Marseille une ville contrastée sous la plume d’Audrey Sabardeil
Dans « Le soleil ne brille pas pour tout le monde », Audrey Sabardeil transforme Marseille en bien plus qu’un simple décor. La cité phocéenne devient une entité vivante, respirant au rythme de ses quartiers populaires, de ses façades décrépites et de son bleu méditerranéen qui « explose de lumière ». L’auteure cisèle le portrait d’une ville aux mille visages, résolument contemporaine et fracturée.
Les quartiers nord s’érigent en territoires à part entière, microcosmes régis par leurs propres lois. Font-Vert, La Calade, Saint-Louis, ces noms résonnent comme autant de frontières invisibles que les personnages franchissent, portant avec eux l’empreinte de leur origine. La ville devient cartographie sociale, révélant ses inégalités par la simple mention d’une adresse, d’un boulevard ou d’une cité.
Ce Marseille littéraire vibre sous les assauts du mistral comme sous ceux de la gentrification. Sabardeil capture avec acuité la métamorphose urbaine : « Le quartier se métamorphosait. Du Mucem moderne et monumental et de la tour CGA-CGM futuriste côté mer […] Le progrès était en marche. » Cette mutation de la ville traduit l’inexorable mouvement qui repousse ses habitants les plus modestes vers les périphéries.
L’auteure maîtrise l’art du contraste saisissant : des terrasses ensoleillées du Vieux-Port aux immeubles aux « vitrines murées » du boulevard de Paris, du fourmillement des touristes aux silhouettes solitaires des travailleurs précaires. Cette dualité permanente transforme la ville en kaléidoscope social où chaque reflet raconte une histoire différente, souvent âpre, parfois lumineuse.
La mer, omniprésente, constitue le seul espace démocratique de ce Marseille littéraire. Quand le protagoniste plonge « depuis la digue, avant de rassembler [s]es bras devant [lui] et de pénétrer dans l’eau sans éclaboussure », il s’affranchit momentanément des déterminismes sociaux. La Méditerranée devient cette parenthèse bleue où les hiérarchies s’effacent, où les corps retrouvent une égalité primitive.
Dans la tradition des grands romans urbains, Sabardeil façonne une ville-personnage dont la complexité reflète celle de ses habitants. La topographie marseillaise, avec ses escaliers, ses montées abruptes et ses descentes vers la mer, incarne parfaitement les trajectoires de vie chaotiques et imprévisibles que l’auteure met en scène. Marseille n’est plus cadre de l’action mais véritable protagoniste, dont l’avenir incertain constitue l’une des trames silencieuses et pourtant essentielles du récit.
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Des personnages à la croisée des destins : Portraits marseillais
Audrey Sabardeil peuple son Marseille d’une galerie de personnages d’une authenticité saisissante, êtres de chair et de contradictions qui tranchent avec les clichés méditerranéens. Au premier plan émerge Steph, narrateur désabusé et pourtant sensible, dont la voix intérieure révèle une lucidité tranchante sur sa condition. Son regard, qui oscille entre tendresse et cynisme, offre une plongée vertigineuse dans les interstices de la société marseillaise.
La lumineuse Kahina incarne une forme de résistance par l’espoir. Cette jeune femme, « aux dents parfaites d’un blanc qu’on ne voit qu’à la télé », n’est pas qu’une simple silhouette désirable — elle devient l’incarnation d’une possible émancipation. Son projet d’aide aux devoirs dans la cité de Font-Vert dessine les contours d’un activisme social ancré dans le quotidien, loin des grands discours mais au plus près des besoins réels.
Fredo, patron de café philosophe, se dresse comme une figure tutélaire ambivalente. Derrière ses commentaires acerbes sur la politique et ses préjugés à peine voilés, palpite un cœur capable d’une générosité discrète. Son établissement, véritable microcosme social, devient le point d’intersection des trajectoires, carrefour improbable où se nouent des alliances tacites entre êtres que tout semblait devoir séparer.
Plus énigmatique, Nassim incarne la complexité des parcours dans les quartiers nord. L’auteure esquisse par petites touches un portrait nuancé, évitant l’écueil de la caricature du jeune homme de cité. Sa relation fraternelle fracturée avec Karim révèle les fêlures intimes que les choix de vie peuvent provoquer, illustrant comment les déterminismes sociaux s’immiscent jusque dans les liens de sang.
La force de ces portraits tient à leur dimension chorale : chaque personnage résonne avec les autres, créant un maillage narratif aussi complexe que les ruelles du Panier. Tous se définissent par leurs interactions, leurs non-dits et leurs affinités électives. Sabardeil excelle dans l’art de révéler l’humanité profonde de chacun par le dialogue, souvent laconique mais toujours révélateur, où l’accent marseillais pulse comme un battement de cœur.
L’écriture de Sabardeil confère à ces silhouettes urbaines une densité psychologique remarquable. Les personnages secondaires eux-mêmes — de la voisine bruyante au politicien Maxime Langevin — échappent à la platitude fonctionnelle pour devenir des êtres complexes, porteurs de désirs et de contradictions. Cette mosaïque humaine, où chaque tesselle brille de sa lumière propre, compose finalement le véritable portrait d’une ville qui se raconte à travers ceux qui l’habitent.
L’architecture sociale des quartiers : Entre gentrification et précarité
Le roman d’Audrey Sabardeil dissèque avec une précision chirurgicale les mutations urbaines qui redessinent la géographie sociale de Marseille. À travers le parcours résidentiel de Steph, jadis habitant de la rue de la République puis délogé vers des quartiers plus septentrionales, se lit l’inexorable marche d’une gentrification qui transforme le visage de la cité phocéenne. Ce mouvement de population, décrit sans pathos mais avec une acuité sociologique remarquable, révèle les mécanismes implacables de l’éviction des classes populaires.
Les quartiers deviennent sous la plume de l’auteure des entités vivantes, dotées d’une identité propre et d’une mémoire collective. Du Mucem aux barres d’immeubles de Font-Vert, en passant par la Place de la Joliette réhabilitée, chaque lieu porte l’empreinte d’une stratification sociale que Sabardeil cartographie avec minutie. Les frontières invisibles entre ces mondes juxtaposés se matérialisent dans les trajets quotidiens des personnages, leurs hésitations à franchir certaines limites urbaines.
La transformation du boulevard Roger Salengro, décrite comme une frontière mouvante entre deux Marseille, illustre la progression méthodique du renouveau urbain qui repousse inexorablement la précarité vers les confins septentrionaux. L’auteure saisit ce moment charnière où l’identité d’un quartier bascule, oscillant entre deux époques, deux populations, deux économies. Cette liminalité devient le terreau d’observations sociologiques d’une justesse saisissante.
L’église abandonnée de Saint-Martin d’Arenc, avec son « Jésus au look de bandido », symbolise parfaitement cette urbanité en transition. Les monuments historiques désacralisés côtoient les enseignes commerciales défraîchies et les immeubles aux « façades abîmées », créant un paysage urbain fragmenté où se lit l’histoire des politiques d’aménagement successives. Sabardeil capture ces contrastes architecturaux avec une économie de moyens qui n’en est que plus éloquente.
Dans ce tableau urbain contrasté, les espaces intimes deviennent le refuge ultime des personnages. L’appartement exigu de Steph, le café de Fredo, le local associatif de Kahina constituent des territoires préservés, ilots de stabilité dans une ville en perpétuelle métamorphose. Ces lieux clos fonctionnent comme des microsociétés où s’inventent des solidarités alternatives, loin des grands projets d’urbanisme qui redessinant la ville sans considération pour ses habitants originels.
La vision sociale qu’esquisse Sabardeil transcende la simple chronique urbaine pour atteindre une dimension politique. En détaillant le parcours de ces déplacés économiques, en montrant comment la rénovation d’une rue peut bouleverser des existences entières, elle dresse le portrait sans concession d’une fracture spatiale qui traduit, dans la pierre et le béton, les inégalités croissantes de la société contemporaine. Cette géographie sensible des quartiers devient ainsi le miroir troublant des rapports de force qui structurent silencieusement notre quotidien.
Une écriture à fleur de peau : Analyse du style et de la narration
Le style d’Audrey Sabardeil frappe d’emblée par sa sensorialité exacerbée. Sa plume capte les sensations les plus fugaces : la chaleur écrasante de l’été marseillais, la fraîcheur libératrice de la mer, l’âcreté des peaux en sueur dans les escaliers surchauffés des immeubles. Cette hyperesthésie narrative plonge le lecteur dans une expérience immersive, où chaque page exhale les parfums contrastés d’une Méditerranée urbaine et populaire.
La narration à la première personne, confiée au personnage de Steph, offre un angle particulièrement efficace. Ce choix permet à l’auteure de jongler entre l’intimité des sentiments inavoués et l’observation quasi sociologique du monde environnant. Le temps narratif, principalement ancré dans un présent immédiat, confère au récit une urgence palpitante qui épouse les mouvements d’une ville perpétuellement en ébullition et les soubresauts d’une intrigue qui s’intensifie inexorablement.
Sabardeil excelle particulièrement dans l’art du dialogue. Les échanges, souvent brefs mais incisifs, captent l’authenticité de la parlure marseillaise sans jamais sombrer dans le pittoresque facile. L’oralité transcrite devient un matériau littéraire à part entière, où l’accent se devine sans être souligné, où le rythme syncopé des conversations traduit les tensions sous-jacentes mieux que de longues descriptions psychologiques n’auraient su le faire.
Les séquences descriptives révèlent une maîtrise impressionnante du détail signifiant. Un torchon posé sur l’épaule de Fredo, une tignasse bouclée qui s’échappe d’un élastique, une façade d’église taguée : chaque élément visuel est sélectionné avec une économie qui en renforce la puissance évocatrice. Cette écriture ciselée, qui privilégie la précision du trait à l’accumulation, crée un effet de réel saisissant tout en laissant respirer l’imaginaire du lecteur.
La construction narrative alterne habilement moments de tension et plages contemplatives. Sabardeil orchestre cette respiration du récit avec une maîtrise qui évoque le cinéma : plans larges sur la ville, gros plans sur un visage, accélérations soudaines du rythme lors des scènes d’action. Cette écriture presque filmique, où le cadrage et le montage deviennent des principes compositionnels, confère au roman une modernité formelle qui fait écho à son ancrage contemporain.
La musicalité qui imprègne l’ensemble de l’œuvre constitue peut-être sa signature stylistique la plus distinctive. Les phrases courtes alternent avec des périodes plus amples, créant une partition rythmique qui épouse les pulsations de la ville et les états émotionnels des personnages. Cette attention portée à la cadence interne du texte transforme la lecture en expérience presque physique, où la prose se fait corps vibrant, incarnation littéraire d’une réalité sociale que l’auteure ne se contente pas de décrire mais qu’elle nous fait ressentir jusqu’au tréfonds.
La lumière et l’ombre : Symbolique et métaphores dans le roman
Le titre même du roman annonce la dualité fondamentale qui structure l’univers de Sabardeil : ce soleil méditerranéen, emblématique de la cité phocéenne, ne dispense pas équitablement sa lumière. Cette métaphore inaugurale irrigue l’ensemble de l’œuvre, où la luminosité aveuglante du Sud devient le révélateur paradoxal des zones d’ombre sociales. L’éblouissement provoqué par cette clarté excessive souligne, par contraste, les obscurités persistantes dans les recoins de la ville et les destins de ses habitants.
L’eau constitue un autre motif symbolique puissant du récit. Qu’elle apparaisse sous forme de mer purificatrice, où Steph vient régulièrement se « désaler », ou de sueur poisseuse collant aux corps dans les appartements surchauffés, elle incarne l’ambivalence d’une nature à la fois rédemptrice et oppressante. La Méditerranée, miroitant sous le soleil, offre un contrepoint vital à l’urbanité étouffante, véritable échappée bleue face à la grisaille des existences précaires.
Les édifices religieux désaffectés qui ponctuent le paysage urbain fonctionnent comme des métaphores éloquentes du désenchantement contemporain. L’église abandonnée de Saint-Martin d’Arenc, avec ses graffitis profanes, incarne la transformation des repères traditionnels et la reconfiguration des sacralités urbaines. Ces temples délaissés, que Steph contemple avec une mélancolie distanciée, symbolisent l’effondrement des grandes structures morales au profit d’une spiritualité fragmentée, individualisée.
Le motif du regard traverse l’œuvre comme un fil conducteur subtil. Regards échangés, regards fuyants, regards qui pèsent ou qui libèrent, la manière dont les personnages s’observent révèle les hiérarchies invisibles et les désirs inavoués. Les lunettes noires que porte Steph deviennent ainsi l’emblème d’une posture existentielle : voir sans être vu, observer le monde tout en maintenant une distance protectrice face à sa violence et ses injustices.
La nourriture et les rituels qui l’entourent se chargent d’une dimension symbolique particulièrement riche. Du café matinal partagé avec Fredo aux pizzas que Steph confectionne avec application, l’acte nourricier transcende sa fonction biologique pour devenir vecteur de lien social. Ces moments de commensalité, rares oasis de chaleur humaine, contrastent avec la frugalité solitaire qui caractérise le quotidien des personnages, incarnant les intermittences de la solidarité dans un univers marqué par la précarité.
La structure narrative elle-même, avec son entrelacement de trajectoires qui se croisent et se recroisent, porte une charge métaphorique qui illumine le propos de l’auteure. Ce tissage des destins individuels compose une tapisserie sociale où chaque fil, même le plus ténu, contribue à l’ensemble. Ainsi, Sabardeil élabore une poétique de l’interdépendance qui transcende la simple chronique urbaine pour atteindre une dimension quasi universelle, où la fragmentation apparente se résout dans une cohérence organique profonde.
Solidarités et fractures : Les relations humaines au cœur de l’intrigue
Au-delà de son intrigue captivante, le roman d’Audrey Sabardeil propose une radiographie sensible des liens qui unissent ou séparent les individus dans l’espace urbain contemporain. L’amitié virile entre Steph et Fredo s’y dessine avec une pudeur touchante, faite de non-dits et de gestes simples qui en disent plus long que les grandes déclarations. Cette relation, ancrée dans la routine du café matinal, offre un contrepoint précieux à la solitude qui imprègne le quotidien du protagoniste, créant un îlot de stabilité dans une existence marquée par la précarité.
Les relations familiales apparaissent systématiquement fracturées, à l’image de la fraternité brisée entre Nassim et Karim ou des liens distendus que Kahina entretient avec son frère. Ces ruptures intimes font écho aux fractures sociales plus larges et témoignent des pressions que les déterminismes économiques exercent sur les structures familiales traditionnelles. Pourtant, en filigrane, subsiste une loyauté souterraine, comme si le lien du sang résistait, malgré tout, aux forces centrifuges de la marginalisation sociale.
L’amour, ou du moins le désir, constitue un autre motif relationnel majeur de l’œuvre. Le regard que Steph porte sur Kahina, mêlant attraction physique, tendresse protectrice et admiration, illustre la complexité des sentiments qui peuvent unir des êtres que tout semble séparer. Cette inclination, jamais verbalisée mais constamment suggérée, contient en germe toutes les ambivalences des relations inter-communautaires dans une ville socialement fragmentée.
Sabardeil excelle particulièrement dans la représentation des solidarités discrètes qui se tissent dans les interstices d’une société individualiste. Lorsque la voisine de Steph, avec qui il partage une intimité acoustique involontaire mais pas de véritable relation, vient spontanément l’aider après son agression, l’auteure saisit avec justesse ces élans d’entraide qui surgissent parfois là où on les attend le moins. Ces micro-solidarités forment le contrepoint lumineux des fractures sociales plus profondes qui structurent l’univers du roman.
Les hiérarchies informelles qui organisent la vie des quartiers font l’objet d’une analyse particulièrement fine. Du caïd local au petit dealer, du politicien opportuniste au travailleur précaire, chaque personnage occupe une place précise dans cet écosystème social, et c’est souvent la transgression de ces frontières invisibles qui génère les tensions dramatiques. L’amitié improbable entre Steph et Nassim illustre cette possibilité fragile de franchir les barrières préétablies, tout en soulignant les risques inhérents à de telles transgressions.
Le regard sociologique que porte l’auteure sur ces dynamiques relationnelles ne cède jamais au déterminisme simpliste. Dans cet univers où le soleil brille différemment selon l’adresse où l’on réside, les individus conservent une marge de manœuvre, une capacité d’action qui se manifeste précisément dans les relations qu’ils choisissent ou non de cultiver. Cette dialectique subtile entre conditionnement social et liberté individuelle confère au roman une profondeur humaniste qui transcende le simple constat sociologique.
Un polar social contemporain : Entre fatalisme et libre arbitre
Audrey Sabardeil revisite avec brio les codes du polar méditerranéen, les débarrassant de leurs oripeaux folkloriques pour en extraire la substantifique moelle : une exploration des mécanismes sociaux qui engendrent violence et transgression. L’intrigue, qui s’articule autour des trafics, rivalités territoriales et luttes de pouvoir dans les quartiers marseillais, n’est jamais prétexte à sensationnalisme mais devient le révélateur des forces systémiques qui façonnent les destins individuels. Les éléments canoniques du genre – arme cachée, intimidations, règlements de comptes – sont mobilisés avec parcimonie, gagnant ainsi en puissance évocatrice.
La tension narrative se construit dans une progression implacable mais sans effets artificiels. Sabardeil distille les indices et les menaces avec une subtilité qui maintient le lecteur en alerte sans jamais sacrifier la crédibilité psychologique et sociologique de son récit. Les scènes d’action, relativement rares, surgissent avec d’autant plus d’impact qu’elles contrastent avec le quotidien ordinaire des personnages, créant des points de bascule narratifs où se cristallisent les enjeux profonds du roman.
L’originalité du polar de Sabardeil réside dans son refus du manichéisme facile. Point de héros immaculés ni de vilains monolithiques dans cet univers romanesque où chaque personnage porte sa part d’ombre et de lumière. Même les figures apparemment négatives comme les trafiquants ou les politiciens véreux révèlent par moments des failles, des doutes, des élans de générosité qui compliquent délicieusement le jugement moral du lecteur. Cette ambiguïté délibérée constitue l’une des grandes forces de l’œuvre.
La dimension politico-économique sous-tend constamment l’intrigue sans jamais l’alourdir d’un didactisme pesant. Les trafics de drogue, les réseaux d’influence politiques, les stratégies immobilières y apparaissent comme les rouages imbriqués d’un système dont les personnages sont à la fois les victimes et les acteurs. Cette analyse systémique, qui rappelle par moments le meilleur du « Wire » de David Simon, évite l’écueil du fatalisme simpliste en révélant les interstices où s’exercent encore des formes de résistance et d’agency individuelle.
L’un des aspects les plus saisissants du roman tient à sa temporalité particulière. Sabardeil parvient à insuffler une urgence palpable au récit tout en dépeignant la lenteur écrasante du quotidien précaire. Cette dialectique du temps suspendu et de l’accélération soudaine reflète parfaitement l’expérience existentielle des personnages, oscillant entre résignation face à l’immuabilité apparente de leur condition et mobilisation fébrile quand l’événement imprévu vient fracturer la routine. Le polar devient ainsi le véhicule idéal pour explorer ces ruptures temporelles significatives.
L’œuvre transcende ultimement les frontières du genre policier pour s’inscrire dans une tradition littéraire plus ample, celle des grands romans sociaux. En entremêlant habilement les fils d’une enquête criminelle avec la chronique d’une mutation urbaine et l’exploration psychologique de personnages en quête de dignité, Sabardeil propose une fresque contemporaine où la méditerranée n’est plus simple toile de fond exotique mais matrice vivante d’enjeux universels. Son polar social, nourri d’une connaissance intime du terrain, offre ainsi une lecture du monde qui dépasse largement le cadre divertissant d’une intrigue policière.
Une voix singulière dans la littérature méditerranéenne contemporaine : La place d’Audrey Sabardeil
Avec « Le soleil ne brille pas pour tout le monde », Audrey Sabardeil s’inscrit de plain-pied dans le panthéon des auteurs qui ont su capturer l’essence complexe de Marseille, tout en renouvelant profondément cette tradition littéraire. Là où Jean-Claude Izzo avait cristallisé une certaine mythologie marseillaise dans sa trilogie Fabio Montale, Sabardeil propose une vision démythifiée, contemporaine, où la ville n’est plus seulement le théâtre nostalgique d’un monde perdu mais l’espace vivant des mutations sociales actuelles. Sa plume incisive évite l’écueil du folklore méditerranéen pour révéler une urbanité brute, traversée de tensions globalisées.
L’originalité de sa démarche réside notamment dans son approche des marges sociales. Contrairement à une certaine littérature qui exotise la précarité, Sabardeil évite toute misérabilisme comme toute glorification romantique de la débrouillardise. Les trajectoires de Steph, Kahina ou Nassim sont dépeintes avec une sobriété qui leur restitue toute leur dignité, dans une écriture qui jamais ne surplombe ses personnages mais épouse leurs perceptions, leurs dilemmes moraux, leurs aspirations contrariées. Cette horizontalité du regard constitue une véritable éthique littéraire.
Le traitement des questions identitaires révèle également toute la finesse de l’auteure. Dans un contexte où les appartenances communautaires sont souvent réduites à des caricatures médiatiques, Sabardeil propose une approche nuancée, où les origines constituent une donnée parmi d’autres dans des identités fluides, hybrides, constamment négociées. Les personnages issus de l’immigration maghrébine y apparaissent dans toute leur complexité individuelle, loin des assignations réductrices qui dominent trop souvent les représentations contemporaines.
Sa maîtrise formelle impressionne d’autant plus qu’il s’agit d’un premier roman. L’alternance subtile entre les scènes d’action nerveuses et les séquences contemplatives, la précision chirurgicale des dialogues, l’art de l’ellipse narrative témoignent d’un métier déjà pleinement maîtrisé. Cette maturité stylistique s’accompagne d’une économie de moyens qui contraste heureusement avec une certaine tendance à la surenchère descriptive parfois observable dans la littérature marseillaise contemporaine.
Le regard féminin que porte Sabardeil sur cet univers traditionnellement masculin constitue peut-être sa contribution la plus précieuse au renouvellement du roman méditerranéen. Sans jamais théoriser cette perspective, elle instille dans sa narration une attention particulière aux dynamiques genrées qui structurent l’espace urbain, aux corps féminins qui négocient leur place dans la cité, aux désirs qui circulent sous les carapaces de virilité affichée. Cette sensibilité spécifique enrichit considérablement la tradition littéraire dans laquelle elle s’inscrit.
L’œuvre d’Audrey Sabardeil marque ainsi l’émergence d’une voix littéraire majeure, dont la singularité provient précisément de sa capacité à transcender les particularismes locaux pour atteindre une portée universelle. En dépeignant un Marseille contemporain traversé par les fractures de la mondialisation, les mutations économiques et les reconfigurations identitaires, elle nous offre bien plus qu’un roman régionaliste : un miroir saisissant des défis qui façonnent nos sociétés urbaines. Sa contribution littéraire, ancrée dans un territoire singulier mais résonnant bien au-delà, annonce un talent promis à un rayonnement durable dans le paysage littéraire français.
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Mots-clés : Marseille, Polar social, Gentrification, Quartiers populaires, Méditerranée, Identités, Destins croisés
Extrait Première Page du livre
» 1.
« Y nous emmerdent avec leurs élections européennes. Y feraient mieux de s’occuper de nous donner du boulot et de nous lâcher un peu la grappe avec leurs impôts… Hein ? Pas vrai ? », avait lancé Fredo en continuant d’essuyer son verre derrière le comptoir. Il râlait mais il n’éteignait pas pour autant la télé. Jamais.
Depuis qu’ils avaient lancé i-télé, y avait pas moyen d’avoir autre chose dans ce bar, sauf les soirs de match évidemment. Fredo laissait tourner les infos en boucle. Moi je m’en serais bien passé. La politique, ça ne m’avait jamais intéressé… J’avais bien fait quelques manifs, je me rappelle… Deux profs d’histoire-géo du lycée arboraient leur badge F.O. devant les grilles et nous filaient des tracts. Tout le monde les prenait. Les filles surtout. Alors je les prenais aussi. Des fois, je les lisais. Et quand un mouvement se préparait, je suivais. Un matin, on avait fait un sit-in au carrefour de Saint-Louis, entre la Caisse d’Épargne et l’armurerie. Ça avait mis un beau bordel. Je ne me souviens pas contre quoi on manifestait. S’il faut, je ne savais déjà pas, à l’époque. On disait tous « sitting ». Ça fait pas longtemps que j’ai compris mon erreur, en lisant un article dans La Provence… En tous cas, je ne savais ce que c’était, avant de me retrouver là, à passer sous le viaduc, devant le cimetière et à descendre jusqu’au croisement. Ceux qui avaient des porte-voix nous ont dit de nous arrêter de marcher, de nous étaler au maximum, pour bloquer la circulation. On a posé nos fesses là, sur la route, et on a fumé des clopes. Certains tapaient sur des djembés, d’autres bouquinaient ou discutaient avec ardeur, se croyant prêts pour un autre mai 68. C’était sympa. Nous, on jouait à la contrée. On était resté là un moment. Après, on avait dû rentrer chez nous, rejoindre nos parents, leur dire qu’il y avait eu une manif, qu’on en avait entendu parler, mais que nous, on était allé en maths et en anglais bien sûr…
Une fois aussi, on était descendu en ville. En bus et métro. On avait l’impression que tout le lycée avait suivi. On avait rejoint le bas de la Canebière. C’était beau : y avait des drapeaux, des filles montées sur les épaules des gars, de la musique… On avait remonté vers l’église des Réformés et tourné à droite sur la rue de Rome, je crois. Ou le cours Lieutaud peut-être. Vers la Préfecture, pour la première fois de ma vie, j’avais vu un cordon de flics, bien serrés, en tenue de combat. On se sentait forts, importants. On a échangé les slogans anti-FN contre des cris « C.R.S., S.S. ! » et on a poursuivi notre marche joyeuse. J’ai beau me creuser la tête, je ne sais plus comment s’est terminée la manif, ni la journée. Mais avec les copains, on avait rigolé, bu quelques bières, collé des filles d’un peu plus près que d’habitude. C’était le but de notre après-midi. «
- Titre : Le soleil ne brille pas pour tout le monde
- Auteur : Audrey Sabardeil
- Éditeur :
- Nationalité : France
- Date de sortie : 2022
Page Officielle : audreysabardeil.wixsite.com/audrey-sabardeil
Résumé
À presque 40 ans, Stéphane n’est rien. Il n’est personne. À Marseille depuis toujours, et dans le bar de Fredo, il se sent comme chez lui : Kahina, serveuse en attendant mieux, y est pour beaucoup.
Steph, lui, n’attend plus rien et vivote. Ça lui va bien : la vie peut être une salope, alors il fait avec.
D’ailleurs, par cet été caniculaire, dégoter un intérim dans une pizzeria sur la Canebière, c’est le job idéal ! D’autant que le hasard remet bientôt sur sa route d’anciennes connaissances.
Mais sous le ciel implacable, dans la touffeur délétère de Marseille qui chavire, la tragédie n’est jamais loin, même pour les pauvres types …
« Le soleil brille pour tout le monde » est un premier roman écrit comme une cavalcade haletante à travers les rues et les quartiers de la cité phocéenne. Là se font et se défont les destins.
Marseille s’offre, telle qu’elle se vit, telle qu’elle se parle. Dans la violence sombre de ses rêves de Zenith brûlés en plein vol.
En réalité, dans « Le soleil ne brille pas pour tout le monde », le personnage principal, c’est Marseille. Sa face nord.

Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.






















