Un ancrage territorial puissant : les Ardennes comme personnage littéraire
Dans « Casse-dalle », Jennifer Have ne se contente pas de situer son récit dans les Ardennes : elle fait de ce territoire désindustrialisé un véritable protagoniste, doté d’une âme et d’une voix propres. L’auteure déploie une géographie littéraire d’une précision documentaire saisissante, où chaque lieu-dit résonne comme un écho de l’histoire ouvrière française. De Vireux-Molhain à Aymonville, en passant par la centrale nucléaire de Chooz B dont les cheminées percent l’horizon comme des sentinelles inquiétantes, le paysage ardennais s’impose avec la force d’un destin implacable. Cette cartographie méticuleuse transforme le roman en véritable chronique territoriale, où la Meuse serpentine devient le témoin silencieux des mutations économiques qui frappent la région.
La forêt ardennaise occupe une place particulière dans cette architecture narrative, oscillant entre refuge salvateur et labyrinthe menaçant. Jennifer Have en fait un espace ambivalent où se côtoient la beauté sauvage de la réserve naturelle de la Pointe de Givet et les zones d’ombre propices aux dérives les plus sombres. Cette dualité géographique reflète parfaitement l’état d’esprit des personnages, pris entre l’attachement viscéral à leur terre natale et la nécessité de survivre dans un environnement économique hostile. L’évocation des « quatre fils Aymon », figures légendaires qui donnent leur nom aux rochers surplombant la vallée, ancre le récit dans une mythologie locale tout en créant un contraste saisissant avec la réalité prosaïque des personnages.
L’industrie lourde imprègne chaque page du roman, transformant le paysage en palimpseste où se superposent les strates de l’histoire économique régionale. L’abattoir-conserverie Aymon & Fils devient le microcosme d’un monde ouvrier en déshérence, tandis que la centrale nucléaire projette son ombre tutélaire sur l’ensemble du récit. Cette présence industrielle ne relève pas du simple décor : elle structure la narration et influence profondément la psychologie des personnages. L’auteure parvient à faire ressentir physiquement l’oppression de cet environnement, où l’odeur de la mort animale se mêle aux émanations chimiques dans une atmosphère suffocante qui colle à la peau des habitants.
L’originalité de Jennifer Have réside dans sa capacité à transformer cette géographie de la désolation en territoire romanesque foisonnant. Les Ardennes deviennent sous sa plume un laboratoire social où s’expérimentent les limites de la condition humaine face à l’abandon économique. Cette dimension territoriale confère au récit une authenticité particulière, loin des représentations fantasmées de la province française. L’auteure évite l’écueil du pittoresque pour proposer une vision complexe et nuancée d’un territoire meurtri mais vivant, où la solidarité ouvrière côtoie les tensions communautaires dans un équilibre précaire mais profondément humain.
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L’art du portrait social : de la déchéance individuelle à la tragédie collective
Jennifer Have maîtrise avec une habileté remarquable l’art du portrait collectif, tissant une fresque humaine où chaque trajectoire individuelle révèle les fractures d’une société en mutation. L’auteure évite soigneusement l’écueil de la caricature sociale pour construire des personnages aux profils variés, chacun porteur d’une histoire personnelle qui transcende les clichés habituels sur le monde ouvrier. De Claire Silésius, ancienne vedette télévisuelle déchue, à Ahmed, ouvrier maghrébin aux prises avec les préjugés de ses collègues, en passant par Olivia, intellectuelle revenue au pays après un échec parisien, le roman déploie un éventail de destins qui compose un véritable kaléidoscope social. Cette diversité des parcours permet à Have d’explorer les mécanismes complexes de la relégation économique sans jamais verser dans le misérabilisme.
La finesse psychologique de l’auteure se révèle particulièrement dans sa capacité à saisir les petites lâchetés et les solidarités inattendues qui naissent de la précarité. Les personnages oscillent entre dignité et compromission, révélant cette part d’humanité contradictoire que les situations extrêmes font affleurer. Salazar, ancien légionnaire devenu tueur d’abattoir, incarne cette ambiguïté fascinante : figure paternelle bienveillante autant que personnage inquiétant, il cristallise les paradoxes d’une communauté où la violence côtoie la tendresse. Have excelle à montrer comment la pression économique révèle ou transforme les caractères, sans jamais céder à la facilité du déterminisme social.
L’effondrement progressif des repères moraux constitue l’un des ressorts narratifs les plus puissants du roman. L’auteure observe avec une acuité clinique la façon dont la faim et le désespoir érodent peu à peu les barrières éthiques, transformant des individus ordinaires en acteurs d’une tragédie collective. Cette descente aux enfers s’opère par paliers successifs, chaque transgression préparant la suivante dans un engrenage implacable mais crédible. Le génie de Have réside dans sa capacité à rendre cette évolution à la fois horrifiante et compréhensible, sans jamais verser dans la complaisance ni dans le jugement moral.
La dimension chorale du récit permet à l’auteure d’explorer les dynamiques de groupe avec une justesse sociologique remarquable. Les tensions internes à la communauté ouvrière – rivalités générationnelles, préjugés raciaux, conflits de genre – sont restituées avec un réalisme qui évite tant l’idéalisation que la noirceur systématique. Have parvient à montrer comment la solidarité peut naître de la détresse commune tout en révélant les fractures qui persistent au sein du groupe. Cette approche nuancée confère au roman une profondeur sociologique qui dépasse largement le cadre de la simple fiction pour interroger les fondements mêmes du lien social dans la France contemporaine.
Une satire féroce du monde contemporain
L’œuvre de Jennifer Have fonctionne comme un miroir déformant de notre époque, révélant par la caricature et l’exagération les absurdités de notre système économique et social. L’auteure déploie un arsenal satirique d’une redoutable efficacité, ciblant avec une précision chirurgicale les dysfonctionnements de la société française contemporaine. Le personnage de Claire Silésius, ancienne vedette télévisuelle recyclée en icône publicitaire pour des conserves de luxe qu’elle ne sait même pas cuisiner, incarne parfaitement cette imposture généralisée que Have traque avec jubilation. Cette dimension parodique s’étend à l’ensemble du récit, transformant chaque institution – médias, banques, administration – en théâtre d’une comédie grinçante où l’absurde le dispute au cynisme.
La critique du monde médiatique atteint des sommets de férocité jubilatoire, notamment à travers les péripéties de Claire et ses relations avec son agent Béatrice. Have décortique avec un plaisir manifeste les mécanismes de fabrication de la célébrité, révélant l’envers du décor d’un milieu où l’apparence prime sur la compétence et où la notoriété se nourrit de mensonges assumés. Cette satire du système médiatique résonne particulièrement dans une époque où les influenceurs et les pseudo-experts pullulent sur les écrans. L’auteure évite cependant l’écueil de la charge trop appuyée en maintenant une distance ironique qui préserve la crédibilité de ses personnages tout en dénonçant leurs travers.
Le système bancaire et administratif fait l’objet d’une dérision tout aussi impitoyable, incarnée par des personnages comme Gratien Petitbon, banquier provincial aux allures de Daumier moderne. Have excelle à croquer ces petits potentats locaux qui prospèrent sur la misère d’autrui, révélant les rouages d’une corruption ordinaire et systémique. La bureaucratie kafkaïenne qui accompagne la création de leur SCOP devient prétexte à une satire mordante des lourdeurs administratives françaises. Cette critique institutionnelle s’accompagne d’une dénonciation plus large des politiques néolibérales, notamment à travers l’évocation des lois fictives aux noms orwelliens qui ponctuent le récit.
L’originalité de cette satire réside dans sa capacité à allier le grotesque et le tragique sans que l’un nuise à l’autre. Have parvient à faire rire de situations dramatiques tout en préservant leur charge émotionnelle, créant un équilibre délicat entre humour noir et compassion. Cette approche permet à l’auteure d’éviter le piège du pamphlet pour proposer une critique constructive qui, derrière ses excès assumés, révèle une véritable tendresse pour ses personnages. La satire devient ainsi un moyen d’éclairer les contradictions de notre époque sans verser dans le pessimisme stérile, offrant au lecteur matière à réflexion autant qu’à divertissement.
Les ressorts narratifs entre réalisme et grotesque
Jennifer Have orchestre avec une dextérité remarquable un équilibre précaire entre observation sociologique rigoureuse et dérive fantastique assumée. Son récit navigue constamment entre ces deux pôles, ancrant solidement ses personnages dans une réalité économique et sociale documentée avant de les précipiter dans des situations d’un grotesque saisissant. Cette oscillation permanente crée une tension narrative particulièrement efficace, où le lecteur se trouve constamment déstabilisé par des basculements qui défient les attentes du genre réaliste traditionnel. L’auteure parvient ainsi à maintenir une crédibilité psychologique même dans les moments les plus outranciers, témoignage d’une maîtrise technique certaine.
L’art de Have consiste à faire accepter l’invraisemblable par une progression dramatique méticuleusement orchestrée. Chaque transgression prépare la suivante dans un crescendo qui transforme progressivement l’ordinaire en extraordinaire sans rupture brutale. Cette technique narrative rappelle les procédés de la littérature fantastique, où l’irruption de l’impossible dans le quotidien s’opère par glissements successifs plutôt que par révélation brutale. L’auteure exploite habilement cette logique de l’engrenage, chaque décision des personnages les entraînant un peu plus loin dans une spirale où les repères moraux habituels s’effritent inexorablement.
La dimension chorale du récit permet à Have de multiplier les points de vue et de maintenir ainsi une polyphonie narrative qui enrichit considérablement la texture du roman. Cette technique lui offre la possibilité d’explorer simultanément les réactions individuelles face aux événements tout en préservant une vision d’ensemble cohérente. Les changements de perspective évitent l’écueil de la monotonie narrative tout en révélant la complexité psychologique de chaque protagoniste. Cette approche polyphonique confère au récit une densité particulière, où chaque voix apporte sa nuance à la partition collective.
L’écriture de Have révèle une influences littéraires assumées qui enrichissent la lecture sans jamais verser dans la pédanterie. On décèle dans sa manière d’aborder le grotesque social des échos de la tradition satirique française, de Rabelais aux auteurs contemporains, tout en conservant une voix personnelle indéniable. Cette filiation littéraire transparaît dans le traitement de certaines scènes où l’excès devient révélateur, transformant la caricature en instrument d’analyse sociale. L’auteure démontre ainsi qu’innovation narrative et héritage littéraire peuvent s’articuler harmonieusement pour produire une œuvre à la fois ancrée dans son époque et nourrie de références intemporelles.
La transformation des personnages : de victimes à acteurs de leur destin
L’arc narratif de « Casse-dalle » repose sur une métamorphose collective d’une rare puissance dramatique, où Jennifer Have transforme progressivement ses protagonistes d’objets subissant l’histoire en sujets agissants de leur propre destinée. Cette évolution s’opère selon une logique implacable qui voit les ouvriers d’Aymonville passer du statut de victimes résignées à celui d’entrepreneurs de leur propre survie. L’auteure évite soigneusement l’écueil du schématisme en montrant comment cette transformation s’enracine dans la nécessité plutôt que dans l’héroïsme, conférant à cette mutation une crédibilité psychologique remarquable. La genèse de leur projet coopératif naît ainsi de la contrainte absolue, transformant la désespérance en moteur d’innovation sociale.
La figure d’Olivia incarne particulièrement bien cette dialectique complexe entre subir et agir qui traverse l’ensemble du récit. Ancienne scénariste parisienne revenue au pays après un échec professionnel, elle cristallise les contradictions d’une génération prise entre aspirations individuelles et solidarités collectives. Son évolution de simple ouvrière à dirigeante de SCOP illustre la capacité de Have à construire des trajectoires personnelles qui échappent aux déterminismes sociaux tout en restant ancrées dans une réalité économique contraignante. Cette transformation s’accompagne d’une prise de conscience politique qui dépasse le simple pragmatisme pour interroger les fondements mêmes du système économique.
L’apprentissage collectif de l’autonomie constitue l’un des ressorts dramatiques les plus aboutis du roman. Have montre avec finesse comment la nécessité forge progressivement une expertise pratique chez des personnages initialement dépourvus de compétences entrepreneuriales. Cette acquisition de savoirs nouveaux – de la comptabilité à la négociation commerciale – s’opère dans l’urgence et l’improvisation, créant des situations à la fois comiques et touchantes. L’auteure parvient à rendre palpable cette dynamique d’apprentissage accéléré où l’erreur devient formatrice et l’échec, tremplin vers de nouvelles solutions.
Cette transformation collective ne s’opère cependant pas sans tensions internes ni rechutes vers d’anciens réflexes de soumission. Have évite l’idéalisation de cette émancipation en montrant combien les habitudes de subordination résistent au changement, créant des conflits internes qui enrichissent la psychologie de groupe. Les personnages oscillent entre moments d’audace révolutionnaire et retours vers des comportements plus conservateurs, témoignage d’une observation juste des mécanismes psychologiques à l’œuvre dans toute transformation sociale. Cette ambivalence confère au récit une profondeur humaine qui transcende le simple récit d’émancipation pour interroger les conditions réelles du changement social.
L’exploration des tabous : anthropophagie et critique sociale
Jennifer Have franchit délibérément les limites de la bienséance littéraire en plaçant l’anthropophagie au cœur de son dispositif narratif, transformant ce tabou ancestral en instrument de critique sociale d’une redoutable efficacité. Cette transgression majeure ne relève pas de la provocation gratuite mais s’inscrit dans une démarche métaphorique cohérente qui interroge les mécanismes de prédation économique contemporains. L’auteure exploite le choc symbolique de cette inversion des rapports de force traditionnels pour révéler les logiques cannibales du capitalisme, où les puissants dévorent littéralement les faibles. Cette métaphore filée trouve sa pleine résonance dans la transformation progressive des victimes en prédateurs, renversement qui questionne les fondements mêmes de l’ordre social établi.
L’originalité de l’approche réside dans la manière dont Have intègre cette dimension anthropophage dans une logique économique parfaitement rationnelle. La création de leur SCOP autour de cette activité interdite révèle l’absurdité d’un système où la survie impose des choix moralement inacceptables tout en générant paradoxalement une activité entrepreneuriale prospère. Cette contradiction assume une dimension satirique particulièrement mordante lorsque les protagonistes développent une éthique professionnelle rigoureuse autour de pratiques objectivement criminelles. L’auteure parvient ainsi à faire coexister horreur et efficacité commerciale dans un équilibre narratif qui défie les catégories morales habituelles.
La dimension ritualisée de ces transgressions confère au récit une profondeur anthropologique inattendue, évoquant les mécanismes sacrificiels analysés par René Girard dans ses travaux sur la violence et le sacré. Have montre comment la communauté d’Aymonville reconstruit progressivement des codes éthiques autour de pratiques initialement subies, transformant la nécessité en système de valeurs cohérent. Cette élaboration collective d’une morale alternative révèle la plasticité des normes sociales face aux situations extrêmes, questionnement qui dépasse largement le cadre fictionnel pour interroger les fondements relatifs de nos interdits civilisationnels.
L’auteure évite cependant l’écueil de la complaisance en maintenant une distance critique constante vis-à-vis des dérives de ses personnages. Le traitement de ces séquences oscille entre grotesque assumé et malaise authentique, créant chez le lecteur une ambivalence émotionnelle qui préserve la dimension morale du récit. Cette approche équilibrée permet à Have d’explorer les territoires les plus sombres de la condition humaine sans verser dans le nihilisme ni la fascination morbide. Le tabou anthropophage devient ainsi le révélateur d’une critique sociale plus large qui interroge les limites de l’acceptable dans une société où la survie économique justifie toutes les compromissions.
L’écriture de Jennifer Have : style, rythme et procédés littéraires
L’écriture de Jennifer Have se distingue par une virtuosité stylistique qui conjugue habilement registres populaires et recherche littéraire, créant une langue romanesque d’une richesse particulière. Son style navigue avec aisance entre les différents niveaux de langue selon les personnages et les situations, révélant une oreille exceptionnelle pour les particularités lexicales et syntaxiques de chaque milieu social. Cette polyphonie linguistique transcende la simple reproduction mimétique pour devenir un véritable instrument d’analyse sociologique, où chaque variation dialectale révèle les fractures et les solidarités de la communauté ardennaise. L’auteure démontre ainsi qu’authenticité sociale et exigence littéraire peuvent s’articuler harmonieusement sans que l’une nuise à l’autre.
Le rythme narratif témoigne d’une maîtrise technique remarquable, alternant phases contemplatives et accélérations dramatiques selon une partition soigneusement orchestrée. Have excelle dans l’art de la gradation, construisant une montée en tension progressive qui culmine dans des scènes d’une intensité saisissante avant de ménager des respirations nécessaires à la digestion émotionnelle du lecteur. Cette gestion du tempo révèle une conscience aiguë des effets narratifs, particulièrement visible dans les séquences où l’ordinaire bascule vers l’extraordinaire. L’auteure parvient ainsi à maintenir l’attention du lecteur tout en préservant la crédibilité psychologique de situations pourtant extrêmes.
Les procédés d’écriture révèlent une influence assumée de la tradition satirique française, enrichie d’emprunts à la littérature contemporaine et aux codes de l’écriture médiatique. L’insertion de fausses citations officielles et de références législatives fictives crée un effet de réel d’autant plus troublant qu’il résonne avec l’actualité politique française. Cette technique de la fausse documentation, héritée du réalisme critique, permet à Have de donner une consistance troublante à son univers dystopique. L’auteure déploie également un art consommé de la digression et de l’aparté, technique qui enrichit la texture narrative tout en révélant les obsessions secrètes de ses personnages.
La langue de Have révèle enfin une sensibilité particulière aux sonorités et aux rythmes internes de la prose, créant des effets de musicalité qui transcendent la simple fonctionnalité narrative. Cette dimension poétique de l’écriture, particulièrement sensible dans les descriptions paysagères, confère au récit une profondeur esthétique qui élève le propos au-delà de la simple critique sociale. L’auteure parvient ainsi à créer un style personnel reconnaissable, équilibrant avec justesse les exigences de la lisibilité populaire et celles de l’innovation littéraire. Cette synthèse stylistique constitue probablement l’une des réussites les plus accomplies du roman, témoignage d’une voix littéraire désormais affirmée.
Portée et résonance d’une œuvre singulière
« Casse-dalle » s’impose comme un témoignage littéraire particulièrement éclairant sur les mutations socio-économiques de la France contemporaine, dépassant le cadre régional pour interroger les fractures nationales. L’œuvre de Jennifer Have résonne avec une actualité brûlante dans un contexte où les territoires désindustrialisés cristallisent les tensions politiques et sociales du pays. Son approche singulière de la question ouvrière, loin des représentations convenus ou misérabilistes, apporte un regard neuf sur des réalités trop souvent occultées par le débat public. Cette capacité à transformer un fait divers local en révélateur des dysfonctionnements systémiques confère au roman une portée sociologique qui transcende les frontières du genre fictionnel.
L’originalité de l’entreprise littéraire réside dans sa faculté à concilier divertissement et réflexion critique sans sacrifier l’un à l’autre. Have parvient à maintenir un équilibre délicat entre l’exigence artistique et l’accessibilité populaire, créant une œuvre qui peut toucher simultanément différents publics sans démagogie ni condescendance. Cette démocratisation de la littérature engagée constitue un enjeu majeur dans un paysage culturel souvent clivé entre élitisme et populisme. L’auteure démontre ainsi qu’il reste possible de produire une fiction à la fois ambitieuse et fédératrice, capable de susciter le débat sans verser dans le pamphlet.
La dimension prophétique du récit, avec ses lois dystopiques aux noms orwelliens et ses mécanismes d’exclusion sociale poussés à l’extrême, révèle une lucidité politique remarquable face aux dérives contemporaines. L’extrapolation fictionnelle des tendances actuelles crée un effet miroir particulièrement saisissant qui invite à la réflexion sur l’évolution de notre modèle social. Cette capacité anticipatrice place l’œuvre dans la lignée des grands romans d’anticipation sociale, sans pour autant verser dans la science-fiction pure. Have réussit ainsi à créer un univers à la fois reconnaissable et inquiétant, suffisamment proche pour interpeller et assez distant pour ne pas décourager.
Au-delà de ses qualités intrinsèques, « Casse-dalle » s’inscrit dans un moment littéraire où la fiction française redécouvre sa vocation critique après des décennies de repli formaliste. L’œuvre participe d’un renouveau du roman social qui refuse tant l’esthétisme désincarné que le naturalisme daté pour proposer de nouvelles modalités d’engagement littéraire. Cette renaissance d’une littérature soucieuse des enjeux collectifs, sans renoncer à l’innovation narrative, témoigne d’une vitalité créatrice prometteuse. Jennifer Have contribue ainsi à redéfinir les contours d’une écriture contemporaine capable d’allier ambition artistique et conscience civique, ouvrant des perspectives stimulantes pour l’avenir du roman français.
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Mots-clés : Désindustrialisation, Ardennes, Satire sociale, Roman ouvrier, Anthropophagie, SCOP Critique économique
Extrait Première Page du livre
Chapitre I
« Je n’accepterai jamais que l’on dise : les usines c’est fini, l’industrie c’est fini, le plein emploi c’est fini, les Ardennes c’est fini, la France c’est fini ! »
Nicolas Sarkozy, 18 décembre 2006, Charleville-Mézières.
Claire Silésius chargea deux caddies débordant de choucroute et de cassoulet dans le coffre de sa berline. Comment avait-elle pu s’imaginer renaître de ses cendres à l’Inter de Vireux-Molhain ? Il lui tardait de rentrer à Paris, d’attendre Béatrice à la sortie de son bureau cossu du Marais et de lui rouler dessus. Non. C’eût été trop doux, trop rapide…
Occupée à lister les mille tortures qu’elle rêvait d’infliger à son agent, elle ne les remarqua pas tout de suite. Depuis combien de temps étaient-ils plantés là à la fixer comme des oiseaux de proie ?
« Hé ! C’est vous, « Claire cuisine la France » ? », demanda la femme avec un embarras rugueux. La Parisienne remit en ordre son dégradé lumineux, défroissa sa chemise blanche en lin et afficha un sourire authentique. Peu importait l’interlocuteur, le ton ou la manière, Claire ne se lassait pas d’être reconnue. Raison pour laquelle elle avait fini par accepter cette tournée dégradante – nonobstant son cachet rondelet.
« C’est bien moi. Approchez, ne soyez pas timides, on va faire un selfie… Comment vous vous appelez ?
— Si même les vedettes bouffent de la merde, on est mal ! intervint le mari.
— Ah, tu vois ! Je te l’avais dit, qu’elle s’était fait virer de la télé. »
Claire se figea. Après une journée à essayer de refourguer sans succès des conserves aussi insipides qu’hors de prix à des pedzouilles qui puaient la misère, c’était l’humiliation de trop. Elle attrapa une boîte de cassoulet, où son beau visage patricien mangeait toute l’étiquette, et la brandit sous le nez du couple.
« C’est vous sur l’étiquette ? Ah ben non, c’est moi. Et ce n’est pas de la merde, c’est du Michel Leroy. Douze euros la boîte… Allez, c’est cadeau ! »
- Titre : Casse-dalle
- Auteur : Jennifer Have
- Éditeur : Éditions du bout de la ville
- Nationalité : France
- Date de sortie en France : 2023
Résumé
La star déchue d’un show télé culinaire fait la tournée des supermarchés dans les Ardennes. Elle tombe sur une bande d’ouvriers et d’ouvrières au chômage qui occupent leur abattoir laissé à l’abandon. Le patron a disparu. Dans ce futur proche à peine dystopique, les aides sociales n’existent plus, manger de la viande est has been et les pauvres ont la grosse dalle. Une aventure collective hallucinée, un roman noir et jouissif : jusqu’où ira la vengeance sociale ?

Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.
























Merci Manuel pour cette excellente chronique ! Heureuse de voir mon travail si bien compris. Bravo pour ton blog qui me fait découvrir tant d’autrices et d’auteurs de talent !
Chère Jennifer,
Merci beaucoup pour ce retour si chaleureux ! C’est toujours un immense plaisir quand un auteur ou une autrice reconnaît que son œuvre a été comprise dans sa justesse. « Casse-dalle » méritait vraiment d’être mis en lumière – votre écriture a cette rare qualité de toucher juste, avec une authenticité qui ne laisse pas indifférent.
Votre commentaire sur la découverte d’autres talents grâce au blog me touche particulièrement. C’est exactement dans cet esprit d’échange et de partage littéraire que j’ai envie de continuer cette aventure. Les auteurs comme vous, qui savent allier justesse du propos et qualité d’écriture, sont précisément ceux qui donnent envie de poursuivre ce travail de défrichage littéraire.
En espérant avoir l’occasion de chroniquer vos prochains projets !
Bien à vous,
Manuel