Warszawa Express d’Olivier Demski, un polar lillois entre vodka et fièvre électorale

Warszawa Express de Olivier Demski

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Roman Zielinski, polack lillois et garde du corps malgré lui

Polonais émigré de fraîche date, manutentionnaire reconverti, barman recyclé, coursier remercié, libraire désœuvré, le voilà désormais agent de sécurité pour la société Séculille. Roman Zielinski cumule les vies antérieures comme d’autres collectionnent les timbres, et c’est précisément cette accumulation d’échecs feutrés qui donne au personnage sa saveur particulière. Olivier Demski ne nous offre pas un héros au sens classique du terme, mais un anti-héros slave aux épaules trop frêles pour le costume qu’on lui taille, un homme qui se définit lui-même comme « deux brindilles pour faire barrage au monde ». La formule, lâchée presque par dépit, condense à merveille l’ironie tendre que l’auteur déploie à l’égard de sa créature. Roman ne cherche pas la gloire, encore moins le danger ; il subit, il commente, il boit, et c’est dans cet écart permanent entre la mission qu’on lui confie et l’homme qu’il est devenu que naît une voix narrative singulière, à la fois désabusée et lumineuse.

Cette première personne, Demski la travaille comme un orfèvre travaillerait une pièce ancienne, en laissant volontairement apparaître les marques du temps. Roman pense en aphorismes alcoolisés, plaisante avec son patron Djamel sur l’absurdité de leur situation, joue les cosaques d’opérette face aux militants qui l’arrêtent dans la rue, et glisse sans crier gare vers des fulgurances lyriques où perce une mélancolie d’Europe centrale. Le narrateur n’a rien d’un professionnel aguerri, et c’est sa lucidité quant à ses propres limites qui le rend immédiatement attachant. Quand il évoque le contrat qui l’attend, ce séjour lillois aux côtés d’un youtubeur menacé, il avoue son pressentiment, relativise, calcule statistiquement ses chances d’éviter la catastrophe. L’autodérision tient ici lieu d’armure, et le lecteur comprend vite qu’elle ne suffira pas.

L’identité polonaise, par ailleurs, irrigue tout le texte sans jamais verser dans le cliché folklorique. Roman boit comme un Polonais et l’assume, joue de son accent quand la situation l’exige, convoque les paysages de Mazurie quand la nuit se fait trop lourde, et porte son patronyme comme une plaisanterie récurrente, ce fameux « Zielinski, comme le président ? » qui revient en leitmotiv. Demski transforme cette appartenance en matière romanesque, en grille de lecture du monde occidental qu’il observe. Le polack lillois devient un témoin idéal, étranger juste ce qu’il faut pour voir ce que les autochtones ne voient plus, et suffisamment intégré pour s’y prendre les pieds.

Gargantua, ou le trublion qu’il faut protéger

Julien Schlitz, alias Gargantua, douze millions d’abonnés sur YouTube, trente-trois ans, autobiographie déjà publiée, séjour studieux auprès de Denis Villeneuve et Damien Chazelle à Montréal, court métrage à présenter en avant-première lilloise : voilà le client confié à Roman Zielinski. Olivier Demski croque ce personnage avec une précision quasi sociologique, mais sans jamais le réduire à sa fonction satirique. Gargantua aurait pu n’être qu’une caricature de star numérique, et l’auteur déjoue cette facilité en lui prêtant une épaisseur immédiatement perceptible. Le youtubeur défend la liberté d’expression, brocarde indifféremment les wokes et les racistes, se met à dos l’extrême gauche radicale comme la droite ridicule, perd des centaines de milliers d’abonnés pour en regagner le double. C’est un trublion anachronique, individualiste assumé, qui défend sa propre morale au mépris du consensus, et Demski parvient à le rendre crédible précisément parce qu’il refuse de trancher pour ou contre lui.

La rencontre entre le garde du corps slave et la star française constitue l’un des plus beaux ressorts du livre. Gargantua appelle aussitôt Roman « monsieur le président », plaisanterie qui se mue en signature, en code partagé, en début d’amitié improbable. Les dialogues entre les deux hommes pétillent d’un humour à la fois cinglant et tendre, où l’un sonde l’autre tout en buvant des Espresso Martini, où la confidence affleure sans jamais peser. Le youtubeur s’intéresse aux gens, dit-il, et cette curiosité sincère désarme Roman, peu habitué à ce qu’on l’interroge sur ses fêlures intimes. Demski instille dans ces scènes un sentiment de fraternité fugace, et c’est l’une de ses réussites majeures : faire exister, en quelques pages, une relation suffisamment dense pour qu’elle pèse sur tout le reste du récit.

Au-delà du personnage individuel, Gargantua incarne quelque chose de plus vaste, une figure de l’époque que Demski observe avec une acuité remarquable. Le youtubeur appartient à cette génération qui maîtrise les codes du buzz tout en revendiquant une démarche artistique sincère, qui transforme sa vie en feuilleton et son feuilleton en marque, qui filme jusqu’à ses doutes et jusqu’à ses échecs. Son court métrage sur deux tribus amazoniennes en guerre fournit d’ailleurs l’occasion d’une mise en abyme savoureuse, où la question de la sincérité artistique se pose avec une vraie profondeur. Aimer ou détester Gargantua n’est plus le sujet : ce qui compte, c’est qu’il devient pour Roman, et par ricochet pour le lecteur, un être qu’on ne peut pas tout à fait abandonner.

Lille en pleine fièvre électorale, décor d’un polar contemporain

À cinq jours du second tour d’une présidentielle qui oppose Pierrette Robès, candidate d’extrême gauche, à Louisa Maginot, candidate de droite extrême, la République de Demski vacille au bord du gouffre. Les modérés ont été balayés au premier tour, et la France entière retient son souffle en attendant de savoir quel populisme l’emportera. C’est dans ce climat saturé de tensions que l’auteur plante son intrigue, et le choix s’avère redoutablement efficace. Lille n’est plus seulement la ville de Roman Zielinski, elle devient l’épicentre symbolique d’un pays au bord de la crise de nerfs, parcouru de militants des deux bords, où coller des affiches est devenu le métier le plus dangereux du monde. Demski capte avec une justesse troublante cette atmosphère de fin de régime, où la République a déjà rendu les armes et où chacun attend de savoir de quel côté tombera le corps sans vie de Marianne.

La ville devient un personnage à part entière, et chaque quartier porte sa charge dramatique propre. Wazemmes et ses dealers, Moulins et ses immeubles décrépits, le Vieux-Lille et ses bars discrets aux fleurs de lys, Fives et ses friches industrielles reconverties en temples de l’art contemporain, la friche Saint-Sauveur et ses vingt hectares de buissons sauvages où se réfugient marginaux et migrants. Demski connaît son terrain et le donne à voir avec une précision presque documentaire, sans jamais verser dans le pittoresque touristique. La géographie lilloise structure l’enquête de Roman, dicte ses déplacements, conditionne ses rencontres, et le métro qui file sous terre devient le fil rouge d’une déambulation urbaine où chaque station ouvre sur un monde social distinct. Cette inscription topographique confère au roman une épaisseur rare dans le polar francophone contemporain, où les villes se contentent souvent de servir de toile de fond interchangeable.

Le tableau politique que dresse Olivier Demski mérite qu’on s’y attarde, car il témoigne d’une lucidité courageuse. Les deux camps en lice sont renvoyés dos à dos avec une équité féroce, et les militants des deux bords sont croqués avec le même œil narquois, qu’il s’agisse des étudiants gauchistes refaisant le monde au comptoir d’un bar ou des skinheads d’un troquet identitaire amateurs de Michel Sardou. L’écrivain refuse de choisir son camp, et préfère observer la façon dont les extrêmes finissent par se ressembler, dont la haine alimente la haine, dont la nuance s’évapore. Cette neutralité critique, rare et précieuse, fait du roman une chronique acide d’un moment français qui résonne avec une actualité brûlante.

La nuit qui bascule, le réveil qui condamne

Le roman pivote sur une articulation magistrale, ce moment précis où la mission de protection vire au cauchemar et où Roman Zielinski comprend que sa vie ne sera plus jamais la même. Olivier Demski orchestre ce basculement avec une maîtrise qui force l’admiration, en distillant les indices, en jouant des ellipses, en laissant le lecteur deviner avant que le narrateur ne l’apprenne lui-même. La construction romanesque épouse ici la conscience trouble de Roman, sa gueule de bois carabinée, ses sensations cotonneuses, et c’est dans cet engourdissement matinal que la nouvelle s’abat avec la brutalité d’un uppercut. L’écrivain ne cède pas à la facilité d’un coup de théâtre tonitruant ; il préfère installer un effet de sidération sourde, où le réel met du temps à s’imposer, où la résignation précède même la colère ou le déni. Cette inversion des étapes classiques du deuil signe une véritable intelligence narrative.

Ce qui frappe dans le traitement de cette césure, c’est la manière dont Demski refuse le pathos sans pour autant esquiver l’émotion. Roman ne se répand pas, ne pleure pas, il constate, il calcule, il anticipe les conséquences professionnelles et judiciaires de sa défaillance. Et c’est précisément cette pudeur du narrateur qui rend la scène bouleversante, comme si le silence intérieur pesait plus lourd que n’importe quelle déploration. L’auteur convoque ici une tradition littéraire slave où la souffrance se porte avec dignité, où le sentiment de culpabilité s’installe comme un châtiment mérité. Roman se sait responsable, il accepte d’avance le verdict, et cette acceptation déchirante devient le moteur paradoxal de tout ce qui va suivre. Car de cette nuit ratée, de ce réveil qui condamne, va naître une promesse muette adressée au fantôme, une dette qu’il faudra rembourser coûte que coûte.

Le passage par le commissariat, mené par un inspecteur Jaurès aussi narquois qu’inattendu, prolonge cette atmosphère d’asphyxie morale tout en injectant dans le récit une touche de cocasserie bienvenue. Les dialogues d’interrogatoire crépitent, l’humour noir affleure sans jamais désamorcer la gravité, et le lecteur sent que Demski tient ici l’un des nerfs vifs de son livre. Roman sort du poste libre mais profondément altéré, traversé par une vocation improbable qu’il ne reconnaît pas encore tout à fait comme sienne. Le polack alcoolique deviendra-t-il enquêteur ? Le rêveur invétéré peut-il vraiment se muer en justicier ? Cette nuit qui bascule, ce réveil qui condamne, n’enferment pas le héros : ils le projettent, malgré lui, vers une quête dont il pressent qu’elle dépassera ses forces.

Une enquête improvisée entre vodka, weed et littérature policière

Faute de manuel, Roman Zielinski convoque ses modèles : la bonhommie prédatrice de Frank Columbo, la force nihiliste de Harry Callahan, la jovialité bienveillante de Thomas Magnum. Le procureur Szacki, seule figure polonaise du panthéon, est jugé insuffisant pour l’ampleur de la tâche. Voilà donc notre enquêteur autoproclamé qui se construit une identité de détective en piochant dans les rayons de sa mémoire de lecteur, et c’est dans cette mise en abyme savoureuse qu’Olivier Demski tisse l’une des plus belles trames de son roman. Le polar se regarde écrire, le héros commente ses propres errances en se référant à la fiction qu’il singe maladroitement, et l’auteur déploie une métatextualité jamais pesante, toujours fonctionnelle, qui rend hommage au genre tout en s’en émancipant. Roman le sait bien, lui qui s’invente parfois un nouveau modèle, plus humble, plus conforme à ses moyens : l’Idiot.

L’alcool tient ici un rôle structurel qui mérite qu’on s’y arrête. Vodka, bière, White Russian, espresso martini, vin rouge partagé avec une voisine, tout y passe, et chaque verre rythme la progression de l’enquête comme une ponctuation obligatoire. Roman ne boit pas par cliché slave ni par complaisance romantique, il boit parce que c’est sa façon d’habiter le monde, de tenir debout, d’affronter l’horreur sans céder à l’effondrement. Demski transforme cette dépendance en moteur narratif sans jamais la glorifier ni la condamner, et l’on songe parfois aux grands ivrognes mélancoliques de la littérature, ces hommes blessés qui cherchent dans l’ivresse une vérité que la sobriété refuse. La weed et l’ecstasy s’invitent aussi à la fête, chacune offrant un éclairage particulier sur la psyché du narrateur, et l’auteur orchestre ces dérives chimiques avec une justesse parfois cocasse, parfois bouleversante.

Le résultat tient du miracle, car cette enquête bricolée par un homme défoncé qui se rêve en Magnum tropical produit pourtant des résultats tangibles. Roman avance, recueille des indices, identifie des pistes, croise des dealers, des artistes, des skinheads, des féministes radicales, et chaque rencontre devient prétexte à une scène où l’humour le dispute à l’observation sociologique. L’écrivain ne se contente pas de pasticher les codes du polar, il les habite avec une sincérité touchante, en y injectant une voix singulière qui doit autant à Bukowski qu’à Manchette. La progression de l’enquête épouse les détours improbables d’une âme à la dérive, et c’est précisément cette imperfection assumée qui rend le récit irrésistible. Loin des détectives infaillibles et de leurs déductions millimétrées, le polack lillois nous offre quelque chose de plus rare encore : la vérité d’un homme qui cherche, qui se trompe, qui persiste.

Magda, fantôme amoureux d’une Vistule lointaine

Une rencontre à Varsovie, une distribution de tracts pour une boîte de strip-tease, une soirée arrosée sur la Nowy Swiat, un coup de foudre instantané suivi d’une révélation tragi-comique : voilà comment Olivier Demski plante le décor de la grande histoire d’amour impossible qui hante son roman. Magda, princesse de l’Oural et louve des steppes selon les envolées lyriques de Roman, surgit dès les premières pages comme une présence absente, un manque structurel qui irrigue toute la psyché du narrateur. La scène fondatrice où Roman découvre la vocation marchande de celle qu’il vient d’aimer atteint une intensité douce-amère remarquable, sans jamais sombrer dans le mélodrame. L’écrivain joue avec virtuosité du contraste entre l’élan amoureux et la transaction sordide, entre l’idéal romantique et la réalité crue, et c’est précisément dans cet écart que naît la mélancolie particulière qui imprègne tout le récit.

La fonction romanesque de Magda dépasse largement le simple ressort sentimental, car cette femme fantomatique opère comme une boussole intime, un point fixe vers lequel Roman se tourne dans les moments de doute, de peur, de tentation. Quand l’horreur surgit, quand les coups pleuvent, quand l’enquête piétine, c’est toujours vers le visage entrevu de la Polonaise que ses pensées dérivent. Demski transforme ce harcèlement amoureux en moteur narratif d’une efficacité redoutable, tout en interrogeant avec une honnêteté désarmante les ambiguïtés de l’obsession sentimentale. Le narrateur lui-même finit par s’interroger sur sa propre folie, mesure la part de stalking dans sa dévotion, et cette lucidité tardive vaut au roman quelques-unes de ses pages les plus émouvantes. Voilà un amoureux qui se sait ridicule, qui s’observe sombrer, et qui continue pourtant à envoyer des messages dans le vide telegraphique d’Instagram.

Le compte à rebours des notifications, les coups d’œil compulsifs à l’écran, les messages laissés en lecture, l’angoisse du « vu » sans réponse : Demski capte avec une acuité remarquable la phénoménologie amoureuse à l’ère numérique, et transforme cette grammaire contemporaine en matière proprement littéraire. Magda devient ainsi bien plus qu’un personnage féminin, elle incarne une certaine idée de l’attente, du rêve maintenu contre toute évidence, de la fidélité absurde à un instant qui n’aura duré qu’une nuit. Quand le smartphone vibre enfin, quand le silence se brise, l’auteur ménage des effets d’une intensité saisissante. Cette histoire parallèle, qui semble d’abord secondaire à l’enquête criminelle, finit par tisser avec elle un dialogue souterrain particulièrement riche, où la quête de vérité s’entremêle à la quête amoureuse jusqu’à ne plus pouvoir s’en distinguer.

Galerie de figures, du Dude à Méphisto en passant par l’inspecteur Jaurès

La richesse d’un polar se mesure souvent à la qualité de ses seconds rôles, et Warszawa Express déploie sur ce terrain une générosité réjouissante. Djamel, patron de Séculille au cœur tendre sous des dehors de râleur, ponctue ses tirades d’exclamations arabes pittoresques tout en témoignant à son polack une fidélité bourrue. Fred, le dealer rocker à la matraque télescopique, raconte ses bagarres avec une fierté de gamin tout en gérant ses transactions avec un professionnalisme désinvolte. Jaurès, l’inspecteur petit et chauve aux airs d’attaché ministériel, joue avec Roman une partie d’échecs verbale où les répliques fusent comme dans les meilleurs polars hollywoodiens. Chacune de ces silhouettes pourrait à elle seule alimenter un roman entier, et Olivier Demski les croque en quelques traits avec une efficacité qui rappelle les grands portraitistes du genre. Pas un personnage secondaire qui ne soit doté d’une voix, d’un tic, d’une couleur particulière.

Le Dude, hippie hirsute en bermuda et sandalettes qui pastiche jusqu’à la caricature le héros du Big Lebowski des frères Coen, illustre parfaitement le talent de Demski pour transformer une référence pop en personnage pleinement incarné. La rencontre entre Roman et ce dealer cool jusqu’à l’invraisemblable produit certaines des pages les plus drôles du livre, où l’écrivain joue avec virtuosité du contraste entre l’angoisse du narrateur et la décontraction quasi mystique de son interlocuteur. Méphisto, maîtresse de cérémonie d’un lieu mystérieux nommé la Kaverne, appartient à une autre famille de personnages, ceux qui font basculer le récit dans une dimension presque fantastique. Femme d’âge mûr à la beauté magnétique, philosophe libertine défendant les œuvres censurées et les esprits libres, elle incarne une figure de séductrice intellectuelle d’une rare intensité, dont les apparitions confèrent au livre des accents kubrickiens parfaitement assumés.

À cette galerie masculine et féerique s’ajoutent les voisines, les militantes, les barmaids, les inconnus croisés au gré des bars et des stations de métro, et chacune de ces brèves rencontres apporte sa pierre à l’édifice. Marie, la voisine éplorée qui s’invitera dans l’enquête avec une audace inattendue, mérite une mention particulière tant son personnage évolue avec finesse au fil des pages. Camille Deleuze, la fiancée endeuillée, traverse le récit avec une dignité bouleversante qui éclaire d’une lumière nouvelle la figure de Gargantua. Demski sait peupler son polar sans le saturer, donner du relief à chaque figurant sans diluer son intrigue principale, et c’est cette générosité maîtrisée qui fait de Warszawa Express un livre habité, dense, où l’on a l’impression de marcher dans une ville réelle peuplée d’êtres réels. La promesse même du roman policier de qualité, à savoir une humanité foisonnante saisie au vol, se trouve ici pleinement tenue.

Pourquoi Warszawa Express mérite qu’on monte à bord

À l’heure où le polar français se cherche parfois entre thriller calibré et roman noir social, Olivier Demski propose une troisième voie qui emprunte aux deux sans se laisser enfermer dans aucune. Son livre tient à la fois de l’enquête criminelle classique, du roman d’apprentissage tardif, de la chronique politique acide et de la confession amoureuse, et cette hybridation produit un objet littéraire singulier qu’il serait dommage de réduire à une seule étiquette. Le ton, surtout, frappe par sa justesse permanente, oscillant entre humour pince-sans-rire et mélancolie slave, entre observation sociologique et envolée lyrique. La voix de Roman Zielinski s’installe en quelques pages comme une présence familière, à la fois drôle et déchirante, et l’on referme le livre avec le sentiment d’avoir partagé quelques jours décisifs de son existence cabossée. Cette intimité narrative, cette confiance que Demski tisse avec son lecteur, constitue probablement la plus belle réussite du roman.

L’autre force du texte tient à sa capacité à embrasser son époque sans jamais la commenter de manière didactique. Réseaux sociaux saturés de haine, polarisation politique, militantismes radicaux de tous bords, économie de l’attention, célébrités numériques, libertinage 2.0, le roman intègre ces réalités contemporaines en les transformant en matière romanesque vivante, jamais en thèses. L’écrivain observe son temps avec une lucidité narquoise, refuse les manichéismes faciles, accorde la même attention ironique aux skinheads identitaires qu’aux féministes intersectionnelles, aux dealers de quartier qu’aux galeristes branchés. Cette équité critique, rare et précieuse, fait de Warszawa Express bien plus qu’un divertissement policier : un témoignage romanesque d’un instant français saisi dans toute sa complexité contradictoire. Le titre lui-même, magnifique de polysémie, peut s’entendre comme la promesse d’un retour impossible, comme la mémoire d’un amour perdu, ou comme la métaphore d’une vie lancée à pleine vitesse vers une destination inconnue.

Reste enfin la dimension purement littéraire du livre, son écriture, ses respirations, son sens du dialogue, ses phrases courtes qui claquent et ses méditations plus amples sur l’amour et le destin. Demski maîtrise une langue précise, capable de cocasserie immédiate comme de gravité contenue, qui n’imite personne tout en saluant discrètement ses maîtres. Pour le lecteur qui cherche un polar contemporain ancré dans le réel mais traversé d’une vraie sensibilité, pour celui qui apprécie les héros imparfaits et les enquêtes labyrinthiques, pour celui que séduisent les villes décrites avec amour et les personnages habités, Warszawa Express s’impose comme une découverte qui justifie largement le voyage. On monte à bord par curiosité, on descend du train avec le sentiment d’avoir rencontré une voix qu’on n’oubliera pas de sitôt.

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Mots-clés : polar lillois, enquête criminelle, garde du corps polonais, youtubeur assassiné, élection présidentielle, amour obsessionnel, humour slave


Extrait Première Page du livre

« 01

– Roman, mon polack adoré, cette mission est pour toi !

Djamel me tend un dossier en souriant. Quelque chose me dit que ça va mal se passer.

Je relativise en songeant que j’ai le même pressentiment à chaque nouveau contrat qu’il me confie, et que statistiquement, ça foire moins d’une fois sur deux. C’est suffisant pour ne pas perdre espoir, ni perdre mon job.

– Merci patron.

– Ne m’appelle pas comme ça. Tu sais que je n’aime pas ça.

Je prends la pochette et je l’ouvre. À l’intérieur, deux feuilles dactylographiées, tout ce que je dois savoir sur Gargantua et son séjour à Lille.

  • Tu peux me remercier. Ce type est une vraie star sur YouTube. Grâce à moi tu rencontres du beau monde.

– Oh, tu sais, moi… YouTube…

– Tu as tort. Il faut vivre avec son temps. Et c’est là que ça se passe aujourd’hui.

– Justement.

Djamel me lance un regard oblique.

– Je ne sais vraiment pas ce que tu as dans le crâne. Toujours à faire le malin… Enfin bref, tout ce que je te demande c’est de protéger ce type comme si c’était le grand imam. Ou le pape, si tu préfères.

– Jean-Paul II ?

– Jean Paul, François, ou Johnny Hallyday, qui tu veux, pourvu qu’il reparte dans le même état qu’il est arrivé. C’est le plus gros contrat que j’ai jamais eu. Si ça se passe bien, ça me fera une pub de dingue ! Alors débrouille-toi pour qu’il soit content. »


  • Titre : Warszawa Express
  • Auteur : Olivier Demski
  • Éditeur : Auto-édition
  • ISBN : 9798254254232
  • Format : Broché
  • Nationalité : France
  • Langue : Français
  • Date de publication : 04/04/2026
  • Nombre de pages : 240 pages
  • Genre : Roman policier, polar contemporain, polar urbain
  • Sujets traités : Enquête criminelle, célébrité numérique et réseaux sociaux, immigration polonaise en France, tensions politiques et polarisation idéologique, amour obsessionnel à distance, alcoolisme et marginalité, milieux underground lillois, liberté d’expression et censure

Résumé

Roman Zielinski, Polonais émigré à Lille et agent de sécurité par hasard, se voit confier une mission qui semble pourtant simple : protéger Julien Schlitz, alias Gargantua, youtubeur star aux douze millions d’abonnés venu présenter son premier court métrage dans le Nord. Sauf que dans la France saturée par la fièvre d’un second tour électoral opposant deux populismes, les menaces qui pèsent sur la célébrité sont loin d’être anodines, et la nuit lilloise réserve à notre polack alcoolique des surprises qu’il n’avait pas anticipées.
Quand le pire survient, Roman se retrouve plongé dans une enquête bricolée entre vodka, weed et références au polar classique. De la friche Saint-Sauveur aux bars identitaires du Vieux-Lille, des collectifs féministes radicaux aux clubs libertins clandestins, il traque les meurtriers d’un homme qu’il avait à peine eu le temps d’aimer. Pendant ce temps, à Varsovie, une certaine Magda continue de hanter ses nuits.


Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


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