Paris, décembre 1983 : le retour du détective
Un homme décharné, vingt kilos de moins, des bras de poulet et une touffe de cheveux gris qui lui a vieilli le crâne de quinze ans : c’est ainsi que Frédy Taquin débarque au terminal 1 de Roissy, flanqué d’une jeune Thaïlandaise aux yeux de lionne, porteur de faux papiers et d’une frousse tenace collée à la peau. Ceux qui ont suivi ses aventures dans « Un escroc dans les klongs » retrouvent ici un personnage transformé, presque méconnaissable physiquement, mais dont la voix intérieure conserve intacte cette autodérision souveraine qui en fait l’une des figures les plus attachantes du polar français contemporain. Alain Tardits ouvre ce second volet par un retour à la fois triomphal et piteux, balançant d’emblée le lecteur dans l’orbite d’un personnage qui a visiblement tout traversé, tout perdu, et qui revient néanmoins debout, sur ses jambes de coton-tige.
Ce qui frappe immédiatement, c’est la continuité narrative assumée sans jamais exclure le lecteur novice. Taquin porte en lui les cicatrices de Bangkok sans que le roman s’appuie lourdement sur elles : quelques allusions suffisent à dessiner le gouffre entre l’homme d’avant et celui qui pousse maintenant un chariot de bagages vide à Roissy, ayant tout laissé là-bas, jusqu’à ses vêtements. Naga, la Thaïlandaise aux yeux de lionne qu’il ramène avec lui, incarne à elle seule ce passé thaïlandais tenu à distance, présence physique d’une aventure dont les détails restent soigneusement hors champ. Cette économie narrative témoigne d’une maîtrise de la construction sérielle : chaque roman se tient seul tout en enrichissant rétrospectivement le précédent.
Le contrat est clair dès cette ouverture : on n’est pas dans un polar à l’américaine, calibré et sombre, mais dans quelque chose de plus singulier, une fiction qui se joue des codes du genre avec un plaisir évident. Autour de Taquin gravitent des personnages qui refusent eux aussi la caricature : Estelle, associée de force et patronne de fait, impose sa logique avec une autorité comique irrésistible ; Naga observe tout, juge tout en silence, et déjoue toutes les attentes avec l’impassibilité d’un félin. Ce trio reconfiguré pose les fondations d’un roman dont l’énergie tient autant à la dynamique entre ses personnages qu’à la nouvelle intrigue qui se dessine, patient et retors, à l’horizon.
Frédy Taquin, détective à louer
Remettre une agence en marche après trois mois d’absence, c’est un peu comme rallumer un feu avec du bois mouillé : ça prend, mais pas sans effort ni fumée. Frédy Taquin redécouvre son bureau comme on retrouve un appartement après un long voyage, avec ce mélange de familiarité et d’étrangeté qui rend les choses à la fois rassurantes et légèrement déstabilisantes. Alain Tardits excelle à restituer cette réinstallation progressive dans le quotidien professionnel, où préparer le thé, éplucher le courrier et faire semblant d’étudier des dossiers constituent les véritables rites de passage d’un homme qui se cherche une nouvelle peau de flic. Le portrait qui se dessine est celui d’un détective privé aux méthodes artisanales et au territoire modeste, opérant depuis un appartement dont le bureau est séparé de la chambre par une simple tenture, avec pour adresse commerciale une boîte aux lettres louée à l’année près des Champs-Élysées.
Ce que Tardits réussit avec une économie de moyens remarquable, c’est de montrer comment l’agence Taquin fonctionne réellement : non pas comme une machine bien huilée peuplée d’experts, mais comme une petite structure humaine et imparfaite où les enquêteurs recrutés par Estelle apprennent sur le tas, où les clients arrivent parfois sans rendez-vous en sonnant à l’interphone, et où le carnet de rendez-vous reste désespérément vierge certains jours. Cette radiographie du métier de détective privé, loin des clichés hollywoodiens, donne au roman une texture sociale précieuse. On perçoit les vraies contraintes de la profession : les affaires de voisinage qui débouchent sur des missions inattendues, les clients qui marchandent les tarifs, les fausses pistes qui dévorent les journées.
La galerie de personnages secondaires qui gravitent autour de Taquin contribue largement à la richesse de cette atmosphère. Placide le Malgache, dont le nom de baptême compte dix-neuf lettres, incarne le candidat parfait pour les filatures avec son physique anodin et son flegme à toute épreuve. Onofrio l’Italien fanfaron, avec ses costumes de frimeur et ses prétentions de séducteur, apporte une friction comique bienvenue dans le quotidien de l’agence. Ces figures satellites, croquées avec précision et tendresse, peuplent un Paris de 1984 où le métier de détective ressemble davantage à une vocation d’épuisette à crapules qu’à une profession de prestige.
La carte de visite de madame Tengier
Une carte de visite glissée sous une pile de journaux, du papier glacé, de l’encre vert foncé : c’est par ce détail infime qu’Alain Tardits fait basculer le roman vers son intrigue principale. L’objet en lui-même n’a rien d’extraordinaire, mais entre les mains d’Estelle, il devient un instrument d’investigation domestique redoutable qui contraint Taquin à fouiller dans ses souvenirs les plus encombrants. Car le nom inscrit sur ce rectangle de carton n’est pas celui d’un inconnu : il ramène le détective à une vieille histoire de dettes impayées, de camaraderie militaire trahie et d’amour-propre froissé. Tardits construit ce mécanisme du passé qui resurgit avec une précision d’horloger, montrant comment une simple visite de reconnaissance peut reconfigurer en quelques minutes l’équilibre d’une relation professionnelle et réveiller des blessures que le temps avait simplement enfouies.
Le flash-back consacré à Francis Tengier, alias Gaston Lagaffe, constitue l’un des passages les plus savoureux du roman. Ce portrait d’escroc sympathique et irrécupérable, brasseur d’air chronique capable de soutirer de l’argent à ses camarades de chambrée avec la même aisance qu’il promettait des soirées inoubliables qu’il n’organisait jamais, révèle toute la virtuosité de Tardits dans l’art du personnage secondaire. Francis Tengier n’est pas un méchant de roman noir : il est quelque chose de plus insaisissable et de plus humain, un de ces individus dont le charme opère malgré tout, dont les mensonges séduisent avant d’indigner, et dont la mère vient frapper à la porte d’un détective privé avec l’élégance discrète d’une femme habituée à régler les problèmes sans les nommer.
C’est précisément cette visite de Françoise Woltz-Tengier qui révèle un autre talent de l’auteur : l’art de la scène d’exposition déguisée en rencontre anodine. La bourgeoise énigmatique qui inspecte la cible de fléchettes, examine les photographies, pose des questions sans jamais formuler sa demande, et repart comme elle est venue, laissant derrière elle plus de questions que de réponses, fonctionne comme une ouverture de partie d’échecs. Chaque mouvement est calculé, chaque silence pèse son poids. Tardits fait de cette apparente banalité le ressort d’une tension narrative qui ne se dénoue que bien plus tard, quand les motivations réelles de cette femme se révèlent plus complexes qu’elles n’y paraissaient.
Banko Paradise
Naga n’est pas un personnage de second plan qu’on oublierait entre deux chapitres. Elle traverse le roman comme une ligne de force silencieuse, imposant sa présence sans jamais la revendiquer, observant le monde parisien avec la curiosité méthodique d’une exploratrice qui catalogue ses découvertes sans hiérarchie préétablie. Le métro fascine davantage que la tour Eiffel, les crêpes au Nutella d’un vendeur ambulant supplantent les grands restaurants, les cours de claquettes au centre américain remplacent les visites de musées. Tardits construit ce regard décalé sur Paris avec une économie de moyens qui en dit long : Naga n’est pas naïve, elle choisit simplement ses émotions selon des critères qui échappent aux codes occidentaux, ce qui la rend infiniment plus intéressante qu’un personnage exotique de convention.
La trajectoire qui mène cette ancienne danseuse de bar bangkok vers les planches du Crazy Horse constitue l’une des lignes narratives les plus captivantes du roman. Tardits ne glamourise pas cette ascension : les auditions sont épuisantes, la chorégraphe distribue ses douches écossaises avec une égale brutalité, et les stagiaires se sabotent mutuellement dans une atmosphère de compétition sourde. Ce que Naga oppose à tout cela, c’est une résistance tranquille qui ressemble moins à de l’ambition qu’à de l’entêtement, cette qualité propre aux gens qui ont survécu à pire et savent reconnaître ce qui mérite vraiment qu’on s’y accroche. Sa métamorphose en Banko Paradise, nom de scène choisi par la chorégraphe, sonne comme une reconnaissance autant qu’un effacement, cette dualité que Tardits laisse résonner sans en forcer le sens.
Ce qui rend ce fil narratif particulièrement réussi, c’est la manière dont il transforme Taquin en spectateur de la réussite d’une autre, position inconfortable pour un homme en phase de reconstruction. Le rapport de force dans le couple s’inverse progressivement : pendant que l’agence cherche son second souffle, Naga gravit une à une les marches d’une reconnaissance professionnelle concrète. Tardits tire de ce déséquilibre une matière comique et mélancolique à la fois, sans jamais forcer le trait psychologique, laissant les faits parler d’eux-mêmes avec cette discrétion narrative qui caractérise l’ensemble du roman.
Le commissaire-priseur et les pièces d’or
Un vol de napoléons dorés sur tranche dans le coffre d’un commissaire-priseur distrait : voilà le genre d’affaire que Taquin aurait pu régler en quelques jours d’enquête méthodique. Tardits s’amuse à transformer cette mission apparemment simple en labyrinthe de fausses pistes et de rebondissements absurdes, où chaque élément qui semble éclairer la situation finit par en obscurcir une autre. Le cordonnier arménien de Joinville-le-Pont qui papote de marathons et d’Aznavour, les poseurs d’alarme dont le patron picole depuis que sa femme est partie, le comptable à la mémoire trouée par une tumeur qui oublie de fermer les portes à clé : Tardits peuple cette enquête de figures périphériques savoureuses qui donnent au récit sa texture sociale et son rythme particulier, quelque part entre le roman noir et la comédie de mœurs.
Maître Luchien, le commissaire-priseur en question, incarne à merveille ce type de personnage secondaire dont Tardits a le secret : un érudit passionné, incapable de brancher un fil électrique, qui décrit ses napoléons volés avec l’amour d’un collectionneur et son emploi du temps surchargé avec la fierté d’un ministre. La scène de leur rencontre à la cafétéria de la Sorbonne, café tiède dans un gobelet en carton et pull en cachemire enfilé à l’envers, distille un comique de situation discret et efficace. Ce n’est pas tant l’affaire elle-même qui intéresse Tardits que ce qu’elle révèle des gens qu’elle implique, leurs angles morts, leurs petites lâchetés, leurs négligences qui ressemblent parfois à des complicités involontaires.
L’échec partiel de cette enquête, assumé sans drame excessif, dit quelque chose d’essentiel sur la conception que Tardits a de son héros. Taquin n’est pas un détective omniscient qui résout invariablement ses affaires dans les dernières pages. Il se trompe, il s’entête seul quand il devrait s’entourer, il laisse passer des détails que n’importe quel enquêteur aguerri aurait saisi plus tôt. Cette faillibilité assumée, loin d’affaiblir le récit, lui confère une crédibilité précieuse et renforce paradoxalement l’attachement du lecteur à ce personnage qui avance à tâtons dans le brouillard parisien de l’hiver 1984.
La mission : retrouver Gaston Lagaffe
C’est dans un salon de thé lové dans une impasse de Saint-Germain-des-Prés, autour du meilleur gâteau au chocolat de l’existence de Taquin, que Françoise Woltz-Tengier formule enfin sa demande. Son fils Francis a disparu à Las Vegas, et elle veut qu’on le retrouve. Trois mots résument ses exigences : diligence, doigté, discrétion. Ce triptyque en D, que Taquin répercutera tout au long de sa mission comme un mantra ironique, dit en creux tout ce que la situation a de délicat : une mère de la haute bourgeoisie parisienne qui mandate un détective aux méthodes artisanales pour retrouver un fils adulte en délicatesse avec la justice française, quelque part dans la ville des illusions américaine. Tardits construit cette scène de commande avec une élégance sobre, laissant les non-dits peser autant que les mots prononcés.
Ce qui rend la mission particulièrement piquante, c’est la relation préexistante entre le chasseur et sa proie. Retrouver Francis Tengier n’est pas pour Taquin une enquête comme les autres : c’est une affaire personnelle déguisée en mission professionnelle, où les vieilles rancœurs militaires se mêlent à l’argent du client et aux injonctions maternelles. Tardits exploite cette ambivalence avec finesse, montrant comment Taquin oscille entre l’irritation légitime que lui inspire ce Gaston Lagaffe irrécupérable et une fascination presque malgré lui pour ce personnage qui a toujours su échapper aux conséquences de ses actes avec une agilité déconcertante. Cette tension intérieure donne à la mission une épaisseur psychologique qui dépasse largement le cadre de la simple recherche de personne.
La préparation du départ pour Las Vegas révèle une nouvelle facette de l’univers romanesque de Tardits : sa capacité à faire coexister le sérieux de l’enjeu et la légèreté du ton sans que l’un ne cannibale l’autre. Estelle qui organise les traveller’s chèques par méfiance des vols, le répondeur téléphonique fraîchement installé comme ultime modernité technologique, les mises en garde formulées d’une voix qui dissimule mal l’inquiétude réelle : tout cela dessine les contours d’un départ qui ressemble moins à celui d’un professionnel en mission qu’à celui d’un homme ordinaire propulsé hors de sa zone de confort par une combinaison de hasard, d’orgueil blessé et de nécessité financière.
Las Vegas, la ville des illusions
Quand Taquin pose le pied sur le tarmac de Las Vegas après dix-huit heures de voyage et neuf heures de décalage horaire avalées d’un coup de baguette magique, ce n’est pas l’Amérique du rêve qui l’accueille mais l’Amérique telle qu’elle est : démesurée, bruyante, peuplée de machines à sous jusqu’aux abords des tapis roulants à bagages. Tardits s’empare de cette ville avec la curiosité d’un entomologiste lâché dans une ruche géante, disséquant ses mécanismes de prédation avec un humour acéré qui n’exclut jamais la lucidité. Le Strip défilé comme une hallucination architecturale où New York jouxte Paris, Rome voisine Venise, et des légionnaires romains distribuent des tracts pour des combats de boxe. Cette accumulation de faux-semblants, de répliques et de remakes en tout genre, fait de Las Vegas le décor idéal pour retrouver un homme dont toute l’existence a été construite sur l’art de la simulation.
Ce qui distingue la séquence américaine du roman, c’est la qualité du regard que Tardits pose sur cette société. Sans jamais verser dans la caricature facile ni dans l’admiration béate, il observe le mouton américain, selon sa propre expression, avec une bienveillance teintée d’ironie : ces braves gens qui se précipitent joyeusement vers l’abattoir financier des casinos, les files de taxis organisées avec une efficacité qui ferait rougir la Gare de Lyon, les routiers du Wild Wild West qui partagent leur milk-shake avec les clochards, les travailleurs mexicains qui attendent le bus à l’aube dans un froid qui surprend sous ce ciel de désert. Cette mosaïque humaine donne au récit une dimension quasi documentaire sans alourdir une ligne la fluidité narrative.
Las Vegas fonctionne dans le roman comme un miroir grossissant tendu à Taquin. Dans cette ville où tout est façade, où les identités s’inventent et se réinventent au rythme des changements de propriétaires d’hôtels, le détective parisien se retrouve privé de ses repères habituels, contraint d’improviser ses méthodes et de composer avec un environnement qui résiste à ses outils ordinaires. Tardits tire de ce dépaysement radical une énergie narrative nouvelle, transformant la quête de Francis Tengier en véritable parcours initiatique américain où Billy le sosie de Chaplin, Loanie la Scandinave explosive et Richard Ledoux le vice-président nostalgique dessinent une galerie de rencontres improbables qui valent autant pour elles-mêmes que pour ce qu’elles révèlent de la cible recherchée.
Sur la piste de Francis Tengier
Retrouver un homme qui ne veut pas être retrouvé dans une ville construite sur l’art de la disparition relève moins de la méthode que de la patience et du flair. Taquin avance sur la piste de Francis Tengier comme on remonte un courant souterrain : en tâtonnant, en recoupant des informations parcellaires, en construisant une chronologie à partir de témoignages fragmentés et souvent contradictoires. La rameuse belge du Venetian qui se souvient d’un Français trop lisse promenant ses conquêtes en gondole, les vieux retraités bibliques dont Francis a squatté la cave en laissant un chèque sans provision et un synthé d’occasion, la femme mariée de Renaissance Villa qui rectifie ses propres souvenirs avec la précision de quelqu’un qui tient à ce que les choses soient bien comprises : chaque témoin ajoute une couche à ce portrait en creux d’un homme qui laisse des traces partout sans jamais vraiment s’installer nulle part.
Tardits structure cette traque avec une intelligence narrative qui mérite d’être soulignée. L’enquête avance par cercles concentriques, chaque source renvoyant vers une autre, chaque adresse découverte révélant un départ précipité vers la suivante. Francis Tengier n’est jamais là où on le cherche, toujours là où on ne l’attendait plus, comme si sa vie entière était organisée autour de ce principe de décalage permanent. Cette mécanique de la piste qui se dérobe confère au récit un rythme syncopé particulièrement efficace, alternant les moments de stagnation frustrante et les avancées soudaines, mimant avec justesse la réalité désordonnée d’une investigation sur le terrain. Le sable de Vegas recouvre vite les traces, comme Taquin le formule lui-même avec une résignation lucide.
Ce qui rend cette partie du roman particulièrement réussie, c’est la manière dont l’enquête sur Francis devient simultanément une enquête sur ceux qui l’ont côtoyé. Richard Ledoux, le vice-président honorifique du Rio aux airs de cow-boy rangé, dissimule derrière ses tirades sur l’American way of life une blessure paternelle d’une profondeur inattendue. Choucroute, la secrétaire au chignon anachronique, sacrifiée sur l’autel des convenances de son patron, ouvre une brèche dans le dispositif de protection que Richard a construit autour de lui. Tardits transforme ainsi chaque entretien en révélation à double fond, où le personnage interrogé finit toujours par en dire davantage sur lui-même que sur celui qu’on recherche.
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Mots-clés : Polar français, détective privé, Las Vegas, Paris 1983, humour noir, série Frédy Taquin, Alain Tardits
Extrait Première Page du livre
« Le terminal 1 de Roissy représente le terminus de mes emmerdes. Il ne reste qu’un hic : le zèle des douaniers. Ils ne sont que deux, chiffre insuffisant pour se donner du mal face à la cargaison de passagers râlant sur le manque de personnel et sa lenteur. J’observe attentivement le duo dans leur casemate en verre. Un moustachu aux cheveux gris écoute la radio en dodelinant de la tête tout en jetant un coup d’œil aux passeports, un jeune à lunettes s’ennuie en feuilletant les papiers avec un zeste d’attention. Sans hésitation, j’indique le mélomane à ma compagne d’un infime mouvement de menton. Mon optimisme cogne dans ma poitrine. Une autre ombre sournoise plane toutefois sur mon bonheur : la présence possible de ma secrétaire dans l’aéroport. Malgré mes ordres, cette tête de pioche est capable de venir en personne m’accueillir à Roissy. Aucune envie qu’elle me voie dans mon état actuel et encore moins qu’elle m’interroge sur mon absence. Nous sommes le 5 décembre 1983, cela fait trois mois que j’ai disparu des radars, quatre-vingt-dix jours sans donner de nouvelles au bureau. J’ai besoin de me ressourcer avant d’affronter le regard de mes proches. Au cours de cette absence j’ai perdu vingt kilos. Adieu ma brioche d’homme installé qui me donnait un côté rassurant. Au revoir mes épaules musclées et mon teint rubicond. À la place j’ai récolté des bras de poulet et une mine de déterré. Terminé mon fier maintien militaire, mon balai dans le cul comme me serinait mon ex, je me tiens au contraire légèrement voûté comme une vieille qui aurait froid. D’ailleurs j’ai froid. Au milieu de cette foule de touristes bronzés en bras de chemise, je fais figure d’épave. Mes jambes autrefois solides ressemblent à des cotons-tiges, elles me propulsent néanmoins devant les guichets de la douane. Dernier effort pour sourire, effacer mon épuisement et dissimuler la touffe de cheveux gris qui orne désormais mon crâne. J’ai pris quinze ans par rapport à la photo de ma pièce d’identité. Dans ces conditions, qui prendrait le risque de crier son arrivée sur tous les toits ?
J’arrive de Thaïlande, pays du matin calme et du bouddhisme. J’y ai laissé mon argent, ma santé, ma confiance et jusqu’à mes vêtements. Je porte une chemise déchirée qui flotte sur mes côtes et un bermuda informe. Mon seul trésor, inestimable, se dresse à mes côtés : Naga a dix-neuf ans, est Thaïlandaise, n’est jamais sortie de son pays et a autant de raisons que moi de le quitter. »
- Titre : Noir Poker Blanches Colombes
- Auteur : Alain Tardits
- Éditeur : Phare et Lampions Éditions
- ISBN : 9782487491137
- Série : Frédéric Taquin
- Format : Broché
- Nationalité : France
- Langue : Français
- Date de publication : 15/04/2026
- Nombre de pages : 344 pages
- Genre : Policier
Résumé
Paris, décembre 1983. Frédy Taquin rentre de Thaïlande épuisé, amaigri, accompagné de Naga, une jeune Thaïlandaise aux yeux de lionne qu’il a sauvée des griffes des trafiquants. Son agence de détectives privés tourne sans lui depuis trois mois grâce à Estelle, sa secrétaire devenue associée de force, et une équipe d’enquêteurs recrutés en son absence. Tandis que Naga entame une ascension inattendue vers les planches du Crazy Horse, Taquin retrouve peu à peu ses marques professionnelles entre filatures banales et missions de généalogie pour une étude de notaires.
Tout bascule quand une carte de visite au papier glacé vert foncé ressurgit d’une pile de journaux : celle de Françoise Woltz-Tengier, dont le fils Francis, dit Gaston Lagaffe, a disparu à Las Vegas avec une vieille dette envers Taquin et de nouveaux ennuis avec la justice française. Mandaté par cette mère de la haute bourgeoisie parisienne avec pour seules consignes diligence, doigté et discrétion, le détective s’embarque pour Sin City, où l’Amérique des perdants et des rêveurs lui oppose ses miroirs, ses faux-semblants et ses personnages improbables, de Loanie la Scandinave explosive à Richard Ledoux le vice-président nostalgique.
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Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.























