Camilla Grebe, de Storyside à L’Archipel des larmes
Née le 20 mars 1968 à Älvsjö, dans la banlieue sud de Stockholm, Camilla Grebe n’a pas emprunté le chemin le plus direct vers la littérature. Diplômée d’un MBA de la Stockholm School of Economics, elle fonde d’abord Storyside, une maison d’édition suédoise consacrée au livre audio, avant de devenir consultante en management. Ce parcours d’entrepreneure, rare chez les romanciers du genre, explique peut-être cette maîtrise de la construction et du rythme que ses lecteurs reconnaissent immédiatement.
Sa carrière littéraire commence en tandem, aux côtés de sa sœur Åsa Träff, psychologue, avec qui elle signe une série de polars situés dans le milieu psychiatrique, parmi lesquels Ça aurait pu être le paradis et Plus amère que la mort. Les deux sœurs sont alors saluées comme les nouvelles voix du polar scandinave. Elle co-écrit ensuite la série Moskva Noir avec Paul Leander-Engström, puis publie en 2015 son premier roman en solo, Un cri sous la glace, qui rencontre un succès immédiat en Suède comme à l’étranger.
La reconnaissance critique suit rapidement. Le Journal de ma disparition remporte le Glass Key Award du meilleur polar nordique en 2018 et le Prix des lecteurs du Livre de Poche en 2019, tandis que L’Archipel des larmes décroche le prix du meilleur polar suédois en 2019 puis, fait rare, un second Glass Key en 2020. L’Énigme de la Stuga obtient à son tour le Grand Prix des Lectrices de ELLE en 2023 et le Choix des libraires en 2024. Ses romans sont aujourd’hui traduits dans plus de vingt-cinq langues et se sont écoulés à plus de trois millions et demi d’exemplaires dans le monde. Elle vit et travaille à Cascais, à l’ouest de Lisbonne.
Ce qui distingue son écriture tient à l’alliance d’une architecture polyphonique et d’une attention scrupuleuse portée à la psychologie de ses protagonistes. Les voix se répondent, se contredisent, et chacune détient une part de vérité que le lecteur assemble à mesure. L’hiver scandinave, chez elle, ne sert jamais de décoration : il prend corps, épaissit les silences et double les zones d’ombre de la conscience. Le Monde du Polar a déjà chroniqué trois de ses romans, L’énigme de la Stuga, Les Ténèbres de Mörkret et L’horizon d’une nuit, trois occasions de vérifier qu’une intrigue solide et une exploration sincère des fêlures intimes peuvent avancer du même pas.
L’interview questionnaire de Camilla Grebe
Vous écrivez à la main ou au clavier ?
Je travaille toujours sur mon ordinateur. Mes manuscrits subissent d’innombrables révisions et ajouts, écrire à la main me serait pratiquement impossible.
Plutôt lève-tôt ou couche-tard ?
Lève-tôt ! C’est le matin que j’écris le mieux.
Qu’est-ce qui vous pousse à écrire ?
La curiosité, avant tout. Les gens me fascinent : ce qui nous pousse à commettre des choses terribles ou magnifiques, les secrets que nous gardons, les histoires que nous nous racontons à nous-mêmes. Le polar m’offre un cadre pour explorer la psychologie, les relations et la société, tout en racontant une histoire qui donne envie de tourner les pages.
À quelle fréquence écrivez-vous vos livres ?
En général, un livre par an. Quand je travaille sur un nouveau roman, j’écris presque tous les jours, autour de mille mots quotidiens.
Votre plus belle émotion d’auteur ?
Il y en a eu beaucoup : voir mes livres traduits, rencontrer des lecteurs dans d’autres pays, recevoir des prix. Mais l’un des moments les plus émouvants reste celui où un lecteur me confie qu’un personnage l’a accompagné longtemps après avoir refermé le livre. C’est là qu’un être de fiction devient soudain réel.
Le livre qui vous a le plus marqué ?
Impossible d’en choisir un seul. J’ai découvert Sjöwall et Wahlöö très jeune, et ce sont sans doute eux qui ont façonné mon amour du roman policier plus que quiconque. Plus tard, des écrivains comme Joyce Carol Oates et Ian McEwan m’ont montré à quel point la fiction peut pénétrer la psychologie des gens ordinaires. Parmi les polars et les thrillers, Les Apparences de Gillian Flynn et Shutter Island de Dennis Lehane sont deux livres que j’admire particulièrement, pour leur profondeur psychologique et pour leur manière de renverser complètement la perception qu’a le lecteur de l’histoire.
Votre recherche la plus bizarre sur Google pour un livre ?
Il y en a eu tellement que je dois figurer sur plusieurs listes de surveillance à l’heure qu’il est. Mes recherches tournent souvent autour du sang, des armes, de la décomposition et de façons de mourir très précises.
Votre lieu de crime idéal ?
Un endroit beau et paisible. Un lac suédois par un matin d’été parfait, par exemple. J’aime le contraste entre un cadre idyllique et quelque chose d’atroce qui s’y est produit. La beauté peut rendre la violence encore plus dérangeante.
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Votre arme du crime préférée ?
Le couteau. Non par goût des couteaux, mais parce qu’en fiction il rend le crime terriblement intime. Le tueur doit se tenir physiquement près de sa victime, aucune distance émotionnelle n’est possible.
Vos propres intrigues vous font-elles peur ?
Rarement pendant l’écriture, je suis trop occupée à résoudre des problèmes pratiques. Mais après coup, il m’arrive de me demander : d’où est-ce que ça sort ? Ce qui m’effraie le plus, ce ne sont pas les monstres, ce sont les gens ordinaires qui franchissent une ligne qu’ils ne se croyaient pas capables de franchir.
Votre pire cauchemar d’auteur ?
Perdre la capacité de captiver mes lecteurs, de créer cette forme de magie qui leur fait oublier où ils se trouvent et les pousse à tourner les pages. Chaque nouveau livre doit conquérir cette attention de zéro. Je crois que le jour où je ne m’en sentirai plus capable sera celui où je devrai arrêter d’écrire.
Si vous étiez le méchant, quel serait votre métier ?
Sans doute quelque chose de rassurant et de respectable. Thérapeute, peut-être. Quelqu’un à qui l’on confie ses secrets. Les meilleurs méchants sont rarement ceux qui en ont l’air.
Crime parfait au supermarché : dans quel rayon ?
Le rayon surgelés. Froid, anonyme et intrinsèquement sinistre une fois le magasin fermé.
Sans le polar, quel genre littéraire choisiriez-vous ?
La fiction psychologique. Pour moi, le crime est un format plutôt qu’une limite : ce qui m’intéresse le plus a toujours été les gens, les relations, l’identité, la culpabilité et ce que nous nous cachons à nous-mêmes comme aux autres.
Le livre dont vous êtes le plus fier ?
Sans doute L’Archipel des larmes (Skuggjägaren). Il suit des femmes policières sur plusieurs décennies et a exigé un travail de recherche historique considérable. Il a été difficile à écrire, mais je suis fière de l’histoire comme des femmes qui en occupent le centre. Il a également reçu le Glass Key du meilleur polar nordique, ce qui a beaucoup compté pour moi.
Où vous sentez-vous chez vous ?
Dans plus d’un endroit. La Suède est le pays que je dépeins et la langue dans laquelle j’écris, mais le Portugal, où je vis actuellement, est aussi ma maison.
En guise de conclusion, y a-t-il quelque chose que vous aimeriez partager avec nos lecteurs ? Une actualité, un nouveau projet qui vous passionne, une œuvre à paraître ou un événement spécial que vous souhaiteriez mettre en lumière, un prix reçu, une dédicace ou un salon ?
En Suède, mon nouveau roman Innan natten tar oss est paru en avril 2026. C’est le premier tome d’une nouvelle série de polars ancrés dans l’Histoire, sur fond de Suède en pleine mutation. J’ai particulièrement hâte de poursuivre ce récit. Il paraîtra en français au printemps prochain, je n’ai pas encore le titre français. En attendant, les lecteurs francophones peuvent découvrir Le Vent de Norrberga, le thriller psychologique surnaturel que j’ai écrit avec mon fils, Carl-David Pärson. Et comme toujours, je suis très reconnaissante envers les lecteurs qui permettent à mes livres de voyager bien plus loin que je ne l’aurais jamais imaginé à mes débuts !
Plus d’infos sur Instagram : @camillagrebe
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Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


















