Une enquête qui traverse les frontières
Dolores Redondo orchestre dans « En attendant le déluge » un dispositif narratif ambitieux qui fait dialoguer deux territoires géographiques et temporels distincts. Le roman s’ancre d’abord dans le Glasgow de 1968-1969, théâtre des crimes non résolus de Bible John, ce tueur en série qui hante encore aujourd’hui la mémoire collective écossaise. Puis, par un jeu de miroirs troublant, l’intrigue bascule vers le Bilbao de 1983, cette ville industrielle du Pays basque espagnol qui s’apprête à connaître les inondations dévastatrices d’août. Cette architecture narrative double crée une tension particulière : le lecteur se trouve propulsé entre deux époques, deux pays, deux enquêtes qui finissent par se rejoindre dans une même quête de vérité. L’auteure ne se contente pas de juxtaposer ces espaces ; elle tisse entre eux des correspondances secrètes, des échos qui résonnent par-delà les frontières.
L’inspecteur Noah Scott Sherrington incarne cette circulation entre les mondes. Personnage tourmenté, obsédé par l’énigme Bible John, il traverse la mer du Nord pour suivre une piste qui le mène jusqu’aux rives du Nervión. Ce déplacement géographique devient bien plus qu’un simple changement de décor : il matérialise la dimension transnationale du Mal, cette capacité qu’ont les prédateurs à se fondre dans de nouveaux territoires pour y poursuivre leurs méfaits. Redondo explore ainsi la porosité des frontières face à la violence criminelle, montrant comment un tueur peut transplanter ses rituels macabres d’une ville portuaire à une autre, profitant des similitudes urbaines et sociales pour reconstituer son terrain de chasse.
Cette approche transfrontalière permet à l’auteure d’interroger la circulation des archives criminelles et la coopération policière internationale à une époque où ces échanges demeuraient embryonnaires. Le roman met en scène les difficultés d’une enquête qui doit naviguer entre juridictions différentes, langues étrangères et protocoles divergents. Cette dimension procédurale, loin d’alourdir le récit, lui confère une authenticité documentaire qui renforce l’immersion du lecteur dans cette traque obsessionnelle où chaque frontière franchie devient un obstacle supplémentaire vers la résolution.
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La mémoire personnelle comme moteur narratif
L’avant-propos du roman dévoile une dimension autobiographique aussi inattendue que puissante : Dolores Redondo y confie avoir commencé à écrire cette histoire lors d’un voyage en train, à quatorze ans, en août 1983, alors qu’elle rentrait de vacances en Galice. Ce trajet initiatique, marqué par la vision hallucinante des inondations qui venaient de dévaster Bilbao, devient le point d’origine d’une œuvre mûrie pendant près de quarante ans. Les objets accrochés aux cimes des arbres, les grenouillères suspendues dans les branches, les rues couvertes de boue : ces images traumatiques d’une ville titanesque réduite à néant ont nourri l’imaginaire de la romancière, transformant un souvenir d’adolescente en matière romanesque.
Cette intrusion de l’intime dans la fiction criminelle bouleverse les codes du genre. Redondo ne se dissimule pas derrière ses personnages ; elle assume pleinement sa présence de « écrivaine de tempêtes », pour reprendre sa propre formule. L’été 1983 n’est pas seulement le cadre temporel de l’action, il représente également le moment fondateur de sa vocation littéraire, cette prise de conscience qu’écrire permettait de conjurer la peur, de domestiquer le chaos observé depuis la fenêtre d’un train immobilisé. La musique, omniprésente dans le récit, renvoie elle aussi à cette découverte adolescente : les vinyles achetés chez le disquaire Vázquez Lescaille à Pontevedra deviennent des jalons mémoriels qui rythment la narration.
Cette hybridation entre enquête fictionnelle et réminiscence personnelle confère au roman une densité émotionnelle particulière. Les descriptions des inondations portent l’empreinte d’un vécu authentique, cette mémoire sensorielle que seul un témoin direct peut restituer. Redondo transforme ainsi le polar en espace de mémoire collective, où l’affaire criminelle réelle de Bible John dialogue avec le souvenir intime d’une catastrophe naturelle. Le déluge du titre résonne alors dans toute sa polysémie : phénomène météorologique destructeur, métaphore biblique du châtiment, mais aussi flot mémoriel qui charrie les fragments d’un passé jamais totalement résolu. Cette stratégie narrative fait du roman bien davantage qu’une simple reconstitution historique : il devient le témoignage d’une adolescente devenue écrivaine, capable de transformer l’effroi en littérature.
Deux tragédies historiques au cœur du récit : Bible John et l’été 1983
Redondo s’empare de l’une des énigmes criminelles les plus fascinantes de l’histoire écossaise pour tisser la trame de son roman. Entre 1968 et 1969, un tueur surnommé Bible John par la presse assassina trois jeunes femmes brunes à Glasgow, toutes rencontrées à la discothèque Barrowland. L’affaire ne fut jamais élucidée malgré l’une des plus grandes chasses à l’homme menées en Écosse. L’auteure s’appuie sur cette réalité documentée avec rigueur, convoquant les pistes explorées au fil des décennies, des analyses ADN tardives sur John Irvine McInnes jusqu’aux hypothèses autour du tueur en série Peter Tobin. Cette matière factuelle devient le terreau d’une fiction qui interroge la persistance du mystère criminel dans la conscience collective, cette incapacité à refermer un dossier qui continue de hanter les mémoires.
Le second pilier historique du récit repose sur les inondations catastrophiques qui frappèrent le Pays basque en août 1983. Redondo restitue avec une précision saisissante l’ampleur du désastre : le fleuve Nervión transformé en torrent dévastateur, Bilbao la puissante engloutie sous la boue, les voies ferrées endommagées, les centaines de victimes. Cette catastrophe naturelle, bien réelle, n’est pas un simple décor dramatique mais un événement charnière qui modifie le cours de l’enquête et contraint les personnages à naviguer dans une ville dévastée. Le choix de faire converger ces deux faits historiques distincts — un cold case écossais et une catastrophe basque — relève d’une audace narrative certaine. L’été 1983 devient ainsi le point de rencontre improbable entre une traque criminelle vieille de quinze ans et une violence naturelle d’une ampleur biblique.
Cette double documentation historique ancre solidement la fiction dans le réel tout en lui permettant d’explorer des zones d’ombre laissées vacantes par les archives officielles. Redondo travaille dans les interstices de l’Histoire, là où les dossiers incomplets et les témoignages contradictoires laissent place à l’imagination romanesque. Elle prolonge ainsi la réflexion sur l’identité possible de Bible John, toujours vivant selon elle, tout en rendant hommage aux victimes du déluge basque. Le roman fonctionne comme une archéologie mémorielle qui exhume deux traumatismes collectifs pour les faire résonner ensemble dans une même symphonie tragique.
Quand les voix multiples tissent l’enquête
Redondo déploie une architecture narrative complexe qui fait alterner plusieurs voix et perspectives tout au long du récit. Les chapitres s’organisent autour de différents personnages dont les destinées finissent par s’entrelacer : « Le garçon », « Bible John », l’inspecteur Noah Scott Sherrington, « La victime », « Le Poivrot ». Cette multiplicité des points de vue crée un effet kaléidoscopique où chaque fragment narratif apporte sa pierre à l’édifice d’ensemble sans jamais dévoiler prématurément les connexions qui unissent ces existences. Le lecteur se trouve ainsi placé en position d’enquêteur, contraint d’assembler lui-même les pièces du puzzle à partir de ces témoignages fragmentés qui progressent en parallèle.
Les titres de chapitres empruntent également aux paroles de chansons, notamment « I got it bad » ou « You don’t know how bad I got it », instaurant un rythme musical qui contrepoint la noirceur des événements narrés. Cette incorporation de la culture pop des années 1980 enrichit la dimension temporelle du roman tout en créant une bande-son mentale pour le lecteur. L’alternance entre chapitres numérotés et chapitres titrés, entre passages situés à Glasgow et séquences bilbaïnes, génère une dynamique narrative soutenue qui maintient constamment l’attention en éveil. Les ellipses temporelles, les retours en arrière et les bonds chronologiques obligent à une lecture active, attentive aux indices disséminés dans chaque fragment.
Cette polyphonie permet à Redondo d’explorer la psychologie de personnages aux profils radicalement différents sans jamais adopter une posture de narratrice omnisciente. Chaque voix conserve son opacité, ses zones d’ombre, ses non-dits. Le tueur lui-même bénéficie d’une intériorité glaçante que l’auteure restitue avec une précision clinique, pénétrant dans la logique perverse de ses rituels sans jamais basculer dans la complaisance. L’inspecteur Sherrington, rongé par ses propres démons, incarne quant à lui cette figure du policier obsessionnel que la traque transforme progressivement. Ces multiples strates narratives confèrent au roman une profondeur qui transcende le simple récit d’enquête pour interroger les mécanismes de la violence, de l’obsession et de la mémoire traumatique.
Glasgow et Bilbao : villes miroirs
Redondo établit entre Glasgow et Bilbao une correspondance troublante qui dépasse la simple analogie géographique. Ces deux cités portuaires, forgées par l’industrie lourde et traversées par leurs fleuves respectifs — la Clyde et le Nervión —, partagent une identité ouvrière façonnée par les chantiers navals, les aciéries et le labeur des classes populaires. L’auteure saisit avec acuité leurs ressemblances architecturales : les immeubles noircis par la suie industrielle, les grues qui se dressent comme des squelettes métalliques le long des berges, les quartiers populaires où se côtoient misère et dignité. Cette gémellité urbaine n’est pas fortuite : elle permet de comprendre pourquoi Bible John pourrait avoir choisi Bilbao comme nouveau terrain de chasse, y retrouvant les mêmes codes sociaux, la même configuration spatiale, les mêmes zones d’ombre propices à ses agissements.
Les descriptions du Nervión évoquent explicitement cette parenté : « Bilbao était Glasgow », pense l’inspecteur Sherrington en remontant la ría. La vase du fleuve agitée par les hélices des bateaux, les eaux d’égouts qui se déversent dans le courant, les ateliers mécaniques fumants qui bordent les voies ferrées : tout rappelle l’écosystème glaswégien. Cette superposition des deux villes crée un effet de vertige géographique où les repères se brouillent, où l’enquêteur comme le lecteur perdent leurs certitudes spatiales. Redondo joue avec maestria de cette ambiguïté, montrant comment un prédateur peut transposer ses rituels dans un nouvel environnement qui lui offre les mêmes conditions opératoires.
Au-delà des similitudes matérielles, c’est aussi une proximité humaine que l’auteure met en lumière : les dancings où se rencontrent jeunes hommes et jeunes femmes issus des milieux modestes, les codes vestimentaires, les aspirations sociales d’une jeunesse ouvrière en quête de divertissement. Les discothèques deviennent des espaces interchangeables où se rejoue le même théâtre de la séduction et du danger. Cette universalité des lieux de sociabilité populaire permet à Redondo d’interroger la vulnérabilité partagée des victimes potentielles, quelle que soit leur nationalité, dès lors qu’elles évoluent dans des contextes urbains similaires marqués par les mêmes inégalités et les mêmes angles morts de la surveillance sociale.
Les eaux troubles du trauma et de la violence
L’eau occupe une place centrale dans l’économie symbolique du roman, se déclinant sous de multiples formes qui toutes renvoient à la souillure et à la purification. Dès l’ouverture, le personnage du garçon lave dans un bac en pierre des tissus imbibés de sang menstruel, accomplissant cette corvée répugnante avec un dégoût viscéral. Cette scène liminaire introduit une obsession pour la contamination corporelle qui traverse l’ensemble du récit et contamine jusqu’aux motivations du tueur. Les lacs écossais, le Nervión en crue, la pluie diluvienne qui s’abat sur Bilbao : l’élément liquide circule à travers la narration comme une présence ambivalente, tantôt purificatrice, tantôt destructrice.
Redondo explore les strates profondes du traumatisme psychique en les reliant à une violence qui prend sa source dans l’enfance. Le garçon contraint de nettoyer ce que les femmes de la maisonnée considèrent comme impur développe une pathologie du dégoût qui le marquera à jamais. Cette origine traumatique, que l’auteure suggère sans jamais la formuler explicitement, permet d’éclairer la logique morbide du tueur pour qui les femmes en période menstruelle représentent une souillure absolue devant être éliminée. Les rituels meurtriers prennent alors une dimension quasi religieuse, comme si la mise à mort permettait d’accomplir une purification fantasmée. L’eau du loch où sont immergées les victimes devient le lieu d’un baptême inversé, d’une lustration macabre.
Le déluge d’août 1983 fonctionne comme l’apothéose de cette thématique aquatique, moment où la nature elle-même semble châtier la ville dans un déchaînement d’une violence inouïe. Les eaux boueuses qui envahissent Bilbao charrient autant les détritus matériels que les secrets enfouis, révélant au grand jour ce que la cité industrielle dissimulait dans ses entrailles. Cette catastrophe naturelle fait écho à la violence criminelle qui s’exerce dans l’ombre, établissant un parallèle troublant entre le déchaînement des éléments et celui des pulsions meurtrières. Redondo tisse ainsi un réseau métaphorique dense où l’eau devient le vecteur d’une réflexion sur la culpabilité, la souillure et l’impossible rédemption des êtres marqués par le trauma originel.
La musique comme fil conducteur émotionnel
La bande-son des années 1980 imprègne chaque page du roman, créant une atmosphère sonore qui transcende la simple reconstitution d’époque. Redondo convoque Nik Kershaw et son hymne mélancolique « Wouldn’t It Be Good », transformant cette chanson pop en leitmotiv générationnel qui accompagne l’éveil adolescent de la narratrice comme la progression de l’enquête. Les titres de chapitres empruntent aux paroles de morceaux qui expriment la détresse et l’aliénation : « I got it bad », « You don’t know how bad I got it », « The cold is biting through each and every nerve and fiber ». Ces fragments de lyrics installent une tonalité émotionnelle avant même que le lecteur n’aborde le contenu narratif, créant une anticipation sensible qui colore la réception du texte.
Cette présence musicale n’est jamais gratuite ni décorative. Elle renvoie directement à l’expérience fondatrice de l’auteure, cet été 1983 où elle découvrit simultanément l’importance de la musique dans sa vie et la vision traumatisante de Bilbao ravagée. Les deux vinyles achetés chez le disquaire Vázquez Lescaille à Pontevedra deviennent des totems mémoriels, des objets qui cristallisent un moment de passage entre l’enfance et l’âge adulte. Redondo établit ainsi une connexion intime entre la découverte de l’identité musicale et la prise de conscience de la fragilité du monde, comme si ces deux révélations étaient indissociables. La musique fonctionne également comme contrepoint à l’horreur narrée, offrant des respirations émotionnelles dans un récit par ailleurs saturé de violence et d’angoisse.
Les discothèques, espaces de sociabilité où se nouent les drames, vibrent au rythme des tubes de l’époque, transformant ces lieux de plaisir en théâtres du danger. La Barrowland à Glasgow devient un personnage à part entière, avec ses lumières, son vacarme, ses codes de séduction qui se déploient sur fond de musique assourdissante. Redondo saisit avec justesse l’ambivalence de ces espaces festifs où se mêlent désir de liberté et vulnérabilité, où les corps qui dansent peuvent aussi devenir des proies. La musique traverse ainsi le roman comme un courant électrique, reliant les époques, les lieux et les destins dans une même pulsation rythmique qui dit à la fois la vitalité de la jeunesse et l’imminence du chaos.
Le déluge comme métaphore existentielle
Le titre du roman convoque d’emblée la dimension biblique du châtiment universel, cette attente angoissée d’une catastrophe annoncée dont nul ne peut prévoir l’exacte survenue. Redondo joue de cette polysémie pour installer une tension narrative qui dépasse largement le cadre des inondations d’août 1983. Le déluge fonctionne comme une menace suspendue au-dessus des personnages, une fatalité inscrite dans le titre même de l’ouvrage qui transforme chaque page en compte à rebours vers l’inéluctable. Cette attente crée un climat d’imminence où se mêlent la traque policière et le pressentiment d’une destruction à venir, comme si la violence humaine et la fureur des éléments devaient nécessairement converger dans un même déchaînement apocalyptique.
Au-delà de son occurrence météorologique, le déluge représente également le débordement des pulsions refoulées, l’irruption brutale de ce que la société maintient sous contrôle. Les meurtres en série apparaissent comme autant de ruptures de digues psychiques, moments où la violence contenue fait effraction dans l’ordre social. L’inspecteur Sherrington lui-même est habité par ses propres tempêtes intérieures, rongé par une obsession qui menace de l’emporter. Redondo tisse ainsi une réflexion sur les forces destructrices qui travaillent souterrainement les individus et les collectivités, prêtes à surgir lorsque les barrières cèdent. Le roman interroge cette fragilité fondamentale des équilibres établis, qu’ils soient psychologiques, sociaux ou naturels, tous susceptibles de basculer dans le chaos.
La vision de Bilbao dévastée, telle que la décrit l’auteure dans son avant-propos, cristallise cette dimension métaphorique : une ville titanesque réduite à néant, couverte de boue, ses immeubles dévoilant « toute sa honte ». Cette image de l’effondrement urbain résonne bien au-delà de la simple catastrophe naturelle pour interroger la vulnérabilité de nos constructions civilisationnelles face aux déchaînements qui nous submergent. Redondo se définit elle-même comme « écrivaine de tempêtes », assumant cette fascination pour les moments de basculement où tout ce qui semblait solide se liquéfie. Le déluge devient ainsi la métaphore d’une condition humaine confrontée à des forces qui la dépassent, qu’elles proviennent des profondeurs psychiques ou du ciel menaçant, dans une même logique de submersion et de dissolution des repères qui fait toute la force tragique de ce roman.
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Mots-clés : Bible John, Glasgow, Bilbao, Inondations 1983, Enquête transfrontalière, Mémoire autobiographique, Thriller historique
Extrait Première Page du livre
» 1
Le garçon
Harmony Cottage
Le garçon s’immobilisa sur le pas de la porte et frissonna au contact du froid glacial. Il laissa son regard se perdre sur les eaux calmes du loch qui étincelaient dans les lueurs de la pleine lune, puis leva les yeux vers le ciel. Des larmes naissantes lui brouillèrent la vue. Il ne voulait pas le faire. Il voulait rentrer, se blottir près du poêle, lire une histoire et s’endormir. Quand il s’assoupissait devant le feu, personne ne prenait la peine de le coucher et il pouvait se reposer.
De l’intérieur de la maison lui parvinrent des voix pressantes :
« Ferme cette porte, petit Johnny, et fais ton boulot ou je t’en colle une. »
Il poussa le battant pour ne plus les entendre, ferma les yeux. Deux larmes roulèrent sur ses joues déjà frigorifiées. De sa main encore libre, il les chassa presque rageusement. Pleurer ne servait à rien, mais il avait beau ressasser cette phrase, les larmes revenaient dès qu’on lui assignait cette tâche. Il gagna un des pignons en portant le lourd seau en bois jusqu’à l’endroit où se trouvait le lavoir en pierre, installé sous un robinet d’un autre âge vissé au tuyau branlant qui descendait de la colline. Une vieille planche à laver, une brosse à chiendent en bois et une boîte de conserve contenant le savon à la soude caustique qu’elles fabriquaient avec les restes de graisse de cuisine étaient placées sur le côté. Il posa le seau par terre et dut s’y prendre à deux mains pour actionner la tête du robinet rouillée. C’était encore possible, mais au cœur de l’hiver, quand les températures auraient baissé, il ne s’écoulerait qu’un mince filet d’eau, à condition qu’elle n’ait pas gelé. Il lui faudrait alors descendre au loch et sa tâche serait encore plus pénible. «
- Titre : En attendant le déluge
- Titre original : Esperando el diluvio
- Auteur : Dolores Redondo
- Éditeur : Éditions Gallimard
- Traduction : Isabelle Gugnon
- Nationalité : Espagne
- Date de sortie en France : 2024
- Date de sortie en Espagne : 2022
Page officielle : www.doloresredondo.com
Résumé
Entre 1968 et 1969, un tueur surnommé Bible John assassine trois jeunes femmes à Glasgow sans jamais être identifié. Quinze ans plus tard, en août 1983, l’inspecteur Noah Scott Sherrington, obsédé par cette affaire non résolue, suit une piste qui le mène jusqu’à Bilbao. Dans cette ville industrielle du Pays basque qui ressemble étrangement à Glasgow, il pense avoir retrouvé la trace du meurtrier. Mais la cité s’apprête à subir des inondations dévastatrices qui vont bouleverser son enquête.
Dolores Redondo entrelace fiction criminelle et souvenirs autobiographiques dans ce roman qu’elle a commencé à écrire à quatorze ans, après avoir été témoin du déluge qui ravagea Bilbao. À travers une narration polyphonique qui alterne les perspectives et les époques, elle interroge les thèmes de la violence, du trauma et de la mémoire. La musique des années 1980 et les correspondances troublantes entre les deux villes portuaires composent une symphonie tragique où se mêlent enquête historique et réminiscences personnelles.
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Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


























