Le bleu et le rouge de France de Michel Caumartin : quand Napoléon joue les détectives en pleine Révolution

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Le bleu et le rouge de France de Michel Caumartin

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Paris en révolution : une capitale à feu et à sang

Michel Caumartin plonge son lecteur au coeur d’un Paris que l’on croit connaître et qui se révèle pourtant étranger, grouillant, imprévisible. Le 20 juin 1792 n’est pas simplement une date dans un manuel scolaire : c’est une déflagration urbaine que le roman restitue avec une précision sensorielle saisissante. Les sans-culottes qui remontent la rue Saint-Honoré en vociférant, les tambours qui font vibrer les façades, les charrettes renversées comme des jouets, les ânes affolés, tout ce chaos ordonné par la narration compose un tableau vivant où le lecteur se retrouve projeté au milieu de la cohue, presque bousculé par la foule.

Ce qui distingue le traitement de Caumartin, c’est sa capacité à faire coexister la grande Histoire et le détail quotidien sans que l’une écrase l’autre. La tension politique entre le Roi et l’Assemblée, les veto royaux, le renvoi des ministres girondins, l’essor des clubs, tout ce substrat historique nourrit le récit sans jamais l’alourdir. L’auteur a visiblement digéré ses sources avec sérieux : les rues portent leurs vrais noms, les bâtiments leurs vraies adresses, les événements leurs vraies dates. Cette rigueur documentaire offre au roman une crédibilité architecturale rare, un sol ferme sous les pieds du lecteur aventureux.

Mais ce Paris n’est pas qu’un décor soigneusement reconstitué : il est un personnage à part entière, agité de contradictions, traversé de rumeurs et de peurs collectives. Caumartin capte avec finesse le climat de défiance généralisée qui s’est emparé de la capitale, cette atmosphère où chaque événement devient prétexte à complot, où la presse révolutionnaire enflamme les esprits à la vitesse d’une traînée de poudre. La ville vibre d’une énergie fébrile, entre enthousiasme populaire et violence latente, et c’est précisément dans cette instabilité que le roman trouve son souffle. On referme ces premières pages avec la certitude d’avoir affaire à une œuvre qui prend la Révolution au sérieux, non comme toile de fond pittoresque, mais comme matière première dramatique.

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Le commissaire Vincent La Lumière et une mission impossible

Au cœur de ce roman foisonnant, Vincent La Lumière s’impose comme une figure de policier d’un genre particulier : jeune commissaire élu par les citoyens de sa section, ancien exempt de la police royale reconverti aux idéaux révolutionnaires, il incarne cette génération charnière qui a traversé le basculement de l’Ancien Régime sans se laisser emporter par ses excès. Caumartin lui prête une intelligence vive, un sens du devoir chevillé au corps et, ce qui est peut-être son trait le plus attachant, une vie privée délicieusement chaotique qui contraste avec la rigueur de ses enquêtes. Le personnage est construit avec une vraie épaisseur humaine : ni héros infaillible ni simple faire-valoir, il avance à tâtons dans une affaire qui le dépasse, armé de sa canne à bout argenté et d’une curiosité tenace.

La mission que lui confie le marquis de Molleville relève du vertige. Retrouver discrètement des joyaux de la Couronne dérobés en plein chaos révolutionnaire, sans pouvoir en parler, sans alerter les autorités officielles, en naviguant entre les fidèles du Roi et les milieux patriotes les plus radicaux, voilà une équation dont chaque variable pourrait se retourner contre lui. Caumartin exploite admirablement cette contrainte narrative : le secret imposé à Vincent génère une tension permanente, une sorte de fil tendu sous chaque conversation, chaque interrogatoire, chaque visite. Le lecteur, lui, sait ce que les interlocuteurs du commissaire ignorent, et cet écart crée un suspense discret mais efficace.

Ce qui rend ce personnage véritablement convaincant, c’est la manière dont ses convictions personnelles se heurtent à la réalité de sa mission. Servir les intérêts d’un conseiller du Roi quand on est un fonctionnaire élu par le peuple, protéger des bijoux que l’on considère appartenir à la Nation, composer avec des aristocrates méprisants et des révolutionnaires incontrôlables, tout cela fabrique une tension intérieure que Caumartin distille avec subtilité, sans jamais en faire un long monologue introspectif. Vincent agit, tranche, improvise, et c’est dans l’action que son caractère se révèle pleinement, bien plus que dans les rares moments où il s’interroge à voix haute.

La Toison d’Or : le joyau disparu de la couronne de France

Il y a des objets qui concentrent en eux des siècles d’histoire, des symboles dont la disparition équivaut à une blessure faite à la mémoire collective. La parure de couleur de la Toison d’Or commandée par Louis XV au joaillier Jacquemin est de ceux-là. Caumartin lui consacre une description éblouissante, portée par la voix du marquis de Molleville puis par celle du joaillier lui-même : le Bleu de France, ce diamant d’un bleu profond de 69 carats, le Côte de Bretagne en spinelle rouge sang, le Bazu en brillant bleu pâle, et par-dessus tout cela une constellation de trois cents petits diamants qui transforment la parure en feu d’artifice figé. Le roman s’appuie ici sur une réalité historique documentée, celle des joyaux de la Couronne dont le vol spectaculaire au Garde-Meuble en septembre 1792 reste l’un des grands mystères non résolus de la période révolutionnaire.

Ce que Caumartin réussit avec habileté, c’est de faire de cette parure bien davantage qu’un simple MacGuffin policier. Par la bouche du vieux joaillier, dont l’émotion à l’annonce du vol est d’une sincérité poignante, la parure devient le fragment tangible d’une civilisation en train de se fracasser. Elle cristallise la question centrale du roman : qu’advient-il des symboles d’un monde quand ce monde s’effondre ? L’auteur donne à cette interrogation une dimension presque philosophique, sans jamais alourdir son récit d’un discours explicite. La douleur de Jacquemin fils, héritier d’un chef-d’œuvre paternel, parle d’elle-même avec une économie de moyens remarquable.

La scène de la visite au Garde-Meuble mérite une mention particulière. Lorsque Vincent se retrouve face à la copie exposée dans la salle des diamants, entouré de l’arrogance insupportable du baron de Ville-d’Avray, le roman atteint une forme de tension savamment dosée : le commissaire contemple une imposture que lui seul peut identifier, dans un lieu conçu pour impressionner et dominer. Caumartin transforme cette visite protocolaire en une scène d’une ironie mordante, où le faux brille autant que le vrai aurait brillé, rappelant que l’éclat peut n’être qu’illusion, et que la valeur d’un objet tient parfois autant à ce qu’on lui prête qu’à ce qu’il est.

Napoleone Buonaparte, témoin inattendu de l’Histoire

L’une des audaces les plus séduisantes du roman est d’avoir placé au cœur de l’intrigue un certain Napoleone Buonaparte, lieutenant d’artillerie de vingt-deux ans, le teint jaunâtre, les cheveux huileux, les poches vides et l’esprit déjà en ébullition. Nous sommes en juin 1792, et le futur Empereur n’est encore qu’un officier corse sans le sou qui arpente Paris avec son ami diplomate Louis-Antoine de Bourrienne, cherchant à régulariser sa situation militaire tout en rêvant de spéculation immobilière. Caumartin s’appuie ici sur des faits historiques avérés : Buonaparte séjournait effectivement dans la capitale à cette période et fut bel et bien témoin de la journée du 20 juin. Ce socle documentaire confère au personnage une authenticité qui dépasse la simple figure d’emprunt.

Ce qui fascine dans le traitement que réserve Caumartin à ce personnage, c’est la précision psychologique avec laquelle il restitue un Napoleone encore en formation. L’officier insulaire qui fulmine devant l’humiliation du Roi au bonnet phrygien, qui jauge d’un œil militaire la masse des sans-culottes en marche, qui dévore Adam Smith et César dans la même semaine, qui jongle entre les querelles claniques corses et les débats philosophiques dans les librairies de la rive gauche, tout cela dessine un portrait en mouvement, celui d’un homme dont les convictions se forgent précisément dans le creuset de ces journées tumultueuses. Sa fameuse réflexion sur la facilité avec laquelle quelques canons auraient dispersé la foule sonne juste, fidèle à ce que les sources historiques nous ont transmis de son état d’esprit d’alors.

Au sein du trio d’enquêteurs que forme Napoleone avec Vincent et Bourrienne, le lieutenant apporte une énergie particulière, impulsive et tranchante, tempérée par une curiosité intellectuelle qui surprend sans cesse ses compagnons. Ses interventions dans les interrogatoires les plus délicats révèlent un sens tactique instinctif, une capacité à lire les rapports de force et à retourner une situation en sa faveur. Caumartin ne cherche pas à en faire un personnage prophétique encombré de sa propre légende future. Il le montre simplement tel qu’il était, un homme brillant et contradictoire, profondément ancré dans son époque, ce qui est finalement la manière la plus juste de rendre hommage à la complexité d’un destin hors norme.

Une enquête dans le Paris des clubs et des complots

L’enquête de Vincent La Lumière n’est pas de celles qui se résolvent dans le confort d’un bureau. Elle l’entraîne dans un Paris labyrinthique, traversé de réseaux souterrains, de solidarités tribales et de rivalités féroces entre factions politiques dont chacune se croit dépositaire de la vérité révolutionnaire. Le club des Cordeliers avec ses tribunes enflammées, le club des Jacobins et sa bibliothèque austère, les cafés du quartier de la rive gauche où se croisent journalistes, imprimeurs et agitateurs, Caumartin cartographie ce Paris militant avec une précision topographique qui transforme chaque déplacement en immersion. Les rues ont leurs odeurs, leurs dangers, leurs codes, et le lecteur apprend vite que franchir une frontière de section peut suffire à changer radicalement la nature du risque.

Ce qui donne sa texture particulière à cette partie du roman, c’est la manière dont l’auteur imbrique les logiques du roman policier dans la réalité des clubs révolutionnaires. Infiltrer une séance des Cordeliers pour identifier un suspect, déguiser un conseiller du Roi en valet malodorant, négocier des informations avec des personnages qui peuvent vous broyer si votre couverture s’effrite, tout cela relève d’une dramaturgie de l’infiltration que Caumartin manie avec un sens du rythme appréciable. Les scènes de déguisement et de filature sont traitées avec une légèreté bienvenue qui équilibre les passages plus sombres, rappelant que le roman historique peut aussi se permettre de sourire sans trahir son sérieux.

La force de Caumartin est de ne jamais réduire ces clubs à de simples décors exotiques. Les Cordeliers ne sont pas qu’une toile de fond : ils ont leur sociologie propre, leurs tensions internes, leurs membres qui acceptent les femmes dans leurs rangs quand les Jacobins maintiennent leurs portes fermées. Cette attention aux nuances politiques et sociales enrichit considérablement l’enquête, qui devient par moments une sorte de radiographie de la gauche révolutionnaire, de ses contradictions entre idéalisme proclamé et appétits de pouvoir bien concrets. Vincent avance dans ce milieu avec la prudence d’un homme qui comprend que la vérité, dans Paris en 1792, est une marchandise dangereuse dont tout le monde revendique l’exclusivité.

Les ombres de la truanderie parisienne

Sous le Paris révolutionnaire des grands discours et des idéaux proclamés se cache un autre Paris, celui des bas-fonds, des bandes organisées et des complicités inavouables. Caumartin l’explore avec une gourmandise narrative évidente, faisant surgir de ses ruelles obscures une galerie de personnages qui appartiennent autant au roman noir qu’au roman historique. La bande des « Dix mille », ce groupe de brigands de haut vol qui ne daigne s’intéresser qu’aux affaires dépassant ce montant, constitue l’une des trouvailles les plus savoureuses du récit. Son chef, Jacques Collin, ancien camarade d’enfance de Vincent devenu chef de bande, introduit dans l’intrigue une dimension morale trouble et fascinante : deux hommes nés du même quartier, séparés par leurs choix, condamnés à se croiser dans les zones grises où la loi et le crime négocient leurs frontières.

La relation entre Vincent et Jacques Collin est l’une des cordes les plus vibrantes du roman. Elle n’est ni la confrontation manichéenne du policier vertueux contre le criminel endurci, ni la complicité romanesque qui évacuerait toute tension morale. C’est quelque chose de plus ambigu et de plus intéressant : deux intelligences qui se reconnaissent mutuellement, qui savent jusqu’où l’autre peut aller, et qui instrumentalisent cette connaissance intime dans un rapport de forces permanent. Caumartin joue habilement de cette ambiguïté, laissant planer une incertitude sur la vraie nature de leur lien, sans jamais trancher de manière artificielle.

Le roman dépeint aussi avec précision les rouages de la truanderie parisienne dans ses dimensions les plus concrètes : les réseaux d’informateurs, les mouchards, les repaires changeants, les messages codés, les prisons nauséabondes du Grand Châtelet où croupissent les suspects. La descente dans les sous-sols du Châtelet est à cet égard une séquence mémorable, saisissante dans sa description des conditions de détention, qui rappelle que derrière les beaux discours révolutionnaires sur la liberté et l’égalité, la réalité carcérale de l’époque reste d’une brutalité médiévale. Cette capacité à faire coexister l’histoire des idées et l’histoire des corps, des odeurs, de la misère concrète, donne au roman une profondeur que les seuls ornements politiques n’auraient pas suffi à produire.

Danton, Robespierre, Marat : les enquêteurs face aux géants de la Révolution

Faire entrer de plain-pied des personnages historiques aussi chargés symboliquement que Danton, Robespierre ou Marat dans une intrigue policière relève d’un pari risqué. Caumartin le tient avec une assurance qui mérite d’être soulignée. Chacun de ces trois hommes apparaît dans le roman avec ses traits distinctifs restitués sans caricature : Danton, colosse rougeaud à la voix de tonnerre, avachi dans son fauteuil de la cour du Commerce, oscillant entre la roublardise du politique aguerri et la générosité du tribun populaire; Robespierre, sec et précis comme une lame, pétrissant ses thèmes de prédilection sur la vertu et le bien public avec une obstination qui confine à l’obsession; Marat, insaisissable, se déplaçant de cave en cave, mythe autant qu’homme, dont l’absence physique dans le roman renforce paradoxalement la présence menaçante.

La confrontation entre Vincent et Robespierre constitue sans doute le sommet de ce chapitre de l’enquête. L’Incorruptible y déploie une rhétorique implacable qui failli engloutir le commissaire dans ses propres filets, forçant Napoleone à intervenir pour dénouer l’étau dialectique qui se resserre. Caumartin restitue admirablement cette mécanique particulière au chef jacobin : sa capacité à transformer n’importe quelle conversation en tribune morale, à renverser les positions de son interlocuteur en les absorbant dans son propre système de pensée. Face à lui, Vincent découvre qu’enquêter sur un meurtre peut très vite devenir l’occasion pour d’autres de réécrire la réalité à leur convenance.

La scène avec Danton révèle une tout autre nature de danger. Là où Robespierre menace par l’abstraction et la vertu proclamée, le chef des Cordeliers intimide par sa présence physique brute et un sens politique instinctif qui lui permet de repérer immédiatement les intentions cachées de ses visiteurs. Caumartin exploite le contraste entre ces deux tempéraments révolutionnaires pour offrir au lecteur une lecture vivante des fractures internes de la gauche de 1792. Ce faisant, le roman accomplit quelque chose que peu de fictions historiques réussissent pleinement : rendre les grandes figures du passé non pas monumentales et lointaines, mais dangereusement humaines, calculatrices et présentes, comme si l’Histoire se jouait à portée de main.

Quand la fiction comble les silences de l’Histoire

Le roman historique obéit à une contrainte paradoxale : plus il est documenté, plus il risque de s’alourdir sous le poids de son propre savoir. Caumartin désamorce ce piège avec une méthode narrative qui intègre l’information historique dans le flux naturel de l’action plutôt que de l’exposer en blocs didactiques. La chronologie placée en ouverture du roman, les notes de bas de page discrètes, les plans de quartier reproduits au fil des chapitres, tous ces outils paratextuels fonctionnent comme des balises qui orientent sans jamais interrompre. Le lecteur qui connaît la période s’y retrouve avec plaisir, celui qui la découvre s’y initie sans effort. C’est un équilibre délicat que l’auteur maintient avec une cohérence appréciable sur l’ensemble du texte.

Ce qui distingue la fiction ici construite, c’est sa manière d’occuper les espaces que l’Histoire a laissés vides. Le vol des bijoux de la Couronne au Garde-Meuble est un fait historique dont les commanditaires n’ont jamais été formellement identifiés. Caumartin s’engouffre dans cette lacune avec l’imagination du romancier et la rigueur du passionné d’histoire, inventant une intrigue qui respecte scrupuleusement le cadre factuel tout en brodant une hypothèse narrative cohérente et stimulante. Cette honnêteté intellectuelle, rappelée dès le préambule, établit un pacte de lecture clair avec le lecteur : voici ce que nous savons, voici ce que nous imaginons, et la frontière entre les deux sera toujours visible.

Le roman trouve aussi son équilibre dans la variété de ses registres. Les scènes d’action et de filature côtoient des dialogues philosophiques d’une réelle densité, notamment autour des théories économiques d’Adam Smith ou des mécanismes de la propagande révolutionnaire expliqués par le libraire Tourillon. Ces parenthèses intellectuelles, loin de ralentir le récit, lui confèrent une épaisseur qui transforme le simple divertissement en expérience de lecture véritablement enrichissante. Michel Caumartin signe avec ce roman une œuvre qui assume pleinement sa double vocation : raconter une histoire palpitante tout en offrant au lecteur les clés pour comprendre une époque dont les turbulences résonnent, parfois troublantes de familiarité, avec notre propre présent.

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Mots-clés : Roman historique, Révolution française, joyaux de la Couronne, Napoléon Bonaparte, Paris 1792, roman policier historique, Garde-Meuble


Extrait Première Page du livre

« 1
Paris, rue Saint-Honoré, mercredi 20 juin 1792, 13 heures

En ce début d’après-midi, la rue Saint-Honoré grouillait d’une foule de passants et de marchands mêlée à des files de charrettes à bras, de chariots tirés par des mulets et de véhicules en tous genres. Au milieu de la cohue, des ânes chargés de ballots avançaient placidement, guidés par leurs maîtres en direction des marchés de la capitale. Cette artère constituait l’axe majeur pour aller de l’ouest, le quartier des lieux de pouvoir, vers le centre névralgique de la ville, les vieilles halles. Rue principale de la capitale, elle ne présentait pourtant qu’une modeste largeur de sept à dix mètres qui variait en fonction des avancées irrégulières des bâtiments. Nul urbanisme n’avait régi son développement et son tracé sinueux ondulait entre des bâtisses de toutes les époques.

Les commerçants y hélaient les clients potentiels de leur voix puissante à l’accent parisien aussi pointu que caractéristique. Sur le pavé, les marchands ambulants côtoyaient les bourgeois. Leur étal sur leur dos, ils s’égosillaient pour proposer les produits et objets les plus variés : peaux de lapins ou de rats, ferrailles, vieux chapeaux, herbes aromatiques… Chacun chantait sa marchandise sur un mode haut et déchirant qui cherchait à dominer le tumulte afin de se faire remarquer. Plus loin, les portefaix au dos ployant sous les ballots croisaient cette voie dans leur va-et-vient continuel entre les berges du fleuve et les halles de Paris.

La rue partait de la limite sud des Halles où elle touchait à la rue de la Ferronnerie, là même où Henri IV avait été assassiné par Ravaillac, et elle s’étirait vers l’ouest jusqu’aux abords des Tuileries avant de devenir la rectiligne rue du faubourg Saint-Honoré lorsqu’elle rejoignait les boulevards, vestige de l’enceinte de Louis XIII, au niveau de la place Louis XVi.

Dans cette rue, en proximité des Halles régnait en permanence une agitation joyeuse inhérente au commerce et au mélange de populations. Marchands, mendiants, bourgeois, larrons, uniformes bleus des gardes nationaux, tous se mêlaient pour produire une atmosphère éclectique et un bruit de fond incessant.

À ce tapage ordinaire, vint progressivement s’ajouter un lointain bourdonnement aux accents stridents en provenance de l’est. Petit à petit, les conversations des passants baissèrent de volume. Intrigué par ce son inhabituel, chacun cherchait à en connaître l’origine, comme si un mot d’ordre informel avait circulé parmi la foule. La rumeur se faisait entendre plus distinctement et sa force s’amplifiait à la manière d’une vague à l’approche du rivage. On discernait de plus en plus nettement des cris aux pointes aiguës auxquels se mêlaient des roulements de tambour. Un mouvement de foule se dessina. Les passants s’écartèrent par la gauche ou la droite dans les ruelles adjacentes pendant que les chariots et carrosses essayaient tant bien que mal de s’échapper de la rue Saint-Honoré par les rues perpendiculaires. Affolé, un âne se mit à ruer. »


  • Titre : Le bleu et le rouge de France
  • Auteur : Michel Caumartin
  • Éditeur : Publishroom Factory
  • Nationalité : France
  • Date de sortie : 2025

Résumé

Paris, juin 1792. Tandis que la Révolution fracasse les derniers équilibres de la monarchie constitutionnelle et que les sans-culottes envahissent le palais des Tuileries, un vol d’une gravité exceptionnelle est commis dans les appartements royaux : la parure de couleur de la Toison d’Or, joyau absolu de la couronne de France, disparaît dans le chaos de la journée du 20 juin. Pour retrouver ce trésor sans déclencher un scandale d’État, un conseiller du Roi se tourne vers Vincent La Lumière, jeune commissaire de la section de la Halle-aux-Blés, dont la réputation d’intégrité a traversé les frontières de sa section.
Épaulé par deux alliés aussi improbables qu’efficaces, le diplomate Louis-Antoine de Bourrienne et un certain lieutenant d’artillerie corse répondant au nom de Napoleone Buonaparte, Vincent plonge dans les bas-fonds d’une capitale en ébullition. De la salle des diamants du Garde-Meuble aux caves des imprimeurs clandestins, des tribunes enflammées des Cordeliers aux antichambres des Jacobins, l’enquête les confronte aux figures les plus redoutables de la Révolution et aux ombres d’une truanderie organisée qui rôde autour des mêmes joyaux. Derrière le vol se dessine peu à peu une machination politique dont les enjeux dépassent de loin la valeur des pierres précieuses.


Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


2 réflexions au sujet de “Le bleu et le rouge de France de Michel Caumartin : quand Napoléon joue les détectives en pleine Révolution”

  1. Vous avez très bien résumé l’esprit de mon projet dans votre formule : « Quand la fiction comble les silences de l’Histoire ». Que ce soit pour cet épisode de la vie du jeune Napoléon ou l’affaire des bijoux, j’ai scrupuleusement intégré les faits et déclarations connus et je me suis attaché à construire une intrigue autour des nombreux vides qui subsistent. C’est aussi pourquoi j’ai tenu en fin d’ouvrage à expliquer, chapitre par chapitre, ce qui relève du fait historique avéré et ce qui relève de mon travail de romancier. Si les personnages historiques montrent une cohérence, cela provient que dans la plupart de leurs paroles j’ai incorporé quelques-unes de leurs authentiques déclarations ou « punchlines » prononcés durant leur carrière. En procédant ainsi, et en m’astreignant à respecter au maximum le contexte de l’époque, j’espère avoir restitué l’esprit du temps et des personnages qui l’ont animé.
    Je combine dans mes polars historiques plusieurs thèmes : une intrigue policière, un moment historique dont j’essaie de restituer les ressorts, un épisode -souvent méconnu- de la vie du jeune Napoléon, un thème de réflexion qui résonne avec notre époque, et enfin, bien sûr, des personnages de fiction dont la vie et les amours nourrissent notre appétit d’émotions.
    Le roman suivant, qui devrait paraître durant l’été, aura pour décor historique le procès du roi. Il permettra aussi de sortir de Paris et de découvrir la France de 1793.
    Merci à Manuel pour cette très bonne analyse de mon travail.

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    • Merci, Michel, pour ce commentaire aussi détaillé que généreux. C’est une vraie satisfaction, pour un chroniqueur, de voir que la formule qu’il a choisie pour résumer une œuvre rejoint l’intention profonde de son auteur. « Quand la fiction comble les silences de l’Histoire » — j’avais le sentiment que c’était le cœur du livre, vous me confirmez que c’était bien le bon endroit où creuser.
      Ce que vous décrivez de votre méthode — intégrer les faits avérés, construire autour des vides, insuffler aux personnages historiques leurs propres mots — est passionnant, et cela explique sans doute pourquoi la lecture emporte une telle conviction. On ne sent jamais la couture entre le réel et l’inventé.
      Le prochain roman autour du procès du roi attise déjà ma curiosité. Un décor historique d’une intensité rare, et la promesse de sortir de Paris pour découvrir une France de 1793 que l’on connaît finalement assez peu — voilà qui donne très envie. J’attendrai l’été avec impatience, et Le Monde du Polar sera là pour en parler.
      Merci à vous pour cette belle aventure de lecture.
      Manuel

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