Tekukor Beach, une ouverture qui impose sa cadence
Avant que les Landes n’entrent en scène, David Belo expédie son lecteur à des milliers de kilomètres, sur une plage malaisienne saturée de soleil et de corps allongés. Le procédé tient du montage alterné cinématographique : quatre trajectoires minuscules, séparées par de simples astérisques, avancent en parallèle sans jamais se croiser. Un petit garçon réclame une glace avec l’obstination d’un disque rayé. Deux lycéens jouent leur premier flirt dans les vagues. Un adolescent complexé accompagne sa grand-mère jusqu’au bord de l’eau. Un homme se réveille sur le pont d’un yacht dont les moteurs viennent de rugir. Rien ne les relie, sinon la même journée et le même horizon.
La mécanique repose sur un décalage d’information soigneusement entretenu. Le lecteur voit ce que les baigneurs ignorent, et cette avance minime transforme chaque détail anodin en menace différée. Belo raccourcit ses phrases à mesure que la séquence progresse, réduit les paragraphes à quelques lignes, laisse les points de suspension suspendre le geste au moment précis où il faudrait le terminer. La prose adopte le tempo d’un compte à rebours, avec cette particularité que le chiffre final n’est jamais prononcé. On reconnaît là un auteur qui a compris que l’effroi naît moins de ce qu’on montre que de ce qu’on retarde.
Ce prologue accomplit un travail que la suite ratifiera longuement : il installe une thèse. La citation liminaire, empruntée au roman lui-même, compare l’existence à une roulette russe où tous les joueurs ne chargent pas le même nombre de balles. La plage de Tekukor en fournit la démonstration pratique. Personne n’y a mérité quoi que ce soit, personne n’y a fauté, et pourtant la répartition se fait. Le lecteur referme ces quelques pages avec une sensation d’inconfort productif, celle d’avoir compris la règle du jeu sans savoir encore à qui elle s’appliquera. Quand le récit bascule ensuite vers un quartier résidentiel du Sud-Ouest français, l’écart de température saisit. La villégiature landaise ne sera pas un refuge, seulement une autre table où le barillet tourne.
Le Fond du Lac, entre pins landais et rideaux qui bougent
Soorts-Hossegor, le canal, les grands pins, les avenues vallonnées baptisées Magnolias, Camélias, Tamaris, Oyats, Gourbets. Belo plante son intrigue dans une géographie réelle et la restitue avec une précision d’arpenteur : la promenade du lac, le boulevard Front-de-Mer, les écoles de surf, La Gravière, la plage naturiste que l’on traverse en début de matinée avant l’arrivée des adeptes du bronzage intégral. Le quartier du Fond du Lac s’impose comme une présence vivante, avec ses propriétaires fortunés absents onze mois par an, son silence de carte postale et ses haies taillées au cordeau. Le romancier connaît ces lieux, cela se sent dans la manière dont il décrit l’entretien annuel du bois exposé aux embruns ou la texture du sable meuble dans les dunes.
Sur ce fond de sérénité, une anomalie. Une villa qui n’a jamais figuré sur aucun mandat de vente change d’occupants au milieu de la nuit, sans annonce, sans bagages visibles, derrière un portail en fer forgé siglé de deux initiales dorées. Deux lions de pierre montent la garde sous un patio à colonnes. Des cartons portent encore les étiquettes d’une compagnie aérienne, témoins de domiciles précédents dispersés aux quatre coins du monde. Le voisinage, lui, observe. Un rideau ajouré bouge, une silhouette se retire, un chien aboie sans raison apparente et deux inconnus rentrent précipitamment chez eux.
La force du dispositif tient à sa retenue. Belo ne force jamais l’inquiétude, il la laisse sourdre du contraste entre la douceur du décor et la conduite des nouveaux venus. À intervalles réguliers, une voix conclut certains chapitres par de brèves adresses en forme de commentaire, rappelant que derrière les pelouses tondues et les amitiés affichées, plusieurs habitants dissimulent des zones d’ombre bien à eux. Le procédé pourrait alourdir ; il fonctionne parce qu’il reste bref et parce qu’il désigne le vrai sujet du livre. Ici, le pavillon n’est pas un abri, c’est un décor de théâtre dont on ignore combien de portes dérobées il comporte.
Amanda Pizzetti et les couleurs de l’émotion
Narratrice à la première personne, Amanda Pizzetti exerce à Hossegor un métier qu’elle nomme coaching émotionnel, dans un chalet de plage aux murs vert d’eau ouvert sur l’océan. Le lecteur découvre vite qu’elle dispose d’un instrument supplémentaire. Au contact d’une main, elle absorbe les affects de son interlocuteur, traduits d’abord par une couleur, puis par une succession de tableaux mentaux à interpréter. Bleu glacé pour la peur, nuances de lavande pour la confiance qui s’installe, cortège d’images symboliques ensuite : une horloge affolée, une louve montrant les dents, un cygne noir se détachant d’une ombre d’enfant. Belo prend soin de désamorcer toute tentation fantastique. Sa narratrice se décrit comme une éponge, un buvard, une hypersensibilité poussée à son extrême, et non comme une élue dotée d’un pouvoir.
Ce choix rend le personnage manœuvrable sans le rendre invincible, et c’est la trouvaille la plus rentable du roman. Les visions ne livrent aucune vérité clé en main. Elles réclament un déchiffrement, une hypothèse, une vérification par la parole, exactement comme le ferait un thérapeute privé du moindre don. Les séances avec une mère envahissante inquiète du comportement de son fils, ou avec une septuagénaire terrorisée par les oiseaux jusqu’au moindre plumeau, offrent des vignettes complètes et savoureuses, ponctuées d’une méthode qui refuse le divan : marcher, s’épuiser, se dépasser, apprendre à voler en montgolfière quand on redoute les ailes.
Amanda impose par ailleurs une règle éthique qui vaut promesse de tension : sans consentement, elle ne sonde personne, ni ses amies ni ses filles. Cette discipline lui a déjà coûté cher sur le plan conjugal, et le lecteur devine qu’elle finira par céder. La narration adopte sa voix, familière, drôle, prompte à l’autodérision et aux comparaisons décomplexées, capable de basculer en une ligne vers l’angoisse pure. On la suit d’autant plus volontiers qu’elle avoue ses lacunes, notamment un passé d’enfant adoptée dont elle refuse obstinément de parler.
Le club des divorcées, tarot, rosé et langues bien pendues
Autour d’Amanda gravite un trio dont Belo revendique lui-même l’ascendance télévisuelle, en placardant en tête de première partie une formule limpide sur la rencontre entre deux séries américaines. Carole Calpa règne sur la plus grosse agence immobilière du secteur, collectionne les perruques et les tailleurs impeccables, et vit son indépendance comme une revanche sur un divorce ancien. Sylvie Meunier, quatre mariages et quatre enfants au compteur, navigue en jogging entre le ménage, les activités extrascolaires et une redoutable maîtrise du tarot. Arlette Sanchez, veuve octogénaire surnommée mamie-potin, complète la bande avec sa canne, son whisky et un réseau de commères qui vaut n’importe quelle agence de renseignement.
La partie de cartes fonctionne comme un dispositif dramatique à part entière. Les cartes se distribuent, les atouts tombent, et l’information circule au même rythme que les plis. Belo excelle dans ce registre de comédie sociale où l’insinuation avance masquée sous la taquinerie. Les dialogues claquent, les répliques se renvoient sans temps mort, et l’humour repose autant sur les piques échangées que sur le regard amusé qu’Amanda pose sur ses complices. Le rosé de Tursan, le cake au piment d’Espelette et les amandes grillées composent une convivialité de terroir qui donne au livre sa respiration.
L’auteur ne s’arrête pourtant pas au divertissement. Chaque membre du groupe porte une fêlure que la légèreté de surface recouvre imparfaitement : une entreprise moins prospère qu’annoncé, une solitude affective mal compensée, un veuvage de trente ans dont personne n’a jamais élucidé les circonstances. La fête des voisins, moment obligé de la sociabilité de quartier, sert de chambre d’écho à ces tensions souterraines et fournit au récit l’une de ses grandes scènes chorales. On rit beaucoup dans ces pages, et c’est précisément cette bonne humeur que le romancier utilisera comme surface de contraste. Le comique n’est pas une pause dans le suspense, il en constitue le revers.
Morgane, les lèvres, les signes et la cour du lycée
La cadette d’Amanda occupe une part substantielle du récit et déplace régulièrement la narration vers une troisième personne collée à son point de vue. Morgane souffre de déficience auditive depuis la naissance. Ses appareils de dernière génération améliorent son quotidien sans l’égaliser : il lui faut se concentrer pour trier les sons, elle coupe volontiers ses prothèses pour s’isoler dans un livre, et son élocution garde les traces d’un apprentissage sans retour auditif, ce que Belo transcrit phonétiquement dans les dialogues. Quand le stress monte, la langue des signes reprend le relais et supplée la parole.
Ce traitement du handicap constitue l’une des vraies réussites du roman, parce qu’il refuse aussi bien la sanctification que l’apitoiement. Morgane possède un humour féroce, une capacité de riposte immédiate et une confiance en elle nettement supérieure à celle qu’on lui prête. Le lycée Sud des Landes lui offre un terrain de démonstration : moqueries en classe, harcèlement de couloir orchestré par un capitaine de rugby adulé des adultes, surveillant qui gobe le mensonge parce qu’il vient du bon élève. Belo restitue avec justesse cette hiérarchie adolescente où la popularité tient lieu de blanc-seing.
Un professeur de lettres, campé en quelques traits savoureux, ancre par ailleurs le roman dans une réflexion littéraire assumée. En faisant travailler ses élèves sur Le Pavillon d’or de Yukio Mishima, sur l’idéal inatteignable, l’aliénation et la difficulté de communiquer d’un héros bègue, il pose discrètement une clé de lecture pour l’ensemble du livre. Autour de Morgane apparaît enfin un garçon silencieux, arrivé de nulle part, doté d’un talent certain pour s’attirer des ennuis. Le premier émoi adolescent se déploie avec une tendresse maladroite, des joues qui rougissent et un cœur qui fait boum, tandis que la voix narrative glisse en fin de chapitre un avertissement dont on retient surtout qu’il ne présage rien de tranquille.
Le cavalier noir et le parloir de Donostia
La deuxième partie du roman opère un déplacement de format annoncé par son titre. Les séances qu’Amanda conduit avec son voisin, un homme séduisant et cassant au regard indéchiffrable, prennent la forme d’entretiens réguliers menés pieds nus sur le sable ou assis au sommet d’une dune. L’homme évoque une entité intérieure qu’il nomme tour à tour passager noir et cavalier noir, née dans ses entrailles et capable de le contrôler. La référence à une célèbre série sur un tueur en série est explicite, revendiquée dès l’exergue de la première partie, et Belo joue avec elle sans s’y soumettre.
Le dispositif de la confession fonctionne parce qu’il fabrique du doute plutôt que de la révélation. Le patient raconte, la thérapeute écoute, et le lecteur doit décider avec elle du crédit à accorder. Un récit d’enfance peut relever du remords, de la reconstruction mémorielle ou d’un authentique constat de monstruosité. Le procédé se complique du fait qu’Amanda perçoit chez cet homme quelque chose qu’elle n’a jamais rencontré : non pas une émotion, mais une absence, un vide, un noir total qui la terrifie. Sa boussole habituelle ne fonctionne plus, ce qui la prive de son avantage et la place à égalité avec nous.
Parallèlement s’ouvre un second foyer narratif, autrement plus rugueux. Dans un atelier de menuiserie de la prison de Donostia, un détenu français ponce des pieds de chaise avec l’application de celui qui a fait du geste répétitif une méthode de survie. Une jeune journaliste enceinte le rejoint au parloir, séparée de lui par une vitre blindée, et lui propose de raconter son histoire. L’alternance entre les dunes ensoleillées d’Hossegor et le jaune pisseux des box de parloir produit un contrepoint remarquable, où chaque fil éclaire l’autre par ricochet. Belo tient les deux temporalités avec une maîtrise du rythme qui ne faiblit pas.
Un barillet, des dés pipés
L’épigraphe placée en tête de volume ne relève pas de l’ornement. Elle formule le programme : la vie comme roulette russe truquée, où chacun place l’arme sur sa tempe sans jouer avec le même nombre de balles dans le barillet. Tout le roman travaille cette inégalité fondamentale. Un enfant naît sourd, un autre naît riche, une femme hérite d’une villa de famille, une autre d’un cancer ou d’une faillite, un homme grandit sans mère et développe une noirceur dont il ne sait pas s’il l’a choisie. Belo ne moralise jamais sur ce constat. Il l’installe, l’illustre par la fiction et laisse le lecteur en tirer ce qu’il veut.
Cette cohérence thématique explique la réussite formelle de l’ensemble. La construction en trois volets, dont le dernier porte le mot chaos en guise de titre, dessine un entonnoir : comédie de voisinage, puis confession, puis convergence. Les brefs commentaires en italique qui closent certains chapitres, adressés directement aux protagonistes, tissent une voix tutélaire et bienveillante qui prend le lecteur à témoin. L’humour irrigue jusqu’aux moments les plus sombres, avec ce sommet burlesque où les émotions de la narratrice tiennent conseil de guerre sous forme de major, de sergent et de capitaine. Cette liberté de ton, héritée du feuilleton télévisé autant que du thriller domestique, donne au livre sa signature.
Publié chez Taurnada après un Prix Dora-Suarez, ce quatrième roman confirme un auteur qui écrit sans plan préétabli et revendique de découvrir son intrigue en la fabriquant. Le résultat conserve quelque chose de cette spontanéité, une vitalité de récit qui refuse la mécanique froide. La dernière page referme l’essentiel tout en laissant délibérément une porte entrebâillée, et cette promesse murmurée suffit à donner envie de revenir arpenter les avenues du Fond du Lac. Le barillet a tourné. Il tournera encore.
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Mots-clés : thriller psychologique, David Belo, Taurnada, Hossegor, hypersensibilité, secrets de famille, suspense français
Extrait Première Page du livre
« Prologue
« Je veux une glace ! Glace ! Glace ! »
Capricieux, le petit garçon est en boucle à la manière d’un disque rayé. Il tape du pied, serre les poings et défie ses parents de lui refuser l’objet de sa convoitise. Si ceux-ci n’abdiquent pas, il compte bien hurler, pleurer et se rouler dans le sable pour exprimer toute sa colère.
Son père, allongé sous le parasol, préfère laisser son épouse gérer la crise digne d’un incident diplomatique. Car, en cette belle journée du voyage organisé par le CE d’entreprise de sa femme, ils sont venus profiter de la plage sans un sou en poche.
Grossière erreur.
Il interviendra peut-être, si les choses dérapent ou si leurs voisins de serviettes commencent à murmurer et à les juger. En attendant, il dort. Du moins, il donne le change. Son épouse va forcément prendre les rênes.
« Arrête ta comédie, tu en auras une à la maison ! » rétorque enfin sa mère en se redressant sur sa paillasse.
Un brin gênée, elle a parlé tout bas, presque chuchoté. Elle espère ainsi calmer son fils, apaiser son comportement et réduire ses larmes. Comme si par miracle et par mimétisme, celui-ci baisserait d’un ton.
Mauvaise pioche.
Le jeune homme, poussant son chariot et criant « chouchou, beignet, glace et soda », à une trentaine de mètres, attise de nouveau les désirs du petit garçon et ses suppliques redoublent d’intensité.
« Maman, je veux une glace ! Une glace ! »…
Au plus proche de l’eau, Bashir chahute avec Akmar, sa belle de nuit. Même s’ils étaient plusieurs lycéens à griller comme des écrevisses sur le sable, ils ont réussi à s’éloigner de la bande. Il lui court après dans les premières vagues et lui envoie des éclaboussures. Il reluque sa silhouette parfaite, ses formes généreuses, sa peau chaude et bronzée. À n’en point douter, ils seront le couple de l’année ; lui, le fils du bijoutier et elle, la fille du directeur de l’hôtel, la plus populaire et la plus convoitée de l’école. Les muscles saillants, Bashir la soulève et la porte dans ses bras. Malgré ses jérémiades, il compte bien la jeter à l’eau. »
- Titre : Entretien avec le chaos
- Auteur : David Belo
- Éditeur : Taurnada Éditions
- ISBN : 9782372581851
- Format : Poche
- Nationalité : France
- Langue : Français
- Date de publication : 13/08/2026
- Nombre de pages : 320 pages
- Genre : Thriller psychologique
- Sujets traités : Hypersensibilité empathique, secrets de voisinage, harcèlement scolaire, surdité et handicap, violence intrafamiliale, culpabilité, hasard et déterminisme, milieu carcéral
Résumé
Sur une plage de Malaisie noire de monde, quatre inconnus profitent d’une journée d’été sans se douter que le hasard vient de rebattre les cartes. Quelques milliers de kilomètres plus loin, dans le quartier huppé du Fond du Lac à Soorts-Hossegor, Amanda Pizzetti mène une existence paisible entre sa fille cadette Morgane, sa chienne Ovni, son cabinet de coaching émotionnel ouvert sur l’océan et ses parties de tarot avec le club des divorcées. Une hypersensibilité empathique lui permet d’absorber les émotions de ceux qu’elle touche, traduites en couleurs puis en images qu’elle doit interpréter.
L’arrivée nocturne et discrète d’une famille dans la villa d’en face intrigue tout le voisinage. Amanda, elle, se heurte à un mur : chez ce nouveau venu, elle ne perçoit ni couleur ni émotion, seulement un vide absolu. Lorsqu’il devient son patient et commence à évoquer le cavalier noir qui l’habite, elle s’engage sur un terrain dont elle ne maîtrise plus les règles. Pendant ce temps, dans une prison espagnole, un détenu français reçoit au parloir la visite d’une jeune journaliste enceinte décidée à raconter son histoire.

Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


















