La Vénerie, un domaine et trois époques
Valentin Musso bâtit son quatorzième roman comme on construit une maison de famille : par étages successifs, chacun portant les traces de ceux qui l’ont habité avant. Trois strates temporelles s’y superposent sans jamais se brouiller. L’automne 1982 d’abord, quand Adrien Blondeau, journaliste politique parisien, remonte l’allée de chênes d’une propriété qu’il a fuie vingt ans plus tôt. L’été 1962 ensuite, celui de ses seize ans, restitué au passé simple avec la lumière crue des souvenirs qu’on n’a jamais réussi à ranger. Les années d’Occupation enfin, remontées d’un manuscrit rédigé par Henri Mallet, le maître des lieux, aujourd’hui mourant dans un lit à baldaquin anachronique.
La Vénerie fournit à ces trois récits leur point d’ancrage commun : une bâtisse XVIIIe à deux étages, flanquée d’une tourelle hexagonale en moellons où le député a installé son bureau, un parc aux pelouses impeccables, un bois de feuillus, une rivière qui s’élargit en bassin entre de gros rochers blancs. Le portail en fer forgé reste toujours entrouvert, par choix politique autant que par habitude. Musso fait de cette géographie une caisse de résonance : chaque génération y refait les mêmes gestes, s’y baigne dans la même eau glacée, y fume les mêmes cigarettes volées au cellier.
L’architecture narrative aurait pu tourner à l’exercice virtuose. Elle reste au service de l’émotion, parce que les bascules d’une époque à l’autre obéissent moins à une mécanique d’horlogerie qu’à la logique associative de la mémoire. Un mobilier Empire, une odeur d’encaustique, un portrait en cadre d’argent posé légèrement en retrait sur la commode : il suffit d’un détail pour que 1982 rouvre 1962, et que 1962 réveille 1940. L’exergue emprunté à Kessel annonce la couleur en une ligne : chez Musso, les morts pèsent plus lourd que les vivants, et la Vénerie fonctionne comme la chambre d’écho où leurs voix continuent de circuler.
Le fils de la gouvernante à la table des Mallet
Un adolescent chétif et blond débarque en mai 1962 dans un domaine où sa mère vient d’être engagée comme gouvernante. Il a quinze ans, une année d’avance, un père couvreur mort d’une chute quand il en avait quatre, et cette conscience aiguë de sa place que donne l’enfance modeste. Devant les pelouses tondues au cordeau, il se sent intrus. Le sentiment ne le quittera plus. Musso installe là son sujet le plus discret et le plus tenace : la fracture sociale, non pas assénée mais infusée dans chaque scène.
Adrien loge dans la maison des gardiens, une bâtisse minuscule qui lui paraît pourtant luxueuse après l’appartement lyonnais où l’on partageait les sanitaires avec les voisins du dessus. Il dort à l’internat la semaine, s’échine sur son Gaffiot le jeudi, comptabilise les jours qui le séparent du car du vendredi soir. À la table des Mallet, il écoute Henri et l’oncle Eugène disputer d’Évian, de l’OAS et du Général, et se surprend à regretter de n’être pas né dans cette famille-là, à l’abri du souci matériel. Le romancier consigne ce désir de transfuge avec une honnêteté qui n’excuse rien et ne condamne personne.
La finesse de l’observation tient à ce que la domination ne prend jamais le visage du mépris. Les Mallet traitent Anne Blondeau avec égard, Henri glisse à l’adolescent un exemplaire des Illusions perdues en lui promettant qu’il comprendra le monde, Jeanne se montre courtoise. Rien de brutal, donc, et tout d’irréversible : les mots de Clara sur le lycée, la Simca Océane offerte au fils aîné pour un examen réussi, la manière dont on invite le garçon sans jamais oublier d’où il vient. Musso restitue cette France de 1962 où un élève sur dix atteignait le baccalauréat, et où l’ascension sociale se payait d’un déracinement dont Adrien mesurera plus tard le prix exact.
L’été de Clara, la rivière pour royaume
Elle s’appelle Clara, va sur ses dix-huit ans, nage dans une eau glacée en plein mois de mai et sourit à celui qui la surprend depuis le promontoire. Le portrait s’impose en quelques lignes : cheveux noirs noués d’un bandeau, léger strabisme, jambes marquées de cicatrices discrètes, un parfum de jasmin et de fleur d’oranger accroché à un foulard de soie rose. Fille de député, retirée de son pensionnat catholique pour insolence, elle écoute Ferré et Aragon en cachette, fume des Marigny au long format et prête Henry Miller à un garçon de quinze ans pour voir l’effet que ça produit.
Musso évite l’écueil de la muse décorative. Clara existe par ses contradictions : provocatrice puis fraternelle, éblouissante puis brusquement sombre, capable de dire qu’elle éprouve la nostalgie des choses avant même leur disparition. Sa chambre en désordre, ses affiches de West Side Story, son Voigtländer Vito dont elle règle la bague avec application, ses vinyles chapardés, tout compose un portrait de jeune femme qui étouffe dans un milieu où l’on attend d’elle qu’elle devienne une épouse convenable. Sa mère incarne à ses yeux ce destin résigné, et la tension entre elles affleure à chaque repas.
Le bassin devient le territoire souverain de cette liberté-là. Baignades, pique-niques, bières refroidies entre deux pierres, sandwiches partagés sur la berge, transistor gainé de simili rouge qu’il faut faire pivoter pour capter les stations. Le romancier écrit ces journées avec une sensualité pudique, attentive aux perles d’eau sur la peau dorée et au trouble d’un corps de seize ans en pleine métamorphose. La grâce de ces pages tient à leur fragilité assumée : le lecteur devine, sans qu’on le lui dise, que cette parenthèse a une date de péremption, et que le narrateur de 1982 la raconte depuis l’autre rive du désastre.
Marigny, transistor et yéyés, la France de 1962
La reconstitution d’époque relève souvent du décor en carton-pâte. Musso choisit la voie inverse : l’immersion par le détail vérifiable et le fragment de quotidien. Gabin et Belmondo à l’affiche d’Un singe en hiver, les rapatriés d’Algérie débarquant par bateaux entiers, les accords d’Évian ratifiés par référendum, le Tour de France suivi sur un poste à lampes, les Coco Boer dont on suce la poudre avant de la diluer. Rien d’encyclopédique là-dedans : ces éléments passent dans le récit comme ils passaient dans la vie, à hauteur d’adolescent qui les enregistre sans les comprendre.
La bande-son fait le reste. Retiens la nuit, J’entends siffler le train, Tous les garçons et les filles : des chansons que les protagonistes jugent idiotes et hurlent quand même, parce qu’elles épousent leur oisiveté. Musso note avec justesse que les Beatles et Dylan n’ont pas encore déferlé, que la variété française règne sans partage, que Salut les copains rythme les étés. Le 15 août au village apporte sa procession, ses lampions, ses attractions foraines, son orchestre d’accordéon et sa java qu’un garçon maladroit apprend à danser en piétinant.
Cette France provinciale se laisse saisir dans ses hiérarchies muettes autant que dans ses plaisirs. Il y a l’auberge derrière l’église, tenue par une propriétaire au sourire économe, le terrain de foot derrière la mairie où les gars du coin lâchent des remarques graveleuses, les métayers vivant sans électricité ni eau courante à quelques centaines de mètres d’un domaine cossu, et ce garçon d’une vingtaine d’années que le village a baptisé « l’idiot » comme si chaque bourg se devait d’avoir le sien. Le romancier montre comment une communauté fabrique ses marges, sans jamais forcer le trait ni prendre les habitants de haut. La densité documentaire nourrit l’intrigue au lieu de la ralentir.
Une pochette rouge dans le tiroir du secrétaire
Le ressort qui met tout en mouvement tient dans un objet : une pochette rouge aux coins abîmés, rangée dans le tiroir du bas d’un secrétaire marqueté, au rez-de-chaussée de la tourelle. Henri Mallet, à bout de forces, remet à Adrien un trousseau de clés et une consigne, lire ces deux cents pages et revenir en parler. Une recommandation s’y ajoute, plus troublante encore : que Jeanne n’en sache rien. Le lecteur comprend aussitôt qu’il vient d’entrer dans un roman sur l’écriture autant que dans un roman de mémoire.
Le manuscrit mêle feuillets dactylographiés et pages d’une écriture nerveuse mais lisible, raturées à l’encre noire. Ni journal, ni mémoires, ni témoignage de guerre au sens strict : un pan de vie livré sans fard, qui commence par une méditation superbe sur l’érosion des souvenirs, comparés au grès d’une falaise qui tombe par pans entiers et rend méconnaissables les paysages de notre mémoire. Musso réussit là un exercice délicat, doter Henri d’une voix propre, plus ample et plus lyrique que celle d’Adrien, sans que le lecteur perde jamais le fil des deux narrations.
L’intelligence du dispositif tient à la question qu’il installe sans la formuler : pourquoi cet homme confie-t-il son récit intime au fils de sa gouvernante plutôt qu’à ses enfants ? Adrien lit d’une traite, cinquante pages puis d’autres, entre deux visites au chevet du mourant et deux dîners au village. Chaque séance de lecture décale un peu son regard sur l’homme assuré qu’il croyait connaître, et sur la maison où il a été heureux. Le manuscrit devient ainsi un instrument d’optique braqué sur le passé, avec cette réserve que tout instrument déforme un peu ce qu’il donne à voir.
Gabriel, la clandestinité et l’entrée en Résistance
Fin août 1940, sous une tonnelle où l’on sert café et liqueurs, deux propriétaires terriens s’affrontent sur l’armistice. Charles Mallet plaide le moindre mal et la lucidité, son voisin Morel réclame qu’on se batte encore. Henri, dix-neuf ans, confectionne une chaise miniature avec le muselet d’un bouchon de champagne et répond distraitement qu’il imagine que son père a raison. La remarque paternelle qui suit, cinglante sur son incapacité au moindre acte de bravoure, agit comme une écharde. Musso saisit ici le point de bascule d’une conscience, non pas dans un fracas héroïque, mais dans l’humiliation d’un fils devant témoins.
Face à lui se tient Gabriel Giroud, fils d’épiciers, râblé, le nez camus, doté d’une virilité magnétique et d’un vocabulaire que l’on ne trouve pas dans les bibliothèques. Amis depuis l’enfance, séparés par une fortune qu’ils n’avaient jamais remarquée avant que le rationnement ne la rende visible. C’est Gabriel qui sort d’un tiroir les feuilles à l’encre baveuse des Petites Ailes, Gabriel qui parle de faux papiers, de postes radio et de réseaux lyonnais, Gabriel enfin qui obtient un rendez-vous place des Terreaux avec un contact prénommé Eugène. La scène du café, où deux gendarmes discutent au comptoir pendant qu’un recruteur teste des candidats, compte parmi les plus tendues du livre.
Musso restitue cette clandestinité avec un sens aigu de la matérialité : l’odeur de la chicorée, la valise à récupérer à Perrache, l’adresse rue des Archers qu’il faut mémoriser, puisque scripta manent et qu’un écrit, dans la clandestinité, devient une pièce à conviction, la règle d’arriver ni en avance ni en retard. La leçon inaugurale d’Eugène vaut art poétique du roman entier : quand on n’a rien à se reprocher, on ne se cache pas. Toute la partie 1940-1944 travaille cette ligne de crête entre le courage et le calcul, entre l’engagement sincère et la réputation qu’on se construit pour l’après.
Ce qui reste quand les derniers témoins s’en vont
Une phrase du roman en condense l’enjeu : les témoins d’une époque disparaîtront bientôt, et il ne restera d’eux que ce qu’on aura bien voulu en raconter. Le domaine aux secrets interroge moins ce qui s’est passé que ce qu’on en transmet, et à qui. Écrire, ici, n’est jamais un geste neutre. Le manuscrit d’Henri, les carnets à spirale d’une défunte, les coupures de presse collées dans un album, les photographies prises au Voigtländer, les cassettes VHS d’un spectacle de théâtre : autant de tentatives pour arrimer une existence avant qu’elle ne s’efface, et autant d’occasions de la retoucher.
La construction en poupées russes trouve là sa pleine justification. Un vieil homme raconte à sa fille, sur un banc près d’une mare aux canards, ce qu’il n’a jamais dit à personne, et ce récit contient lui-même un autre récit, écrit par un mort. Musso orchestre ces emboîtements avec une maîtrise qui ne se donne jamais en spectacle, et accepte de laisser certaines zones dans une pénombre honnête. Son écriture, dépouillée, précise, attentive aux odeurs et aux lumières, se garde de l’effet et laisse aux faits le soin de produire leur onde de choc.
Reste l’impression tenace d’un livre qui parle à voix basse de choses immenses : l’appartenance et l’exil social, l’amitié qui engage plus que les serments, le désir adolescent et sa violence, la culpabilité qui travaille une vie entière comme l’eau travaille la pierre. La Vénerie finira à l’abandon, promise à la démolition par une municipalité pressée d’en finir, et cette image dit assez ce que Valentin Musso a voulu saisir. Les maisons tombent, les archives jaunissent, les versions officielles se figent. Ce qui subsiste tient parfois dans une photographie fanée que l’on tend à quelqu’un, en se disant qu’il en fera meilleur usage.
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Mots-clés : Valentin Musso, Le domaine aux secrets, roman noir français, secrets de famille, Occupation et Résistance, mémoire et transmission, Éditions Julliard
Extrait Première Page du livre
« Prologue
Tu te souviens ? Il faisait si beau le jour où on l’a portée en terre. Un ciel sans nuage, tendu au-dessus de nos têtes comme une toile. Pas de cérémonie à l’église, elle n’en voulait pas. Elle se méfiait de la religion, des rituels en général, des mots convenus qu’on pourrait dire sur elle.
Je n’ai pas pleuré. Toi non plus.
Les larmes, on les avait épuisées bien avant, dans le couloir de l’hôpital, quand la maladie grignotait ses forces, ses gestes, sa voix. Elle s’effaçait peu à peu, sans se plaindre. Une disparition implacable.
Après l’enterrement, tu n’as pas voulu me laisser seul. J’ai insisté pour que tu repartes chez toi. Tu as ta vie, ton mari, tes enfants. Je ne comptais pas t’imposer ma compagnie : celle d’un vieil homme de quatre-vingts ans, de plus en plus dépassé par son temps, qui ressasse plus qu’il ne parle.
J’ai tourné dans l’appartement silencieux. Ouvert des tiroirs. Retrouvé les vieux carnets à spirale qu’elle remplissait de sa petite écriture penchée. Elle écrivait presque tous les jours, tu sais. Surtout les derniers mois, après qu’on lui eut diagnostiqué ce cancer qui ne devait lui laisser aucune chance.
Tu m’appelais chaque soir au téléphone – sur mon fixe, bien sûr, car je ne réponds presque jamais sur mon portable. Je sentais dans ta voix la fatigue de la journée, les soucis du quotidien, que tu camouflais comme tu le pouvais. Tu ne voulais pas m’inquiéter.
Puis sont arrivées les vacances d’été. Toi qui aimes tant voyager, t’évader à l’autre bout du monde, tu as tenu à venir passer quelques jours ici début juillet. Je n’ai pas cherché à t’en dissuader, même si j’ai pensé que tu agissais par devoir – poussée par une sorte de culpabilité.
Nous marchions souvent l’après-midi dans le parc municipal, restions assis sur le même banc près de la mare aux canards. Parfois, entre deux silences, tu posais quelques questions. Sur elle. Sur nous. Sur le couple que nous avions formé, elle et moi.
C’est venu comme ça, par petites touches. Tu savais si peu de choses sur ce qu’avait été notre vie autrefois. Je répondais par bribes, un peu à côté. Rien qui puisse m’exposer.
Pourtant, je ne cessais de songer à 1982, l’année de mon retour à la Vénerie. Et aux drames qui s’y étaient déroulés deux décennies plus tôt. Mais avais-je jamais cessé d’y revenir, d’une manière ou d’une autre, au cours de toutes ces années ? »
- Titre : Le domaine aux secrets
- Auteur : Valentin Musso
- Éditeur : Julliard
- ISBN : 9782260056744
- Format : Broché
- Nationalité : France
- Langue : Français
- Date de publication : 07/05/2026
- Nombre de pages : 336 pages
- Genre : Roman noir, drame familial, roman à suspense psychologique
- Sujets traités : Secrets de famille, mémoire et transmission, Occupation et Résistance, déterminisme social, adolescence et éveil du désir, culpabilité, France rurale des années 1960, écriture et réécriture du passé
Résumé
Automne 1982. Adrien Blondeau, journaliste politique installé à Paris, reçoit un appel qui le ramène à la Vénerie, ce domaine de la Loire où sa mère fut gouvernante et où il a vécu l’été le plus décisif de son existence. Henri Mallet, ancien résistant devenu député, le maître des lieux, n’en a plus pour longtemps et souhaite le revoir. Le retour est un supplice : le village ne lui a rien pardonné, la maison sent toujours l’encaustique, et la rivière coule au même endroit.
Vingt ans plus tôt, en mai 1962, Adrien avait quinze ans quand il découvrit ce parc, ce bois et ce bassin d’eau glacée où se baignait Clara, la fille aînée des Mallet. Ce que le mourant lui confie aujourd’hui, un manuscrit de deux cents pages rangé dans une pochette rouge, ouvre une troisième porte : celle des années d’Occupation, d’une amitié d’enfance et d’un engagement clandestin dont personne, dans cette maison, n’a jamais tout dit.

Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


















