L’univers romanesque de Mariko Koike
Mariko Koike s’inscrit dans une tradition littéraire japonaise où le mystère psychologique se mêle à l’observation minutieuse des relations humaines. Avec « Le chat dans le cercueil », publié originellement en 1992 et traduit en français par Karine Chesneau, l’auteure déploie un récit qui navigue entre chronique intimiste et roman noir, entre confession rétrospective et descente progressive dans les zones d’ombre de l’âme humaine. Son écriture se distingue par une approche patiente de la narration, où chaque détail apparemment anodin trouve sa place dans une mécanique narrative plus vaste. L’univers qu’elle construit repose moins sur les rebondissements spectaculaires que sur l’accumulation de tensions sourdes, de non-dits et de regards détournés.
L’originalité de Koike réside dans sa capacité à transformer le quotidien en terrain d’investigation psychologique. Le Japon des années 1950 qu’elle dépeint, encore marqué par l’occupation américaine, sert de toile de fond à des drames personnels qui auraient pu se jouer à n’importe quelle époque. Les garden-parties occidentalisées, les réfrigérateurs modernes et les disques de jazz créent un décor où se télescopent tradition et modernité, conservatisme et aspiration au changement. Cette ambivalence sociale irrigue l’ensemble du récit et se reflète dans les déchirements intérieurs des personnages, tiraillés entre les conventions et leurs désirs inavoués.
La structure narrative choisie par l’auteure mérite qu’on s’y attarde. En confiant le récit à Hariu Masayo, devenue peintre reconnue mais hantée par un passé qu’elle dévoile à sa jeune employée de maison, Koike instaure d’emblée une distance temporelle qui colore l’ensemble du texte d’une mélancolie particulière. Cette voix narrative, teintée de regrets et de lucidité tardive, crée un effet de perspective où le lecteur sait qu’un drame s’est produit sans en connaître encore les contours exacts. Le prologue, qui met en scène la découverte d’une chatte blanche, fonctionne comme une promesse et un avertissement : ce qui s’annonce touchera aux liens les plus fragiles et les plus essentiels.
L’écriture de Koike se caractérise par une précision quasi photographique dans la description des scènes et des émotions. Elle excelle à capter ces micro-événements qui révèlent les failles d’une relation : un sourire contraint, une main qui se retire, un silence qui s’éternise. Cette attention portée aux détails confère au récit une texture particulière, presque tactile, où le lecteur ressent physiquement l’atmosphère étouffante d’une maison où trop de sentiments restent informulés. L’auteure construit son univers romanesque comme un peintre composerait un tableau, par touches successives qui ne prennent leur plein sens qu’une fois l’ensemble révélé.
Le livre de Mariko Koike à découvrir
Une narratrice face à son passé
Le dispositif narratif du roman repose sur un acte de confession qui confère à l’ensemble une dimension quasi thérapeutique. Hariu Masayo, peintre d’une cinquantaine d’années désormais reconnue, choisit de se livrer à Yukiko, sa jeune employée de maison, après la découverte fortuite d’une chatte blanche qui ravive des souvenirs enfouis depuis des décennies. Ce choix de raconter, cette nécessité soudaine de mettre des mots sur des événements longtemps tus, transforme le récit en exorcisme personnel. La narratrice ne cherche ni l’absolution ni la compréhension, mais plutôt à déposer le poids d’une mémoire qui l’a accompagnée en silence pendant toutes ces années. Cette posture narrative crée une intimité particulière avec le lecteur, invité à devenir le confident d’une histoire que personne n’avait entendue jusqu’alors.
La jeune Hariu de vingt ans que le récit ressuscite apparaît dans toute sa complexité, loin des archétypes de l’héroïne romanesque. Venue de Hakodate à Tokyo pour servir de professeur particulier à la fille d’un peintre, elle se présente comme une jeune provinciale maladroite, sans artifice ni sophistication. Koike construit son personnage avec une économie de moyens remarquable : quelques détails suffisent à camper cette silhouette qui refuse obstinément le maquillage, porte des vêtements démodés et rêve de peinture avec une ferveur presque naïve. Ce qui frappe dans la manière dont la narratrice évoque sa jeunesse, c’est l’absence totale de complaisance envers elle-même. Elle ne s’épargne rien, décrit ses jalousies mesquines, ses fantasmes romantiques, ses manipulations inconscientes avec une lucidité qui n’exclut pas une certaine tendresse pour cette jeune femme qu’elle fut.
La distance temporelle entre les événements et leur narration crée un jeu subtil de double regard. La Hariu d’aujourd’hui commente parfois les illusions de la Hariu d’autrefois, souligne ses erreurs d’appréciation, ses aveuglement volontaires. Ces intrusions sporadiques du présent dans le passé fonctionnent comme des tremblements dans le récit, rappelant que cette histoire n’est pas seulement celle d’événements révolus mais aussi celle d’une conscience qui a dû vivre avec leurs conséquences. L’auteure parvient ainsi à maintenir une tension narrative entre ce qui était compris alors et ce qui se révèle rétrospectivement, entre l’innocence proclamée et la culpabilité diffuse qui irrigue chaque phrase.
Cette structure confessionnelle soulève également des questions sur la fiabilité du narrateur. Peut-on faire confiance au récit d’une femme qui avoue avoir été aveuglée par ses propres désirs et ses propres peurs ? Koike exploite habilement cette ambiguïté sans jamais la résoudre complètement. Le lecteur se retrouve dans la position inconfortable de celui qui doit évaluer par lui-même la part de vérité et la part de reconstruction mémorielle dans ce témoignage. Cette incertitude devient l’un des ressorts essentiels du roman, transformant l’acte de lecture en exercice d’interprétation et de jugement moral.
La construction psychologique des personnages
Koike démontre une maîtrise certaine dans l’élaboration de personnages dont la complexité se révèle progressivement, comme des photographies qui apparaissent lentement dans le bain du révélateur. Kawakubo Gôro, le père de famille veuf et peintre, incarne cette ambivalence fondamentale que l’auteure affectionne. Séduisant et superficiel en apparence, amateur de fêtes bruyantes et de plaisanteries faciles, il cache peut-être une fuite en avant destinée à masquer une fragilité plus profonde. Son mode de vie américanisé, ses garden-parties, son refus de sonder les émotions d’autrui pourraient tout aussi bien signaler une modernité assumée qu’une incapacité à affronter la vie intérieure. Cette épaisseur psychologique rend le personnage insaisissable, et c’est précisément cette qualité fuyante qui le rend crédible et troublant.
La petite Momoko constitue sans doute l’une des créations les plus singulières du roman. Fillette de huit ans à l’intelligence précoce et à l’émotivité contenue, elle entretient avec sa chatte Lala une relation qui dépasse la simple affection entre un enfant et son animal. Cette fusion, cette manière qu’elle a de transformer la chatte en figure maternelle de substitution, révèle un mécanisme de défense psychologique face au deuil et à la solitude. Koike évite soigneusement de verser dans le sentimentalisme en dépeignant Momoko non comme une enfant attendrissante mais comme un être déjà formé, capable de froideur calculée et de rejet délibéré. Son sourire énigmatique qu’elle partage avec son père, ses silences pesants, sa politesse distante créent le portrait d’une enfant qui a appris trop tôt à se protéger du monde extérieur.
Koshiba Chinatsu apparaît comme le personnage le plus difficile à cerner, volontairement peut-être. Femme d’une beauté éclatante, ancienne interprète pour l’armée d’occupation américaine et veuve d’un officier, elle semble incarner une modernité affranchie des conventions japonaises traditionnelles. Pourtant, sous cette surface lisse et souriante, l’auteure laisse entrevoir des zones d’ombre considérables. Ses expressions faciales changeantes, son talent pour l’adaptation sociale, sa capacité à jouer différents rôles selon les circonstances en font un personnage presque théâtral, dont on ne sait jamais quelle part relève de l’authenticité et quelle part appartient à la performance. Cette opacité fondamentale fait d’elle un miroir dans lequel chaque personnage projette ses propres désirs et ses propres craintes, sans jamais vraiment l’atteindre.
La narratrice elle-même, dans sa version de jeune femme de vingt ans, illustre la finesse d’analyse psychologique de Koike. Ses rêveries romantiques concernant Gôro, sa complicité croissante avec Momoko, sa jalousie mal dissimulée envers Chinatsu dessinent le portrait d’une personnalité en formation, encore indécise sur ses propres désirs et ses propres limites morales. L’auteure excelle à montrer comment des sentiments contradictoires peuvent coexister sans que le personnage en ait pleinement conscience : l’amour qui se mêle à l’ambition, l’affection qui cache une volonté de possession, la loyauté qui dissimule une manipulation. Cette ambivalence morale empêche toute identification simpliste et maintient le lecteur dans une position d’observation critique plutôt que d’adhésion émotionnelle inconditionnelle.
L’atmosphère du Japon d’après-guerre
Le roman se déroule en 1955, une décennie après la capitulation japonaise, à une époque où le pays cherche encore ses repères entre tradition et modernité importée. Koike ancre son récit dans cette période charnière avec une précision documentaire qui ne relève jamais de la simple couleur locale. Les vastes logements réservés de l’armée américaine, véritables enclaves sur le sol japonais, matérialisent physiquement cette occupation qui imprègne tous les aspects de la vie quotidienne. Ces espaces interdits aux Japonais, entourés de hautes clôtures, avec leurs maisons blanches, leurs jardins impeccables et leurs voitures rutilantes, fonctionnent comme des mirages d’abondance qui fascinent et humilient simultanément. La jeune Hariu les observe avec la curiosité mêlée d’envie de celle qui découvre un monde inaccessible, reflet d’une société entière confrontée à sa propre défaite.
La maison des Kawakubo incarne cette tension entre deux univers culturels. Gôro a choisi d’adopter intégralement le mode de vie américain : pain et café au petit-déjeuner, jazz tonitruant, garden-parties, réfrigérateur moderne, vocabulaire émaillé d’anglicismes. Cette américanisation pourrait se lire comme une simple fascination pour le vainqueur, mais l’auteure suggère des motivations plus complexes. Est-ce un moyen pour Gôro de tourner le dos à l’humiliation nationale ? Une forme de rébellion contre son père expatrié en France ? Ou simplement l’expression d’une personnalité qui fuit naturellement toute profondeur en se réfugiant dans les apparences ? Koike laisse planer l’ambiguïté tout en dressant le portrait d’une certaine bourgeoisie artistique japonaise qui tente de se réinventer dans les habits du vainqueur.
Cette cohabitation forcée entre traditions et influences étrangères se manifeste également dans les détails les plus quotidiens. Les repas mêlent soupe miso et bifteck, les vêtements oscillent entre kimono et robes à l’occidentale, les prénoms japonais côtoient des expressions anglaises. Cette hybridation culturelle crée une atmosphère particulière, teintée d’une forme de déracinement. Les personnages semblent évoluer dans un entre-deux, n’appartenant pleinement ni à l’ancien monde qu’ils ont quitté ni au nouveau qu’ils tentent d’imiter. Cette instabilité identitaire se reflète dans leurs comportements, leurs aspirations contradictoires et leurs difficultés à établir des relations authentiques. Le contraste saisissant entre le quartier américain illuminé et la campagne japonaise environnante, avec ses champs de blé et ses chemins boueux, symbolise cette fracture qui traverse la société de l’époque.
L’auteure évite néanmoins tout discours explicite sur cette période historique. Elle ne juge pas, n’explique pas, se contente de dépeindre avec minutie un monde en mutation où les anciens codes sociaux vacillent sans que de nouveaux repères solides se soient encore établis. Cette approche indirecte confère au roman une dimension sociologique discrète mais efficace, permettant au lecteur contemporain de saisir les enjeux d’une époque sans que le récit bascule dans le roman historique didactique. Le Japon de 1955 devient ainsi moins un décor qu’un élément constitutif de la psychologie des personnages, façonnant leurs désirs et leurs comportements de manière souterraine mais déterminante.
Le symbolisme du chat blanc
Lala, la chatte blanche au pelage immaculé, occupe une place centrale dans l’architecture narrative du roman, bien au-delà de sa simple présence animale. Dès le prologue, lorsqu’une chatte identique apparaît dans le jardin de Hariu des décennies plus tard, Koike établit cet animal comme vecteur de mémoire et catalyseur de confession. Cette blancheur absolue, sans la moindre tache, évoque simultanément la pureté et la page vierge sur laquelle vont s’inscrire les passions humaines. L’auteure exploite la symbolique traditionnelle du chat dans la culture japonaise, animal associé au mystère et à la frontière entre les mondes, tout en lui conférant une dimension psychologique plus personnelle. Lala devient le réceptacle de tous les affects que les personnages ne parviennent pas à diriger vers leurs semblables.
Le rapport fusionnel entre Momoko et sa chatte dépasse largement le cadre de l’affection ordinaire entre un enfant et son animal de compagnie. En nommant Lala « maman », en se blottissant contre son ventre comme un chaton en quête de chaleur maternelle, la fillette construit une fiction nécessaire à sa survie émotionnelle. Cette substitution révèle la profondeur du manque laissé par la mort de sa mère biologique, mais aussi l’impossibilité pour l’enfant d’accepter une nouvelle figure maternelle humaine. Koike évite l’écueil de la mièvrerie en décrivant cette relation avec un réalisme presque clinique : Momoko et Lala dorment ensemble, communiquent dans un langage que seules elles comprennent, forment un duo autosuffisant qui exclut délibérément le monde extérieur. Cette symbiose devient un rempart contre l’intrusion d’autrui, particulièrement contre Chinatsu dont les tentatives d’approche se heurtent systématiquement au mur que constituent ces deux êtres soudés.
La chatte fonctionne également comme révélateur des véritables sentiments des personnages. Son attitude envers Chinatsu, faite de méfiance et d’hostilité, pourrait se lire comme une simple antipathie animale ou comme une perception intuitive d’une menace. L’auteure maintient habilement l’ambiguïté : Lala sent-elle vraiment la malveillance de la jeune femme, ou ne fait-elle que refléter les réticences de Momoko ? Cette question reste en suspens, transformant la chatte en miroir des tensions souterraines qui parcourent la maisonnée. Pour Hariu elle-même, Lala représente à la fois un obstacle à ses propres désirs d’intimité avec Momoko et un allié objectif contre Chinatsu. Cette complexité émotionnelle évite de réduire l’animal à un simple élément de l’intrigue.
La blancheur immaculée de Lala acquiert une dimension tragique lorsqu’on considère le titre du roman. Ce cercueil évoqué dès la couverture transforme rétrospectivement chaque apparition de la chatte en préfiguration d’une fin annoncée. Koike joue avec maestria sur cette tension entre la douceur quotidienne des scènes mettant en scène l’animal et la promesse funèbre inscrite dans le titre même de l’ouvrage. La pureté de Lala, sa blancheur sans tache, contraste violemment avec les sentiments troubles qui l’entourent : jalousie, possessivité, manipulation. L’animal innocent devient ainsi le point focal de passions humaines destructrices, victime désignée d’un drame dont elle ignore tout jusqu’au bout.
Les dynamiques relationnelles et leurs tensions
Le roman déploie un réseau de relations interpersonnelles d’une subtilité remarquable, où chaque lien se définit autant par ce qui se dit que par ce qui demeure tu. La relation entre Hariu et Gôro illustre parfaitement cette économie du non-dit. La jeune femme nourrit pour son employeur des sentiments qu’elle n’ose formuler clairement, oscillant entre admiration artistique, attirance physique et fantasmes romanesques. Koike excelle à décrire ces rêveries érotiques que la narratrice s’autorise dans l’intimité de sa chambre, tout en soulignant combien cette passion reste prisonnière de l’imaginaire. Gôro, de son côté, maintient avec elle une distance courtoise qui pourrait signifier aussi bien de l’indifférence qu’un respect scrupuleux des convenances. Cette asymétrie des sentiments, que la narratrice elle-même reconnaît avec une lucidité douloureuse, crée une tension permanente où chaque geste anodin, chaque compliment banal se trouve chargé d’une signification que lui seul accorde.
Le trio que forment progressivement Hariu, Momoko et Lala constitue le cœur émotionnel du récit. L’auteure montre avec finesse comment deux êtres solitaires, la jeune employée déracinée et l’enfant endeuillée, trouvent l’une dans l’autre un écho à leur propre besoin d’affection. Cette complicité naissante se construit lentement, par accumulation de petits moments partagés : les promenades dans le champ de blé, les colliers de fleurs, les sucettes glacées achetées en cachette. Pourtant, même dans cette relation apparemment pure, Koike laisse transparaître une ambiguïté troublante. Hariu cherche-t-elle sincèrement le bien-être de Momoko, ou utilise-t-elle inconsciemment l’enfant comme moyen d’accéder au père ? Cette question, que la narratrice elle-même soulève rétrospectivement, empêche toute lecture sentimentale de leur amitié et introduit un malaise salutaire dans la perception du lecteur.
L’arrivée de Chinatsu vient bouleverser cet équilibre précaire en introduisant une rivalité à plusieurs niveaux. Pour Momoko, elle représente une menace existentielle, l’éventualité d’une nouvelle mère qui viendrait usurper la place symbolique occupée par Lala. Pour Hariu, elle incarne la rivale parfaite : belle, sophistiquée, adulte, sexuellement assumée, tout ce que la jeune provinciale ne sera jamais. Koike dépeint avec une acuité psychologique remarquable la manière dont ces deux femmes s’observent, se jaugent, détectent mutuellement leurs faiblesses respectives. Les efforts de Chinatsu pour séduire Momoko se heurtent systématiquement à la résistance passive de l’enfant, créant une chorégraphie d’approches et de rejets qui finit par user la patience de la jeune femme. La sympathie du lecteur oscille constamment, car si Chinatsu peut apparaître manipulatrice dans ses tentatives d’amadouer l’enfant, ses efforts témoignent aussi d’un désir sincère d’établir une relation avec la fille de l’homme qu’elle aime.
Le personnage de Gôro se révèle particulièrement problématique dans sa gestion de ces tensions. Son refus d’interroger les sentiments d’autrui, sa propension à évacuer les conflits par des plaisanteries, son aveuglement volontaire face aux signaux de détresse que lui envoie sa fille créent un vide émotionnel au centre même de la maisonnée. L’auteure suggère que cette légèreté affichée cache peut-être une lâcheté fondamentale, une incapacité à assumer ses responsabilités paternelles et sentimentales. Lorsque Hariu tente de lui faire comprendre la profondeur du malaise de Momoko, il balaie ses préoccupations d’un geste, préférant croire que le temps arrangera les choses. Cette passivité masculine face aux turbulences féminines qui l’entourent ajoute une dimension supplémentaire à la mécanique tragique qui se met en place, transformant Gôro en spectateur inconscient du drame qui se prépare sous son propre toit.
L’art du suspense psychologique
Koike construit son suspense selon une logique d’accumulation plutôt que de surprise brutale, privilégiant la montée progressive d’une inquiétude diffuse aux rebondissements spectaculaires. Dès le prologue, le lecteur sait qu’un événement terrible s’est produit des décennies auparavant, un secret si lourd que la narratrice n’a jamais pu le partager avec quiconque. Cette annonce initiale fonctionne comme une promesse qui colore d’une teinte sombre l’ensemble du récit, transformant les scènes les plus anodines en présages potentiels. Chaque moment de bonheur partagé entre Hariu et Momoko, chaque sourire de Chinatsu, chaque insouciance de Gôro acquiert une dimension tragique pour le lecteur qui sait, sans encore le comprendre vraiment, que tout cela mène à une catastrophe. Cette tension entre l’ignorance des personnages et la prescience du lecteur crée une forme d’ironie dramatique particulièrement efficace.
L’auteure maîtrise également l’art de distiller les indices sans jamais verser dans la manipulation grossière. Les observations de Hariu sur l’antipathie de Lala envers Chinatsu, la froideur calculée de Momoko, les efforts désespérés de la jeune femme pour gagner l’affection de l’enfant s’accumulent comme autant de signes avant-coureurs. Pourtant, rien dans ces éléments ne désigne clairement la nature exacte du drame à venir. Le titre même du roman, avec son évocation funèbre, maintient le lecteur dans une expectative angoissée : qui sera dans ce cercueil, et dans quelles circonstances ? Cette incertitude nourrit la lecture et empêche toute anticipation précise des événements, tout en créant un climat d’appréhension croissante. La lenteur délibérée du rythme narratif, loin de constituer une faiblesse, participe de cette stratégie d’installation progressive de la menace.
Le bassin aux nénuphars, mentionné à plusieurs reprises au fil du récit, illustre la manière dont Koike sème des éléments qui ne prendront leur pleine signification que rétrospectivement. D’abord simple détail du décor, vestige des aménagements de l’épouse défunte, il devient progressivement un lieu chargé d’une inquiétude sourde. L’auteure ne souligne jamais lourdement son importance symbolique, mais sa présence récurrente dans les descriptions du jardin finit par s’imprimer dans la conscience du lecteur. Cette économie narrative, qui refuse la surlignage des éléments importants, exige une attention soutenue et transforme la lecture en une forme de participation active à la construction du sens. Le lecteur devient détective malgré lui, cherchant à déchiffrer les signes dispersés dans le texte.
La scène finale de l’extrait, où Hariu observe Chinatsu penchée sur le bassin, représente un sommet de tension narrative. Koike y déploie une technique de focalisation remarquable, montrant la scène à travers le regard de Hariu qui comprend sans voir directement, qui devine sans pouvoir encore accepter ce qu’elle devine. Cette distance physique entre l’observatrice et la scène observée mime la distance psychologique entre la conscience et l’horreur de ce qui se joue. Le lecteur se retrouve lui aussi dans cette position inconfortable du témoin impuissant, qui voit se dérouler une tragédie sans pouvoir intervenir. Cette mise en abyme de la position spectatorielle crée un malaise profond qui dépasse largement le simple effet de surprise et interroge sur la notion même de responsabilité face au malheur d’autrui.
La portée intemporelle d’un drame japonais
« Le chat dans le cercueil » transcende largement le cadre du simple roman à suspense pour interroger des questions fondamentales sur la nature humaine et les mécanismes de la culpabilité. L’œuvre explore cette zone grise où les intentions louables se mêlent aux désirs inavouables, où la protection d’un enfant peut masquer une manipulation inconsciente, où l’amour maternel de substitution côtoie la volonté de possession. Koike refuse obstinément les jugements moraux tranchés et préfère dresser le portrait de personnages prisonniers de leurs propres contradictions. Cette ambivalence morale constitue sans doute l’un des apports les plus riches du roman, invitant le lecteur à s’interroger sur ses propres limites éthiques plutôt qu’à condamner confortablement des personnages fictifs. La question n’est pas de savoir qui est coupable, mais de comprendre comment des êtres ordinaires peuvent basculer dans l’irréparable.
Le thème de la mémoire et de sa reconstruction traverse l’ensemble du récit, conférant au roman une dimension méta-narrative intéressante. En choisissant de faire raconter ces événements par une narratrice âgée qui revit son passé, Koike pose implicitement la question de la fidélité du souvenir. Jusqu’où peut-on faire confiance à une mémoire qui a eu des décennies pour se réorganiser, se justifier, se réinterpréter ? Cette interrogation sur la fiabilité du témoignage ajoute une strate supplémentaire de complexité à la lecture, transformant chaque assertion de la narratrice en matière à questionnement. Le roman devient ainsi une réflexion sur la manière dont nous vivons avec nos actes passés, dont nous les retravaillons mentalement pour pouvoir continuer à exister malgré eux.
L’œuvre résonne également avec des préoccupations universelles sur les structures familiales et leurs dysfonctionnements. La famille recomposée avant l’heure que tente de former Gôro avec Chinatsu se heurte à la résistance farouche d’une enfant qui a déjà choisi sa mère de substitution sous la forme d’un animal. Cette configuration, si elle appartient au Japon des années 1950, n’en demeure pas moins actuelle dans ses implications psychologiques. Koike montre avec perspicacité comment les adultes, dans leur désir légitime de bonheur personnel, peuvent négliger ou sous-estimer la violence que représente pour un enfant l’intrusion d’un nouveau parent. Le roman évite heureusement tout discours moralisateur sur la question, se contentant d’exposer la mécanique impitoyable d’un conflit où chaque protagoniste défend son territoire émotionnel avec les armes dont il dispose.
La traduction de Karine Chesneau mérite d’être saluée pour sa capacité à restituer la tonalité particulière du texte original, cette voix narrative à la fois distante et intimiste, cette attention minutieuse aux détails quotidiens qui caractérise l’écriture de Koike. Le roman s’inscrit dans une tradition littéraire japonaise du récit psychologique, héritière lointaine des « romans du je » du début du XXe siècle, tout en s’appropriant des codes du thriller occidental. Cette hybridation générique, loin de créer une œuvre bancale, produit un objet littéraire singulier qui ne se laisse enfermer dans aucune catégorie préétablie. « Le chat dans le cercueil » demeure ainsi dans la mémoire du lecteur moins comme une intrigue que comme une atmosphère, moins comme une histoire que comme une interrogation persistante sur les zones d’ombre qui habitent chaque conscience et sur le prix que nous payons pour nos silences.
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Mots-clés : Thriller psychologique japonais, Suspense atmosphérique, Japon d’après-guerre, Culpabilité et mémoire, Relations toxiques, Roman confession, Ambiguïté morale
Extrait Première Page du livre
» Prologue
Les miaulements d’un chat se firent soudain entendre quelque part.
Yukiko interrompit sa vaisselle et jeta un œil dans l’arrière-cour par la fenêtre de la cuisine. Sous le cerisier de forme peu harmonieuse, elle aperçut un chat tout sale. Assis au milieu des pétales qui tombaient en tourbillonnant, il leva les yeux vers elle et poussa un miaulement perçant.
Il s’agissait d’un chat adulte qu’elle n’avait jamais vu dans le voisinage. Sans doute avait-il traîné longtemps dehors, car il était gris de poussière. Les touffes de poils derrière ses oreilles, encroûtées de boue séchée, n’étaient plus que de petites pelotes dures qui pendaient.
— Tu as faim ? lui cria-t-elle par-dessus le rebord de la fenêtre. Dans les rayons du soleil de printemps, le chat cligna de ses grands yeux tirant sur le vert et bâilla à se décrocher la mâchoire.
Du réfrigérateur, Yukiko sortit un pack de lait, en versa un peu dans une soucoupe, puis ouvrit doucement la porte de la cuisine. Elle ignorait complètement si Hariu Masayo, la propriétaire, aimait les chats. Cela faisait cinq ans qu’elle travaillait pour elle comme employée de maison à temps partiel. Et pas une seule fois elles n’avaient parlé de chats. De toute façon, comme Hariu restait toujours enfermée dans son atelier, elles n’avaient jamais l’occasion de bavarder.
Si sa patronne la voyait, elle pourrait très bien se fâcher. Yukiko tendit donc une oreille craintive vers le fond de la maison. L’atelier était calme, rien n’indiquait que Hariu allait sortir.
Quand elle posa devant le chat la soucoupe remplie de lait, l’animal eut un court instant d’hésitation tout en flairant l’odeur du lait, puis il se mit très vite à boire avec fougue sans faire une pause. Il était sale de la tête aux pattes, mais c’était apparemment un chat en bonne santé, au pelage sain. En plus, il n’était pas si maigre que ça. Après un bon shampoing, un ruban noué autour du cou, il aurait aussi belle apparence que les chats domestiques déambulant fièrement dans le quartier.
Une fois son lait bu jusqu’à la dernière goutte, le chat se lécha vivement le museau, puis il leva les yeux vers Yukiko, la tête légèrement de côté, comme pour lui demander : Et maintenant, qu’est-ce que tu me donnes ? Il avait tout à fait l’expression de celui qui, au début du repas, a fini sa soupe et attend la suite.
Avec un petit rire forcé, Yukiko retourna dans la cuisine. Elle ouvrit le réfrigérateur, en sortit une tranche de jambon et, après une seconde de réflexion, prit une boîte de petites sardines séchées puis ressortit en emportant le tout. Elle se sentait heureuse. C’était sa nature : elle était incapable de rejeter un chat ou un chien errant dès qu’elle en apercevait un. Au temps du collège, il lui était arrivé de transporter chez le vétérinaire un chat errant couvert de sang qui s’était fait renverser par une voiture, et de lui sauver ainsi la vie. «
- Titre : Le Chat dans le cercueil
- Titre original : Hitsugi no naka no neko
- Auteur : Mariko Koike
- Éditeur : Éditions Philippe Picquier
- Traduction : Karine Chesneau
- Nationalité : Japon
- Date de sortie en France : 1999
- Date de sortie en Japon : 1990
Résumé
Si Momoko n’ouvre son cœur qu’à sa chatte Lala, son père n’a d’yeux que pour la belle et pulpeuse Chinatsu, au grand dam de la jeune fille au pair : trois habitants d’une même maison dans le Japon d’après-guerre vivent dans un calme apparent, ignorants d’une vérité cachée qui les pousse inexorablement vers la tragédie.
Quand la neige recouvrira de silence le jardin et le champs de blé alentour, les non-dits réveilleront ce petit démon intérieur qui appelle au meurtre. Et Lala, sphinx au blanc pelage, pourrait bien alors s’avérer la victime et la clé de ce surprenant suspense psychologique.

Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.




















