« De ma famille » de Marlène Charine : quand le passé rattrape le présent

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Le puzzle temporel de Marlène Charine

Dès les premières pages, Marlène Charine établit un dispositif narratif qui fonctionne comme un jeu de reflets entre deux temporalités. Le roman s’ouvre sur un prologue daté de novembre 2003, scène saisissante où un jeune homme se retrouve piégé au fond d’un bassin de piscine abandonné, pour ensuite basculer vers juillet 2024, où Yohan découvre la disparition de sa femme Claire au petit matin. Cette alternance crée immédiatement une tension narrative puissante : le lecteur pressent que ces deux époques sont liées par des fils invisibles qui ne demandent qu’à se révéler. L’auteure multiplie les perspectives en attribuant des chapitres à différents personnages – « Lui » pour Yohan, « Elle » pour Claire, puis « Claire » et « Mathilde » pour leurs versions adolescentes. Cette polyphonie narrative offre plusieurs angles de vue sur une même histoire, comme si le roman se construisait à partir de témoignages fragmentés qui reconstituent progressivement la mosaïque d’un secret enfoui.

L’habileté de Charine réside dans sa capacité à orchestrer ces temporalités sans jamais perdre le lecteur. Les allers-retours entre 2024 et les années 1990-2000 ne sont pas de simples flashbacks explicatifs, mais participent véritablement à la construction du suspense. Chaque chapitre situé dans le passé apporte une pièce supplémentaire au puzzle contemporain, tandis que les sections actuelles posent de nouvelles questions qui trouvent leur écho dans les souvenirs révélés. La structure en miroir fonctionne à merveille : la Claire du présent, mère épanouie mais soudainement disparue, dialogue avec la Claire adolescente, jeune fille influente au collège dont on découvre progressivement les fêlures intérieures. Cette dualité temporelle permet à l’auteure d’explorer comment le passé forge le présent, comment les traumatismes de l’enfance sculptent l’adulte que l’on devient.

Le roman déploie ainsi une architecture complexe mais remarquablement fluide, où chaque voix narrative apporte sa tonalité propre au récit. Yohan incarne l’urgence et l’angoisse d’un homme face à l’impuissance, tandis que les chapitres consacrés aux jeunes Claire et Mathilde révèlent les racines d’une amitié ambiguë, entre complicité fusionnelle et zones d’ombre inquiétantes. Cette construction permet à Charine de distiller l’information avec précision, maintenant le lecteur dans un état de vigilance constant où chaque détail peut s’avérer crucial. Le dispositif narratif devient ainsi bien plus qu’un simple procédé formel : il constitue le cœur même de l’expérience de lecture, transformant chaque page tournée en une nouvelle révélation potentielle sur ce qui lie vraiment ces personnages à travers les décennies.

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Le poids des silences et la force des secrets

Les non-dits tissent la toile du récit avec une efficacité redoutable. Chaque personnage porte son fardeau de vérités tues, créant un réseau de silences qui irriguent le roman de tensions palpables. Claire, l’épouse disparue, semble fuir un passé qu’elle n’a jamais partagé avec Yohan, son mari qui découvre progressivement l’étendue de ce qu’il ignorait sur celle qu’il croyait connaître. Les cauchemars récurrents de sa femme, ses réticences à évoquer son enfance, la brouille mystérieuse avec ses parents – autant de zones d’ombre qui prennent soudain une consistance inquiétante. Marlène Charine excelle dans l’art de transformer l’absence d’information en présence oppressante, faisant des blancs narratifs de véritables personnages à part entière. Cette mécanique du secret s’amplifie lorsque le roman plonge dans le passé adolescent de Claire et Mathilde, où l’amitié qui les lie semble bâtie autant sur ce qu’elles se confient que sur ce qu’elles se cachent mutuellement.

L’architecture familiale repose elle aussi sur des fondations fissurées par le mensonge et l’omission. La famille Verdier, avec son mausolée dédié à Clément, le frère disparu, incarne cette violence sourde des secrets familiaux qui pourrissent les relations. Claire a été conçue comme un « bébé médicament » pour sauver son aîné malade, un échec fondateur qui la condamne à n’être qu’une ombre dans sa propre maison. Cette révélation, distillée avec parcimonie, éclaire d’une lumière crue la cruauté ordinaire qui peut se cacher derrière des façades bourgeoises impeccables. Face à cela, la famille de Mathilde offre un contrepoint chaleureux mais porte également ses zones d’ombre, notamment autour de la mère absente dont on ne parle qu’à demi-mot. Charine démontre ainsi comment les secrets façonnent les identités, comment ce qui n’est pas dit devient parfois plus déterminant que les paroles prononcées.

Le roman transforme ces silences en moteur narratif puissant. L’enquête policière sur la disparition de Claire ne fait qu’effleurer la surface d’histoires bien plus anciennes et complexes, tandis que le passé refait surface par fragments, comme des éclats de verre qui reconstruisent progressivement un miroir brisé. Le lecteur avance à tâtons dans ce labyrinthe de vérités partielles, comprenant que chaque révélation en cache une autre, plus profonde. Cette stratégie narrative confère au récit une densité psychologique remarquable, où les personnages ne sont jamais réductibles à leurs apparences. Les secrets deviennent alors les véritables liens qui unissent ces êtres, pour le meilleur et pour le pire, traçant des lignes de fracture invisibles mais indélébiles entre ce qu’ils montrent au monde et ce qu’ils sont réellement.

Les voix du passé et du présent

La polyphonie narrative que déploie Marlène Charine ne se contente pas d’offrir différents points de vue : elle orchestre un véritable dialogue entre les époques. Les chapitres intitulés « Lui » et « Elle » installent d’emblée une distance pronominale qui souligne la fracture entre Yohan et Claire dans le présent de 2024. Cette anonymisation initiale, qui ne révèle leurs prénoms que progressivement, crée un effet de mystère tout en suggérant que ces identités ne sont peut-être que des masques portés par des êtres dont la véritable nature reste à découvrir. Lorsque le roman bascule ensuite vers les chapitres « Claire » et « Mathilde », nommant cette fois explicitement les personnages adolescents, le contraste frappe immédiatement. Ces jeunes filles du passé semblent paradoxalement plus affirmées, plus définies que leurs versions adultes emprisonnées dans leurs pronoms génériques.

Charine joue avec subtilité sur les registres de chaque voix narrative pour différencier les temporalités. Le présent porte la marque de l’urgence et de l’incompréhension : Yohan navigue dans l’angoisse de la disparition, tandis que la Claire contemporaine, enfermée dans sa prison métallique, livre un monologue intérieur fragmenté où le nom de son fils devient une litanie obsédante. Ces voix du présent fonctionnent comme des cris dans le noir, des appels à l’aide que personne ne semble entendre. Face à elles, les voix adolescentes du passé résonnent différemment. Elles portent l’énergie brute de la jeunesse, cette impression trompeuse que tout est encore possible, que l’avenir s’écrit au présent. La Claire du collège, tyrannique et secrètement brisée, et la Mathilde déracinée tissent entre elles une relation dont on pressent qu’elle contient les germes de tout ce qui suivra.

Cette architecture vocale permet à l’auteure de créer des échos troublants d’une époque à l’autre. Un détail mentionné dans le passé trouve sa résonance plusieurs chapitres plus tard dans le présent, une phrase prononcée par l’adolescente Claire éclaire soudain les choix de la femme adulte. Le lecteur devient ainsi détective malgré lui, traquant les correspondances entre ces voix séparées par vingt ans mais unies par des fils invisibles. Les souvenirs ne sont jamais présentés comme de simples flashbacks explicatifs mais comme des strates géologiques du récit qu’il faut apprendre à lire en parallèle. Cette méthode narrative transforme la lecture en une expérience immersive où chaque voix apporte sa couleur propre à une fresque d’ensemble qui ne se révèle que progressivement, pièce par pièce, confidence après confidence.

Entre suspense psychologique et thriller familial

Marlène Charine travaille la tension narrative avec une maîtrise qui tient le lecteur en haleine de bout en bout. Le roman commence comme un thriller classique – une femme disparaît mystérieusement au petit matin – pour rapidement bifurquer vers des territoires plus troubles où le suspense psychologique prend le dessus sur l’enquête policière proprement dite. La disparition de Claire n’est finalement qu’une porte d’entrée vers un labyrinthe bien plus complexe, où les véritables questions ne concernent pas tant le « où est-elle » que le « pourquoi » et surtout le « qui était-elle vraiment ». L’interrogatoire de Yohan par les policiers, avec ses sous-entendus et ses pièges tendus, instaure d’emblée une atmosphère de méfiance généralisée où chacun peut être suspect, où chaque parole pèse son poids de mensonges potentiels. Cette ambiguïté savamment entretenue transforme chaque personnage en énigme ambulante.

Le génie du roman réside dans sa capacité à tisser ensemble deux types de menaces. D’un côté, le danger immédiat et tangible : Claire séquestrée dans une chambre froide, privée de son enfant, confrontée à une geôlière dont l’identité se devine progressivement. Ces scènes portent la marque du thriller pur, avec leur cortège d’angoisses viscérales et leur compte à rebours implicite. De l’autre, une menace plus insidieuse qui sourd du passé : ces amitiés adolescentes qui dérivent vers des territoires malsains, ces familles dysfonctionnelles qui broient leurs enfants, ces secrets qui fermentent pendant des décennies avant d’exploser. Charine ne choisit pas entre ces deux registres mais les entrelace avec habileté, créant une atmosphère unique où le malaise psychologique vient amplifier la peur physique. Le prologue lui-même, avec son jeune homme piégé au fond d’un bassin abandonné et ces deux filles qui le narguent depuis le bord, fonctionne comme une préfiguration glaçante des dynamiques de pouvoir qui traverseront tout le récit.

Ce qui frappe également, c’est la manière dont l’auteure transforme l’ordinaire en inquiétant. Une piscine désaffectée, un ruisseau paisible où deux adolescentes se retrouvent chaque matin, une jardinerie suisse qui emploie d’anciens détenus – autant de lieux a priori anodins qui se chargent progressivement de significations troubles. Le roman fonctionne ainsi par accumulation : chaque détail apparemment insignifiant peut se révéler crucial des chapitres plus tard, chaque confidence entre les jeunes Claire et Mathilde résonne comme un avertissement sur ce qui suivra. Cette construction patiente du suspense évite les effets faciles du twist spectaculaire pour privilégier une montée en tension continue, où les révélations s’enchaînent sans jamais épuiser le mystère central. On referme le livre avec la sensation troublante d’avoir assisté à une tragédie annoncée, dont tous les éléments étaient là depuis le début, simplement dispersés dans les plis du récit.

L’amitié comme lien et comme piège

Au cœur du roman bat la relation entre Claire et Mathilde, deux adolescentes brisées qui se reconnaissent instantanément dans le regard de l’autre. Leur amitié naît d’une complémentarité troublante : Claire, la reine du collège qui cache son vide intérieur sous un masque de cruauté, et Mathilde, la nouvelle venue qui porte l’absence maternelle comme une plaie ouverte. Lorsqu’elles se retrouvent au bord du ruisseau, là où Claire dessinait des mandalas de pierres que Mathilde détruisait sans le savoir, cette découverte scelle un pacte silencieux. Construction et destruction, création et anéantissement – leur rencontre s’inscrit d’emblée sous le signe d’une dualité qui préfigure tout ce qui suivra. Marlène Charine explore avec finesse comment deux solitudes peuvent s’emboîter parfaitement, comment la reconnaissance mutuelle de leurs fêlures respectives forge entre elles un lien d’une intensité presque fusionnelle. Elles se confient leurs secrets les plus douloureux avec une facilité déconcertante, comme si le fait de partager leurs traumatismes suffisait à les guérir.

Pourtant, cette amitié porte en elle les germes de sa propre toxicité. Plus le roman progresse dans les chapitres du passé, plus on perçoit les glissements imperceptibles, ces dérapages minuscules qui s’accumulent jusqu’à former une masse critique. L’influence que Claire exerce sur ses camarades au collège, cette capacité à inspirer la crainte tout en suscitant l’adhésion, ne s’arrête pas aux portes de son amitié avec Mathilde. Entre elles se tisse une dynamique de pouvoir subtile mais réelle, faite d’admiration réciproque teintée de dépendance affective. Le prologue du roman, avec ce jeune homme piégé au fond d’un bassin et ces deux filles qui le narguent ensemble depuis le bord, projette une ombre rétrospective sur toute leur relation adolescente. On comprend progressivement que leur complicité, aussi sincère soit-elle, peut basculer vers quelque chose de plus sombre lorsqu’elle se retourne contre un tiers.

L’auteure interroge ainsi la frontière poreuse entre l’amour et l’emprise, entre la loyauté et l’aliénation. Claire et Mathilde se sont sauvées mutuellement de leur solitude respective, mais à quel prix ? Vingt ans plus tard, alors que Claire adulte se retrouve enfermée dans une chambre froide, séparée de son fils Maël, les échos de cette amitié adolescente résonnent comme un boomerang. Le roman suggère que certains liens, aussi salvateurs soient-ils à un moment donné, peuvent se transformer en chaînes invisibles qui nous rattrapent inévitablement. Cette exploration des zones grises de l’amitié, où l’affection authentique côtoie la manipulation inconsciente, où le besoin de l’autre devient dépendance mortifère, constitue l’une des réussites majeures du livre. Charine refuse les jugements simplistes pour offrir un portrait nuancé de deux femmes prisonnières d’un passé commun qu’elles n’ont jamais vraiment quitté.

La maternité face aux fantômes du passé

L’arrivée de Maël dans la vie de Claire bouleverse l’équilibre précaire qu’elle avait construit. Née elle-même comme « bébé médicament » destiné à sauver son frère Clément, Claire porte en elle la marque indélébile de cette instrumentalisation originelle. Devenir mère alors qu’elle n’était elle-même qu’un outil médical raté, un échec vivant aux yeux de ses parents – voilà le paradoxe vertigineux que Marlène Charine explore avec délicatesse. Les cauchemars récurrents de Claire, où elle voit sa propre mère sauter d’un pont pendant qu’elle tente vainement de la retenir, révèlent l’angoisse profonde qui accompagne sa nouvelle identité maternelle. Comment transmettre ce qu’on n’a jamais reçu ? Comment protéger un enfant quand on a soi-même grandi dans l’ombre d’un mort ? Ces questions hantent la Claire du présent, enfermée dans sa prison glacée, dont les seins produisent du lait en réponse aux pleurs imaginaires de son fils. Cette montée de lait devenue torture physique symbolise avec force la manière dont la maternité continue de la réclamer même dans l’enfermement.

Yohan, de son côté, découvre la paternité sous le signe de l’absence et de l’urgence. Seul avec Maël depuis la disparition de Claire, il doit assumer une présence totale alors que l’angoisse le dévore. Les scènes où il s’occupe de son fils – préparer un biberon, changer une couche, bercer le bébé contre son épaule – acquièrent une dimension poignante tant elles contrastent avec le vide laissé par Claire. Le petit Maël devient malgré lui le centre de gravité autour duquel tournent toutes les angoisses, tous les espoirs. Pour Claire captive, le prénom de son fils fonctionne comme une litanie obsédante, un mantra qui la maintient en vie et l’empêche de sombrer dans la folie. Pour Yohan, ce même enfant représente à la fois ce qu’il doit protéger et le rappel constant de celle qui manque. Cette double perspective sur la parentalité renforce l’intensité émotionnelle du roman.

La maternité révèle également les lignes de fracture familiales qui traversent les générations. Claire tentait de construire quelque chose de différent avec Yohan et Maël, de créer enfin une famille où elle ne serait ni transparente ni coupable. Mais les fantômes ne se laissent pas oublier si facilement, et le passé finit toujours par rattraper ceux qui croient pouvoir lui échapper. Marlène Charine montre avec justesse comment les traumatismes d’enfance se réveillent avec une violence décuplée lorsqu’on devient parent soi-même, comment les fantômes familiaux réclament leur dû au moment où l’on pense enfin s’en être libéré. La séparation forcée entre Claire et son fils n’est pas qu’un ressort dramatique du thriller : elle incarne la peur primordiale de toute personne abîmée par son enfance de reproduire les schémas toxiques hérités, de perdre ce qu’elle a enfin réussi à construire de sain et de vivant.

La quête identitaire au cœur des ténèbres

Chaque personnage du roman se débat avec la question fondamentale de savoir qui il est vraiment, derrière les masques accumulés au fil des années. Claire incarne cette quête avec une acuité particulière : conçue comme un remède vivant pour sauver son frère, elle passe son adolescence à porter un rôle de fille influente au collège qui ne correspond en rien à ce qu’elle ressent intérieurement. Ce dédoublement constant entre l’apparence et l’être, entre Claire-puissante et Claire-inutile, traverse toute sa trajectoire. Adulte, elle semble avoir enfin trouvé une stabilité auprès de Yohan, construisant patiemment une version d’elle-même acceptable, viable. Mais cette identité recomposée repose sur des fondations fragiles, édifiée sur le silence et l’effacement d’une partie d’elle-même. Marlène Charine montre avec perspicacité comment l’identité peut devenir un compromis douloureux entre ce que nous avons été, ce que nous voulons être et ce que les autres attendent de nous.

Mathilde porte elle aussi cette recherche identitaire marquée par l’abandon maternel. Définie d’abord comme un « putain d’accident », elle construit son identité en négatif, par opposition à ce manque originel. Sa grand-mère et son grand-père lui offrent un foyer aimant, mais ne peuvent combler le vide laissé par cette mère qui l’a regardée en pleurant le jour de ses sept ans avant de disparaître définitivement. Cette absence fondatrice modèle son rapport au monde et aux autres, créant chez elle un besoin viscéral d’appartenance qui trouve son exutoire dans l’amitié fusionnelle avec Claire. Les deux adolescentes se forgent ensemble une identité de « super duo » comme elles le disent ironiquement – un accident et un médicament inefficace –, transformant leurs blessures en ciment relationnel. Cette construction identitaire à deux, aussi réconfortante soit-elle, pose la question de ce qui subsiste de l’individu lorsque le duo se fissure.

Yohan lui-même traverse le roman hanté par ses propres fantômes. Son casier judiciaire, les violences de sa jeunesse, tout ce qu’il a été avant de devenir l’entrepreneur respecté qui emploie d’anciens détenus dans sa jardinerie – ces strates de son passé affleurent sous le regard soupçonneux des policiers. « Je n’ai plus grand-chose à voir avec le gamin en colère que j’étais », affirme-t-il, mais la question demeure : peut-on vraiment devenir quelqu’un d’autre ou reste-t-on à jamais prisonnier de ce qu’on a été ? Le roman explore cette tension entre transformation et permanence, entre le désir de rédemption et le poids inexorable du passé. Dans les ténèbres de l’incertitude où chaque personnage se cherche, Charine suggère que l’identité n’est jamais fixe mais toujours en négociation avec les spectres qui nous hantent et les choix qui nous définissent.

L’écho des traumatismes : conclusion et portée du récit

« De ma famille » s’impose comme un roman choral où les blessures du passé résonnent à travers les décennies avec une persistance troublante. Marlène Charine démontre que les traumatismes ne s’effacent jamais vraiment : ils se transmettent, se transforment, ricochent d’une génération à l’autre en créant des ondes de choc dont personne ne sort indemne. Le titre lui-même prend toute sa dimension une fois le livre refermé, interrogeant ce que signifie vraiment appartenir à une famille – celle dans laquelle on naît, celle qu’on choisit, celle qu’on tente de reconstruire. Claire et Mathilde ont voulu devenir l’une pour l’autre la famille qui leur manquait, mais leurs liens se sont révélés aussi toxiques que salvateurs. Cette ambivalence traverse chaque page du roman, refusant les conclusions faciles pour embrasser toute la complexité des relations humaines lorsqu’elles se nouent autour de manques partagés et de douleurs communes.

La force du récit tient également à sa capacité à maintenir plusieurs niveaux de lecture simultanés. On peut y voir un thriller haletant qui tient en haleine jusqu’à la dernière page, une plongée psychologique dans les méandres de personnalités fracturées, ou encore une réflexion plus vaste sur la résilience et ses limites. Charine ne tranche pas entre ces interprétations mais les laisse coexister, offrant à chaque lecteur la possibilité de s’emparer du roman selon sa sensibilité propre. L’écriture elle-même, tantôt sèche et percutante dans les scènes de tension, tantôt plus introspective lorsqu’elle explore les tourments intérieurs, s’adapte avec souplesse aux exigences de cette narration polymorphe. Les changements de temporalité et de point de vue, loin de fragmenter l’expérience de lecture, créent un rythme hypnotique qui mime la façon dont le passé et le présent dialoguent constamment dans nos existences.

Au-delà de l’intrigue proprement dite, le roman pose des questions qui dépassent largement le cadre de la fiction. Peut-on échapper à ce qu’on a été ? Les liens tissés à l’adolescence nous condamnent-ils à vie ? La maternité peut-elle guérir les blessures d’une enfance saccagée ou ne fait-elle que les raviver ? Marlène Charine ne prétend pas apporter de réponses définitives à ces interrogations vertigineuses, mais elle offre un espace narratif où ces questions peuvent se déployer dans toute leur ampleur. « De ma famille » laisse une empreinte durable, non seulement par la tension qu’il maintient jusqu’au bout, mais surtout par sa capacité à saisir les zones d’ombre de l’âme humaine sans jamais verser dans le misérabilisme. Un premier roman qui marque les esprits et promet beaucoup pour la suite de la plume de son auteure.

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Mots-clés : Thriller psychologique, Secrets familiaux, Amitié toxique, Traumatismes, Disparition, Maternité, Rédemption


Extrait Première Page du livre

 » PROLOGUE

Novembre 2003

Saône-et-Loire – France

Un crachin poisseux suintait des nuages en colère. Jérémy repoussa les mèches de cheveux que les gouttes glacées tentaient de plaquer sur son front. Il comprit au même moment que ses chaussettes se gorgeaient d’eau.

Ces garces lui avaient retiré ses chaussures.

Un étau invisible comprimait son crâne d’une tempe à l’autre, une résultante de la bière offerte en gage de paix – éventée, amère et sans doute enrichie d’un tranquillisant ou d’une autre saloperie. Parce qu’elles l’avaient drogué, c’était certain. Une dose suffisante pour qu’il oublie comment diable il avait atterri là.

Il s’arrêta un instant sur la crasse dans laquelle il pataugeait, puis son regard remonta sur les murs qui l’entouraient. Le carrelage bleu clair, fissuré ou explosé par endroits. Les graffitis plus ou moins élaborés et explicites qui les parsemaient. Et leur hauteur, putain. Cinq, six mètres. Du temps de sa splendeur, ce bassin était l’un des plus profonds du pays. L’équipe nationale de plongeon y effectuait des camps d’entraînement. Vrilles, saltos et piqués depuis l’étroite plateforme rigide, à dix mètres au-dessus de la surface de l’eau. Celle sur laquelle les gamins se succédaient le reste de l’été pour jouer aux caïds. Sans toujours oser sauter.

Jérémy n’était pas concerné par ce dilemme. Il ne se trouvait pas au sommet de la structure en béton brut, mais au fond du bassin dépossédé de ses échelles. Toute la piscine était à l’abandon depuis des lustres, son accès bloqué par des barrières bardées de panneaux d’avertissements et mangées par les mauvaises herbes et les plantes grimpantes. Les jeunes du coin n’y venaient plus que pour braver l’interdit. Boire des coups, fumer de l’herbe ou s’envoyer en l’air dans les anciens vestiaires. De petits frissons gratuits dans le quotidien morose de ce trou paumé. « 


  • Titre : De ma famille
  • Auteur : Marlène Charine
  • Éditeur : Éditions de l’épée
  • Nationalité : Suisse
  • Date de sortie : 2025

Page officielle : marlenecharine.com

Résumé

Un matin de juillet 2024, Claire disparaît sans laisser de trace, abandonnant son mari Yohan et leur fils Maël âgé de cinq mois. Alors que l’enquête policière piétine et que les soupçons pèsent sur Yohan, le roman plonge dans le passé pour révéler progressivement qui était vraiment Claire. Le récit alterne entre le présent angoissant – Claire séquestrée dans une chambre froide, Yohan confronté à l’incompréhension – et les années 1990-2000, où deux adolescentes brisées, Claire et Mathilde, nouent une amitié fusionnelle au bord d’un ruisseau secret.
À travers cette architecture narrative en miroir, Marlène Charine explore les traumatismes qui se transmettent de génération en génération. Claire, conçue comme « bébé médicament » pour sauver son frère Clément, et Mathilde, abandonnée par sa mère, construisent ensemble une identité fondée sur leurs blessures communes. Mais cette complicité adolescente porte en elle les germes d’une toxicité qui explosera vingt ans plus tard. Un thriller psychologique haletant qui interroge les zones d’ombre de l’amitié, le poids des secrets familiaux et la possibilité d’échapper à ce que l’on a été.


Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


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