Botigalli, un village fantôme de la Barbagia mis en vente
Il existe en Sardaigne des lieux que la carte enregistre encore et que la vie a désertés depuis longtemps. Vera Buck en invente un, Botigalli, perché sur le sommet arrondi d’une montagne de la Barbagia, ce pays des barbares dont le nom sonne comme un avertissement. Les maisons y sont décrites comme des squelettes, alignées sur le versant à la manière de rayons de miel, certaines si penchées qu’on croirait la montagne prête à les avaler. Tout en haut de la crête trône l’église, au bout d’un escalier si raide qu’aucun urbaniste sensé n’aurait imaginé y jucher un bâtiment public. Le village entier est en vente, et cette donnée toute simple, empruntée à un phénomène bien réel de repeuplement des communes italiennes désertées, suffit à enclencher le mécanisme du roman.
L’auteure prend son temps pour installer ce décor, et c’est un choix payant. On visite avec sa protagoniste une bâtisse au numéro quinze, papiers peints qui se recourbent, rectangles décolorés là où pendaient les cadres photo, robinet qui crache une eau couleur rouille avant de consentir à couler. Rien de spectaculaire, rien de gothique appuyé. Les indices inquiétants arrivent par la bande, dans des taches sombres au sol que le nettoyant le plus puissant refuse d’effacer, dans des trous au mur qu’on hésite à nommer. L’agent immobilier, elle, répond par des formules vagues et un sourire qui s’évanouit. Le village a été abandonné en 1982. Point final.
Cette économie de moyens fonde la réussite du décor. Botigalli s’impose comme une présence vivante non par des effets d’atmosphère mais par sa géographie même, ses ruelles trop étroites pour les voitures, ses chemins qui grimpent entre les maisons comme du lierre et s’achèvent en impasses absurdes, ses balcons envahis de mauvaises herbes. Le lieu a poussé sans plan, il respire, il résiste. Les artisans venus livrer du matériel y laissent tous une trace de laque au même virage, et repartent avec des questions qu’ils ne posent pas. Vera Buck a compris que la meilleure façon de rendre un endroit inquiétant consiste à le rendre d’abord crédible.
Tilda, Franca, Enzo : trois voix pour une seule montagne
L’architecture narrative repose sur un trépied solide. Tilda, femme d’affaires germano-italienne venue racheter une ruine et la retaper de ses mains, raconte au présent, avec une lucidité pragmatique et une ironie sèche qui font mouche. Franca, dix-sept ans, prend la parole au passé et confie une chronique villageoise saisie dans son quotidien le plus concret, les focaccias, la radio de sa mère, les regards des garçons du coin. Enzo, journaliste sarde de cinquante-six ans, mène de son côté une enquête patiente auprès d’un vieil homme qu’il décrit comme une archive vivante, dernier témoin d’une nuit qui a vidé le village. Trois régimes de voix, trois rapports au temps, un seul point de convergence.
À ces trois lignes s’ajoutent des interludes en italique, brefs, placés en ouverture de chaque partie, où s’exprime une conscience captive. La construction est ici d’une redoutable efficacité : ces pages fonctionnent comme un métronome sourd qui rappelle, entre deux chapitres plus lumineux, qu’une menace court sous le récit. Elles apportent aussi au roman ses images les plus fortes, celle notamment de poupées de bois emboîtées dont la plus petite ne cacherait aucun secret. Vera Buck y travaille la privation sensorielle avec une justesse physique remarquable, sans jamais verser dans la complaisance.
Ce que réussit particulièrement l’entrelacement, c’est la variation de tempo. Les chapitres de Tilda avancent au rythme d’un chantier, mesures, carrelages peints à la main, allers-retours vers le port. Ceux d’Enzo progressent par conversations arrachées, avec l’énergie ambivalente du journaliste qui sait qu’il exploite un vieillard autant qu’il l’écoute. Ceux de Franca respirent l’été et la jeunesse avant que l’air ne s’épaississe. L’ensemble tient sans effort apparent, et la traduction française restitue bien cette pluralité de registres, du parler direct de la famille sarde aux formulations plus analytiques de la femme venue d’Allemagne. Aucune des trois voix ne prend le pas sur les autres, et le lecteur passe de l’une à l’autre sans jamais avoir besoin de se réorienter.
L’été 1982, entre liesse footballistique et huis clos villageois
Le choix de l’ancrage temporel relève du coup de maître discret. Nous sommes en juillet 1982, l’Italie affronte l’Allemagne en finale de Coupe du monde, et Paolo Rossi, tout juste revenu d’une suspension pour paris truqués, est devenu un dieu national. Vera Buck utilise cet événement immense comme révélateur social. À Botigalli, les hommes descendent à Nuoro pour suivre le match devant la vitrine du seul magasin d’électronique du secteur, tandis que les filles restent assises sur les marches d’un perron, penchées sur un poste de radio crachotant, à tenter de deviner qui vient de marquer. La formule qui décrit cette frustration reste en mémoire : participer à une fête qu’on ne suit que par le trou de la serrure.
Le détail le plus savoureux tient au téléviseur du villageois le plus riche, acheté sans raccordement, désormais dissimulé sous une nappe et promu table basse. Une anecdote comique qui dit tout d’un lieu où les objets apparaissent parfois sans qu’on sache trop d’où ils viennent. La liesse du soir, les lampions accrochés sur la place de l’église, la longue table dressée, les grillons derrière le mur, tout cela compose une séquence de bonheur collectif d’autant plus précieuse qu’elle se lit avec une conscience aiguë de sa fragilité.
Ce que l’auteure capte avec finesse, c’est le décalage temporel de ces vallées. Franca observe que les mères portent encore foulard et tablier, chauffent l’eau du bain sur le poêle chaque vendredi, étendent les draps blancs le samedi. On se croirait dans les années soixante, note-t-elle, alors que le pays entier bascule dans la modernité télévisuelle. Cette Sardaigne intérieure vit à contretemps, arc-boutée sur ses usages, méfiante envers ce qui vient du continent, admirative des rebelles et des bandits davantage que des institutions. En une trentaine de pages, sans un gramme de didactisme, le roman fait comprendre pourquoi une communauté pareille règle ses affaires elle-même et pourquoi la loi de l’État s’y arrête au dernier virage.
Une chaleur écrasante érigée en matière romanesque
Le titre annonce la couleur, et le roman tient parole. La canicule n’y sert pas de simple toile de fond météorologique, elle travaille le texte de l’intérieur. L’air vibre au soleil, l’eau devient huileuse, une mouette peine à soulever ses ailes, la mer ressemble à de la soupe chaude quand on y plonge la main. Les t-shirts collent aux dos, les chemises portent de larges auréoles, la sueur ruisselle après quelques mètres de marche. Vera Buck fait de cette température un agent actif qui ralentit les corps, aiguise les nerfs, empêche de dormir, transforme un matelas en chauffe-plats et un drap léger en couverture chauffante.
L’effet est double. D’un côté, la chaleur accroît la sensation d’enfermement, elle referme le village sur lui-même, elle vide les rues et impose ce silence de monastère que Tilda savoure et que son frère supporte mal. De l’autre, elle produit une lumière crue qui interdit les cachettes, un soleil qui frappe sans pitié et dessèche tout. Le paradoxe est joliment exploité : plus l’été est éclatant, plus les ombres qu’il projette paraissent longues, rampant sur les pavés comme des doigts sombres.
Cette attention sensorielle irrigue toute la prose. Les odeurs de romarin, les stridulations des grillons, le tintement des cloches de moutons le long des routes à lacets, la pétarade des mobylettes dans les ruelles, le grincement d’une marche d’escalier qu’on enjambe par égard pour le silence d’une maison. L’écriture privilégie la notation concrète et le verbe précis, elle évite l’adjectif décoratif, elle avance par touches brèves. On pense parfois à la manière dont les romanciers méditerranéens ont su faire du climat un principe de composition, mais Vera Buck y ajoute une rigueur toute germanique dans l’agencement, sans que jamais le procédé ne devienne visible. La chaleur finit par devenir une forme de menace diffuse, ce qui constitue une réussite d’atmosphère peu commune dans le polar contemporain.
La Madre Piangente, ou quand la légende sert de rempart
Toute communauté isolée produit ses fantômes, et Botigalli n’échappe pas à la règle. On y raconte l’histoire de la Madre Piangente, une figure qui se cacherait dans les grottes alentour et pleurerait son enfant perdu, dont les plaintes se feraient entendre quand le vent souffle d’une certaine direction, juste avant qu’elle ne vienne hanter les ruelles. Une statue au cimetière lui donne corps. Les habitants de la côte en parlent à demi-mot, changent de sujet, refusent de répondre franchement quand on les pousse dans leurs retranchements. Le motif est classique, son traitement l’est beaucoup moins.
Car Vera Buck ne se contente pas d’exploiter le frisson. Elle interroge la fonction sociale de la légende, et c’est là que le roman gagne en épaisseur. Une réflexion superbe traverse le texte : inventée ou non, la Madre Piangente n’est pas seulement une menace, elle est aussi une protection, puisqu’elle veille à ce que Botigalli demeure aussi désert qu’il l’est. Le fantôme tient lieu de clôture, de dispositif de dissuasion, de gardien bénévole. On mesure alors combien une histoire de revenants peut arranger ceux qui préfèrent qu’on ne monte pas fouiller chez eux.
Le personnel du roman se répartit d’ailleurs selon son rapport à cette croyance. Certains y adhèrent, d’autres l’entretiennent sans y croire, d’autres encore, comme la nouvelle propriétaire, lèvent les yeux au ciel et exigent des faits, des noms, des morts vérifiables. Cette tension entre rationalité et superstition nourrit plusieurs dialogues d’une belle tenue, notamment avec un pêcheur de la côte, homme doux et discrètement artiste, qui raconte que les anciens attribuaient une âme au corail rouge et pensaient que la mer ne livre ses trésors qu’à ceux qui l’honorent. Le roman ne tranche jamais brutalement entre les deux mondes. Il laisse la légende exercer sa fonction, et cette ambiguïté maintenue jusqu’au bout constitue l’un des plaisirs de lecture les plus subtils du livre.
Derrière la fiction, une Sardaigne documentée sans folklore
L’un des atouts majeurs du roman tient à la solidité de sa documentation, qui affleure partout sans jamais alourdir le récit. Vera Buck explique en postface avoir découvert en 2019 un documentaire consacré au commerce des enlèvements en Italie, puis avoir enquêté sur la région d’Orgosolo, ce village dit des bandits. Elle rappelle une réalité que le grand public français connaît mal : le rapt organisé en Sardaigne ne dérive pas d’une structure mafieuse importée mais du vol de moutons, et il s’est développé dans une société insulaire pauvre, isolée, profondément méfiante envers l’autorité de l’État. Cette généalogie donne au roman son originalité, loin des codes usés du polar transalpin.
Le parti pris qui en découle est assumé et remarquablement tenu. Les criminels de ce livre ne portent ni costume, ni lunettes noires, ni pistolet de cinéma. Ce sont des paysans qui tentent de joindre les deux bouts et dont les calculs se retournent contre eux. Cette humanité ordinaire du crime, sans glamour et sans dramatisation, produit un malaise autrement plus durable que n’importe quelle scène d’exécution stylisée. Elle rend aussi la peinture sociale beaucoup plus crédible, avec ses hiérarchies de village, ses chefs officieux, ses cousinages et son omerta ordinaire.
L’autre fil documentaire concerne la condition des femmes dans l’Italie rurale de l’époque, un pan d’histoire dont l’auteure rappelle la brutalité juridique et culturelle avec une sobriété qui force le respect. Elle indique clairement, en fin de volume, les événements réels dont elle s’est inspirée et les libertés qu’elle a prises, allant jusqu’à confier la répugnance qu’elle a éprouvée devant certaines nécessités de son intrigue. Cette transparence honore le travail. Elle transforme un roman noir efficace en objet de mémoire, et donne rétrospectivement un relief supplémentaire à chaque scène de la partie villageoise, où l’honneur familial pèse d’un poids que le lecteur français mesure peut-être mal.
Vera Buck confirme son goût pour les zones d’ombre
Après Les Enfants loups et La Cabane dans les arbres, l’auteure allemande poursuit ici une exploration cohérente des marges, des communautés closes et des enfances abîmées. On reconnaît sa manière : une documentation historique poussée mise au service de la fiction plutôt que l’inverse, un goût prononcé pour les lieux qui portent une réputation, une capacité à faire tenir ensemble le roman d’atmosphère et le mécanisme de suspense. Un sombre été prolonge cette veine tout en déplaçant le curseur vers un thriller plus tendu, plus ramassé dans son dernier tiers, où les trois lignes narratives se resserrent avec une précision d’horlogerie.
Le lecteur de polar y trouvera un récit qui respecte son intelligence, qui distribue ses informations avec parcimonie et fait confiance à sa capacité de mémoire. Le lecteur de littérature générale y appréciera la qualité d’observation sociale, la finesse du portrait féminin de 1982 comme celui de la femme d’aujourd’hui, et cette réflexion en filigrane sur ce que les communautés choisissent de taire pour continuer d’exister. L’épilogue, sobre, referme l’ensemble sans surcharge et avec une justesse de ton bienvenue.
Reste l’impression d’ensemble, celle d’un roman qui sait exactement ce qu’il fait. Une montagne desséchée, un village à vendre pour une bouchée de pain, une jeune fille de dix-sept ans qui aurait voulu regarder le football avec les hommes, un journaliste vieillissant qui remonte le temps auprès d’un vieillard amer, et un été dont la lumière blanche finit par ressembler à un projecteur d’interrogatoire. Vera Buck compose avec ces éléments un livre dense, maîtrisé, généreux en images fortes, et suffisamment enraciné dans une histoire réelle pour qu’on ait envie, une fois la lecture achevée, d’aller vérifier ce qui s’est vraiment passé dans ces vallées. Peu de romans noirs récents auront donné à la Sardaigne intérieure une présence aussi tangible.
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Mots-clés : roman noir sarde, Vera Buck, Un sombre été, Sardaigne, village abandonné, thriller psychologique, Gallmeister
Extrait Première Page du livre
« PROLOGUE
L’AIR vibre au soleil. L’eau sous le canot est calme, presque huileuse. Je laisse glisser une main dedans. J’ai l’impression de plonger mes doigts dans de la soupe chaude.
Mon t-shirt trempé de sueur me colle au dos. Même ici, en mer, on n’échappe pas à la chaleur accablante. Je laisse mon regard errer sur l’eau bleu turquoise. Une mouette soulève péniblement ses ailes et survole la mer sans élan. Quelques mètres plus loin, un deuxième canot dérive dans la crique déserte. Il se détache sur le soleil ardent telle une silhouette en papier qui se balance. Et quelque chose dans ce canot – ou plutôt chez l’inconnu qui s’y trouve – me le fait regarder par deux fois. Un frisson parcourt ma main sur la barre.
Je crois un moment que la chaleur me joue un tour. Que c’est une illusion d’optique. Le scintillement du soleil au-dessus de la mer. Mais ce n’est pas une illusion. Je le reconnais tout de suite. Ma gorge se serre aussitôt. Mes doigts se cramponnent plus fort à la barre. Les souvenirs me submergent comme une vague monstrueuse. Les voilà de retour, les cris, l’effarement, et la douleur qui a suivi. Toutes ces nuits passées à pleurer, allongé dans mon lit sans dormir. Rongé par une angoisse qui ne m’a jamais quittée. Tout comme le visage de cet homme. Il s’est gravé à jamais dans ma mémoire. Je le reconnaîtrais partout. Je l’ai reconnu ici et maintenant. C’est le même visage, le même homme. J’en suis sûr. Jamais de ma vie je n’ai été aussi sûr de quelque chose. C’est comme si le temps faisait un bond en arrière, comme si la possibilité m’était offerte de me rattraper cette fois. De prendre ma revanche. La peur et la colère remontent de mon estomac jusqu’à ma gorge. Le léger roulis des vagues me donne soudain la nausée. Je veux vomir.
L’homme dans l’autre canot ne me remarque pas, lui. Il ne me reconnaît pas. Ne peut pas me reconnaître.
Car l’homme dans l’autre canot est mort. »
- Titre : Un sombre été
- Titre original : Der dunkle sommer
- Auteure : Vera Buck
- Éditeur : Gallmeister
- ISBN : 9782351783870
- Format : Broché
- Nationalité : Allemagne
- Langue : Français
- Traduction : Brice Germain
- Date de publication : 19/08/2026
- Nombre de pages : 480 pages
- Genre : Roman noir, thriller psychologique
- Sujets traités : Sardaigne rurale, villages abandonnés, enlèvements crapuleux, condition féminine dans l’Italie des années 1980, secrets de village, omerta, mémoire d’un massacre, légendes populaires
Résumé
Dans les montagnes de la Barbagia, au cœur de la Sardaigne, le village de Botigalli n’est plus qu’un alignement de maisons vides accrochées au versant. Abandonné en 1982, il est aujourd’hui proposé à la vente, bâtisse par bâtisse. Tilda, femme d’affaires germano-italienne en quête d’un nouveau départ, y achète une ruine qu’elle entreprend de rénover elle-même. Les artisans du coin lèvent la tête vers les fenêtres et se taisent. Les habitants de la côte évoquent une légende de mère éplorée hantant les grottes alentour. Personne ne veut expliquer pourquoi le village s’est vidé.
Quarante-deux ans plus tôt, l’Italie remporte la Coupe du monde et Botigalli fête la victoire sous les lampions. Franca, dix-sept ans, observe son village, ses codes rigides et les garçons qui rentrent de Nuoro au petit matin. Dans le même temps, un journaliste sarde recueille patiemment le témoignage du dernier survivant d’une nuit qui a fait basculer la communauté. Trois récits qui progressent vers un même point de convergence, sous une canicule qui ne laisse aucun répit.
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Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.













