pour atteindre la lune, pleine, cette nuit-là. Lugubres, gutturaux et stridents, ils auraient transpercé le cœur et les tympans de tout être qui les aurait entendus. Peut-être était-ce volontaire pour que quelqu’un les saisisse, que quelqu’un s’inquiète d’où et par qui ils étaient émis ? Une telle détresse ne pouvait pas être ignorée. Pourtant, personne n’y prêta attention et personne ne les entendit.

Ils provenaient d’une cabane de montagne où une femme accouchait, seule. Les cris s’échappaient directement de ses entrailles, comme pour exorciser la douleur qui déchirait ses membres, son corps en entier. Elle essayait de reprendre son souffle entre chaque poussée, comme elle l’avait si souvent appris à le faire à d’autres. Sa main droite posée sur le ventre et la gauche serrant la couverture maculée de taches sur laquelle elle était allongée, les jambes grandes ouvertes. À côté d’elle, un grand couteau aiguisé et une bassine d’eau de source à moitié remplie. C’est tout ce qu’elle avait eu le temps de préparer. C’était trop tôt. Trois semaines d’avance. La pleine lune lui jouait un tour. L’astre était joueur et elle connaissait ses pouvoirs. Pourtant, elle ne s’était pas attendue à cette farce-là.

Instantanément, la souffrance et les contractions qui lui lacéraient le ventre et l’utérus cessèrent. Elle prit une profonde inspiration. Suffoquant, elle aurait voulu mourir plutôt que d’endurer encore une minute de plus de cette douleur. Le silence, enfin. Puis, elle perçut au loin les aboiements d’un chien, quelque part dans le village, en contrebas de son mazot. L’avait-on entendue ? Venait-on à son secours ?

La plainte reprit de plus belle. La jeune femme ne parvenait pas à maîtriser les sons qui explosaient dans sa gorge et jaillissaient de sa bouche béante qui tentait infructueusement de capter l’air pour imprégner ses poumons d’oxygène. Ses cris n’exprimaient pas seulement les maux ressentis, mais ils cherchaient certainement aussi à révéler à tous sa solitude et son isolement, dans cette vie en général et son désespoir en cet instant, en particulier. Elle aurait voulu partager l’histoire de sa vie, son expérience de l’existence et ses sentiments avec les siens. Elle avait tant donné aux autres et aujourd’hui, elle se retrouvait démunie. Vulnérable. « 


  • Titre : Witch Hunt La chasse aux sorcières
  • Auteur : Olivia Gerig
  • Éditeur : Les Éditions Romann
  • Nationalité : Suisse
  • Date de sortie : 2023

Page officielle : www.oliviagerig.com

Résumé

Alors qu’un couple va y célébrer son mariage, les cadavres de deux adolescents sont découverts sur des bûchers dans la cour du château d’Avully à Brenthonne. La mise en scène macabre rappelle la sombre époque de l’inquisition et de la chasse aux sorcières. Appelée en renfort par le procureur de Thonon, la capitaine Aurore Pellet de la police judiciaire d’Annecy va se lancer dans une enquête difficile, la confrontant aux fantômes du passé, à sa propre condition de femme et aux dérives de la société d’aujourd’hui, aux frontières du virtuel, du réel et du paranormal.
« WitchHunt » aborde notamment les thèmes de la différence et du harcèlement.
« Comment éviter d’être chassé, lorsque l’on ignore être la proie ? »


Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


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