Une rencontre viennoise inattendue
L’ouverture du roman de Robert Goddard plonge le lecteur dans une Vienne hivernale où la lumière se fait rare et précieuse. Ian Jarrett, photographe britannique en quête d’images pour un livre sur les capitales européennes, y croise une inconnue vêtue de rouge sur la place Saint-Étienne. Cette rencontre, qui aurait pu n’être qu’un instant fugace capturé par l’objectif, se transforme en point de basculement. L’auteur installe d’emblée une atmosphère singulière, où le hasard apparent cache des mécanismes plus complexes, et où chaque détail visuel – la couleur du manteau, la pâleur du visage, l’intensité du regard – acquiert une dimension prémonitoire.
Ce qui frappe dans ces premières pages, c’est la manière dont Goddard tisse les fils de l’attraction immédiate et de l’étrangeté. Marian, puisque tel est le nom qu’elle donne, refuse d’abord d’être photographiée avant d’accepter finalement de prendre le petit-déjeuner avec Ian. Leur dialogue oscille entre légèreté apparente et gravité sous-jacente, créant une tension narrative qui maintient le lecteur en alerte. L’écrivain britannique excelle à construire cette ambivalence : les personnages échangent des confidences troublantes – un accident mortel, une enfant noyée – comme pour sceller entre eux un pacte basé sur la transgression et le secret partagé.
La relation qui se noue entre Ian et Marian au fil des journées viennoises échappe aux codes conventionnels de la romance. Goddard dépeint une passion dévorante qui s’embrase avec une rapidité déstabilisante, balayant les considérations morales et les engagements antérieurs. Le photographe abandonne sa femme et sa fille, convaincu d’avoir trouvé en cette inconnue l’amour absolu. Cette précipitation, loin d’apparaître comme une facilité narrative, devient le terreau d’un mystère : comment une rencontre aussi brève peut-elle provoquer un tel séisme existentiel ? L’auteur distille suffisamment d’indices troublants – les connaissances inexplicables de Marian, ses réticences face à l’objectif, son insistance sur l’importance de Lacock – pour suggérer que cette passion foudroyante s’inscrit dans un schéma plus vaste.
Le choix de Vienne comme décor initial révèle toute sa pertinence symbolique. Ville de mémoire et de fantômes, ancien cœur d’un empire disparu, elle offre le cadre idéal pour une histoire où le passé refuse de rester à sa place. Les promenades dans les cimetières enneigés, les références à François-Joseph et à son époque révolue, tout concourt à créer un sentiment de porosité temporelle. Lorsque Marian disparaît sans explication après avoir promis de tout quitter pour Ian, le lecteur comprend que Vienne n’était pas seulement le lieu d’une rencontre amoureuse, mais le seuil d’un labyrinthe dont les ramifications s’étendent bien au-delà des apparences.
livres de Robert Goddard à découvrir
La photographie comme fil conducteur
Robert Goddard fait de la photographie bien plus qu’un simple détail biographique de son protagoniste : elle devient l’ossature même du récit, le prisme à travers lequel se déploient les multiples strates temporelles du roman. Ian Jarrett n’est pas photographe par hasard – son métier incarne cette capacité à figer l’instant, à capturer ce qui normalement échappe, à révéler ce que l’œil nu ne perçoit pas toujours. L’auteur exploite cette métaphore avec une intelligence narrative remarquable, transformant chaque référence photographique en indice potentiel ou en clé de compréhension. La destruction mystérieuse des clichés viennois d’Ian, tous exposés à la lumière et inexplicablement voilés, constitue le premier signal d’alarme : quelque chose cloche dans cette histoire d’amour apparemment simple.
L’intrigue se déploie autour d’une question historique fascinante : Marian Esguard aurait-elle inventé la photographie vingt ans avant Fox Talbot ? Cette hypothèse, qui pourrait sembler anecdotique, devient le cœur battant du mystère. Goddard démontre une connaissance approfondie des débuts de la photographie – la camera obscura, le nitrate d’argent, l’hyposulfite d’ammonium – et intègre ces éléments techniques dans son récit sans jamais verser dans la lourdeur pédagogique. Les négatifs anciens découverts par Eris Moberly, datés de 1817, représentent bien davantage qu’une curiosité historique : ils matérialisent un pont impossible entre deux époques, une preuve tangible que le passé refuse de rester où il devrait.
Ce qui distingue l’approche de Goddard, c’est sa capacité à faire résonner l’histoire de la photographie avec les thématiques plus profondes de son roman. Fixer une image, c’est arrêter le temps, préserver ce qui devrait disparaître, rendre permanent l’éphémère. Cette tension entre présence et absence, entre ce qui demeure et ce qui s’efface, traverse l’ensemble du livre. Ian cesse de photographier après sa rencontre avec Marian, comme si l’intensité de cette expérience dépassait ce que son art pouvait capturer. L’ironie veut qu’il cherche désormais une femme dont il ne possède aucune image claire, condamné à poursuivre une ombre que même son objectif n’a pu saisir définitivement.
Le roman tisse également des liens subtils entre le développement photographique et le dévoilement progressif de la vérité. Les négatifs – ces images inversées où le noir devient blanc – fonctionnent comme métaphore de la narration elle-même, où chaque révélation semble inverser ce que l’on croyait comprendre. L’abbaye de Lacock, lieu de rendez-vous manqué entre Ian et Marian, n’est pas choisie au hasard : c’est précisément là que Fox Talbot mena ses expériences pionnières. Goddard transforme ainsi les lieux historiques de la photographie en décors chargés de significations multiples, où le passé et le présent entrent en collision. Cette construction narrative, qui fait de l’invention photographique le fil d’Ariane d’une enquête vertigineuse, témoigne d’une ambition littéraire qui dépasse largement le cadre du thriller conventionnel.
Une structure narrative en abyme
L’architecture narrative de « L’Inconnue de Vienne » repose sur un dispositif de poupées russes qui défie les attentes du lecteur habitué aux constructions linéaires. Goddard orchestre son récit selon un principe de récits enchâssés : Ian Jarrett raconte sa quête, qui l’amène à écouter les cassettes enregistrées par Eris Moberly pour sa psychothérapeute, lesquelles contiennent à leur tour les expériences de Marian Esguard au XIXe siècle. Cette stratification temporelle crée un vertige narratif où chaque niveau de lecture éclaire et complique les autres. L’auteur britannique maîtrise suffisamment son matériau pour éviter que cette complexité ne devienne hermétique, bien que certains passages nécessitent une attention soutenue de la part du lecteur.
Le recours aux cassettes audio comme vecteur narratif constitue un choix audacieux qui ancre le roman dans son époque – les années 1990 – tout en créant une intimité particulière avec les voix féminines. Lorsqu’Ian écoute Eris raconter ses fugues dissociatives, le lecteur accède simultanément à deux niveaux de conscience : celle d’Eris décrivant ses expériences, et celle de Marian les vivant en direct. Cette technique du récit rapporté permet à Goddard d’explorer la question de la fiabilité narrative sans tomber dans les facilités du narrateur peu fiable. Eris croit-elle vraiment revivre les moments de Marian, ou construit-elle une fiction élaborée ? La force du dispositif réside dans le maintien de cette ambiguïté, que l’auteur refuse de résoudre par des explications simplistes.
La multiplication des narrateurs et des points de vue crée également une polyphonie qui enrichit la compréhension des événements. Ian enquête et témoigne, Eris analyse et confesse, Marian éprouve et résiste. Chaque voix apporte sa couleur propre, son rythme distinct, ses préoccupations spécifiques. Goddard parvient à différencier ces registres narratifs sans recourir à des artifices stylistiques trop marqués : la précision technique d’Ian le photographe, l’introspection inquiète d’Eris, la dignité contrainte de Marian dans un siècle qui bride les femmes. Cette orchestration vocale transforme le roman en partition complexe où plusieurs mélodies s’entrelacent sans jamais se confondre totalement.
Il faut néanmoins reconnaître que cette construction exige du lecteur une certaine patience, particulièrement lors des transitions entre les différentes strates temporelles. Les longues transcriptions des cassettes d’Eris, bien que nécessaires à l’édifice narratif, ralentissent parfois le rythme de l’enquête contemporaine menée par Ian. Goddard semble conscient de cette difficulté et tente d’y remédier en terminant chaque section enregistrée par une révélation qui relance la tension. Cette alternance entre contemplation du passé et urgence du présent crée un battement narratif caractéristique, qui fait de « L’Inconnue de Vienne » un thriller autant psychologique que temporel, où les mystères s’empilent sans jamais s’annuler.
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Le mystère de Marian Esguard
Au cœur du roman se tient une figure énigmatique qui n’existe peut-être que dans les marges de l’histoire officielle : Marian Esguard, épouse malheureuse d’un gentilhomme du Dorset au début du XIXe siècle, scientifique autodidacte qui aurait découvert les principes de la photographie dans l’isolement de Gaunt’s Chase. Goddard construit ce personnage avec une attention remarquable aux détails historiques, restituant la condition féminine de l’époque régence avec ses contraintes étouffantes et ses rares espaces de liberté. Marian apparaît comme une femme prisonnière de son temps, contrainte de mener ses expériences en cachette dans un sous-sol aménagé en laboratoire, sachant que son mari pourrait à tout moment détruire le fruit de ses recherches par simple caprice ou brutalité conjugale.
La trajectoire de Marian s’inscrit dans une réflexion plus large sur les femmes effacées de l’histoire des sciences. Goddard ne verse pas dans l’anachronisme en faisant de son héroïne une proto-féministe moderne, mais il saisit avec justesse les contradictions d’une époque où l’intelligence féminine était à la fois tolérée dans certains cercles éclairés et farouchement réprimée dans la sphère domestique. Le personnage de Lawrence Byfield, cet ami et admirateur qui encourage Marian dans ses recherches, incarne cette tension : son soutien reste conditionné par les codes sociaux, et même son amour potentiel ne peut véritablement libérer la jeune femme de son statut d’épouse propriété. La violence de Joslyn Esguard, le mari, culmine dans une scène de viol conjugal que l’auteur traite avec une sobriété qui en renforce la brutalité, rappelant que dans l’Angleterre de 1817, une femme mariée n’avait aucun recours légal face aux exactions de son époux.
Le mystère qui entoure Marian ne se limite pas à ses découvertes photographiques. Sa disparition, évoquée dans les fragments historiques que découvre Ian, demeure inexpliquée. A-t-elle fui son mari avec l’aide de Lawrence Byfield ? Est-elle morte dans l’incendie qui détruisit Gaunt’s Chase en 1838 ? Goddard entretient savamment cette indétermination, transformant Marian en fantôme historique dont l’existence même reste sujette à caution. Les seules preuves tangibles – ces négatifs photographiques datés de 1817 – pourraient être des faux, des artefacts fabriqués pour donner consistance à une légende familiale. Cette ambiguïté fait toute la force du personnage : Marian existe-t-elle vraiment, ou n’est-elle qu’une projection, un désir d’héroïsme féminin rétrospectif ?
Ce qui rend Marian particulièrement troublante, c’est sa capacité à traverser le temps et à habiter Eris Moberly au XXe siècle. Goddard suggère plusieurs interprétations – réincarnation, possession, trouble dissociatif – sans trancher définitivement. Cette indécision narrative transforme Marian en figure kaléidoscopique qui change de nature selon l’angle d’observation. Pour Eris, elle représente une réalité vécue de l’intérieur ; pour la psychothérapeute Daphné Sanger, un symptôme pathologique ; pour Ian, la clé d’une énigme qu’il doit résoudre pour retrouver la femme qu’il aime. En refusant de réduire Marian à une explication unique, l’auteur préserve le mystère tout en explorant les différentes manières dont le passé peut hanter le présent, littéralement ou métaphoriquement.
Entre passé et présent : les fugues temporelles
Les épisodes durant lesquels Eris Moberly bascule dans la vie de Marian Esguard constituent les moments les plus audacieux et les plus déstabilisants du roman. Goddard décrit ces glissements temporels avec une précision quasi clinique qui en accentue le caractère vertigineux. Eris se retrouve littéralement projetée dans le corps et l’esprit de Marian, vivant ses émotions, accédant à ses souvenirs, éprouvant ses sensations physiques dans l’Angleterre georgienne. Ces fugues ne ressemblent ni à des rêves ni à des visions : elles possèdent une densité sensorielle qui les rend indiscernables de la réalité vécue. L’auteur excelle à rendre cette confusion, alternant entre la perspective d’Eris consciente de son dédoublement et celle d’Eris totalement immergée dans l’existence de Marian, ne sachant plus où commence l’une et où finit l’autre.
La manière dont ces basculements se déclenchent suit une logique spatiale fascinante. C’est en visitant des lieux chargés d’histoire – Bentinck Place à Bath, l’ancienne maison des Esguard, ou le site de Gaunt’s Chase dans le Dorset – qu’Eris franchit le seuil temporel. Goddard suggère ainsi que certains endroits conservent une mémoire, une empreinte du passé capable de se réactiver sous certaines conditions. Cette conception du temps stratifié, où différentes époques coexistent en des points précis de l’espace, rappelle certaines théories de la physique quantique sans que le roman ne s’aventure dans des explications pseudo-scientifiques. L’écrivain préfère maintenir un flou fertile, laissant cohabiter interprétations paranormales et psychologiques sans imposer de réponse définitive.
La dimension psychologique de ces fugues offre également matière à réflexion. Daphné Sanger, la psychothérapeute d’Eris, y voit des états dissociatifs classiques, où le psychisme fragmenté invente une identité alternative pour fuir une réalité insupportable. Cette lecture rationnelle coexiste avec l’expérience subjective d’Eris, convaincue de la réalité de Marian et de la nature authentique de leurs connexions. Goddard tire un profit narratif considérable de cette double lecture, permettant au lecteur de naviguer entre scepticisme et adhésion selon ses propres inclinations. Les détails historiques exacts qu’Eris découvre durant ses fugues – détails qu’elle ne pourrait connaître par des moyens conventionnels – ajoutent une couche supplémentaire d’ambiguïté qui enrichit le mystère plutôt que de le dissiper.
Ce jeu entre les temporalités transforme également la lecture en expérience déroutante. Le lecteur doit constamment réajuster sa compréhension, acceptant que deux récits apparemment incompatibles puissent être simultanément vrais. Les scènes situées au XIXe siècle possèdent une authenticité troublante qui les empêche d’apparaître comme de simples fantasmes, tandis que les conséquences bien réelles de ces fugues dans la vie contemporaine d’Eris – sa relation problématique avec Conrad Nyman, sa disparition finale – ancrent fermement le phénomène dans le présent narratif. Cette porosité temporelle fait de « L’Inconnue de Vienne » un roman qui interroge la nature même de l’identité et de la mémoire, questionnant ce qui nous définit lorsque les frontières du soi deviennent aussi fluides que celles séparant le passé du présent.
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L’enquête d’Ian Jarrett
La quête obsessionnelle d’Ian pour retrouver la femme rencontrée à Vienne structure la dimension contemporaine du roman et lui confère son rythme de thriller. Goddard transforme son protagoniste en enquêteur malgré lui, contraint de reconstituer l’identité d’une personne qui semble n’avoir laissé que des traces contradictoires. Cette investigation commence par des certitudes – Ian a bien vécu cette passion viennoise, il possède une carte postale anonyme qui le guide vers Tollard Rising – avant de basculer progressivement dans un labyrinthe où chaque réponse génère de nouvelles questions. L’auteur déploie les mécanismes classiques du roman policier : collecte d’indices, interrogatoires de témoins, découverte de documents anciens, mais les détourne constamment vers des révélations qui ébranlent les fondements mêmes de la réalité.
Le parcours d’Ian le mène à travers une galerie de personnages ambigus dont les motivations restent longtemps opaques. Niall Esguard, l’ex-mari violent de Dawn, apparaît comme une menace tangible dont les actes criminels – notamment le meurtre de Montagu Quisden-Neve – attestent du danger réel qui plane sur l’enquête. Le libraire érudit Quisden-Neve lui-même, avec ses connaissances sur l’histoire photographique et ses liens troubles avec Nymanex, incarne cette zone grise où passion intellectuelle et corruption s’entremêlent. Goddard excelle à maintenir le lecteur dans l’incertitude quant aux véritables allégeances de chacun, créant une atmosphère de méfiance généralisée où même les alliés potentiels – comme la psychothérapeute Daphné Sanger – dissimulent des informations cruciales.
Ce qui distingue cette enquête des trames policières conventionnelles, c’est la manière dont elle force Ian à remettre en question sa propre perception. Les lettres obsessionnelles qu’Eris aurait écrites à Conrad Nyman, le témoignage de Dawn Esguard, les preuves photographiques – tout suggère qu’Ian s’est épris d’une femme profondément perturbée, capable de délires élaborés et de stalking. La confrontation avec ces éléments pourrait invalider l’ensemble de son expérience viennoise, réduire sa passion à un malentendu tragique. Pourtant, Ian refuse cette lecture simplificatrice, convaincu que la vérité excède les explications rationnelles proposées. Cette tension entre raison et intuition, entre ce que les preuves démontrent et ce que l’expérience vécue affirme, confère à son parcours une profondeur psychologique qui dépasse la simple mécanique du suspense.
L’enquête conduit finalement Ian vers des territoires où les certitudes s’effondrent. L’existence de Marian Esguard, confirmée par les archives historiques, valide une partie du récit d’Eris tout en soulevant des interrogations vertigineuses sur la nature de leur connexion. Le choix de Goddard de ne pas résoudre toutes les énigmes, de laisser certaines zones d’ombre irréductibles, peut frustrer les lecteurs en quête de dénouements nets. Néanmoins, cette ambiguïté assumée sert le propos du roman : dans un monde où le passé peut littéralement envahir le présent, où l’identité devient fluide et la mémoire collective, les réponses définitives deviennent impossibles. Ian ne découvre pas tant la vérité qu’il n’apprend à vivre avec son absence, une résolution ambivalente qui reflète la complexité de l’édifice narratif construit par l’auteur britannique.
Les thématiques de l’identité et de la mémoire
La question centrale que pose « L’Inconnue de Vienne » concerne la nature même de l’identité : qu’est-ce qui définit fondamentalement un individu lorsque les frontières du soi deviennent poreuses ? Eris Moberly incarne cette interrogation de manière radicale, habitée par une conscience qui prétend appartenir à une autre époque. Goddard explore avec finesse cette fragmentation identitaire sans la réduire à une pathologie pure ou à un phénomène surnaturel simpliste. Le roman suggère que l’identité pourrait être moins stable, moins monolithique que nos conventions sociales ne le présument. Eris n’est ni totalement elle-même ni totalement Marian : elle existe dans un entre-deux troublant où deux existences se superposent, créant une personne hybride qui défie les catégories ordinaires de la psychologie comme de la métaphysique.
Cette fluidité identitaire s’accompagne d’une réflexion profonde sur les mécanismes de la mémoire. Le roman distingue plusieurs types de souvenirs : ceux qu’Eris possède de sa propre vie, ceux qu’elle accède appartenant à Marian, et cette zone intermédiaire où elle ne sait plus vraiment à qui appartient telle sensation ou telle connaissance. Goddard met en scène la mémoire comme une force active et créatrice, capable de générer des réalités subjectives aussi tangibles que l’expérience directe. Les fugues d’Eris ne ressemblent pas à des flashbacks ou à des souvenirs ordinaires : elles possèdent l’immédiateté du présent vécu, comme si le passé n’était pas révolu mais simplement déplacé dans une autre strate du temps. Cette conception bouleverse la linéarité temporelle habituelle et propose une vision où différentes époques coexistent, accessibles sous certaines conditions.
Au-delà du cas d’Eris, le roman interroge la manière dont nous sommes tous façonnés par des mémoires qui nous précèdent. Ian lui-même, en s’obstinant à chercher une femme qui lui échappe constamment, se retrouve prisonnier d’un souvenir devenu plus puissant que la réalité présente. Sa mémoire de Vienne acquiert un statut quasi mythologique, un paradis perdu qu’il tente désespérément de retrouver au prix de sa stabilité familiale et professionnelle. Goddard suggère ainsi que la mémoire, loin d’être un simple enregistrement passif du passé, constitue une force potentiellement destructrice capable de consumer entièrement le présent. L’obsession d’Ian pour Marian-Eris le transforme progressivement en double masculin d’Eris elle-même : tous deux sont possédés par quelque chose qui vient du passé et refuse de lâcher prise.
La dimension collective de la mémoire émerge également à travers l’histoire de la photographie et les archives familiales des Esguard. Le roman pose une question lancinante : que deviennent les découvertes, les vies, les accomplissements qui n’ont laissé aucune trace documentaire ? Marian Esguard, génie méconnu dont les travaux furent peut-être détruits, incarne ces innombrables figures – particulièrement féminines – effacées des récits historiques officiels. Goddard ne se contente pas d’une dénonciation abstraite de cet effacement : il lui donne une forme narrative concrète en montrant comment le passé occulté peut faire irruption dans le présent, réclamant reconnaissance et justice. Cette dimension mémorielle collective enrichit considérablement la portée du roman, qui transcende ainsi le simple cadre du thriller psychologique pour interroger notre rapport à l’histoire et aux voix réduites au silence.
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Un thriller psychologique singulier
« L’Inconnue de Vienne » occupe un territoire singulier dans le paysage du thriller contemporain, refusant les classifications commodes pour mieux déjouer les attentes. Robert Goddard construit un roman qui emprunte au polar sa mécanique d’enquête, au fantastique son ambiguïté ontologique, au roman historique sa reconstitution minutieuse d’une époque révolue, sans se réduire totalement à aucun de ces genres. Cette hybridité constitue à la fois la force et la fragilité de l’ouvrage. Les lecteurs cherchant un suspense conventionnel pourront être déroutés par les longues incursions dans la vie de Marian au XIXe siècle, tandis que ceux attirés par la dimension temporelle fantastique devront composer avec les passages plus prosaïques de l’investigation menée par Ian dans le Bath et le Londres contemporains.
L’auteur britannique démontre une maîtrise certaine des ressorts du suspense, distribuant révélations et rebondissements avec un sens du tempo qui maintient l’attention sans tomber dans la surenchère. Le meurtre de Montagu Quisden-Neve, survenant au moment où le lecteur commence à obtenir des réponses, relance brutalement les enjeux et introduit une menace concrète dans ce qui pourrait n’être qu’une énigme métaphysique. La présence de Niall Esguard, figure de violence brute et imprévisible, ancre le roman dans une réalité tangible où les dangers ne sont pas seulement psychologiques mais aussi physiques. Goddard parvient ainsi à maintenir plusieurs niveaux de tension simultanés : le mystère de la disparition d’Eris, l’énigme historique entourant Marian, et la menace immédiate pesant sur Ian lui-même.
La dimension psychologique du thriller se déploie principalement à travers le personnage d’Eris et son rapport ambigu à la réalité. Les séances avec Daphné Sanger, la psychothérapeute, offrent un contrepoint rationnel aux expériences vécues par Eris, incarnant cette tension entre explication clinique et expérience irréductible. Goddard joue habilement de cette dualité, permettant au lecteur d’osciller entre ces deux pôles interprétatifs. La folie d’Eris est-elle réelle ou apparente ? Ses lettres obsessionnelles à Conrad Nyman invalident-elles l’authenticité de ses fugues temporelles, ou témoignent-elles au contraire d’une détresse authentique face à un phénomène qui la dépasse ? Cette incertitude fondamentale, loin de constituer une faiblesse narrative, devient le moteur d’une réflexion plus vaste sur la nature de la vérité et la légitimité de l’expérience subjective.
Il convient toutefois de reconnaître que l’ambition de Goddard ne se réalise pas toujours avec une égale réussite. Certains passages souffrent d’une certaine lourdeur, particulièrement lorsque l’auteur accumule les explications techniques sur les débuts de la photographie ou les arcanes de la psychothérapie. Le rythme s’en trouve parfois ralenti, et l’on perçoit la tension entre le désir de fournir au lecteur toutes les clés de compréhension et la nécessité de maintenir un flux narratif soutenu. De même, la multiplication des personnages secondaires – Dawn Esguard, Albert au pub, divers témoins éphémères – crée occasionnellement une impression de dispersion qui dilue l’intensité dramatique. Malgré ces réserves, « L’Inconnue de Vienne » demeure un thriller atypique et ambitieux, qui privilégie la complexité à la facilité et ose poser des questions vertigineuses sur le temps, l’identité et la persistance du passé dans nos existences présentes. Cette singularité fait du roman une œuvre qui résiste à l’oubli, continuant d’intriguer bien après que sa dernière page ait été tournée.
Mots-clés : Thriller psychologique, Voyage temporel, Photographie victorienne, Identité fragmentée, Mystère historique, Fugues dissociatives, Romance obsessionnelle
Extrait Première Page du livre
» PREMIÈRE PARTIE
COMPOSITION
1
J’étais venu à Vienne pour la photographier. À cette période, c’était l’objectif de la plupart de mes déplacements. Faire des photos, c’était plus qu’un gagne-pain. Elles faisaient partie intégrante de ma vie. L’incidence de la lumière sur le réel ne cessait de nourrir mon imaginaire. Et la manière dont une seule image, un unique cliché, pouvait capturer l’essence même d’une époque et d’un lieu, d’une ville, d’une guerre ou d’une personne, était enracinée dans ma conscience. Un jour peut-être, l’espace d’une seconde, je déclencherais l’obturateur sur la photo parfaite. Tant qu’il y avait une pellicule dans l’appareil, c’était toujours possible. Finir un rouleau, en charger un autre et continuer à regarder, les yeux grand ouverts : c’était ma règle, depuis pas mal de temps.
Un jour, je l’avais approchée, cette image parfaite. C’était au Koweït, pendant la guerre du Golfe, à la fin de l’opération « Tempête du désert ». Une pertinence étrange apparue dans les remous d’un nuage de fumée s’élevant d’un puits de pétrole en flammes avait propulsé ma photo dans les journaux et magazines du monde entier. Une brève période de gloire née d’un instant encore plus fugace. Rien qu’un coup de chance, en vérité. Mais on dit qu’on se crée sa propre chance – la bonne et la mauvaise.
Après l’Irak, je m’étais mis à travailler en freelance, ce qui pouvait sembler avisé et aurait dû fonctionner, si la vie envisagée de l’autre côté d’un objectif n’adoptait parfois des perspectives bizarres. La décennie 1990 ne m’apporta pas les succès que j’étais en droit d’attendre, lorsque mon cliché révélateur de la folie dans le Golfe avait fait la couverture de Time Magazine. D’où ma présence à Vienne, plutôt qu’en Bosnie, au Zaïre ou même dans d’autres endroits moins médiatiques. Mais au moins, je continuais à faire des photos. Et on me payait pour ça. Ce n’était pas si terrible. «
- Titre : L’Inconnue de Vienne
- Titre original : Caught in the Light
- Auteur : Robert Goddard
- Éditeur : Sonatine Éditions
- Traduction : Laurent Boscq
- Nationalité : Royaume-Uni
- Date de sortie en France : 2022
- Date de sortie en Royaume-Uni : 1998
Page officielle : robertgoddardbooks.co.uk
Résumé
Prisonnier d’un mariage malheureux, Ian Jarrett est persuadé que plus jamais il ne connaîtra l’amour. Et pourtant… Lorsqu’il rencontre Marian Esguard dans un parc enneigé de Vienne, où il est venu prendre des photos pour un magazine, le coup de foudre est immédiat. De retour à Londres, Ian n’a plus qu’une idée en tête : se séparer de sa femme et rejoindre comme promis l’élue de son coeur. Mais lorsqu’il arrive enfin au rendez-vous tant attendu, sur la côte anglaise, Marian n’est pas là. Obsédé par cet amour qui a bouleversé sa vie, Ian décide alors de retrouver sa trace. Ce qu’il apprend le déconcerte davantage.
Qui est vraiment cette femme insaisissable ? Une manipulatrice ou la victime d’un passé que quelqu’un souhaite garder secret, à n’importe quel prix ?
Dissection fascinante et méticuleuse de l’obsession et de la passion, L’Inconnue de Vienne est surtout un redoutable roman d’enquête. À travers un siècle et demi d’histoire, Robert Goddard balade personnages et lecteur d’une révélation à l’autre, jusqu’à une conclusion ahurissante. Un chef-d’oeuvre de manipulation, signé par un maître en la matière.

Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.
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