La Consultante en Divergences Criminelles de Joël Striff : un thriller historique hors du commun

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La Consultante en Divergences de Joël Striff

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Une héritière entre deux siècles

Joël Striff construit son roman sur une architecture temporelle audacieuse : deux époques, deux femmes, un fil généalogique tendu comme un arc entre la fin du XIXe siècle et le Paris confiné d’une modernité troublée. Le lecteur fait connaissance avec Mélissa, jeune Réunionnaise installée dans une chambre mansardée parisienne, prisonnière d’un quotidien que l’actualité a figé. C’est depuis ce huis clos urbain, baigné de bougie et d’encre, qu’elle perçoit les premiers murmures d’un héritage qu’elle ne soupçonne pas encore. L’autrice pose ses décors avec une économie de moyens efficace : les pavés luisants sous la brume, la voisine Madame Lefèvre qui distille ses inquiétudes comme d’autres le font du thé, la lucarne qui donne sur les toits et sur la liberté.

Ce dispositif narratif, où le présent sert de sas d’entrée vers le passé, révèle d’emblée une intention littéraire claire : ancrer le récit historique dans une continuité vivante. Mélissa n’est pas une simple observatrice, elle est le point d’aboutissement d’une lignée dont les carnets et les photographies jaunies gardent la mémoire. Lorsqu’elle quitte Paris pour rejoindre la maison familiale des Alpes-de-Haute-Provence, le roman bascule vers une autre temporalité, plus rugueuse, plus secrète. Cette propriété provençale aux volets clos devient le nœud symbolique du livre : le lieu où deux vies, séparées par plus d’un siècle, se rejoignent sans jamais tout à fait se toucher.

Ce prologue en forme de double portrait dessine avec habileté les contours d’une saga familiale qui refuse pourtant les conventions du genre. Striff installe une atmosphère de mystère discret, sans effets appuyés, en laissant les détails concrets faire leur travail, une photo jaunie de Clara souriante devant la grande maison, un carnet de cuir usé, une clé qui résiste. Le lecteur comprend rapidement que l’histoire ne sera pas celle d’une simple redécouverte du passé, mais d’une transmission, celle d’un savoir, d’une révolte, d’un art de survivre que les générations ont su se passer de main en main, presque clandestinement.

Madame et l’art de réécrire le crime

Il existe des personnages de fiction qui s’imposent avec une telle densité qu’ils semblent avoir existé ailleurs, avant le livre. Madame est de ceux-là. Cette femme de quarante-trois ans, voilée, énigmatique, retranchée dans son mas provençal comme dans une forteresse de silence, n’est ni détective ni criminelle au sens ordinaire du terme. Elle a inventé un métier que personne avant elle n’avait eu l’audace de nommer : consultante en divergences criminelles. Concrètement, là où Sherlock Holmes lit les scènes de crime pour y débusquer la vérité, Madame les réécrit pour l’enfouir. Sa méthode, qu’elle a baptisée la Rétro-Déduction, procède à rebours : elle part de la conclusion qu’elle veut imposer à la police, remonte vers le scénario le plus crédible, puis orchestre les indices à planter ou à effacer pour conduire les enquêteurs, malgré eux, vers une vérité fabriquée.

Ce renversement de la figure du détective constitue l’une des trouvailles les plus stimulantes du roman. Striff joue avec malice sur les codes du genre policier en les retournant comme un gant. Les références ne sont pas dissimulées : Clara dévore à ce moment précis une étude en rouge de Conan Doyle, et le parallèle entre les deux méthodes, l’une qui cherche, l’autre qui brouille, est posé avec un humour grinçant que l’autrice assume pleinement. Madame n’est pas présentée comme un monstre moral, mais comme une femme de pouvoir dans un monde qui en refuse aux femmes, une artiste de l’illusion dont les commanditaires s’échelonnent des ministres aux têtes couronnées, jusqu’aux confins de la Russie impériale.

Ce qui rend ce personnage particulièrement saisissant, c’est la façon dont Striff lui construit une intériorité sans jamais l’alourdir d’explications. Les pensées de Madame, brèves et cinglantes, tranchent comme des lames, « Ils me craignent. Ils m’admirent. Ils me paient. » Ces formules lapidaires disent tout d’une femme qui a transformé sa vulnérabilité en arsenal. La propriété provençale, ce « théâtre des mensonges » où elle entraîne Clara au milieu de mannequins mis en scène comme de faux cadavres, n’est pas seulement un décor : c’est la métaphore d’un monde entier où la vérité n’est jamais que la version que les puissants ont choisie de faire croire.

L’apprentissage : Clara entre dans le jeu

Clara arrive dans ce roman comme on entre dans une pièce dont on ignore les règles : avec l’instinct aiguisé par la nécessité et la méfiance chevillée au corps par une enfance brutale. Orpheline réunionnaise marquée au fer rouge par les années passées sous la férule de Sœur Agnès, cette adolescente à la peau caramel et au regard provocateur porte en elle une révolte qui n’attend qu’un canal pour se déverser. Sa rencontre avec Madame, aussi improbable qu’électrisante selon les mots mêmes de l’autrice, va précisément lui offrir ce canal. Non pas la violence frontale, mais quelque chose de plus subtil et de plus durable : la maîtrise. L’art de retourner le monde à son avantage en opérant depuis l’ombre.

La relation qui se noue entre les deux femmes structure l’ensemble de la première partie avec une efficacité remarquable. Striff évite soigneusement le schéma convenu du mentor bienveillant et de l’élève reconnaissante. Madame enseigne avec une froideur calculée, Clara apprend avec une avidité mêlée de doutes. Car l’apprentissage n’est pas seulement technique, décrypter des messages codés, lire une scène de crime à rebours, comprendre la Rétro-Déduction dans ses moindres rouages. Il est aussi éthique, et c’est là que le roman gagne en profondeur. Très tôt, la jeune femme se retrouve confrontée à un questionnement qui ne la quittera plus : peut-on mettre son intelligence au service du mensonge sans y laisser une part de soi ?

Ce tiraillement intérieur donne à Clara une épaisseur psychologique qui dépasse le simple rôle d’apprentie. Elle observe, compare, jauge. Quand elle lit Conan Doyle et mesure l’écart entre la méthode de Holmes et celle de sa patronne, ce n’est pas de la naïveté, c’est de la lucidité en formation. Striff prend soin de montrer une adolescente qui grandit à vue d’œil, non pas en perdant ses illusions, mais en les remplaçant par quelque chose de plus solide : une conscience. Le « théâtre des mensonges » provençal, avec ses mannequins et ses faux indices, devient ainsi le creuset d’une transformation qui va bien au-delà de la simple acquisition d’un savoir-faire criminel.

Paris, théâtre d’une mission d’État

Un pigeon porteur, trois fils aux couleurs tricolores, et un message signé du président Carnot en personne : c’est par cette entrée en matière, à la fois rocambolesque et parfaitement ancrée dans la réalité historique de la fin du XIXe siècle, que le roman bascule dans une autre dimension. La Haute-Provence et ses silences sont soudainement troqués contre le Paris bruissant de 1893, ses hôtels particuliers, ses rues pavées sous la pluie, ses salons où se décident les destins des nations. Madame et Clara débarquent dans la capitale avec leurs valises et leur science du mensonge, convoquées pour une affaire de sécurité nationale dont les contours, d’abord flous, se précisent au fil des rencontres avec Monsieur X, cet agent des services secrets aussi insaisissable qu’inquiétant.

Striff réussit ici un glissement de registre qui mérite attention. Le roman, jusque-là construit sur l’intimité d’une relation maître-élève et les décors feutrés de la Provence, s’ouvre brutalement sur la grande Histoire. L’Europe militarisée de la Belle Époque, ses complots industriels, ses secrets d’État soigneusement dissimulés sous les dorures des palais officiels, tout ce substrat historique donne au récit une densité nouvelle sans jamais l’alourdir. Les références sont précises, le canon de 75, les services secrets républicains, l’atmosphère de fièvre nationaliste qui précède les grandes convulsions du siècle, et elles s’intègrent à l’intrigue avec une fluidité qui témoigne d’un vrai travail de documentation.

Ce Paris-là n’est pas une toile de fond décorative. La ville est un organisme vivant, avec ses catacombes qui recèlent leurs secrets, ses manoirs en déliquescence aux abords de Versailles, ses hôtels de luxe où se règlent discrètement les dettes et les trahisons. Madame et Clara y évoluent comme des ombres expertes, passant de la suite d’hôtel au rendez-vous clandestin avec une aisance qui dit tout de leur formation. Et si Clara trépigne encore parfois d’impatience ou d’enthousiasme juvénile face aux splendeurs de la capitale, c’est précisément ce contraste entre sa jeunesse frémissante et la gravité de la mission qui confère à ces chapitres parisiens leur rythme particulier, tendu, haletant, ponctué d’éclairs d’humour grinçant.

Les coulisses d’un complot

Au cœur de la mission parisienne, le roman déploie une mécanique de thriller politique où chaque pièce du puzzle s’emboîte avec une précision d’horloger. Striff ne se contente pas de poser une intrigue de surface : elle construit un échafaudage de mensonges superposés, où les commanditaires ont leurs propres secrets, où les alliés peuvent devenir des obstacles, et où la vérité officielle n’est jamais que la version la moins compromettante pour ceux qui détiennent le pouvoir. Madame et Clara se retrouvent ainsi à naviguer dans un labyrinthe dont elles ne possèdent pas tous les plans, obligées d’improviser autant que de calculer, de lire entre les lignes d’un monde qui communique par omissions autant que par paroles.

La figure de Monsieur X, chef des services secrets liés à l’armée, incarne avec relief cette ambiguïté permanente qui innerve le récit. Ni héros ni ennemi clairement identifiable, cet homme aux méthodes expéditives et aux certitudes tranchantes oblige constamment les deux femmes à réévaluer leurs positions. C’est dans cette triangulation entre Madame, Clara et l’agent que Striff fait surgir les tensions les plus intéressantes, celles qui ne relèvent pas de l’action pure mais du rapport de force, de la négociation silencieuse, de la question jamais tout à fait résolue de savoir qui manipule qui. Les scènes à Chartres sur les traces d’un certain Schultz Rudolf, ou dans les galeries des catacombes parisiennes, illustrent cette capacité du roman à faire coexister l’aventure physique et le jeu psychologique.

Ce qui frappe dans ces chapitres, c’est la façon dont l’autrice traite la violence avec une sobriété efficace. Les morts s’accumulent en périphérie du récit, « accidents », « suicides », « disparitions inexpliquées », autant de guillemets qui en disent plus long que n’importe quelle scène de carnage explicite. Striff choisit de montrer les conséquences plutôt que les actes, les traces plutôt que les coups, et cette retenue confère paradoxalement au complot une gravité plus pesante. Clara, qui assiste à tout cela avec des yeux encore neufs malgré son apprentissage, sert ici de conscience narrative, un point d’ancrage humain dans un monde où les vies humaines se calculent en termes d’utilité stratégique.

Une parenthèse avant la tempête

Après l’intensité des chapitres précédents, Striff offre au lecteur ce que les grands romanciers savent ménager avec art : un espace de respiration qui n’est pas pour autant un espace vide. La mission accomplie, ou presque, les deux femmes et leur mystérieux commanditaire s’accordent une semaine parisienne où la ville reprend ses droits de décor fastueux. Les Champs-Élysées, le Louvre, les restaurants somptueux, l’opéra, Clara découvre enfin ce Paris de carte postale qu’elle n’avait fait qu’entrevoir depuis les fenêtres de leur appartement de la rue de Varenne. Ce relâchement de la tension narrative est savamment dosé : il n’efface pas les ombres, il les déplace momentanément hors champ.

C’est dans cette parenthèse que les personnages révèlent des facettes jusqu’alors comprimées par l’urgence de l’action. Madame, qui accepte une invitation à dîner de Monsieur X avec une curiosité qu’elle qualifie elle-même de morbide, laisse filtrer une humanité qu’elle s’était jusqu’ici appliquée à corseter. Clara, confiée à un chaperon pour explorer la capitale, vibre d’un enthousiasme juvénile que rien dans son passé ne laissait présager, comme si Paris avait le pouvoir de temporairement suspendre le poids de l’histoire personnelle. Striff joue habilement de ces contrastes, l’ironie légère côtoyant l’émotion contenue, la légèreté de surface recouvrant des profondeurs que le lecteur n’a pas oubliées.

Mais cette accalmie porte en elle, dès les premières lignes qui la composent, les germes de ce qui va suivre. La rencontre au Ritz avec le colonel Drumont, aussi raide dans son uniforme que dans ses certitudes, rappelle que le monde des deux femmes ne connaît pas vraiment de vacances. La valise en cuir usé qui glisse sur le tapis, le règlement en or et en billets de banque, la formule quasi militaire du soldat qui clôt la transaction, tout cela dit à voix basse que la parenthèse touche à sa fin. Striff utilise ces détails concrets, presque anodins, pour signaler que la deuxième partie du roman, avec ses promesses de bouleversements plus profonds encore, est sur le point de s’ouvrir.

Le Chef-d’œuvre : aux origines de Madame

Un cri de femme qui déchire l’espace. C’est par cette image brutale, charnelle, inoubliable, que s’ouvre la deuxième période du roman, celle que Striff intitule « Le Chef-d’œuvre ». Le basculement est radical : on quitte Clara et ses apprentissages pour plonger dans un Paris de 1869 où une jeune femme prénommée Jeanne, dix-huit ans, romantique et lumineuse, vogue encore sur la Seine entre deux prétendants. Ce retour en arrière n’est pas un détour narratif capricieux. C’est le cœur du livre qui se révèle enfin, la matrice d’où tout le reste a germé. Car Jeanne, que le lecteur suit avec une attention redoublée dès qu’il comprend les enjeux de ce récit enchâssé, est destinée à devenir Madame.

Striff prend ici un risque narratif assumé en offrant à son personnage le plus opaque une genèse qui éclaire rétrospectivement chaque silence, chaque formule lapidaire, chaque geste calculé de la consultante en divergences criminelles. Le roman de formation cède la place à quelque chose de plus sombre : une trajectoire brisée, reconstruite à la force d’une volonté que rien n’a réussi à éteindre. La jeune Jeanne nourrie de Flaubert et de Charlotte Brontë, sensible aux harmonies du philosophe Élisée Reclus, n’a rien en apparence de la femme voilée et redoutée qu’elle deviendra. C’est précisément cet écart vertigineux entre la jeune femme sentimentale de 1869 et la Madame de 1893 qui constitue la matière même de cette deuxième partie.

L’autrice traite ce matériau avec une retenue qui force le respect. Elle aurait pu céder à la tentation du mélodrame, charger la destinée de Jeanne de coups du sort spectaculaires. Elle choisit au contraire une écriture qui laisse les faits parler, qui fait confiance aux ellipses et aux résonances plutôt qu’aux explications. Le lecteur comprend progressivement que la froideur de Madame n’est pas une nature, mais une construction, une armure forgée dans la douleur et portée avec la rigueur de quelqu’un qui sait exactement ce qu’il en coûte de baisser la garde. Cette révélation tardive donne au roman une dimension supplémentaire : celle d’un portrait de femme traversé par l’Histoire, aussi intime que politique.

Deux femmes, une époque, un héritage

Refermer ce roman, c’est avoir le sentiment d’avoir traversé quelque chose de plus vaste qu’une simple intrigue policière. « La Consultante en Divergences Criminelles » est avant tout l’histoire d’une transmission, celle d’un savoir certes illicite, mais aussi d’une façon d’être au monde quand le monde en question refuse systématiquement aux femmes la place qui leur revient. Clara et Madame ne sont pas des héroïnes au sens conventionnel du terme. Elles ne combattent pas l’injustice à visage découvert, ne brandissent pas d’étendard. Elles opèrent dans les failles du système, retournent contre lui ses propres mécanismes de dissimulation, et c’est précisément cette subversion silencieuse qui les rend si singulières dans le paysage du roman historique français.

Striff réussit quelque chose d’assez rare : construire deux figures féminines qui se répondent à travers le temps sans jamais se ressembler tout à fait. Madame est l’aboutissement d’une blessure transformée en puissance, Clara est la promesse d’une conscience en train de se forger. L’une a payé le prix fort pour devenir ce qu’elle est, l’autre commence à mesurer ce que cela pourrait lui coûter. Ce dialogue implicite entre deux générations de femmes exceptionnelles traverse tout le roman et lui confère une résonance qui dépasse largement le cadre du thriller historique. Le mas provençal avec ses trois cadavres sur la table du salon, image finale saisissante de cette première période, dit avec une économie de mots parfaite que l’apprentissage n’est jamais vraiment terminé.

Ce qui demeure, une fois le livre posé, c’est l’impression d’avoir croisé une œuvre qui sait exactement ce qu’elle veut dire. Joël Striff a construit son récit sur une architecture solide, des personnages habités, une époque reconstituée avec précision et sensibilité, sans jamais sacrifier le plaisir romanesque à la démonstration. La note de l’autrice qui introduit le roman, précisant que Clara est son aïeule et que cette histoire est la sienne autant que celle de son personnage, ajoute une dimension supplémentaire à l’ensemble : ce livre est aussi un acte de mémoire, une façon de rendre justice à celles dont les vies extraordinaires se sont écrites hors des livres d’Histoire, dans l’ombre fertile des marges.

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Mots-clés : thriller historique, roman policier, XIXe siècle, femmes fatales, Paris 1893, complot d’État, saga familiale


Extrait Première Page du livre

« PROLOGUE
Saint Denis de la Réunion, 1891

La chapelle de l’orphelinat Sainte-Thérèse baignait dans une lumière blafarde, filtrée par les vitraux aux saints martyrisés. Les murs suintaient l’humidité et l’encens, mélange âcre qui collait à la peau, aux robes, aux âmes. Au centre, un banc de chêne noir, usé par des décennies de soumission, attendait sa proie. Clara, quinze ans, la peau caramel et le regard provocateur pour une île où l’on préférait les yeux baissés, y était déjà penchée, les doigts crispés sur le bois froid, les jointures blanches. Sa jupe avait été relevée sans ménagement, sa chemise retroussée jusqu’aux omoplates, découvrant le galbe de ses fesses, déjà marquées par les châti-ments passés.

Sœur Agnès, la main gantée de cuir, faisait danser le martinet entre ses doigts. Les lanières de cuir tressé sifflaient à chaque mouvement, promet-tant une douleur cuisante. Autour d’elles, les pensionnaires, alignées comme des pénitentes, retenaient leur souffle. Les sœurs, immobiles, les lèvres pincées sous leurs cornettes, observaient la scène avec cette satis-faction mâtinée de dégoût que donne l’exercice d’un pouvoir absolu.

Le premier coup claqua.

Un éclair de feu traversa la chair de Clara. Elle serra les dents, les ongles s’enfonçant dans le bois. « Ne pas crier. Ne pas leur donner ce plai-sir ». Mais ses doigts tremblèrent. Le martinet s’abattit une seconde fois, plus bas, là où la peau était la plus tendre. Un gémissement lui échappa, étouffé, honteux. Les rires étouffés des plus jeunes fusèrent, rapidement réprimés par un regard noir de Sœur Agnès.

— Trois évasions, Clara. Trois, répéta la religieuse d’une voix sucrée, comme si elle savourait chaque syllabe. Le diable lui-même te chuchote à l’oreille, mais ici, c’est Dieu qui parle. Et Dieu, ma fille, n’aime pas les désobéissantes.

Un troisième coup, plus violent. La peau se fendit. Clara sentit une goutte de sang perler, chaude, le long de ses cuisses. »


  • Titre : La Consultante en Divergences Criminelles
  • Auteur : Joël Striff
  • Éditeur : Les Archives oubliées
  • Nationalité : France
  • Date de sortie en France : 2026

Résumé

Dans le Paris confiné d’une époque contemporaine troublée, Mélissa découvre l’existence de Clara, son aïeule réunionnaise, et d’un héritage familial aussi fascinant qu’inavouable. Plongé dans le XIXe siècle finissant, le roman suit cette jeune orpheline devenue l’apprentie de Madame, consultante en divergences criminelles, une femme mystérieuse qui a inventé l’art de maquiller les scènes de crime pour réécrire la vérité au profit des puissants. Ensemble, elles vont être convoquées à Paris pour une mission commanditée au plus haut niveau de l’État.
Mais derrière le thriller politique se cache une histoire bien plus intime : celle de deux femmes d’exception que tout oppose et que tout rapproche, naviguant dans les marges d’un monde qui leur refuse toute place officielle. Joël Striff tisse avec habileté une saga familiale sur deux époques, où la transmission d’un savoir illicite devient paradoxalement un acte de résistance et de liberté.


Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


2 réflexions au sujet de “La Consultante en Divergences Criminelles de Joël Striff : un thriller historique hors du commun”

  1. Cher Manuel,
    Permettez-moi d’abord de vous exprimer toute ma gratitude pour la chronique que vous avez consacrée à La Consultante en Divergences Criminelles sur « Le Monde du Polar ». Lire votre analyse, c’est un peu comme découvrir son propre livre à travers un prisme nouveau, plus large, plus profond. Vous avez su saisir non seulement l’architecture du récit, mais aussi les silences, les non-dits, les intentions cachées derrière chaque personnage, chaque décor. Cette capacité à percevoir ce qui se joue entre les lignes, à comprendre la résonance intime d’une histoire qui m’est si chère, m’a profondément touché.
    Votre lecture de Mélissa, Clara et de Madame, en particulier, m’a ébloui. Vous avez mis en lumière la complexité notamment de ces deux dernières femmes, leur rapport au pouvoir, à la vérité, et surtout à la transmission, un thème qui m’est particulièrement cher. Quand vous écrivez que Madame n’est « ni détective ni criminelle au sens ordinaire du terme », mais une « artiste de l’illusion », vous avez saisi l’essence même de ce personnage, né d’une réflexion sur la manière dont les femmes, à travers les siècles, ont dû inventer des espaces de liberté dans un monde qui leur en refusait l’accès. Votre analyse de la Rétro-Déduction comme un renversement des codes du polar m’a également ravi : c’était bien là mon intention, jouer avec les attentes du genre pour interroger la notion même de vérité, et la manière dont elle est construite, manipulée, imposée.
    Je suis tout aussi reconnaissant de la finesse avec laquelle vous avez perçu la dimension historique du roman. Le Paris de 1893, avec ses complots, ses salons, ses catacombes, n’était pas qu’un décor, mais un personnage à part entière, un miroir des tensions et des hypocrisies d’une époque. Votre évocation de la « fièvre nationaliste » et des « secrets d’État soigneusement dissimulés » montre que vous avez saisi l’ambition du livre : mêler l’intime et le politique, le destin de deux femmes à la grande Histoire, pour montrer comment les uns et les autres s’éclairent mutuellement.
    Mais ce qui m’a le plus ému, c’est votre compréhension de la relation entre Clara et Madame. Vous parlez d’un « dialogue implicite entre deux générations de femmes exceptionnelles », et c’est exactement cela : une transmission qui n’est ni linéaire ni simple, mais faite de doutes, de résistances, de silences. Clara n’est pas une élève passive, et Madame n’est pas une mentore désincarnée. Leur histoire est celle d’une rencontre entre deux volontés, deux intelligences, deux manières de se confronter au monde. Votre analyse de leur apprentissage commun, « aussi éthique que technique », montre une compréhension rare de la manière dont les personnages évoluent, se heurtent, et finissent par se construire l’un l’autre.
    Je ne peux m’empêcher de souligner aussi votre sens du détail. Que ce soit la « lucarne qui donne sur les toits et sur la liberté », les « mannequins mis en scène comme de faux cadavres », ou encore d’autres petits détails, vous avez su repérer ces petits éléments qui, pour moi, sont les nerfs du récit. Ces détails ne sont jamais anodins : ils sont les traces d’une histoire plus grande, les indices d’une mémoire qui refuse de s’effacer. Votre regard a su les décrypter, leur donner une épaisseur qui dépasse parfois même ce que j’avais imaginé en les écrivant.
    Enfin, je tiens à vous dire à quel point votre chronique m’a redonné confiance dans le pouvoir de la littérature. Écrire un roman, c’est lancer une bouteille à la mer, avec l’espoir qu’elle sera trouvée, lue, comprise. Votre texte est bien plus qu’une simple recension : c’est une rencontre. Une rencontre entre votre sensibilité de lecteur et mon travail d’auteur, entre votre intelligence critique et mes intentions, parfois conscientes, parfois secrètes. Vous avez su voir dans La Consultante en Divergences Criminelles bien plus qu’un thriller historique : une réflexion sur le mensonge comme arme de survie, sur la mémoire comme acte de résistance, sur la liberté comme conquête quotidienne.
    Pour tout cela, Manuel, merci. Merci d’avoir lu mon livre avec cette attention, cette exigence, cette générosité. Merci d’avoir offert à mes personnages une seconde vie à travers vos mots. Et merci, surtout, d’avoir rappelé que la littérature est avant tout un dialogue entre un auteur et ses lecteurs, entre le passé et le présent, entre ce que l’on dit et ce que l’on tait.
    Avec toute ma reconnaissance et mon admiration,
    Joël Striff

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  2. Très fine analyse des personnages et de l’histoire. Chronique fouillée, résumé parfait donnant très envie de plonger dans ce livre, de découvrir ces héroïnes et d’entrer dans leur histoire.

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