Athènes sous la pluie de mars : un thriller grec entre opéra et ténèbres
La capitale grecque déploie ici un visage rarement vu dans le polar contemporain. Loin des cartes postales ensoleillées de l’Acropole, Christos Markogiannakis nous plonge dans une Athènes hivernale, traversée d’averses froides et de ruelles luisantes, où chaque coin de rue semble dissimuler une menace. Rue Praxitelous, rue Lepeniotou, place Ayion Theodoron, rue Stadiou : la topographie urbaine se fait personnage à part entière, et l’auteur prend soin d’enraciner son intrigue dans une géographie précise, presque cartographique. Les terrains vagues transformés en parkings, les immeubles néoclassiques en ruine, les passages couverts qui servent autrefois de promenades bourgeoises, les magasins de komboloïs artisanaux qui survivent encore à la modernisation : tout cet écheveau urbain devient le décor naturel d’une chasse macabre, où les ombres du centre historique servent de refuge tantôt à la victime, tantôt au prédateur.
Sur cette toile de fond pluvieuse glisse une bande-son inattendue : Maria Callas. Le capitaine Christophoros Markou ne quitte jamais ses écouteurs, et la voix de la Divine accompagne en sourdine ses déplacements, ses réflexions, ses moments de doute. Anna Bolena, La Traviata, Madame Butterfly, La somnambule, La Bohème : les airs s’invitent dans le récit comme autant de contrepoints à la violence des scènes de crime. Ce dialogue inattendu entre lyrisme romantique et brutalité contemporaine confère au roman une texture singulière, une sorte de bichromie sonore où la pureté du chant souligne, par contraste, la noirceur des actes. Markogiannakis joue de ces tensions avec une élégance discrète, sans jamais surcharger sa prose de références savantes, mais en laissant ces échos opératiques teinter l’atmosphère d’une mélancolie méridionale très particulière.
La pluie de mars qui ouvre le récit n’est pas qu’un effet d’ambiance. Elle annonce un climat moral, une saison de l’âme où tout, dans Athènes, semble se voiler, se brouiller, se charger de présages. La citation de Sophocle placée en exergue, tirée d’Œdipe roi, vient sceller cette tonalité tragique : Tu es aveugle des oreilles, des yeux, et de l’esprit. L’auteur, criminologue de formation et fin connaisseur des classiques grecs, tisse ainsi dès les premières pages un fil rouge qui court de la tragédie antique au thriller urbain. Les yeux sur moi s’inscrit dans cette double filiation, à la fois héritier d’une tradition littéraire millénaire et résolument ancré dans une Athènes d’aujourd’hui, traversée de livreurs à scooter, de discothèques nocturnes et de tests ADN commandés sur Internet.
Le capitaine Markou, la profileuse et le jeune inspecteur : un trio d’enquêteurs aux failles intimes
Le cœur battant du roman réside dans cette triade policière que Markogiannakis a patiemment construite au fil de ses précédents ouvrages et qu’il continue d’affiner ici avec une justesse de portraitiste. Christophoros Markou, surnommé non sans ironie « monsieur cent pour cent » par son directeur, incarne le pragmatisme méthodique d’un enquêteur quadragénaire, célibataire, mélomane, lecteur insatiable de polars. Cet homme rangé, presque austère, dissimule pourtant une vulnérabilité inattendue : l’ommatophobie, cette aversion viscérale pour tout ce qui touche aux globes oculaires. La cruauté de l’intrigue veut justement qu’il hérite d’une enquête où les yeux constituent le motif central, et l’auteur tire de ce paradoxe une tension morale et physique constamment palpable. Markou doit affronter ses propres limites, détourner le regard pendant les réunions, masquer son malaise face aux clichés d’autopsie, et cette gêne devient un fil narratif aussi captivant que l’enquête elle-même.
Autour de lui gravitent deux figures complémentaires qui prolongent et nuancent le portrait. Roubini Gaetanou, profileuse de trente-quatre ans, apporte la rigueur du raisonnement criminologique, sa typologie méthodique des mobiles possibles, sa connaissance encyclopédique des cas internationaux. Mais elle traverse simultanément une épreuve intime que Markogiannakis traite avec une délicatesse remarquable, sans pathos ni dramatisation excessive. Sa fragilité, ses lunettes noires permanentes, ses silences inhabituels, ses esquives polies viennent troubler la mécanique professionnelle bien huilée du service. À ses côtés, Constantinos Manias, le plus jeune des trois, fonctionne comme un contrepoint lumineux : son optimisme naïf, ses questions parfois saugrenues, son enthousiasme à dévorer les rapports d’autopsie devant une pizza, son habitude récente de tenir un carnet à la manière de son aîné. Sous cette apparente légèreté affleure pourtant un passé douloureux que l’auteur effleure avec pudeur, sans jamais l’exhiber.
Ce qui fait la richesse de ce trio, c’est précisément la manière dont Markogiannakis refuse les archétypes attendus du polar. Pas de flic alcoolique rongé par un divorce, pas de profileuse au caractère caustique, pas de jeune recrue arrogante. À la place, l’auteur offre trois êtres polis, attentifs les uns aux autres, qui boivent des cafés ensemble pour exorciser leur solitude commune, qui hésitent à se poser les questions trop personnelles, qui apprennent lentement à se faire confiance. Leurs rencontres, comme le note la profileuse elle-même, ressemblent par moments à une sorte de thérapie de groupe où chacun dépose ses inquiétudes à mots couverts. Cette tonalité presque tchekhovienne, où les non-dits comptent autant que les paroles, distingue clairement Les yeux sur moi de la production courante du genre.
La signature du voleur d’yeux : un mode opératoire qui glace le sang
Un sans-abri septuagénaire retrouvé étranglé sous une bâche, rue Praxitelous, un bonnet de laine remonté jusqu’aux narines. Une jeune stagiaire franco-grecque adossée à une voiture sur un parking de la rue Lepeniotou, la tête posée sur les genoux comme endormie. Les premières scènes de crime que Markogiannakis dispose dans son récit obéissent à une scénographie soignée, presque picturale, où chaque détail compte. La strangulation comme méthode d’élimination, l’arrachage des globes oculaires comme rituel post mortem, voilà la signature qui s’impose à la brigade criminelle d’Athènes et qui réveille un mot que personne n’ose prononcer à voix haute : tueur en série. L’auteur, fort de sa formation criminologique, prend un soin particulier à crédibiliser chaque étape de l’enquête, de l’examen des lésions périophtalmiques aux discussions sur les instruments potentiellement utilisés, pince à bec de canard, cuiller à soupe ou pince hémostatique de type Kelly.
Ce qui distingue la mécanique criminelle imaginée ici, c’est moins son horreur que sa progression presque didactique. Le tueur apprend, s’améliore, s’équipe, perfectionne son geste de victime en victime. Les rapports d’autopsie deviennent autant de chapitres dans une étrange courbe d’apprentissage. La profileuse Gaetanou décline, sous forme d’inventaire raisonné, les huit hypothèses classiques qui pourraient expliquer un tel acharnement sur le regard des victimes : trafic d’organes, traumatisme infantile lié aux yeux, vieilles croyances sur l’image rétinienne conservée après la mort, rituels religieux, dépersonnalisation de la victime quand elle est connue du criminel, vengeance, plaisir, cannibalisme. Cette typologie nourrie de cas réels, de Charles Albright au drogué de Miami en passant par l’empereur byzantin Basile II le Bulgaroctone, ancre le récit dans une épaisseur documentaire qui dépasse le simple frisson. On sent l’auteur passionné par la criminologie comparée, capable de citer des statistiques sur le taux d’homicides en Norvège ou la durée de conservation d’une cornée prélevée.
La mise en scène du tueur lui-même participe de cette atmosphère méticuleuse. Vêtements amples, capuche sombre, gants en latex, déambulations nocturnes dans un périmètre restreint du centre athénien, gestes d’autant plus terrifiants qu’ils sont rationnels. Markogiannakis évite l’écueil du psychopathe spectaculaire à l’américaine pour dessiner une figure plus ambiguë, plus européenne, dont la singularité tient à un détail glaçant : ce chapelet d’yeux conservés dans le silicone transparent qu’il accroche à un fil noir contre sa peau, comme un collier macabre dont chaque perle est un trophée. L’image est marquante, et elle hante longtemps le lecteur après que la page se soit refermée.
Beauté perdue, regard volé : la voix d’un tueur défiguré
Parmi les choix narratifs les plus audacieux du roman figure ce procédé qui consiste à donner directement la parole au tueur. À intervalles réguliers, le récit bascule en première personne et nous plonge dans la tête de cet homme qui se présente d’emblée par une formule cinglante : Je suis beau. Très beau. Cette affirmation initiale, répétée comme un mantra douloureux, prend tout son sens lorsqu’on découvre la réalité physique du personnage : un visage ravagé par une attaque au vitriol, une masse défigurée sous une capuche, des paupières qui ferment mal, des lèvres disparues, des dents de porcelaine exposées. Markogiannakis construit autour de cette figure un monologue intérieur poignant, où la mémoire de la splendeur ancienne cohabite avec le constat amer du présent. Il fut un homme de magazines glamour, de soirées mondaines, de regards convoités. Il n’est plus, désormais, qu’une silhouette emmitouflée qui sort la nuit pour ne pas attirer les yeux qui autrefois le cherchaient.
Ce que l’auteur réussit avec une vraie finesse psychologique, c’est de rendre cette voix inquiétante sans jamais la rendre sympathique. Le tueur ne demande pas qu’on l’excuse, il n’invoque pas son traumatisme comme une circonstance atténuante. Il méprise au contraire les pleurnicheurs qui justifient leurs malheurs en invoquant le passé. Sa narcissique colère, sa fascination pour sa propre beauté révolue, sa façon de réduire ses victimes à de simples étapes vers un but obsessionnel : tout cela compose un portrait nuancé, où la souffrance authentique n’efface jamais la monstruosité des actes. Le motif central de sa quête, ce homme aperçu un soir devant une vitrine et dont le regard a semblé tout présager sans rien dévoiler, devient le moteur d’une vengeance dont la logique tordue se déploie au fil des pages. Les yeux qu’il collectionne sur son chapelet ne sont qu’un substitut, une attente, en réalité, d’une autre paire qui doit prendre la place d’honneur.
La langue elle-même change quand le tueur prend la parole. Plus saccadée, plus rythmée, ponctuée de phrases brèves, traversée parfois de bribes de chansons qu’il écoute en boucle, des refrains des Sisters of Mercy ou de Will.i.am, all eyes on us, all eyes on us. Cette texture sonore particulière, ce parlé intérieur où le présent de narration cohabite avec les retours en arrière vers la nuit fatidique de l’agression, crée un effet de proximité presque dérangeant. Le lecteur partage ses pensées sans le vouloir, suit ses repérages nocturnes, entend battre son pouls quand il s’approche d’une proie. Cette intimité forcée avec le bourreau constitue l’une des réussites les plus marquantes du livre.
Le don de Yannis Papadakis : lire la mort dans le regard des vivants
Au milieu des fils narratifs principaux émerge un personnage à la trajectoire singulière, qui apporte au roman sa dimension la plus troublante et la plus mélancolique. Yannis Papadakis vit reclus dans un trois-pièces hérité de son père, quelque part dans Athènes, derrière des volets presque toujours fermés. Banal en apparence, banal jusque dans son nom à consonance commune, il porte pourtant un fardeau qui aurait pu nourrir une nouvelle de Maupassant ou un conte de Borges : depuis l’enfance, il voit la mort de ceux qu’il regarde dans les yeux. Une seconde de contact visuel suffit, et défile sous ses paupières le film de leur dernier souffle, paisible ou violent, lointain ou imminent. Markogiannakis traite ce don avec une sobriété qui le rend d’autant plus crédible, jamais comme un gimmick fantastique greffé sur un thriller, mais comme une malédiction quotidienne, organique, presque physiologique.
Toute l’épaisseur du personnage tient à la manière dont l’auteur restitue le poids accumulé de cette singularité. Trente années de cauchemars, de visions imposées, d’accidents anticipés, de cancers, de noyades, d’agressions. Une grand-mère qui parlait d’un don hérité de l’arrière-grand-mère, et qui voyait là un cadeau lumineux. Une mère, à l’inverse, qui ne supportait pas cet enfant qu’elle traitait de diable et qu’elle accusait d’avoir causé la mort de son père. Un séjour en clinique psychiatrique où l’on tenta de le guérir d’une faculté qu’on prit pour une folie. Toute cette trame biographique se dévoile par fragments, par flashbacks discrets, et compose le portrait d’un homme qui a fini par renoncer à prévenir ses semblables, par crainte d’être à nouveau considéré comme aliéné. Yannis commande sa nourriture en ligne, signe ses livraisons les yeux baissés, porte ses lunettes noires pour ouvrir sa porte, fuit le monde pour éviter de croiser des regards condamnés.
Cette ligne narrative pourrait sembler tangentielle à l’enquête principale, mais Markogiannakis tisse avec patience les liens souterrains qui rattachent Yannis aux autres personnages. L’auteur joue ici sur un thème classique de la tragédie grecque, la prescience impuissante, la prophétie inutile, le savoir qui n’arrête pas le destin. Tirésias rôde derrière ces pages, comme rôdait Cassandre, et l’épigraphe de Sophocle prend ici toute sa résonance. La question morale qui traverse le parcours de Yannis, dire ou se taire, alerter ou laisser faire, intervenir ou se protéger, devient l’une des plus belles trouvailles thématiques du livre, celle qui hisse Les yeux sur moi bien au-dessus du simple thriller à intrigue.
Quand le regard s’éteint : Roubini face à l’ombre qui gagne
L’une des audaces les plus émouvantes du roman tient à cette intuition dramatique : confier l’enquête sur des meurtres avec énucléation à une profileuse qui apprend, le matin même de la découverte du second corps, qu’elle est elle-même en train de perdre la vue. Roubini Gaetanou ressort d’un rendez-vous chez l’ophtalmologue avec deux mots qui sonnent comme une condamnation, retinitis pigmentosa, rétinite pigmentaire, dégénérescence progressive des cellules sensibles à la lumière au fond de l’œil. Trente-quatre ans, une vie saine, une carrière en pleine ascension, et un patrimoine génétique qui la trahit en silence. Markogiannakis traite cette ironie cruelle sans complaisance, sans jamais en faire un effet de manche. Il prend au contraire le temps d’observer son personnage dans les heures et les semaines qui suivent le diagnostic, dans le mélange particulier d’angoisse, de déni, de recherche compulsive sur Internet malgré l’interdiction du médecin, de questions concrètes sur les démaquillants, les écrans, les lampes, l’eye-liner.
L’auteur, qui a manifestement consulté des personnes vivant avec une déficience visuelle, restitue avec une vraie précision documentaire les étapes d’un parcours médical contemporain. Les examens à l’électrorétinographie, les lunettes spéciales pour écran, le test génétique commandé sur une plateforme texane, les 293 gènes contrôlés par les laboratoires spécialisés, la cartographie ADN qui fait surgir des cousins canadiens sortis de nulle part. Roubini, enfant adoptée qui n’avait jamais éprouvé le besoin de chercher ses origines biologiques, se voit soudain contrainte de remonter une généalogie qu’elle ignorait, dans l’espoir de comprendre cette hérédité qui s’écrit dans sa rétine. Ce fil narratif personnel, qui pourrait sembler étranger à l’enquête criminelle, en devient pourtant le contrepoint thématique le plus puissant. Pendant qu’un tueur arrache les yeux de ses victimes pour les collectionner, une enquêtrice voit lentement s’éteindre les siens.
La pudeur avec laquelle Markogiannakis aborde ce sujet mérite d’être saluée. Pas de pathos, pas de scènes larmoyantes, pas de monologues désespérés. Roubini cache sa maladie à ses collègues, prétexte des problèmes gynécologiques pour s’absenter, lutte pour préserver son autonomie professionnelle et son équilibre intérieur. Les passages où elle s’exerce à voir dans la pénombre, où elle compte les marches du métro paupières fermées pour entraîner sa mémoire spatiale, où elle commence à enregistrer ses questions au lieu de les écrire, comptent parmi les plus délicats du livre. À travers ce personnage, le roman élargit son propos bien au-delà du fait divers criminel et touche à quelque chose d’universel : la fragilité du regard, ce sens que nous tenons pour acquis et qui peut nous être retiré sans préavis.
Une mise en scène athénienne : ruelles, parkings et passages couverts comme théâtre du crime
Le centre historique d’Athènes devient sous la plume de Markogiannakis un véritable plateau de tournage à ciel ouvert, où chaque scène de crime semble avoir été repérée avec un soin de cinéaste. Le terrain vague reconverti en parking de la rue Lepeniotou, dans le quartier de Psyrri, avec sa Peugeot noire contre laquelle on retrouve un corps assis. L’immeuble néoclassique en ruine de la rue Praxitelous, recouvert d’une bâche, avec son enseigne à demi effacée portant les lettres usées d’une vieille teinturerie. Le croisement des rues Eolou et Miltiadou, où un livreur à scooter s’écroule sur son guidon. Le passage couvert de la rue Stadiou, refuge d’une vieille dame surprise par l’averse. L’auteur dresse une véritable cartographie criminelle de ce quadrilatère du centre-ville, et chaque toponyme prend valeur de signal pour le lecteur familier d’Athènes, qui peut presque suivre l’itinéraire des protagonistes sur un plan de la ville.
Cette précision géographique ne relève jamais de l’érudition gratuite. Elle sert au contraire à construire l’atmosphère oppressante d’un terrain de chasse circonscrit, où le tueur opère dans un périmètre restreint qu’il connaît par cœur, et où les enquêteurs viennent arpenter les mêmes ruelles à la recherche d’indices. Markogiannakis exploite admirablement le contraste entre la vitalité diurne de ces artères commerçantes, leurs vendeurs ambulants, leurs magasins de komboloïs artisanaux, leurs cafés et leurs kiosques à journaux, et la métamorphose nocturne qui les transforme en zones d’ombre propices à la prédation. Les caméras de surveillance de l’immeuble voisin du parking, du théâtre d’improvisation, de l’entrée du passage de la rue Stadiou, deviennent autant de personnages muets qui livrent au compte-gouttes des fragments d’image, jamais suffisants pour identifier le coupable mais toujours assez troublants pour relancer l’enquête.
Au-delà de la simple toile de fond, cette Athènes contemporaine que dépeint l’auteur dialogue subtilement avec celle des touristes et des cartes postales. On entend parler des incendies de l’été, des locations Airbnb qui transforment les quartiers, de la circulation, du métro Evanghelismos, des taxis indifférents qui passent sans s’arrêter sous la pluie. Markogiannakis montre une ville traversée par les mutations de l’époque, où coexistent les boutiquiers à l’ancienne qui ne savent pas se servir d’un site internet et les commandes en ligne livrées en quelques heures, les nouvelles discothèques fréquentées par la jeunesse cosmopolite et les vieilles dames qui rentrent chez elles à pied le soir. Cette épaisseur sociologique, qui n’est jamais ostentatoire, ancre le roman dans un présent grec saisissant de vérité, et donne aux scènes de crime une résonance singulière qui dépasse de loin l’efficacité d’un simple thriller urbain.
Pourquoi Les yeux sur moi s’impose comme un polar méditerranéen singulier
À l’heure où le polar nordique continue de dominer les rayons des librairies françaises, Les yeux sur moi vient rappeler avec élégance que le sud du continent possède sa propre tradition du roman noir, et qu’elle ne demande qu’à être redécouverte. Markou ironise lui-même dans le livre, statistiques à l’appui, sur cette idée reçue qui veut que les psychopathes prospèrent surtout sous les latitudes froides. La Grèce, l’Italie, l’Espagne offrent un terreau tout aussi fertile aux ténèbres de l’âme humaine, simplement traité avec une autre lumière, une autre densité sensorielle. Markogiannakis, qui partage sa vie entre Athènes et Paris et écrit dans sa langue maternelle avant d’être traduit par Hélène Zervas, propose ici une variation très personnelle du genre, nourrie de criminologie comparée, de culture lyrique, de tragédie antique et d’une connaissance intime de la psyché contemporaine.
Ce qui distingue ce roman de la production courante, c’est cette capacité à faire dialoguer plusieurs lignes narratives sans jamais les laisser se concurrencer. L’enquête policière classique se mêle à un parcours médical intime, à une réflexion sur l’identité et l’adoption, à une méditation sur la beauté et l’apparence, à une exploration des limites du don et de la prophétie. Chaque personnage porte sa propre relation au regard, et c’est de la rencontre de ces visions individuelles que naît la trame d’ensemble. Le motif des yeux, présent dès le titre et l’épigraphe sophocléenne, irrigue toutes les strates du texte, devient prisme thématique, signature criminelle, malédiction héréditaire, vulnérabilité psychologique, sujet de phobie. Cette unité organique, rare dans le thriller contemporain, confère à l’ouvrage une cohérence qui prolonge le plaisir de lecture bien au-delà de la dernière page.
Pour qui aime les polars qui pensent en même temps qu’ils captivent, qui prennent le temps d’installer une atmosphère et de fouiller leurs personnages, Les yeux sur moi représente une lecture qui mérite l’attention. On y retrouve les vertus du roman d’enquête à l’européenne, avec ses dialogues précis, ses descriptions ciselées, ses retournements progressifs, mais aussi une dimension littéraire qui rapproche Markogiannakis d’auteurs comme Petros Markaris ou Andrea Camilleri, sans qu’il en imite jamais le ton. La traduction d’Hélène Zervas restitue avec finesse les nuances de la prose originale, ses tournures musicales et ses contrepoints opératiques. Au final, c’est un roman qui invite à lever les yeux, justement, sur une production polar francophone qui gagne à intégrer des voix venues d’autres horizons, et à se souvenir que la Grèce contemporaine est aussi celle des grandes ombres modernes, pas seulement des marbres antiques.
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Mots-clés : thriller grec, tueur en série Athènes, polar méditerranéen, énucléation, Christos Markogiannakis, Fayard Noir, profileuse criminelle
Extrait Première Page du livre
« PREMIÈRE PARTIE
1
Je suis beau.
Très beau.
Je suis encore beau sur les photos que je n’ai pas brûlées, les maga-zines que je n’ai pas déchirés. Je le suis encore dans les souvenirs de mon idole, lorsque je me tiens à l’endroit même où se dressaient jadis mes miroirs. Je suis beau quand je me réveille dans le noir, avant que mes doigts se posent sur la masse qui n’est plus un visage, avant que ma langue cherche des lèvres qui n’existent plus.
Je suis beau sous mes amples vêtements et ma capuche quand je sors de chez moi, pour quelques heures. Cela n’a pas été une décision facile de sortir, de poser à nouveau les yeux sur le monde, qui ne pose pas les siens sur moi. Le monde qui autrefois tournait la tête pour me voir, qui recherchait ma compagnie, un sourire, un contact, un peu d’attention, et qui à présent me croise avec indifférence.
Tant mieux. Si, dans un accès de folie, je baissais ma capuche, j’atti-rerais tous les regards comme la charogne attire les mouches.
Ceux qui me fixaient avec désir, avant, seraient désormais remplis de dégoût. Mais il me reste le souvenir de ce désir-là, et dans ce souvenir, je suis encore beau.
Tout est dans le regard. Dans les yeux. Ma beauté s’y reflète encore, pour quelques privilégiés. Je les collectionne. Avec ceux de ce soir, cela fait quatre. Deux marron et deux verts. Bientôt, d’autres rejoindront ma collection personnelle.
Je les ai couverts d’un silicone liquide transparent, accrochés sur un fil noir et fin à mon cou. Oh oui, pour ces yeux et ceux qui vont suivre je serai toujours beau.
Très beau.
Jusqu’à ce que je le trouve. Et que je lui demande enfin pourquoi il ne m’a pas averti de ce qu’il avait – désormais, j’en suis sûr – prévu. »
- Titre : Les yeux sur moi
- Auteur : Christos Markogiannakis
- Éditeur : Fayard
- Collection : Fayard Noir
- ISBN : 9782213734095
- Format : Broché
- Nationalité : France
- Langue : Français
- Date de publication : 13/05/2026
- Nombre de pages : 320 pages
- Genre : Thriller psychologique, Polar méditerranéen
- Sujets traités : Tueur en série, Enquête criminelle à Athènes, Énucléation et signature criminelle, Vengeance après agression au vitriol, Don de prémonition, Rétinite pigmentaire et perte de la vue, Adoption et quête des origines biologiques, Ommatophobie et rapport au regard
Page officielle : www.christosmarkogiannakis.com
Résumé
Athènes, mars. Le capitaine Christophoros Markou et son équipe enquêtent sur une série de meurtres glaçants : strangulation, puis énucléation. Un sans-abri rue Praxitelous, une jeune Franco-Grecque sur un parking, d’autres victimes encore. Tous partagent le même sort funeste. Le tueur, défiguré par une ancienne agression au vitriol, prend lui-même la parole dans des chapitres en première personne et nous livre les ressorts de sa quête obsessionnelle. Aux côtés de Markou, la profileuse Roubini Gaetanou et le jeune inspecteur Constantinos Manias tentent de remonter une piste qui se dérobe sans cesse.
Parallèlement, un homme reclus prétend voir la mort dans les yeux de ceux qu’il croise, tandis que la profileuse apprend qu’elle est elle-même en train de perdre la vue. Ces fils narratifs se croisent et se répondent dans un polar méditerranéen d’une rare densité, où le motif du regard innerve chaque page. Sous l’égide de Sophocle et avec Maria Callas en arrière-plan sonore, Christos Markogiannakis livre une plongée mémorable dans les ténèbres de l’âme humaine.

Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.



















