Octobre de Søren Sveistrup, un thriller nordique aux racines vénéneuses

Octobre de Søren Sveistrup

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Une nuit d’octobre 1989 dans une ferme danoise

Søren Sveistrup choisit l’asphalte mouillé et les feuilles mortes pour planter son décor inaugural. Marius Larsen, officier vétéran à une semaine de sa retraite, conduit sa Ford Escort à travers les bois du Jutland insulaire, l’autoradio crachotant des nouvelles de Gorbatchev et du Mur de Berlin sur le point de tomber. Cette ancrage historique précis, octobre 1989, n’a rien d’anecdotique : il installe une bascule, celle d’un monde qui change, d’une époque qui s’achève, et préfigure en creux le basculement intime qui attend ce vieux policier en route vers la ferme des Ørum pour un banal contrôle d’animaux divaguant. L’écriture de Sveistrup, calme et presque champêtre dans cette ouverture, prend le temps de nous attacher à Marius, à ses hésitations, à la conversation difficile qu’il prépare avec sa femme. Cette tendresse initiale, c’est précisément ce qui rend le contraste insoutenable lorsque la cour de la ferme apparaît, jonchée de bogues éclatées et de marrons écrasés sous les pas.

Ce qui frappe dans ce prologue, c’est la maîtrise du tempo. Sveistrup, scénariste de formation rompu à l’art de la série télévisée scandinave, sait exactement combien de secondes accorder à chaque seuil franchi : la porte qui s’entrouvre, le robinet qui coule à l’étage, le silence anormal de la cuisine. Les corbeaux qui s’affairent sur quelque chose de pâle derrière le tracteur Ferguson constituent l’un de ces détails sensoriels qui hantent la mémoire du lecteur bien après la fermeture du livre. Aucune surenchère, aucune complaisance dans la description : la violence affleure par fragments, par taches, par bruits, et c’est cette retenue qui décuple l’effet. La cave aux poupées de marrons, dont on devine l’existence sans encore en saisir la portée, opère comme une matrice symbolique pour tout ce qui va suivre.

Au-delà de son efficacité immédiate, ce chapitre d’ouverture remplit une fonction structurelle subtile. Il pose une énigme sans s’expliquer, dépose dans l’esprit du lecteur des images dont on sent qu’elles ressurgiront, et instaure d’emblée le motif obsessionnel du roman : ces petites figurines bricolées avec des bogues, des allumettes et une enfance saccagée. Sveistrup signe ici l’un de ces prologues qui justifient à eux seuls qu’on poursuive la lecture, non par sensationnalisme mais parce qu’on comprend qu’un récit s’est ouvert dont les ramifications dépassent largement la scène initiale.

Naia Thulin et Mark Hess, deux enquêteurs que tout oppose

Naia Thulin appartient à cette catégorie d’enquêtrices que la littérature scandinave a popularisée sans pour autant l’épuiser. Jeune mère célibataire d’une petite Le, elle jongle entre un quotidien de tresses à attacher devant l’école et un poste de détective à la Brigade criminelle de Copenhague, dont elle rêve déjà de partir pour rejoindre la NC3, l’unité cybercriminelle qui incarne à ses yeux la modernité policière. Sveistrup la dessine avec une économie remarquable : intelligence aiguë, ironie sèche, méfiance envers les hiérarchies poussiéreuses incarnées par son chef Nylander, et cette manière très danoise de dissimuler l’émotion sous des répliques abruptes. Le compagnon avec lequel elle hésite à emménager, l’avocat Sebastian, agit comme un révélateur de ses contradictions intimes, de ce qu’elle accepte et de ce qu’elle refuse encore d’envisager.

Mark Hess, lui, débarque de La Haye en imperméable trempé, baskets Nike défoncées et téléphone portable encore dans son emballage. Officier de liaison à Europol disgracié pour une faute qu’on devine sans qu’elle soit nommée, il atterrit à Copenhague comme une pièce qui ne s’emboîte dans aucun puzzle. Tout, chez lui, signale le déclassement : l’allure négligée, l’appartement à vendre qu’il repeint lui-même à la roulette, le silence sur sa vie privée, l’alliance encore présente au doigt malgré une situation qu’on imagine défaite. Sveistrup réussit le tour de force de rendre ce personnage attachant sans jamais le rendre transparent. Hess pose les bonnes questions au mauvais moment, irrite la hiérarchie, refuse d’abandonner une piste quand tous lui demandent de la lâcher, et possède cet instinct du détail oublié que les meilleurs limiers de la fiction policière cultivent en secret.

Le duo qu’ils forment fonctionne précisément parce qu’il refuse la facilité de la complicité immédiate. Aucune étincelle romantique convenue, aucun complément mécanique du type intuition contre rationalité. Thulin et Hess se heurtent, se méprisent par moments, se reconnaissent à d’autres, et avancent par tâtonnements méfiants vers un respect professionnel qui mettra du temps à s’installer. La scène où Hess parvient à dialoguer avec le petit Magnus Kjær via League of Legends, alors que Thulin et l’équipe avaient renoncé, illustre parfaitement cette dynamique : l’un voit ce que l’autre ne voit pas, et réciproquement. Sveistrup compose un binôme dont la richesse tient à ses dissonances bien plus qu’à ses harmonies, et c’est précisément ce qui lui confère son authenticité.

Copenhague en automne, décor d’un thriller à la frontière du conte cruel

La capitale danoise apparaît ici sous un jour rarement exploité par les guides touristiques. Pluie persistante, feuilles rousses collées aux trottoirs, ciel bas qui pèse sur les terrains de football déserts et les playgrounds noyés sous les flaques : Sveistrup peint un Copenhague d’automne où la lumière elle-même semble fatiguée. Le quartier résidentiel de Husum, avec ses pavillons identiques et ses trampolines délavés, devient le théâtre du premier meurtre avec une force d’évidence troublante. La banalité scandinave, ce confort calibré dont s’inspirent tous les catalogues de design, se révèle ici comme une surface lisse sous laquelle bouillonnent des fractures intimes que l’enquête va patiemment exhumer. Christiansborg et ses arcanes politiques, la villa patricienne des Hartung à Outer Østerbro, les bureaux high-tech d’un investisseur fortuné dans une tour de centre commercial : chaque lieu compose un fragment de cartographie sociale précise.

L’autre topographie du roman, c’est celle des bois et des forêts qui ceinturent la métropole. Sveistrup en exploite la dimension archaïque avec un sens du symbolisme qui rappelle les contes nordiques. Les châtaigniers d’Ørum dans le prologue, les sous-bois du Jutland du Nord où Linus Bekker prétend avoir enterré sa victime, les futaies de Klampenborg traversées en pleine nuit par des silhouettes affolées : la forêt scandinave joue ici son rôle ancestral de seuil entre civilisation et sauvagerie. Et au cœur de tout ce dispositif, le motif du marron, ce fruit d’enfance que les écoles maternelles transforment en petits bonshommes pour les guirlandes d’automne, vient subvertir une imagerie aussi rassurante qu’innocente. Sveistrup en fait l’emblème glaçant d’une menace qui détourne les rituels familiers pour les retourner contre ceux qui s’y reconnaissaient.

Cette tension entre quotidien domestique et inquiétante étrangeté constitue l’une des grandes réussites du livre. Le robinet qui coule, la table dressée pour trois sous une lampe Arne Jacobsen, le bol de céréales abandonné par un enfant autiste, la liste de courses sur un frigo : Sveistrup glisse dans ces détails du foyer une charge émotionnelle qui amplifie la cruauté des scènes plus brutales. Le polar bascule alors vers quelque chose de plus singulier, à la lisière du conte noir, où la chute des feuilles annonce moins la fin d’une saison que l’éclosion d’un mal patient. Copenhague n’est plus un simple cadre, mais un personnage à part, complice silencieux d’une intrigue qui exploite chacun de ses contrastes.

La signature du tueur, un détail troublant suspendu au vent

Deux bogues empilées, une petite et une grande, deux trous grattés en guise d’yeux, quatre allumettes plantées pour figurer bras et jambes. Le bonhomme de marrons que Naia Thulin découvre balancé au vent sous le porche d’une cabane à jouets paraît, au premier coup d’œil, dérisoire. Sveistrup mise précisément sur cet écart entre la modestie de l’objet et l’horreur du contexte pour produire l’un des chocs visuels les plus puissants du roman. Quand le ficelle se déroule et que la poupée pivote dans l’air humide, c’est tout un imaginaire d’enfance qui se trouve confisqué, retourné, perverti. L’auteur exploite avec finesse cette inversion du familier en menace : ce que l’on offre habituellement à un enfant pour décorer une fenêtre de septembre devient ici le sceau d’un crime patient, calculé, qu’aucune psychologie ordinaire ne suffit à expliquer.

La force du dispositif tient à ce que la signature ne se contente pas d’être théâtrale. Elle parle. L’empreinte digitale relevée sur la coque du marron, identifiée par le médico-légal Simon Genz comme appartenant à Kristine Hartung, fille d’une ministre des Affaires sociales officiellement morte un an plus tôt, transforme un détail folklorique en bombe à retardement narrative. Sveistrup tisse ainsi deux temporalités d’enquête : celle, immédiate, du meurtre de Husum, et celle, censément close, d’une affaire jugée et condamnée. La poupée devient passerelle, indice qui refuse les classifications nettes du dossier judiciaire et oblige les enquêteurs à rouvrir ce que la hiérarchie préférerait voir scellé. Cette mécanique d’imbrication, où chaque nouveau crime ramène à l’enquête ancienne par un fil ténu de fibres végétales et d’allumettes, constitue la colonne vertébrale du livre.

L’auteur exploite par ailleurs ce motif avec une intelligence sémantique remarquable. Le bonhomme de marrons renvoie aux rituels scolaires d’automne danois, aux ateliers de bricolage encadrés par les maîtresses, aux comptines fredonnées en chœur dans les classes maternelles. En s’emparant de ce vocabulaire visuel partagé par toute une nation, Sveistrup contamine durablement l’innocence collective d’un objet anodin. Le lecteur sort du roman avec la certitude qu’il ne regardera plus jamais de la même manière ces petites figurines de saison, et c’est précisément la marque d’un thriller qui sait imprimer ses images dans la rétine du lecteur bien au-delà de la dernière page refermée.

Rosa Hartung, le retour d’une ministre marquée par le deuil

L’un des choix les plus audacieux de Søren Sveistrup réside dans cette troisième ligne narrative, parallèle à l’enquête criminelle, qui suit Rosa Hartung dans son retour à la vie publique. Ministre des Affaires sociales d’un gouvernement danois fragilisé, elle reprend son poste après une année d’absence consécutive à la disparition de sa fille Kristine, douze ans, jamais retrouvée. Sveistrup orchestre ce retour avec une précision presque chirurgicale : la cérémonie d’ouverture du Folketing, les caméras qui guettent le moindre tremblement, les questions des journalistes qu’on pressent indélicates, la chorégraphie politique millimétrée par son conseiller Frederik Vogel. La ministre avance dans ce dispositif comme une funambule, consciente que chaque pas est scruté, calibré, instrumentalisé. L’auteur réussit à rendre tangible cette dimension presque insoutenable du deuil exposé, où la douleur intime devient enjeu de communication.

Le portrait du foyer Hartung relève d’un autre registre, plus intériorisé. Steen, l’époux architecte, dissimule sa souffrance derrière les bouteilles miniatures qu’il sort discrètement de son sac avant les rendez-vous professionnels. Gustav, le fils de onze ans, exprime sa colère avec la cruauté lucide propre aux enfants endeuillés : « Je m’ennuie d’elle aussi, mais je ne bois pas ». Ces scènes domestiques, ramassées en quelques répliques, atteignent une densité émotionnelle remarquable. La chambre de Kristine vidée, le tee-shirt jaune que Rosa pétrit entre ses mains pour y retrouver une odeur qui s’est dissipée, le coup de fil de l’avocat qui propose d’enclencher la procédure de déclaration de décès : chaque détail compose le tableau d’une famille qui tente de survivre sans avoir pu enterrer celle qu’elle a perdue. Sveistrup sait que l’absence d’un corps interdit la cicatrisation, et il fait de ce vide narratif un moteur dramatique d’une efficacité rare.

L’apparition d’éléments perturbateurs autour de Rosa, courriers de menace, slogans tracés sur sa voiture officielle, hostilité étrange d’un partenaire politique pourtant rationnel, vient brouiller la frontière entre sphère intime et arène publique. Sveistrup tisse là un sous-texte politique discret mais persistant, qui interroge la manière dont une société exploite la souffrance d’une figure publique tout en exigeant qu’elle conserve une dignité irréprochable. Rosa Hartung échappe ainsi aux clichés de la victime ou de la femme forte, pour devenir un personnage d’une complexité rare dans le genre, dont l’arc de transformation accompagne et amplifie celui de l’enquête principale.

Une enquête classée qui refuse de rester fermée

Linus Bekker, jeune informaticien diagnostiqué schizophrène paranoïaque, fichier déjà chargé en infractions sexuelles, a confessé. Il a décrit comment il a suivi Kristine Hartung, comment il l’a violentée puis étranglée, comment il a démembré son corps avec une machette retrouvée dans son garage et tachée du sang de la victime. Faute d’avoir pu indiquer où il aurait enterré les restes dans les forêts du Sjælland du Nord, l’affaire s’est néanmoins close sur sa condamnation à un internement psychiatrique d’une durée indéterminée. Le dossier est ficelé, signé, archivé. Sveistrup s’amuse pourtant à glisser quelques fissures dans cette belle architecture judiciaire. La poussière osseuse qui devrait subsister sur la lame d’une machette ayant traversé des os humains, et qu’aucun expert n’a relevée à l’époque. La cohérence d’une confession obtenue par Tim Jansen et Martin Ricks, deux enquêteurs aux méthodes peu orthodoxes. Le silence de la hiérarchie face aux questions de Hess.

L’auteur déploie ici une mécanique narrative d’une efficacité redoutable, celle du cold case qui se réveille par un détail apparemment insignifiant. Cette structure permet à Sveistrup d’explorer la fragilité des certitudes judiciaires, la pression institutionnelle qui pousse à fermer rapidement les dossiers médiatisés, l’arrogance d’enquêteurs convaincus de leur infaillibilité. Naia Thulin se voit confrontée à un dilemme professionnel exigeant : ignorer l’empreinte digitale au nom de la raison statistique, ou rouvrir un placard où sa hiérarchie lui ordonne expressément de ne pas regarder. Le personnage de Nylander, chef de la Brigade criminelle, incarne avec subtilité cette tension entre l’orthodoxie hiérarchique et l’intuition d’enquêtrice qui refuse les facilités. Sveistrup évite l’écueil du chef caricatural pour proposer un cadre intelligent, conscient des limites de son département, mais soumis à des arbitrages politiques qui le dépassent.

Cette dimension méta-policière confère au roman une profondeur qui le distingue dans son genre. Loin de se limiter à une mécanique de course-poursuite, l’intrigue interroge les conditions mêmes de production de la vérité judiciaire. Comment un système qui se croit rationnel peut-il valider des conclusions erronées ? Comment une société exige-t-elle qu’on lui livre rapidement un coupable, quitte à accepter celui qui se présente le plus volontiers ? Sveistrup pose ces questions sans jamais s’appesantir sur elles, intégrant la réflexion dans le flux narratif avec une habileté qui témoigne d’une véritable ambition romanesque. L’enquête criminelle devient alors le prétexte à une investigation plus large sur l’institution elle-même.

L’art scandinave de la tension lente et minutieuse

Søren Sveistrup ne court pas. Voilà peut-être le compliment le plus juste qu’on puisse adresser à ce thriller. Là où le polar anglo-saxon contemporain privilégie souvent les chapitres-éclair et les rebondissements à chaque page, l’auteur danois cultive une patience presque artisanale dans l’installation de ses dispositifs dramatiques. La progression de l’enquête épouse le rythme réel du travail policier, avec ses fausses pistes, ses interrogatoires interminables, ses analyses médico-légales soumises aux contraintes des laboratoires. Cette fidélité au tempo procédural rappelle la signature des grandes séries scandinaves dans lesquelles Sveistrup a forgé son style, à commencer par The Killing dont il fut le créateur. Le lecteur français habitué aux cadences nerveuses des thrillers commerciaux pourra surprendre dans cette respiration plus ample une forme d’exigence revigorante.

Cette lenteur apparente dissimule toutefois une mécanique d’horlogerie remarquablement réglée. Sveistrup tresse plusieurs lignes narratives, l’enquête criminelle proprement dite, la trajectoire politique de Rosa Hartung, la descente intime de Steen, les manœuvres internes de la Brigade criminelle, sans jamais perdre le fil ni laisser une intrigue secondaire piétiner. Les chapitres alternent les points de vue avec une fluidité qui doit beaucoup à son expérience d’écriture sérielle, chaque séquence se clôt généralement sur une accroche maîtrisée, un détail qui invite à tourner la page sans recourir aux artifices trop voyants. L’auteur sait également jouer du contrepoint émotionnel, glissant un moment de tendresse domestique entre deux scènes éprouvantes, ou inversement, faisant surgir l’horreur au cœur d’une situation banale. Cette respiration narrative empêche le récit de basculer dans une noirceur monotone.

Le style proprement dit, dans la traduction anglaise sobre et précise de Caroline Waight, opte pour une retenue typique de la grande prose nordique. Phrases nettes, métaphores rares mais frappantes lorsqu’elles surgissent, recours fréquent à la description sensorielle pour ancrer le lecteur dans les corps et les lieux. Sveistrup évite l’introspection psychologique surchargée, préférant laisser ses personnages se révéler à travers leurs gestes, leurs silences, leurs réactions imperceptibles. Cette esthétique de la suggestion produit un effet cumulatif puissant, où chaque détail accumulé prépare le terrain pour les scènes plus brutales. Le résultat compose un objet littéraire dont la facture trahit moins l’efficacité commerciale que le savoir-faire d’un narrateur conscient de ce que la patience peut offrir au lecteur qui accepte de la lui accorder.

Søren Sveistrup et l’héritage du polar nordique

Avant Octobre, paru au Danemark en 2018 sous le titre Kastanjemanden, Søren Sveistrup s’était déjà imposé comme l’une des figures majeures de la fiction criminelle scandinave grâce à son travail télévisuel. Créateur de Forbrydelsen, série exportée dans le monde entier sous le titre The Killing et dont les remakes anglo-saxons ont confirmé l’impact mondial, il a contribué à façonner ce qu’on appelle aujourd’hui le nordic noir. L’écriture de ce premier roman porte la marque évidente de cette formation : maîtrise des cliffhangers, sens du rythme épisodique, art de la caractérisation par fragments successifs, économie des dialogues qui privilégie le sous-texte. Sveistrup transpose dans le format romanesque les acquis d’une décennie d’écriture sérielle, sans pour autant donner l’impression d’une simple transposition de série en roman. Le livre revendique sa pleine appartenance au territoire du roman.

L’héritage du polar nordique se lit également dans la galerie de thèmes que Sveistrup convoque. La protection sociale, les dysfonctionnements des services publics, la violence domestique, l’autisme infantile, les zones grises des politiques familiales, autant de sujets que Henning Mankell, Stieg Larsson, Jussi Adler-Olsen ou Camilla Läckberg ont chacun à leur manière intégrés à leurs enquêtes. Octobre s’inscrit pleinement dans cette tradition d’un genre policier conçu comme caisse de résonance des fractures contemporaines de la société scandinave. Le roman explore notamment, à travers le destin de plusieurs victimes, les angles morts d’un État-providence pourtant souvent érigé en modèle, sans jamais verser dans le pamphlet ni alourdir le récit d’une thèse explicite. Sveistrup intègre ces préoccupations à la trame narrative avec une discrétion qui force le respect.

Pour conclure, ce premier roman s’impose comme un thriller de belle facture, dont la patience narrative, la qualité de caractérisation et l’intelligence symbolique du motif des marrons en font une lecture marquante pour les amateurs francophones qui souhaitent découvrir le nordic noir dans sa version la plus aboutie. Le succès international du livre, traduit dans une trentaine de langues et adapté en série Netflix en 2021, témoigne d’une réception critique et populaire qui dépasse largement les frontières du genre. Pour les lecteurs qui hésiteraient à se lancer dans la version anglaise de Caroline Waight, signalons que la traduction française signée Caroline Berg est également disponible chez Albin Michel sous le titre L’Homme-châtaigne. Søren Sveistrup confirme par cette première incursion littéraire que le polar scandinave conserve toute sa vigueur, et qu’il sait encore renouveler ses motifs sans renier ce qui en a fait l’identité.

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Mots-clés : thriller nordique, polar scandinave, Søren Sveistrup, Octobre, Copenhague, cold case, tueur en série, enquête criminelle


Extrait Première Page du livre

« MARDI 31 OCTOBRE 1989

1
Les feuilles mortes tombent doucement dans la lumière du soleil, sur la route humide qui coule au milieu de la forêt comme un fleuve à la surface noire et lisse. Elles s’élèvent en un bref tourbillon au passage de l’éclair blanc de la voiture de police, puis se posent sur les tas agglutinés de part et d’autre de la route.

Marius Larsen lève le pied dans le virage, notant au passage qu’il va devoir rappeler au service de la voirie d’envoyer la balayeuse jusqu’ici. Quand les feuilles restent trop longtemps sur la chaussée, elles réduisent l’adhérence des véhicules et cela peut coûter des vies. Marius le leur a dit et répété. Il est dans la police depuis quarante et un ans, à la tête du commissariat depuis dix-sept, et tous les ans, quand l’automne arrive, il est obligé de le leur redire. Mais ce ne sera pas pour aujourd’hui, parce que aujourd’hui, il doit se concentrer sur la conversation.

Marius Larsen tripote, agacé, les boutons du poste de radio sans parvenir à trouver la station qu’il cherche. Il tombe uniquement sur des émissions d’information, dans lesquelles on ne parle que de Gorbatchev, de Reagan et de la potentielle chute du mur de Berlin. Il paraît que c’est imminent et que l’événement marquera peut-être le commencement d’une nouvelle ère.

Il y a longtemps qu’il aurait dû lui parler, mais il ne pouvait pas s’y résoudre. Sa femme pense qu’il va prendre sa retraite dans une semaine. Il est temps qu’il lui dise la vérité. À savoir qu’il ne peut pas se passer de son travail. Il a réglé toutes les questions administratives, mais reporté la date. Il n’est pas encore prêt à prendre racine sur le canapé d’angle devant La Roue de la fortune, à ratisser le jardin avec elle et à jouer à la bataille avec leurs petits-enfants.

Marius n’est pas inquiet à l’idée de lui avouer sa décision, mais il sait qu’elle aura de la peine. Elle se sentira trahie et se lèvera de table pour aller récurer les fourneaux dans la cuisine, puis elle lui tournera le dos pour lui dire qu’elle comprend. Alors que ce n’est pas vrai. C’est pour différer un peu cette conversation avec sa femme que, lorsqu’il a entendu l’appel sur le canal de la police, il y a dix minutes, il a dit qu’il s’en chargerait. En temps normal, il aurait fait à contrecœur ce long trajet dans les bois jusqu’à la ferme d’Ørum pour lui demander de tenir ses bêtes. Ce n’est pas la première fois que ses vaches et ses porcs défoncent les clôtures et s’égaillent dans les champs du voisin jusqu’à ce que Marius ou l’un de ses collègues vienne lui remonter les bretelles. »


  • Titre : Octobre
  • Titre original : Kastanjemanden
  • Auteur : Søren Sveistrup
  • Éditeur : Albin Michel
  • ISBN : 9782226438997
  • Format : Broché
  • Nationalité : Danemark
  • Langue : Français
  • Traducteur : Caroline Berg
  • Date de publication : 27/02/2019
  • Nombre de pages : 640 pages
  • Genre : Thriller, Polar nordique
  • Sujets traités : Enquête criminelle, Tueur en série, Disparition d’enfant, Deuil familial, Police de Copenhague, Protection de l’enfance, Vie politique danoise, Cold case

Page officielle : www.nordinagency.se/clients/fiction/soren-sveistrup

Résumé

Copenhague, automne. Le corps d’une jeune femme amputée d’une main est retrouvé sur un terrain de jeu de la banlieue de Husum. À côté du corps, un petit bonhomme fabriqué avec des marrons et des allumettes. La détective Naia Thulin, qui rêve de quitter la Brigade criminelle pour rejoindre l’unité cybercriminelle, est mise sur l’affaire avec Mark Hess, officier de liaison Europol récemment disgracié et débarqué de La Haye sans bagages ni motivation.
Quand l’analyse de la signature révèle une empreinte digitale appartenant à Kristine Hartung, fille de la ministre des Affaires sociales officiellement morte un an plus tôt dans une affaire pourtant jugée et condamnée, l’enquête bascule. Søren Sveistrup tisse trois lignes narratives complémentaires, du quotidien d’une famille politique brisée à la mécanique d’un dossier judiciaire que personne ne veut rouvrir, pour livrer un thriller scandinave d’une patience et d’une intelligence remarquables.

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Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


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