Tenerife, entre coulées de lave et ciel étoilé
Une route qui serpente entre les pins, un volcan qui barre l’horizon, un point bleu immobile sur l’écran d’un téléphone : Javier Castillo installe son intrigue dans un décor où la beauté et l’inquiétude avancent main dans la main. Le Teide domine le récit de toute sa masse minérale, et l’auteur prend soin de rappeler, dans une note liminaire, qu’il a conservé les noms réels des lieux, des commerces et des itinéraires. Ce choix confère au roman une précision presque cartographique, au point que le lecteur pourrait suivre les déplacements des protagonistes un guide à la main.
L’archipel des Canaries s’impose ainsi comme une présence vivante, tour à tour lumineuse et menaçante. La Tarta del Teide et ses strates de roche blanche, noire et rougeâtre, la coulée de 1978 figée tel un fleuve pétrifié, les falaises vertigineuses de Los Gigantes, les ruelles piétonnes de La Laguna ou l’église de La Orotava composent une géographie que l’écrivain parcourt avec une gourmandise visible. Plus loin, le sentier de Los Sentidos déroule sa promenade de planches sous une voûte de lauriers moussus, contrepoint humide et ombragé aux étendues désolées des hauteurs. Même les guachinches, ces tables traditionnelles nichées entre les bananiers, trouvent leur place dans ce paysage où le quotidien des habitants affleure sous la carte postale.
Ce décor ne se contente pas d’offrir une toile de fond pittoresque. Les terres volcaniques, que Mario compare à un paysage martien, résonnent avec les tourments intérieurs de ceux qui les traversent. La lave refroidie garde la mémoire du feu, comme les héros portent la trace de leurs brûlures anciennes, et cette correspondance entre la matière et l’intime irrigue le roman sans jamais tourner à l’artifice. Castillo sait aussi jouer des contrastes de lumière : le soleil d’octobre qui cogne sur le bitume, la pénombre des chambres aux stores baissés, et surtout la nuit du Teide, l’une des plus pures d’Europe, sous laquelle les étoiles semblent à portée de main. Entre la mer qui gronde au pied des falaises et le ciel qui s’ouvre au sommet, l’île devient un espace de vertige, propice aux questions que les vivants se posent face à l’absence.
Mario et Laura, deux jumeaux liés par « Toujours ensemble, pour toujours »
Ils ont grandi dos contre dos dans le ventre de leur mère, séparés par un voile fin, et cette image fondatrice irrigue tout le lien qui unit Mario et Laura Ardoz. Castillo compose un duo fraternel fait d’oppositions complémentaires : elle, fougueuse, curieuse, la peau hâlée par le soleil de l’archipel ; lui, réservé, rétif aux regards, doué pour les mathématiques et plus à l’aise derrière ses chiffres que face au monde. L’auteur trouve une formule saisissante pour dire cette différence, en comparant l’une à une créature surgie du feu et l’autre à un fragment de banquise qui fond lentement.
Leur complicité repose sur un vocabulaire secret, forgé dans l’enfance et entretenu à l’âge adulte. La promesse qu’ils se sont faite à huit ans, sous une cabane de draps éclairée à la lampe de poche, revient comme un refrain et fonctionne entre eux à la manière d’un sésame capable d’apaiser toutes les querelles. Ce langage intime donne au roman une tonalité tendre qui tranche avec la noirceur de la situation. Mario raconte leur histoire à la première personne, et cette voix introspective permet d’épouser au plus près ses doutes, ses élans de colère et sa fragilité.
Car le jeune homme affronte une épreuve qui le dépasse. Un diagnostic tombé à Madrid, une opération, des séances de chimiothérapie : la maladie accompagne chacun de ses pas, jusque dans la gêne lancinante de son genou. Castillo évoque ce combat sans complaisance, avec des détails concrets qui sonnent juste, du bracelet d’hôpital arraché d’un geste sec aux calculs de probabilités que Mario ressasse pour se convaincre qu’il fera partie des malchanceux. Face à lui, Laura oppose une énergie farouche, un refus obstiné de réduire la vie à des pourcentages. Les deux jumeaux portent aussi le poids d’une famille déjà frappée par le malheur, et cette blessure commune resserre encore leur lien. Leur relation devient ainsi le cœur battant du livre, une orbite partagée entre deux astres inséparables que ni la distance géographique ni le tempérament n’ont réussi à disjoindre.
Candela Oramas, une enquêtrice qui avance avec ses propres blessures
Sergente de la police judiciaire de la garde civile, Candela Oramas entre dans le récit par la porte la plus intime qui soit : un réveil dans un appartement de La Orotava, un salon encore jonché des restes d’une soirée, et une conversation qui tourne court. Avant même de revêtir son gilet vert et de nouer sa queue-de-cheval, élément indispensable de son uniforme, elle se présente comme une femme vulnérable, rattrapée par un deuil qui a fissuré son couple. Ce choix d’introduction installe d’emblée une enquêtrice profondément humaine, loin des figures invulnérables qui peuplent parfois le polar.
Castillo tisse avec délicatesse le parallèle entre sa douleur et celle de Mario. Candela reconnaît dans le chagrin du jeune homme un écho de sa propre perte, et la promesse qu’elle lui fait d’élucider la mort de sa sœur prend dès lors une résonance personnelle. L’une des épigraphes qui ouvrent ses chapitres compare le traumatisme à une montre cassée, figée sur une heure unique, et cette image résume bien l’état de cette femme qui continue d’avancer malgré les aiguilles arrêtées. Ses parents, qui vieillissent paisiblement sur l’île de La Palma au milieu d’une petite bananeraie, lui renvoient l’image d’un amour durable qu’elle peine à retrouver dans sa propre existence.
L’enquête gagne en relief grâce au duo qu’elle forme avec le caporal Álex Quintana, jeune collègue attentionné qui l’attend au pied de son immeuble avec un jus de fruits. Leur complicité, faite de petites attentions et d’échanges spontanés, apporte une respiration bienvenue dans les chapitres d’investigation. Candela incarne une ténacité discrète : elle observe, doute, se méfie de ses antipathies, confronte les témoins avec une pugnacité qui ne l’empêche pas de reconnaître ses propres failles. Les chapitres qui la suivent, rédigés à la troisième personne, adoptent un rythme plus procédural et offrent un contrepoint efficace à la voix intérieure de Mario. À travers elle, le roman explore une question qui traverse tout le livre : comment continuer à se battre pour les autres lorsque l’on se sent soi-même en ruines ?
« Cherche-moi, Mario », un appel venu de l’enfance
Quelques mots tracés en majuscules sur un Post-it suffisent à faire vaciller Mario. Cette phrase, il la connaît depuis toujours : elle appartient au jeu des ténèbres, ce cache-cache à l’aveugle que les jumeaux pratiquaient dans leur chambre de Madrid, stores baissés et lampe de lave éteinte. Laura y excellait, se déplaçant sans bruit, insaisissable, tandis que son frère tâtonnait dans le noir. Elle lui avait alors confié le secret du jeu : ne pas chercher avec les yeux, mais avec les sens, en devinant où l’autre est passé pour comprendre où il pourrait se cacher.
Cette leçon d’enfance devient la clé de lecture du roman tout entier. Avec le temps, la formule s’est muée en code affectif, une manière de rappeler à l’autre qu’il n’était pas seul dans les moments difficiles. En la retrouvant dans l’appartement de sa sœur, Mario comprend que Laura a laissé derrière elle bien plus qu’un souvenir : un fil à suivre, une invitation à poursuivre le voyage qu’ils devaient faire ensemble à travers l’île. L’idée est d’une grande justesse émotionnelle, car elle transforme la quête de vérité en pèlerinage intime, où chaque étape révèle une facette méconnue de la disparue.
Sur ce chemin, Mario croise Fayna, amie et collègue de Laura à l’observatoire, jeune femme aux yeux couleur de miel qui partageait autrefois sa chambre à la résidence. Grâce à elle, il découvre des pans entiers de la vie de sa sœur, ses amitiés, ses projets, ses élans d’écriture, et mesure tout ce qu’il ignorait. Agrippé à sa taille sur une moto qui dévale les routes côtières, il avance entre deuil et renaissance fragile, tiraillé entre l’envie de se terrer et le besoin de comprendre. Castillo excelle à rendre palpable ce double mouvement : la douleur qui tire vers le fond et la curiosité qui pousse vers l’avant. Le jeu des ténèbres, qui effrayait tant le petit garçon, se rejoue ainsi à l’échelle d’un archipel, et l’obscurité, cette fois, recèle aussi la promesse d’une lumière inattendue.
Du Teide aux origines de l’univers, la science comme horizon
Laura n’a jamais supporté les ciels de Madrid, trop pâles pour laisser apparaître les étoiles. Adolescente, sur une plage de Barcelone, elle annonçait déjà à son frère son désir de chercher du sens à quelque chose qui nous dépasse. Ce rêve l’a menée à l’université de La Laguna, puis jusqu’aux dômes blancs de l’observatoire du Teide, semblables à des œufs géants posés sur la montagne. Castillo fait de cette vocation scientifique un moteur puissant du récit, et le portrait de la jeune astrophysicienne gagne en épaisseur au fil des témoignages.
L’auteur s’aventure avec aisance sur le terrain de la recherche. Le programme QUIJOTE, collaboration hispano-britannique consacrée à la cartographie du fond diffus cosmologique, ce rayonnement fossile hérité du Big Bang, offre un arrière-plan singulier à une intrigue criminelle. Les télescopes jumeaux, la résidence des chercheurs, les nuits d’observation, la cafétéria où l’on refait le monde : Castillo restitue la vie de cette communauté isolée en altitude avec un souci du détail qui nourrit la vraisemblance de l’ensemble. Par la voix de Fayna, il glisse également une remarque sur la place des femmes dans un milieu encore largement masculin, sans alourdir le propos.
Cette dimension scientifique ne se limite pas à un décor érudit. Elle dialogue en permanence avec les interrogations existentielles des protagonistes. Mario, le mathématicien, voit le monde à travers des statistiques de survie ; Laura, la physicienne, le contemple à travers l’immensité du cosmos. Entre les chiffres qui enferment et les étoiles qui élargissent la perspective, le roman déploie une réflexion sur la place de l’être humain face à l’infini, sur ce que la connaissance peut apporter lorsque la vie vacille. L’une des épigraphes rappelle que regarder le ciel constitue la manière la plus humble de mesurer notre orgueil, et cette pensée éclaire la démarche de Laura, toujours tournée vers l’origine des choses. En plaçant l’enquête au sommet d’une montagne où l’on scrute les premiers instants de l’univers, Castillo élève littéralement son polar vers des questions qui dépassent le simple mobile d’un crime.
Une construction en miroir entre souvenirs et enquête
L’architecture du livre révèle une mécanique soigneusement agencée. Chaque chapitre s’annonce par un lieu, une date et le nom de celui dont on va épouser le regard, suivi d’une courte maxime en italique qui donne le ton de ce qui suit. Ces aphorismes, souvent consacrés à l’amour, à la douleur ou à la vérité, fonctionnent comme de petites balises méditatives et impriment au texte une respiration presque rituelle. Le lecteur prend vite l’habitude de ces seuils et y guette la tonalité du chapitre à venir.
Le présent de l’enquête se concentre sur quelques jours d’octobre 2019, tandis que d’autres chapitres, placés sous l’intitulé « Jumeaux Ardoz », remontent le fil du temps. Une partie de cache-cache dans une chambre de Madrid, une journée agitée au lycée, une nuit de la Saint-Jean sur la plage de la Barceloneta, une promenade printanière au parc du Retiro, un week-end en famille dans les pinèdes de la Sierra Norte : ces fragments de passé dessinent peu à peu la trajectoire des jumeaux et éclairent les zones d’ombre du présent. Loin de ralentir la progression, ces retours en arrière enrichissent la tension, car chaque souvenir apporte une pièce au puzzle affectif autant qu’à l’énigme criminelle.
L’alternance des voix renforce cet effet de symétrie. Mario s’exprime à la première personne, dans une confession fiévreuse où affleurent la culpabilité et le chagrin ; Candela avance à la troisième personne, dans un registre plus factuel, rythmé par les interrogatoires, les vérifications et les intuitions. Ces deux lignes se rapprochent, s’éloignent, se croisent, tels les deux S adossés que l’on imagine en filigrane de cette histoire de gémellité. Castillo maîtrise l’art du chapitre court qui s’achève sur une révélation ou une question en suspens, et cette science du découpage entretient un rythme soutenu sans sacrifier l’émotion. Le roman progresse ainsi comme une marée, par vagues successives, chaque mouvement vers le passé préparant un nouvel élan vers la vérité.
Une flamme qui continue de passer de main en main
Sur la plage de Barcelone, lors de la nuit de la Saint-Jean, Laura raconte à son frère l’histoire de cette flamme unique, allumée au sommet du Canigou puis divisée en dizaines de torches qui voyagent jusqu’aux feux de joie. Cette image lumineuse résume la portée de l’ouvrage. Le feu du titre n’est pas seulement celui des volcans ou des bûchers d’été : il désigne ce qui brûle en chacun, la douleur comme l’élan vital, et ce qui se transmet d’un être à l’autre malgré la perte. L’épigraphe placée en ouverture, qui évoque cette combustion intérieure dont on espère se réveiller, trouve ainsi un écho tout au long du récit.
Le murmure du feu s’inscrit dans la lignée des thrillers qui ont valu à Javier Castillo un large lectorat, mais il y ajoute une dimension intime particulièrement sensible. La dédicace à sa mère, à toutes les versions d’elle qu’il a connues, laisse deviner la part personnelle investie dans ce roman consacré à la maladie, au deuil et au lien familial. L’intrigue policière, efficace et bien menée, sert de colonne vertébrale à une méditation plus vaste sur la manière dont les vivants apprennent à habiter l’absence, sur ces traces que les disparus laissent derrière eux et qui continuent de guider ceux qui restent.
En refermant ce livre, on garde en mémoire la silhouette du Teide dans la lumière d’octobre, la voix hésitante de Mario, l’obstination tranquille de Candela, et cette phrase d’enfance devenue fil d’Ariane. Castillo réussit à conjuguer suspense, émotion et découverte d’un territoire avec un équilibre qui rend la lecture fluide et prenante. Son roman rappelle qu’aucune obscurité n’est totale tant qu’une étincelle circule encore entre deux êtres, et que chercher l’autre, même dans le noir, reste peut-être la plus belle façon de ne jamais le perdre tout à fait. Une histoire à la fois tendue et lumineuse, portée par la chaleur d’un archipel qui semble respirer à chaque page.
À lire aussi
Kelma d’Azouz Begag : un polar noir, drôle et profondément humain
La Mort lente de Luciana B de Guillermo Martinez : quand le doute devient une arme
Le Mystère Vesaccio de Michaël Guittard : Hector Valand sur les traces d’un crime florentin
Ligne Rouge de François Chevallier : le polar qui dit ce que d’autres préfèrent taire
Mots-clés : Javier Castillo, Le murmure du feu, thriller espagnol, Tenerife, jumeaux, observatoire du Teide, deuil
Extrait Première Page du livre
« Introduction
Tenerife, archipel des Canaries
Samedi 19 octobre 2019
Nous ne tirons des leçons de la vie que lorsque c’est nous qu’elle met à l’épreuve.
Mario conduisait seul sous un soleil radieux. Des rayons de lumière filtraient entre les arbres, évanescents, et venaient frapper sa peau pâle. La capuche de son sweat rabattue sur sa tête, il tenait fermement le volant de la voiture de location. Il portait encore au poignet le bracelet de l’hôpital universitaire des Canaries où était inscrit « M. Ardoz, 23/04/1994 ». Il l’arracha d’un coup sec et murmura : – Où es-tu, Laura ?
Il s’engagea dans un virage serré sur la route sinueuse de La Esperanza et continua son ascension vers le volcan Teide. Il en voulait à sa sœur de ne pas être venue ce matin-là à l’hôpital comme ils en étaient convenus. Il y était resté trois jours à cause d’une fièvre inopinée qui avait interrompu leurs vacances. Un affaiblissement soudain de ses défenses immunitaires s’était manifesté par des poussées de fièvre intermittentes suivies de frissons convulsifs, comme si son corps rugissait de l’intérieur et annonçait un tremblement de terre.
– Tu as meilleure mine, lui avait murmuré Laura, la veille, à son chevet. Ta peau est passée de blanc aspirine à blafard. Il y a du mieux.
– Je crois bien que je suis rétabli, répondit Mario. Maintenant, j’ai trop hâte qu’ils m’autorisent à sortir. Je déteste ces tenues d’hôpital. Et puis je voudrais me couvrir la tête. Je n’aime pas que tu me voies comme ça, ajouta-t-il tout en se caressant la peau du crâne.
– Moi, je te trouve beau. Sans cheveux, mais beau, précisa-t-elle en souriant. Bon, tu as un petit air martien, mais tu es toujours aussi canon. »
- Titre : Le murmure du feu
- Titre original : El susurro del fuego
- Auteur : Javier Castillo
- Éditeur : Éditions Albin Michel
- ISBN : 9782226511782
- Format : Broché
- Nationalité : Espagne
- Langue : Français
- Traduction : Marie Crouzeix et Hélène Melo
- Date de publication : 16/09/2026
- Nombre de pages : 330 pages
- Genre : Thriller psychologique
- Sujets traités : Gémellité, deuil, cancer, astrophysique, Canaries, enquête criminelle, secrets de famille, résilience
Page officielle : www.javiercastillobooks.com
Résumé
Octobre 2019, sur l’île de Tenerife. Mario Ardoz, vingt-cinq ans, sort de l’hôpital après une longue épreuve médicale et s’étonne que sa sœur jumelle Laura, venue étudier l’astrophysique aux Canaries, ne soit pas venue le chercher comme promis. Guidé par la géolocalisation de son téléphone, il prend la route du Teide, où l’attend une découverte qui va faire basculer sa vie.
Tandis que la sergente Candela Oramas, de la garde civile, mène une enquête qui la confronte à ses propres fêlures, Mario découvre que Laura lui a laissé un message tiré de leur enfance. Accompagné de Fayna, amie et collègue de sa sœur à l’observatoire, il part sur ses traces à travers l’île, entre falaises, forêts de lauriers et nuits étoilées, pour comprendre qui elle était vraiment.
D’autres articles sur Javier Castillo

Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.












