Lanzarote, la nuit où tout a basculé
Victor del Árbol choisit pour cadre inaugural une île volcanique qui n’a rien d’une carte postale rassurante. Lanzarote, avec ses coulées de lave pétrifiées, ses routes désertes et son silence lunaire, impose d’emblée une atmosphère où la beauté brute et la menace coexistent sans se neutraliser. C’est sur cette terre que Vesna, jeune femme originaire des Balkans reconvertie en femme de chambre, roule à vélo dans l’obscurité, portant dans son panier quelques bouteilles de vin et la légèreté fragile de quelqu’un qui croit avoir trouvé un nouveau souffle. L’auteur espagnol installe le lecteur dans cette intimité ordinaire avec une précision sensorielle remarquable : le bruit des roues sur l’asphalte, la brise tiède sur les jambes, la silhouette du volcan de La Corona au loin. Puis tout bascule en quelques secondes.
Ce premier choc narratif révèle ce qui fait la singularité de la méthode de del Árbol : la violence n’est jamais gratuite, elle est le révélateur d’un système. L’accident n’en est pas un, le conducteur voit la jeune femme blessée dans le fossé et choisit de repartir après s’être emparé de son sac. Ce détail, apparemment anodin, est en réalité la première brique d’un édifice dont le lecteur mettra plusieurs centaines de pages à mesurer les véritables proportions. Avec une économie de moyens redoutable, l’auteur sème les germes de toute l’intrigue à venir sans jamais forcer le trait.
Ce que del Árbol réussit ici, c’est de transformer un fait divers en catalyseur existentiel. Vesna n’est pas seulement une victime, elle est une présence pleinement construite, dotée d’une intériorité dense : ses rêves d’enfance devant les affiches de Frank Lloyd Wright à Tuzla, son amitié avec Lejla, sa façon de nager nue dans l’océan la nuit pour ressentir quelque chose de vrai. Cette richesse psychologique, accordée à un personnage que d’autres romanciers auraient réduit à une simple fonction dramatique, dit beaucoup sur l’ambition de ce roman, qui refuse constamment de traiter ses personnages comme de simples pièces d’un mécanisme.
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Un homme sans nom, une île sans issue
Tandis que Lanzarote bruisse encore de l’accident de Vesna, le roman effectue un mouvement latéral inattendu et emporte le lecteur vers une autre solitude, géographiquement éloignée mais thématiquement soudée à la première. Sur l’île désertique de Cubagua, au Venezuela, un homme vit retranché depuis trois ans parmi les iguanes et les ruines de Nueva Cádiz, loin de tout. Son nom, il ne le donne pas. Ses actes passés, il les tait. Ce narrateur à la première personne s’installe dans le récit comme une présence opaque, observant les touristes en quête de spiritualité qui débarquent le matin et repartent régénérés, tandis que lui reste, imperméable à toute catharsis. Del Árbol joue ici avec une habileté certaine sur le registre de l’anti-héros : cet homme n’inspire pas la sympathie immédiate, mais il fascine, parce qu’il pense, qu’il observe le monde avec une lucidité acérée et désabusée.
La construction de ce personnage repose sur un paradoxe savamment entretenu. Il est à la fois dur et mélancolique, capable de violence froide et traversé par des souvenirs d’enfance d’une tendresse presque douloureuse, sa mère lisant à la lumière d’une lampe à kérosène, sa sœur Elisa barbouillant le sol avec des craies. Ce passé surgit par éclats, sans nostalgie complaisante, comme des fragments qui remontent malgré soi. Del Árbol évite soigneusement le cliché du tueur sentimental : ces réminiscences ne rachètent rien, elles compliquent simplement le portrait, lui donnent une épaisseur qui échappe aux catégories morales trop commodes.
L’île sans eau douce, sans rues, sans avenir, fonctionne dans ce roman comme un espace métaphorique d’une cohérence remarquable. Cubagua est le bout du monde où l’on croit pouvoir effacer ce qu’on a été, mais le passé, lui, sait nager. La trahison qui surgit dans ce décor minéral, portée par quelqu’un d’inattendu, rappelle que l’exil n’est pas une protection, qu’il n’existe pas de géographie suffisamment lointaine pour mettre une vie à l’abri de ses propres conséquences. Del Árbol installe ainsi, dès ces premiers chapitres, l’un des motifs centraux du roman : la dette, cette force souterraine et têtue qui finit toujours par remonter à la surface.
L’enquête commence sur les cendres
C’est par un café fumant et des mugs à l’effigie de super-héros que del Árbol introduit le sous-inspecteur Soria, figure centrale du versant policier du roman. Exilé à Lanzarote après une affaire trouble à Barcelone qui a brisé sa carrière, cet homme usé et têtu débarque dans un commissariat où personne ne l’attendait vraiment, relégué dans un sous-sol encombré de cartons et de meubles hors d’âge. Le dispositif narratif est classique en apparence, celui du flic mis au ban qui doit faire ses preuves dans un coin perdu, mais del Árbol le détourne avec subtilité. Soria n’est pas là pour se racheter, il est là parce qu’il a refusé de plier, et cette nuance change tout à la façon dont le lecteur perçoit ses moindres décisions.
L’enquête déclenchée par l’accident de Vesna croise rapidement une autre affaire, celle d’un incendie dans une usine de la zone industrielle d’Arrecife, avec des morts, des licenciements et des intérêts économiques considérables en jeu. Del Árbol tisse ces deux fils avec une patience d’entomologiste, multipliant les points de vue et les temporalités sans jamais laisser le lecteur décrocher. Le jeune officier Mario, surfeur californien égaré dans un uniforme de policier espagnol, apporte à ce duo une énergie contrastée, presque solaire, qui équilibre la noirceur de son coéquipier. Ensemble, ils forment un binôme dont la dynamique doit autant aux affinités électives qu’aux circonstances.
Ce qui distingue ce roman des polars conventionnels tient précisément à la manière dont l’auteur traite le cadre de l’enquête non comme une fin en soi, mais comme un prisme révélateur. Chaque déposition, chaque visite sur les lieux du sinistre, chaque conversation dans un bureau ou sur un parking fait apparaître un peu plus clairement les contours d’un monde où la corruption n’est pas l’exception mais le lubrifiant ordinaire du système. Situé en 2008, en pleine crise des subprimes, le roman ancre son propos dans une réalité économique et sociale précise, donnant à l’intrigue policière la densité d’un véritable roman de mœurs. Lanzarote, avec ses paysages volcaniques et ses zones industrielles, n’est plus seulement un décor, elle devient le territoire d’une radiographie sociale impitoyable.
Les fantômes de Barcelone
Quelque part dans la montagne catalane, près du réservoir de Santa Fe, un autre personnage hante le roman en retrait de l’agitation principale. Julián Leal, ancien inspecteur condamné pour avoir torturé un homme d’affaires barcelonais mort en détention, purge désormais une liberté conditionnelle dans une maison isolée de Fogars de Montclús, peignant des aquarelles et buvant du mauvais vin avec Rafael, l’épicier-philosophe du village. Del Árbol excelle à portraiturer ces existences fracturées qui continuent de tourner malgré tout, avec l’obstination des toupies blessées. Julián n’est pas un personnage en attente de rédemption, il est un homme qui a fait des choix, qui en porte le poids avec une sobriété presque stoïcienne, et dont la présence dans le récit rappelle que l’affaire de Barcelone, évoquée à demi-mots par Soria et d’autres, a laissé des plaies béantes dans plusieurs vies simultanément.
Ce passé barcelonais fonctionne dans le roman comme une faille sismique invisible. Il n’est jamais reconstitué frontalement, del Árbol préférant le laisser affleurer par touches, à travers des répliques glissées dans des conversations anodines, des silences éloquents, des regards qui en disent plus que les mots. Cette technique du passé en creux, distillé par fragments plutôt qu’exposé en bloc, crée une tension narrative particulièrement efficace. Le lecteur assemble progressivement les pièces d’un événement qui a visiblement brisé plusieurs trajectoires professionnelles et humaines, et dont les répercussions continuent de se propager jusqu’à Lanzarote, jusqu’à cette enquête qui semble au premier regard n’avoir aucun lien avec les hauteurs de la montagne catalane.
La relation entre Julián et Rafael mérite une attention particulière, car elle illustre l’une des cordes les plus sensibles de l’écriture de del Árbol : la capacité à trouver de la chaleur humaine dans les endroits les plus inattendus. Ces deux naufragés volontaires, l’ancien flic et le commerçant érudit légèrement éméché dès l’après-midi, développent une amitié faite de piques ironiques et de silences complices qui apporte au roman une respiration bienvenue. Dans un récit peuplé de prédateurs et de victimes, leurs échanges sur les prénoms, les échecs et les pères décevants constituent des parenthèses d’humanité ordinaire, presque précieuses dans leur modestie.
Ce que la guerre a englouti
Le roman effectue l’un de ses sauts temporels les plus vertigineux en transportant le lecteur dans l’hiver 1993, sur les crêtes enneigées des montagnes Volujak, à la frontière bosno-monténégrine. Un couple fuit avec ses deux jeunes enfants, une fillette de sept ans et un petit de trois ou quatre ans, à travers des cols rendus impraticables par la neige et les patrouilles de l’armée. Del Árbol ne convoque pas la guerre de Bosnie comme décor pittoresque ou caution historique, il la reconstitue à hauteur d’homme, dans l’obscurité d’une nuit où chaque bruit amplifié par l’écho peut signifier la mort. La scène du guide qui extorque la montre de la femme avant de consentir à les conduire dit, en quelques échanges lapidaires, tout ce qu’il faut savoir sur la façon dont les conflits armés transforment la détresse humaine en marchandise.
Ce détour par les Balkans n’est pas une digression, c’est l’épicentre secret autour duquel gravitent tous les autres récits du roman. Del Árbol construit son intrigue comme un sismographe : les secousses que l’on ressent à Lanzarote en 2008 trouvent leur origine dans cette montagne enneigée de 1993, et c’est précisément parce que le lecteur ne sait pas encore comment les deux époques se rejoignent que la tension narrative atteint ici une intensité particulière. La femme qui protège ses enfants sous son manteau, le mari qui porte la valise et le plus jeune dans ses bras, la fillette qui marche en silence dans la neige, tous ces corps en mouvement dans le froid portent en eux le nœud de tout ce qui adviendra quinze ans plus tard.
Ce qui frappe dans l’écriture de del Árbol, c’est le refus constant du manichéisme. Le guide est cupide et cynique, mais il n’est pas un monstre de carton, il est un jeune homme de vingt-deux ans produit par une situation qui le dépasse, convaincu d’être transparent à l’histoire et de n’y laisser aucune trace. Cette ambivalence morale, maintenue avec constance à travers tous les personnages du roman, est l’une des marques de fabrique les plus reconnaissables de l’auteur espagnol, celle qui fait de ses livres autre chose que de simples romans à énigme : des explorations de la façon dont les circonstances fabriquent les prédateurs.
Les prédateurs et leurs proies
Le titre du roman n’est pas une métaphore ornementale, c’est un programme. Del Árbol structure son récit autour d’une vision du monde où la prédation n’est pas l’apanage des criminels patentés mais une disposition que les circonstances révèlent ou activent chez des individus en apparence ordinaires. Virginia, fille d’un puissant homme d’affaires, débarque à Lanzarote avec son assistant Norman Hill pour gérer les retombées de l’incendie d’usine, et sa manière de traverser les espaces, d’électrifier l’air autour d’elle par ses seuls gestes secs, dit quelque chose d’essentiel sur la nature du pouvoir économique. Elle n’est ni un personnage monstrueux ni un personnage sympathique, elle est quelqu’un qui a appris très tôt que le monde se divise entre ceux qui absorbent et ceux qui sont absorbés, et qui a choisi son camp avec une lucidité froide.
Face à ces figures du pouvoir institutionnalisé, del Árbol place des proies qui résistent, chacune à sa façon. Soria, le flic épuisé qui refuse de fermer les yeux une deuxième fois. Norman Hill, l’assistant américain qui découvre progressivement que les affaires de son employeur reposent sur des fondations dont il préférerait ne rien savoir. Ces personnages secondaires en apparence constituent en réalité le vrai tissu moral du roman, ceux par lesquels la question éthique centrale se pose sans relâche : jusqu’où peut-on regarder ailleurs avant que le silence devienne complicité ? Del Árbol ne répond pas à cette question, il la retourne sous toutes ses faces avec une obstination qui force le respect.
La référence à William Blake placée en exergue du roman éclaire rétrospectivement cette galerie de portraits. « Cruauté porte un cœur humain, et Jalousie un visage humain », écrivait le poète anglais, et c’est exactement ce que construit del Árbol : un bestiaire où les bêtes féroces du titre ont toutes des traits reconnaissables, des fragilités identifiables, des histoires d’enfance explicables. Ce n’est pas l’altérité du mal qui inquiète dans ce roman, c’est sa proximité, sa banalité tranquille, sa capacité à prospérer dans les structures légales et les organigrammes d’entreprise aussi bien que dans les montagnes de Bosnie ou les cartels mexicains.
Les fils invisibles du pouvoir
L’une des ambitions les plus nettes du roman est de cartographier l’anatomie de la corruption, non pas comme un phénomène exceptionnel et spectaculaire, mais comme un réseau capillaire qui irrigue silencieusement les institutions, les entreprises et les familles. Del Árbol situe son récit en 2008, au moment précis où la crise des subprimes expose au grand jour les mécanismes d’un capitalisme financier bâti sur la dissimulation et la prédation légalisée. Ce choix de contexte n’est pas accidentel : il permet à l’auteur d’ancrer ses personnages dans une réalité historique identifiable, où les licenciements massifs, les accidents du travail étouffés et les montages juridiques opaques ne relèvent pas de la fiction mais du quotidien économique d’une époque. ALSACURSL, l’entreprise au cœur du scandale lanzarotéen, avec ses filiales imbriquées et ses actionnaires fantômes, ressemble à s’y méprendre aux structures réelles que les enquêtes journalistiques de cette période mettaient au jour.
Ce qui rend le traitement de ce thème particulièrement efficace, c’est la façon dont del Árbol le fait descendre de l’abstraction vers le concret, des organigrammes vers les corps. Les morts de l’usine ne sont pas des statistiques, ce sont des pères, des maris, des fils dont les veuves et les enfants se retrouvent du jour au lendemain sans ressources face à des avocats bien payés pour les épuiser. Jorge Migren, le chauffeur musculeux chargé de contrôler les médias et de servir de guide à Virginia, incarne cet échelon intermédiaire du pouvoir, celui des hommes de main en col blanc qui exécutent sans se salir les mains de manière trop visible. Son personnage, construit avec économie mais avec précision, dit beaucoup sur la manière dont les grandes machines corrompues fonctionnent : par délégation, par euphémisme, par distance soigneusement maintenue entre la décision et ses conséquences.
Del Árbol dessine ainsi une topographie du pouvoir à plusieurs étages, où chaque niveau ignore commodément ce que fait le niveau inférieur. Ce vertige de l’impunité organisée traverse le roman comme une basse continue, donnant à l’enquête de Soria et Mario une dimension qui dépasse largement la résolution d’un accident de la route ou d’un incendie industriel. Les fils que tirent les deux policiers les conduisent vers des endroits où personne, dans les sphères concernées, n’a intérêt à ce que la lumière soit faite. Et c’est précisément cette résistance systémique qui transforme leur travail en quelque chose qui ressemble moins à une enquête criminelle qu’à un acte politique.
Quand les bêtes se montrent à visage découvert
Parvenu dans ses dernières parties, le roman opère une convergence que del Árbol a préparée avec la patience d’un horloger. Les récits parallèles, les sauts temporels entre 1993 et 2008, les géographies dispersées entre les Balkans, le Venezuela, le Texas, Barcelone et Lanzarote, tout ce matériau narratif soigneusement accumulé commence à se cristalliser en une seule et même réalité. Ce moment de convergence est l’un des plaisirs architecturaux les plus aboutis du roman : le lecteur comprend progressivement que les personnages qu’il croyait appartenir à des histoires distinctes sont en réalité reliés par des liens dont la nature et la profondeur se révèlent avec une force croissante. Del Árbol tient ses promesses narratives sans recourir aux facilités du coup de théâtre mécanique, préférant la révélation organique à l’effet de surprise fabriqué.
C’est dans cette partie finale que le titre prend toute sa résonance. Les bêtes féroces du roman ne rugissent pas, elles ne portent pas de cicatrices visibles ni d’uniformes identifiables. Elles se montrent à visage découvert seulement quand elles estiment n’avoir plus rien à perdre ou tout à gagner, et c’est précisément ce dévoilement progressif que del Árbol orchestre avec une maîtrise qui force l’attention. La violence, quand elle éclate, n’est jamais une surprise pour qui a suivi attentivement le chemin parcouru, elle est l’aboutissement logique de tout ce qui a été semé depuis le prologue, la conséquence inévitable d’un monde où la prédation, longtemps dissimulée derrière les apparences, finit toujours par se montrer telle qu’elle est.
Ce roman, au bout du compte, pose une question qui dépasse largement le cadre du polar : que reste-t-il de l’humain quand les structures qui devaient le protéger se retournent contre lui ? Del Árbol n’offre pas de réponse consolante, mais il ne cède pas non plus au nihilisme facile. Dans les interstices de ce récit peuplé de prédateurs, quelques figures tiennent bon, non par héroïsme spectaculaire mais par cette sorte d’entêtement moral discret qui est peut-être la seule forme de résistance durable. C’est là, dans cet équilibre fragile entre lucidité et obstination, que réside la force durable du « Temps des bêtes féroces », un roman qui se referme sur le lecteur comme une empreinte, longtemps après que la dernière page a été tournée.
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Mots-clés : roman noir, corruption, Victor del Árbol, guerre de Bosnie, Lanzarote, thriller espagnol, prédation sociale
Extrait Première Page du livre
« Prologue
Lanzarote, îles Canaries, début mai 2008
Hormis les roues qui tournaient dans l’espace et sa respiration, on n’entendait aucun bruit. Ce silence lunaire, la route déserte qui traversait l’étendue sans relief, le noir absolu faisaient un peu peur. C’était comme avancer en flottant dans le vide, le phare du vélo éclairant à peine la ligne discontinue au milieu de l’asphalte.
Vesna sentait une brise tiède lui caresser les jambes sous la jupe. Dans le panier suspendu au guidon, tintaient deux bouteilles de Ye-Lajares et le bocal de thon mariné que Román lui avait préparé avant de terminer son service.
— T’es trop maigre. On ne te nourrissait pas, dans ton pays ? lui avait demandé l’aide-cuisinier tandis qu’il lui mettait de côté une portion généreuse, sans écouter ses protestations.
Vesna avait de plus en plus de mal à penser à son pays. Elle s’étonnait encore de la facilité avec laquelle elle avait tout laissé derrière elle. Même si elle fantasmait sur ce départ depuis longtemps – enfant, elle grimpait sur le noyer du jardin de chez Lejla pour apercevoir l’horizon au-delà des collines et s’imaginait que les bonnes choses se passaient toujours loin –, elle n’aurait jamais imaginé être capable d’accomplir un jour le saut. Si on lui avait dit à peine quelques mois plus tôt qu’elle finirait sur une île volcanique en plein océan Atlantique, à travailler comme femme de chambre dans un hôtel, elle aurait éclaté de rire.
N’importe quelle destination aurait fait l’affaire. Lejla avait décidé qu’elles s’installeraient à Barcelone, et elles s’étaient accordées sur ce choix, jusqu’à ce qu’un article sur César Manrique et Lanzarote dans Glas Srpske apparaisse à Vesna comme un appel du destin. À son âge, beaucoup de filles punaisaient sur les murs de leur chambre des posters de stars de cinéma ou de chanteurs. Elle, elle dormait sous une affiche de l’architecte Frank Lloyd Wright. Peut-être avait-elle raison de penser que l’architecture devrait être un pont entre le talent humain et l’ingénierie de la nature, pour rendre plus belle la vie des gens.
Elle ne trouverait pas d’endroit plus propice pour mettre cette théorie en pratique.
Lorsqu’elle fit part à Lejla de son projet, celle-ci s’en réjouit. Repartir de zéro. Renaître. »
- Titre : Le Temps des bêtes féroces
- Titre original : El Tiempo de las fieras
- Auteur : Victor del Árbol
- Éditeur : Actes Sud
- Nationalité : Espagne
- Traducteur : Alexandra Carrasco
- Date de sortie en France : 2026
- Date de sortie en Espagne : 2025
Résumé
En mai 2008, une jeune femme originaire des Balkans est renversée par une voiture sur une route déserte de Lanzarote et laissée pour morte. L’enquête déclenchée par ce qui ressemble à un banal délit de fuite va révéler un réseau tentaculaire de secrets, d’intérêts économiques et de vengeances, au moment même où la crise financière mondiale des subprimes fragilise les équilibres d’un capitalisme déjà gangrené par la corruption.
Mais les racines du mal plongent bien plus loin, jusqu’à l’hiver 1993, dans les montagnes enneigées de Bosnie-Herzégovine, où une famille tente de fuir la guerre. Construit sur plusieurs temporalités et autant de géographies, de Lanzarote au Venezuela en passant par Barcelone et le Texas, « Le Temps des bêtes féroces » explore avec une lucidité implacable la façon dont la violence, la trahison et la soif de pouvoir façonnent les destins humains, longtemps après que les conflits ont officiellement pris fin.
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Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.























