L’Usine humaine : plongée dans l’univers hospitalier
Dès les premières pages, Franck Mazière nous plonge dans un microcosme saisissant, celui d’un hôpital parisien surnommé « l’Usine » – métaphore industrielle qui résonne comme un avertissement. Les couloirs où s’entrecroisent soignants épuisés et patients anxieux deviennent le théâtre d’une tension palpable, presque électrique, qui sert admirablement le thriller psychologique que l’auteur construit avec minutie.
Cette mécanique hospitalière, décrite avec une précision chirurgicale, révèle l’œil expert de l’auteur pour qui les urgences ne semblent avoir aucun secret. Les codes hiérarchiques, le jargon médical et le ballet incessant des équipes s’articulent dans une chorégraphie aussi fascinante qu’inquiétante. L’Usine n’est pas un simple décor ; elle devient un personnage à part entière, monstre de béton qui dévore progressivement l’âme de ceux qui y travaillent.
Le talent exceptionnel de Franck Mazière réside dans sa capacité à transformer l’ordinaire en extraordinaire. Les actes médicaux quotidiens, les consultations banales et les diagnostics routiniers se métamorphosent subtilement en sources d’angoisse latente. L’auteur exploite brillamment cette ambivalence où sauver des vies et perdre la sienne s’entrelacent dans un paradoxe glaçant.
La temporalité particulière de l’hôpital – ces gardes interminables, ces nuits blanches, cette alternance brutale entre frénésie et accalmie – devient le métronome d’une narration au rythme maîtrisé. Chaque interaction, chaque regard échangé entre collègues semble porteur d’une menace sourde, imperceptible mais omniprésente, comme si les murs eux-mêmes suintaient d’une violence contenue.
Dans cet écosystème clos, les caractères se révèlent et s’exacerbent. L’auteur excelle à dépeindre cette microsociété où le meilleur côtoie le pire, où l’altruisme professionnel peut masquer des ambitions personnelles dévorantes. Les relations de pouvoir, les non-dits et les alliances tacites tissent une toile complexe où le lecteur, comme une mouche captive, se trouve inexorablement happé.
L’atmosphère confinée de l’Usine devient ainsi le catalyseur idéal du drame psychologique qui se noue. Le génie de Mazière est d’avoir compris que nul besoin d’artifices quand la réalité hospitalière, dans sa crudité et son intensité, offre déjà le terreau parfait pour faire germer les graines d’un thriller où la vraie maladie n’est peut-être pas celle que l’on soigne.
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Anatomie d’un protagoniste complexe : Marc et ses démons intérieurs
Au cœur de ce thriller haletant se dresse Marc, figure centrale dont la complexité psychologique fascine autant qu’elle dérange. Médecin urgentiste dévoué, compétent et apprécié de ses pairs, il incarne en apparence l’idéal du soignant. Mais sous cette façade professionnelle impeccable, Mazière sculpte un abîme vertigineux où se nichent des fragments d’identité brisée et des pulsions contradictoires.
La construction narrative du personnage obéit à une technique d’effeuillage psychologique remarquable. Couche après couche, l’auteur révèle les fêlures profondes qui lézardent l’édifice mental de Marc, esquissant le portrait d’un homme divisé entre désir de reconnaissance et autodestruction, entre besoin d’amour et incapacité à l’accueillir. Cette dualité permanente constitue le ressort dramatique essentiel du récit.
Les relations que Marc entretient avec les femmes constituent un autre prisme fascinant pour explorer sa psyché fracturée. À travers ses interactions avec Léa, Leslie, Nadège ou Zoé, se dessine un schéma répétitif d’attraction-répulsion, de conquête puis d’angoisse post-intimité. Ces relations agissent comme des miroirs déformants qui renvoient Marc à ses propres monstres et à son incapacité viscérale à établir une connexion émotionnelle authentique.
L’art consommé de Mazière atteint son apogée dans la façon dont il nous fait glisser insensiblement de l’empathie à l’effroi. D’abord témoins compatissants des luttes intérieures de Marc, nous devenons progressivement les observateurs impuissants de sa désintégration psychique. Ce basculement subtil nous confronte à notre propre fascination pour les abysses de l’âme humaine, rendant l’expérience de lecture aussi troublante qu’inoubliable.
La dualité du soignant : entre héroïsme professionnel et obscurité personnelle
L’un des aspects les plus saisissants de « Un sujet brûlant » réside dans cette exploration magistrale du paradoxe inhérent à la profession médicale. Mazière nous dépeint avec une acuité rare cette contradiction fondamentale : ces femmes et ces hommes capables de plonger leurs mains dans le chaos des corps brisés, de défier la mort quotidiennement, se révèlent souvent incapables de panser leurs propres blessures invisibles. Marc incarne cette dualité troublante jusqu’à son paroxysme.
Les scènes d’intervention médicale, décrites avec un réalisme haletant, contrastent violemment avec les moments d’intimité du protagoniste. Face à un arrêt cardiaque, ses gestes deviennent précis, son esprit analytique, son autorité naturelle. Ce même homme, quelques heures plus tard, s’effondre dans la solitude de son appartement, prisonnier de ruminations toxiques et d’angoisses existentielles que nul protocole médical ne saurait apaiser.
L’auteur cisèle avec une précision d’orfèvre cette fracture identitaire propre au milieu médical. Pour survivre à l’horreur quotidienne, le soignant développe une carapace d’indifférence professionnelle nécessaire, un détachement salvateur qui, par un effet pervers, peut contaminer sa vie personnelle. Mazière illustre comment cette capacité à compartimenter, initialement protectrice, devient progressivement pathologique chez Marc.
Particulièrement brillante est la façon dont le roman met en lumière le mythe du héros médical et ses conséquences délétères. La société encense ces demi-dieux en blouse blanche, leur confère un statut presque surhumain, et dans ce même mouvement, leur dénie toute vulnérabilité. Cette pression sociale implicite, cette injonction à la perfection et à l’infaillibilité, agit comme un poison à libération lente sur la psyché des soignants.
L’architecture narrative du roman exploite judicieusement cette tension permanente entre sauver l’autre et se perdre soi-même. Chaque victoire professionnelle de Marc semble exiger son tribut dans sa sphère intime, comme si un équilibre cosmique pervers devait être maintenu. Cette mécanique implacable confère au récit sa dimension tragique et transforme ce qui aurait pu n’être qu’un thriller médical en une profonde méditation sur la condition humaine.
La frontière entre guérisseur et blessé s’estompe progressivement dans ce récit aux multiples couches d’interprétation. Mazière nous force à contempler cette vérité dérangeante : ceux qui sauvent des vies portent souvent en eux des gouffres insondables que leur expertise technique ne peut combler. Cette confrontation entre lumière professionnelle et ténèbres personnelles constitue sans doute la plus puissante métaphore du roman, nous rappelant que nul, pas même ceux qui combattent quotidiennement la mort, n’est immunisé contre ses propres démons.
Le burn-out médical comme catalyseur du thriller psychologique
Si la notion de burn-out professionnel s’est banalisée dans notre vocabulaire contemporain, Franck Mazière lui redonne toute sa puissance dévastatrice en l’explorant non comme simple toile de fond, mais comme véritable moteur narratif. L’épuisement professionnel devient sous sa plume un monstre tentaculaire qui s’insinue dans chaque recoin de l’existence, transformant imperceptiblement le soignant dévoué en une bombe à retardement psychologique.
La progression du burn-out chez Marc est orchestrée avec une subtilité clinique remarquable. D’abord simple fatigue chronique et irritabilité passagère, le mal évolue vers un détachement émotionnel inquiétant, puis vers cette déshumanisation progressive des patients réduits à leurs pathologies. Ce glissement imperceptible vers l’abîme, rythmé par des moments de lucidité douloureuse, confère au récit sa tension croissante et son caractère inexorable.
Mazière excelle particulièrement dans sa description des mécanismes de défense psychiques qui accompagnent cette descente aux enfers professionnelle. Le cynisme mordant qui colore les pensées intérieures de Marc, ses fantasmes d’évasion, son rapport de plus en plus conflictuel au temps – tantôt dilaté jusqu’à l’insupportable, tantôt compressé jusqu’à l’évanescence – dessinent les contours d’une conscience assiégée qui cherche désespérément une échappatoire.
Le génie narratif de l’auteur réside dans cette corrélation implacable entre l’intensification du burn-out et la montée en puissance des pulsions obscures. Chaque humiliation professionnelle, chaque nuit sans sommeil, chaque patient ingrat agit comme un catalyseur qui rapproche Marc de son point de rupture. Cette chimie toxique entre épuisement professionnel et fragilité psychique préexistante engendre une réaction explosive qui propulse le récit vers ses sommets les plus vertigineux.
Particulièrement saisissante est la façon dont l’auteur matérialise ce syndrome d’épuisement à travers une symbolique corporelle puissante. Les manifestations physiques du burn-out – ces mains qui tremblent, ces sueurs nocturnes, ces accélérations cardiaques – deviennent le langage d’un corps qui hurle là où l’esprit reste muet. Cette dimension viscérale, presque charnelle, du syndrome d’épuisement professionnel ancre le thriller dans une réalité organique terriblement convaincante.
À travers ce portrait sans concession du burn-out médical, Mazière transcende le simple divertissement pour nous offrir une œuvre dont la portée sociologique égale l’ambition littéraire. En transformant l’épuisement professionnel en ressort dramatique principal, il nous livre une réflexion profonde sur nos systèmes de santé modernes où l’humain – qu’il soit patient ou soignant – se trouve broyé par des logiques gestionnaires implacables. Cette dimension critique confère au thriller une résonance contemporaine qui persiste bien au-delà de la dernière page.
Relations toxiques et dynamiques de pouvoir dans un milieu sous pression
L’univers hospitalier que dépeint Mazière constitue un microcosme fascinant où les relations humaines, soumises à une pression constante, révèlent leur nature profonde, souvent toxique. L’Usine devient ce creuset alchimique où les hiérarchies officielles se doublent de rapports de force officieux, où les alliances se font et se défont au rythme des gardes, et où chaque interaction semble chargée d’un potentiel explosif. Le personnage de Michel incarne magistralement cette toxicité relationnelle institutionnalisée.
La relation entre Marc et Michel représente l’axe relationnel le plus électrique du roman. Ce rapport antagoniste dépasse la simple rivalité professionnelle pour s’ancrer dans une dynamique presque archaïque de territoire et de dominance. L’auteur excelle à montrer comment ce conflit, apparemment circonscrit à la sphère professionnelle, contamine progressivement l’intégrité psychique de Marc, devenant le catalyseur d’une haine viscérale qui transcende les murs de l’hôpital.
Particulièrement saisissante est la façon dont Mazière décortique les mécanismes de l’humiliation institutionnelle. Ces moments où Michel dépossède Marc de ses victoires professionnelles – notamment lors de l’épisode du patient en arrêt cardiaque – sont décrits avec une précision chirurgicale qui révèle leur violence psychologique dévastatrice. L’auteur nous montre comment ces micro-agressions quotidiennes peuvent, par accumulation, fragiliser même les personnalités les plus résilientes.
Le triangle relationnel entre Marc, Leslie et Michel ajoute une dimension supplémentaire à cette exploration des dynamiques toxiques. En transformant Leslie en objet de désir concurrentiel, Mazière illustre comment les enjeux de pouvoir professionnel s’entrelacent inextricablement avec les pulsions libidinales, créant un cocktail explosif où l’émotionnel et le hiérarchique fusionnent dans une danse macabre. Cette triangulation perverse devient le nœud gordien dont le dénouement ne pourra être que violent.
Les relations entre Marc et les différentes femmes qui traversent sa vie professionnelle et personnelle révèlent également les schémas de domination intériorisés. À travers ses interactions avec Léa, Nadège ou Zoé, l’auteur dévoile comment le protagoniste reproduit, parfois inconsciemment, des rapports de pouvoir toxiques, oscillant entre instrumentalisation et dépendance émotionnelle. Cette incapacité à établir des relations équilibrées reflète la contamination insidieuse de l’environnement hospitalier sur sa psyché.
L’exploration magistrale des dynamiques relationnelles sous haute tension confère au thriller sa profondeur psychologique distinctive. Mazière ne se contente pas de décrire des interactions dysfonctionnelles ; il nous plonge dans leur genèse, révélant comment un système institutionnel défaillant peut transformer des vocations altruistes en compétitions destructrices. Cette radiographie impitoyable des relations humaines en milieu hospitalier transcende le simple cadre du thriller médical pour atteindre une dimension universelle sur la fragilité du tissu social sous contrainte extrême.
De la violence psychologique à la violence physique : une escalade minutieusement orchestrée
L’un des tours de force de Mazière réside dans sa capacité à dépeindre la transformation graduelle de la violence, d’abord intériorisée, puis verbalisée, et enfin manifestée physiquement. Cette progression inexorable, loin d’être artificielle ou précipitée, s’inscrit dans une logique psychologique implacable qui confère au thriller sa crédibilité glaçante. Les premiers signes – ces poings qui se serrent sous la table, ces mâchoires qui se crispent, ces pensées fugaces d’agression – constituent les prémices d’un basculement dont l’horreur finale n’en paraîtra que plus cohérente.
La séance de MMA où Marc, habituellement maître de ses émotions lors des combats, perd soudain le contrôle et manque de briser le bras de son partenaire, marque un tournant narratif crucial. Cette scène, chorégraphiée avec une précision presque clinique, illustre comment la violence contenue peut, sous pression, faire irruption dans la réalité physique. L’incompréhension de Marc face à son propre comportement ajoute une dimension troublante à cette première manifestation significative d’une perte de contrôle.
Particulièrement fascinante est la manière dont l’auteur entrecroise violence réelle et violence fantasmée. Les scènes où Marc s’imagine infliger des sévices à ceux qui l’ont humilié – notamment Michel – créent une tension narrative insoutenable et nous plongent dans l’ambiguïté d’une conscience qui oscille entre pulsions destructrices et inhibitions morales. Ce brouillage progressif entre fantasme et passage à l’acte constitue l’un des ressorts les plus angoissants du récit.
Le traitement de la violence physique, quand elle survient enfin, frappe par son réalisme cru et son absence de stylisation romantique. Loin des clichés du thriller conventionnel, Mazière refuse toute esthétisation complaisante de la brutalité. La violence apparaît dans sa réalité la plus organique, mécanique, presque banale – ce qui la rend paradoxalement plus terrifiante encore. Cette approche quasi documentaire confère au récit une dimension clinique qui renforce son impact émotionnel.
La métamorphose physique qui accompagne cette escalade violente témoigne d’une compréhension profonde des mécanismes psychosomatiques. Le corps de Marc devient le théâtre visible de sa dégradation mentale – posture qui se modifie, regard qui s’assombrit, voix qui se transforme. Cette incarnation physique de la désintégration psychique rappelle les meilleures explorations littéraires de la dualité humaine, de Stevenson à Brett Easton Ellis, ancrant le thriller dans une tradition littéraire ambitieuse.
L’habileté narratrice de Mazière s’exprime pleinement dans cette construction méthodique de l’escalade violente. En refusant tout sensationnalisme facile, en privilégiant une montée en tension psychologique rigoureusement articulée, l’auteur nous confronte à cette vérité dérangeante : la frontière entre normalité et basculement dans l’horreur est peut-être plus ténue qu’on ne l’imagine. Cette perspective inquiétante, servie par une écriture à la précision chirurgicale, transforme ce qui aurait pu n’être qu’un thriller médical en une méditation profonde sur la fragilité de l’équilibre mental humain.
Symbolisme et métaphores dans la construction narrative
Loin de se contenter d’une intrigue haletante, Franck Mazière tisse tout au long de son récit un réseau dense de symboles et métaphores qui enrichissent considérablement la lecture. L’Usine elle-même, cette « cité minière du soin » comme la décrit l’auteur, devient la métaphore structurante du roman : machine à broyer l’humain, monstre de béton qui dévore ses enfants, système industriel où patients et soignants sont réduits à des rouages interchangeables. Cette image-force irrigue l’ensemble du récit, conférant à la critique sociale sa puissance évocatrice.
Le feu et ses dérivés constituent un autre champ métaphorique récurrent, justifiant pleinement le titre de l’œuvre. Des « braises » de colère qui couvent en Marc aux « flammes » de ses désirs, en passant par ce « burn-out » qui calcine lentement son identité professionnelle, l’élément igné déploie sa symbolique ambivalente – à la fois énergie vitale et force destructrice. Cette omniprésence du feu culmine dans les fantasmes d’incendie et d’explosion qui hantent progressivement le protagoniste, présageant l’embrasement final.
Particulièrement saisissante est la symbolique du corps médical fragmenté. Les morceaux de corps que manipulent quotidiennement les soignants – « réparer ce bras », « soigner ce foie » – font écho à la fragmentation psychique de Marc, incapable de se percevoir comme une entité unifiée. L’auteur établit ainsi un parallèle subtil entre le morcellement des patients, réduits à leurs pathologies, et la dissociation intérieure du protagoniste, dont l’identité se désagrège progressivement.
L’eau, présente sous diverses formes – sueurs nocturnes, pluie battante, Seine coulant sous les fenêtres de Leslie – constitue un contrepoint symbolique fascinant. Tantôt purificatrice, tantôt menaçante, elle incarne cette part inconsciente qui submerge progressivement la rationalité médicale de Marc. Les scènes de douche, récurrentes après chaque épisode traumatique ou chaque relation sexuelle, révèlent ce désir obsessionnel de purification qui ne fait que souligner la souillure intérieure irrémédiable.
La richesse symbolique déployée à travers ces multiples strates narratives élève « Un sujet brûlant » bien au-delà du simple divertissement. L’entrecroisement virtuose des métaphores hospitalières, corporelles et élémentaires crée un univers romanesque d’une cohérence rare où chaque détail résonne avec l’ensemble. Cette architecture symbolique méticuleusement élaborée révèle l’ambition littéraire de Mazière, dont l’œuvre, tout en satisfaisant aux exigences du thriller psychologique, propose une exploration profonde et nuancée de la désintégration d’une conscience sous pression.
« Un sujet brûlant » : au-delà du thriller, une réflexion profonde sur la santé mentale des soignants
Si l’intrigue de « Un sujet brûlant » nous captive par son suspense implacable, l’œuvre de Franck Mazière transcende les frontières du simple divertissement pour s’imposer comme un puissant témoignage sur la fragilité psychique des soignants. En choisissant de placer au cœur de son récit non pas un tueur en série archétypal, mais un médecin confronté à sa propre désintégration mentale, l’auteur nous invite à une réflexion profonde sur cette réalité trop souvent occultée : ceux qui prennent soin des autres sont paradoxalement les moins bien équipés pour préserver leur propre équilibre psychique.
La description minutieuse des mécanismes institutionnels qui contribuent à cette vulnérabilité constitue l’une des forces majeures de l’œuvre. Mazière dissèque avec une précision chirurgicale les facteurs délétères : surcharge de travail chronique, exposition répétée à la souffrance et à la mort, responsabilités écrasantes, injonctions contradictoires de l’administration hospitalière. Cette analyse systémique élève le roman au rang de document sociologique sans jamais sacrifier sa puissance narrative.
Particulièrement saisissante est la façon dont l’auteur explore les barrières culturelles qui empêchent les soignants de reconnaître leurs propres fragilités. Le milieu médical, dépeint dans sa réalité crue, apparaît comme un univers paradoxal où l’on peut discuter ouvertement des pathologies les plus intimes des patients mais où l’aveu de sa propre souffrance psychique relève presque du tabou. Cette omerta professionnelle, intériorisée par Marc, devient l’un des vecteurs essentiels de sa descente aux enfers.
Le portrait psychologique de Marc, dans toute sa complexité, évite l’écueil de l’exceptionnalisme pour révéler une vérité dérangeante : sa fragilité n’est pas celle d’un monstre isolé mais le reflet exacerbé d’une condition partagée. À travers le prisme de ce personnage extrême, Mazière nous invite à considérer le spectre entier des souffrances psychiques qui traversent le corps médical – des formes les plus silencieuses aux manifestations les plus spectaculaires, du simple épuisement à la désintégration identitaire.
L’absence remarquable de jugement moral dans le traitement narratif de cette dérive psychique témoigne de la finesse avec laquelle l’auteur aborde son sujet. Sans jamais excuser les actes les plus transgressifs de son protagoniste, Mazière maintient une distance clinique qui permet au lecteur de comprendre les mécanismes à l’œuvre sans simplification réductrice. Cette approche nuancée transforme l’expérience de lecture en exercice d’empathie complexe qui nous confronte à nos propres préjugés sur la maladie mentale.
L’œuvre de Mazière résonne avec une actualité brûlante en cette période où la crise hospitalière atteint des sommets inédits. En dévoilant sans complaisance la vulnérabilité psychique des soignants, « Un sujet brûlant » dépasse sa fonction première de thriller pour devenir un plaidoyer puissant en faveur d’une reconnaissance collective de cette souffrance professionnelle trop longtemps minimisée. Cette dimension profondément humaniste, qui sous-tend la virtuosité narrative de l’auteur, fait de ce roman une œuvre essentielle dont l’écho persistera bien au-delà du frisson immédiat qu’elle procure.
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Mots-clés : Burn-out, Thriller psychologique, Milieu hospitalier, Dualité, Trauma, Désintégration mentale, Violence psychologique
Extrait Première Page du livre
» Prologue
Noir. Pas dodo. Cris. Maman ? Tu cries maman ? Peur. Trouver maman.
Les yeux embués, le petit garçon suit le mur qui mène vers les hurlements. Son doudou sous le bras, il marche à petits pas. Il frissonne. Arrivé au seuil de la cuisine, ses yeux s’écarquillent. Il ressent dans sa frêle poitrine un tremblement de terre. Le silence s’impose. Il ne perçoit plus aucun son extérieur, révélant ceux des battements de son cœur. Rapides. Sa main droite, frôlant la rugosité du mur, tente de s’accrocher à ce qu’elle peut. Une odeur désagréable, mélange d’alcool et d’épices, piétine ses narines. Des flots rouges jaillissent du cou de maman, une éruption volcanique. La lame du couteau qui la pénètre l’éblouit. Il voit à l’autre extrémité, le bras puissant et habituellement châtieur du père. Son visage marqué par une haine incontrôlable. Maman s’effondre, secouée de spasmes, les yeux exorbités. Le regard patriarcal, soudainement détourné par la présence du gamin, passe de la haine au désespoir. Des larmes s’évadent de glandes lacrymales que l’on croyait taries. Il s’immobilise, se laissant porter par le réfrigérateur. Dans une main, l’arme dégouline de sang. Dans l’autre, une bouteille de whisky vide, son contenu en partie répandu au sol.
Quartier pavillonnaire, banlieue aisée. La maison donnait sur un jardin propret, dont maman prenait grand soin. La voiture de luxe du père, garée fièrement à l’extérieur, lui permettait de montrer sa supériorité. Laquelle ? Surtout davantage de place, dans le garage, aux bouteilles de vin, de vodka et autres breuvages de mort. Le fils avait l’air épanoui lorsqu’il jouait dans le jardin avec maman. Le père était peu présent. Cadre supérieur dans une boite de finances, les horaires étaient larges. Jamais de plainte des voisins. Sourds lorsqu’il gueulait sur une femme pas assez serviable et un gosse turbulent, selon lui. Une fois, un œil au beurre noir, remarqué par la maîtresse. Maman prétexta une porte sortie de nulle part. Excuse classique.
Ces derniers mois, trompé par l’alcool, il pensait l’être aussi par son épouse. Maman n’avait jamais eu d’yeux que pour lui, on se demandait bien pourquoi.
Pourquoi pas un autre ravage ? Une bonne pancréatite, un coma éthylique, une cirrhose… Non. La violence conjugale voulait se marrer un peu.
Pour lui, une longue peine de prison, trop courte. Pour maman, une mort horrible, condamnée à rester loin de sa chair. «
- Titre : Un sujet brûlant – Burnout aux urgences
- Auteur : Franck Mazière
- Éditeur : Les éditions Les Passagères
- Nationalité : France
- Date de sortie : 2023
Résumé
Marc, jeune médecin urgentiste, tente de survivre dans un univers où le soleil ne brille pas pour tous. L’épanouissement professionnel mais aussi la sécurité de l’emploi envahissent son quotidien. Supporter la souffrance comme les exigences de ses patients, l’ego de son confrère Michel, le déclin de l’hôpital, l’injustice inéluctable et nauséabonde des urgences est un combat épuisant de chaque instant. Sa vie privée n’est pas plus brillante. Son rapport aux femmes est complexe. Le désir de trouver l’amour, le vrai, se heurte à un besoin bestial de sexe. De son côté, Miranda Heart, capitaine de police, douée et expérimentée, va pour la première fois être confrontée à un puzzle machiavélique. Qui a massacré cette jeune femme ? Arriveratelle à résoudre les crimes qui entourent le parcours de ces médecins singuliers ? Perdu entre cet inquiétant collègue au passé douteux et les femmes de sa vie, Marc quittera son univers plutôt privilégié, bien que fragile, pour une rencontre avec le diable.

Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.




















