Kelma d’Azouz Begag : un polar noir, drôle et profondément humain

Kelma de Azouz Begag

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Wonderland, banlieue et mémoire d’un quartier

La maison s’appelle Wonderland, en hommage à Michael Jackson. Une fontaine mastoc en toc trône dans une cour bétonnée, la pelouse est synthétique, la piscine marbrée, le BBQ géant. Ce lotissement de la périphérie lyonnaise, cerné par le couloir de la chimie et ses pollutions toxiques, pourrait sortir d’un film hollywoodien avec De Niro et Danny DeVito. C’est dans ce décor volontairement clinquant et faux qu’Azouz Begag plante le décor de Kelma, un polar où le cadre n’est jamais un simple arrière-plan, mais un révélateur social à part entière.

Car la banlieue de Begag n’est pas un décor de pacotille. C’est un territoire vivant, bruissant, contradictoire, traversé par des rodéos de scooters sur l’avenue Lénine, peuplé de chibanis sur leurs bancs qui regardent le chaos avec une résignation désabusée, de marabouts installés dans leurs « maraboutiques », de jeunes qui filment tout avec leurs portables pendus au bras. L’auteur restitue cette géographie humaine avec une précision qui force la reconnaissance : immeubles concentrationnaires, points de deal entre les halls, policiers à la fois blasés et débordés. Begag connaît ce monde de l’intérieur, et cela s’entend à chaque ligne, sans misérabilisme ni idéalisation.

Ce qui rend ce premier ancrage particulièrement habile, c’est le contraste permanent que le roman entretient entre deux mondes lyonnais. D’un côté, Wonderland et sa cité hérissée d’immeubles, de l’autre la rue du Repos avec sa grande villa des années soixante, son jardin mal entretenu, son arbre centenaire, ses valses viennoises sur un vieux tourne-disque. Entre ces deux univers circule Sami Ouali, dit Picasso, SUV aux vitres teintées, immatriculé en Pologne, qui remonte les berges de la Saône illuminées en écoutant du funk à fond. Ce va-et-vient géographique n’est pas anodin : il dit quelque chose d’essentiel sur la mobilité sociale, sur ce que l’on garde et ce que l’on abandonne quand on franchit certaines frontières invisibles.

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Sami Ouali, dit Picasso : un homme de parole à part

Il entre dans la pâtisserie, commande un gâteau d’anniversaire avec les chiffres 8 et 5 en bougies, bavarde avec la boulangère, demande au passage si elle connaît la capitale de la Pologne, ressort avec un bouquet de fleurs, salue le marabout Ibrahim, inspecte une éraflure sur sa carrosserie avec un mouchoir sorti délicatement de sa poche intérieure, se vérifie les dents dans le rétroviseur. Sami Ouali, dit Picasso, est un personnage d’une cohérence redoutable, dont chaque geste révèle une personnalité construite autour d’un principe fondateur : l’ordre, la précision, la ponctualité. Quand l’horloge à coucou sonne 19 heures, il est déjà là, pas une minute avant, pas une minute après.

Ce qui fascine chez lui, c’est la coexistence de registres apparemment incompatibles. Sami est un ancien élève doué pour le dessin et la peinture, qui écrivait des poèmes dédiés à sa mère et envoyait des textes à Grand Corps Malade. C’est aussi un homme du milieu, patron du SGAM, entouré de ses deux gardes du corps postés devant la porte, dont le chien s’appelle Cerbère et dont le SUV porte une immatriculation polonaise pour brouiller les pistes. Begag réussit le tour de force de rendre ce personnage à la fois inquiétant et attachant, sans jamais chercher à l’excuser ni à le condamner. Picasso n’est ni un monstre ni un héros, il est simplement, et c’est là toute la richesse du personnage, quelqu’un qui applique à sa vie criminelle les mêmes exigences morales qu’un notaire à ses actes.

Car c’est bien là le paradoxe vertigineux que Begag met en scène : Sami Ouali est un homme d’honneur dans un métier sans honneur. Il fait craquer ses doigts, il virevolte, il sourit, il cite le Coran, il refuse les lingots d’or qu’on lui propose pour le faire changer d’avis, au nom d’une probité que beaucoup de gens bien seraient incapables d’afficher. Le portrait de cet homme carré, dont les angles ne sont pas arrondis et pour qui deux droites parallèles ne se croisent jamais, traverse le roman comme une ligne de force. On ne sait jamais vraiment où il va, mais on ne peut pas détacher les yeux de lui.

La kelma, une éthique du serment

Le mot revient comme un leitmotiv, scandé, martelé, parfois hurlé : kelma. En arabe, il signifie simplement « la parole ». Mais dans la bouche de Sami Ouali, il prend une dimension quasi métaphysique, celle d’un serment qui transcende le temps, les circonstances et même la raison. Begag fait de ce mot le véritable moteur narratif du roman, l’axe autour duquel tout gravite et s’organise. La kelma n’est pas une promesse ordinaire que l’on peut réviser à la faveur des années qui passent : c’est un engagement sacré, intemporel, imperméable aux regrets et aux larmes de crocodile.

Ce que le roman explore avec une finesse réelle, c’est la collision entre deux conceptions du monde radicalement différentes. D’un côté, Laure et Richard Renucci, deux anciens professeurs de gauche, athées, pragmatiques, qui considèrent qu’un contrat signé il y a vingt-deux ans dans un contexte émotionnel particulier peut et doit être révisé. De l’autre, Sami, nourri d’une culture où la parole donnée engage l’homme tout entier, où manquer à sa promesse est une forme de mort intérieure. Le Recteur de la grande mosquée de Lyon, consulté par une Laure désespérée, ne dit pas autre chose quand il cite le Coran : l’engagement est une obligation religieuse, la plus noble qualité chez un homme. Le fait que Sami soit par ailleurs un caïd de cité ne change rien à l’affaire, et c’est précisément là que Begag touche juste.

Ce vertige philosophique, Begag le fait passer par la comédie plutôt que par le traité moral, et c’est ce choix qui rend le propos si efficace. Laure qui se rend à la mosquée en perruque et lunettes de soleil pour demander l’annulation d’une « fatwa », l’écrivain voisin qui invoque « Allah, Jésus et la Torah » en tournant dans son salon comme un lion, le Recteur qui finit par appeler sa secrétaire pour faire raccompagner cette visiteuse épuisante : chaque scène fait rire, mais chaque rire laisse un arrière-goût d’inquiétude. Car derrière la farce, la question posée est sérieuse et universelle. Qu’est-ce qu’une promesse vaut ? Qui décide de sa durée de vie ? Et peut-on vraiment reprocher à quelqu’un de tenir parole ?

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Richard et Laure Renucci : les vieux amis rattrapés par le temps

La maison de la rue du Repos dit tout d’eux avant même qu’ils n’ouvrent la bouche. La peinture qui mériterait d’être rafraîchie, les encyclopédies d’un autre âge, le vieux transistor en décoration, les tableaux signés Richard Renucci au mur, l’horloge à coucou suisse, la tête de sanglier et les deux fusils de chasse : chaque objet est un fragment de biography silencieuse. Quand on les découvre en vieux costume et robe de mariée, trinquant au champagne pour leurs cinquante ans de mariage sur fond de valses viennoises, on comprend immédiatement que Begag a construit ce couple avec une tendresse précise, celle qu’on réserve aux gens qu’on a bien observés.

Richard et Laure ne sont pas de simples faire-valoir comiques. Ils portent en eux toute une époque, celle des enseignants de banlieue des années quatre-vingt-dix, convaincus que l’école pouvait changer des destins, qui invitaient leurs élèves à dîner, leur servaient des pennes à l’arrabiata et du flan au lait, leur ouvraient leur bibliothèque et leur salon. Richard qui guidait la main de Sami sur le papier à dessin en lui murmurant que « tout l’art réside dans la façon de saisir la lumière et de la rendre », Laure qui avait conservé précieusement ses poèmes d’adolescent, ses peintures, jusqu’à ce petit texte dédié à sa mère et à la berceuse du Djurdjura : ces détails construisent deux silhouettes d’une humanité frappante.

Ce que Begag réussit avec ce couple, c’est de montrer comment le temps transforme les certitudes en pièges. La proposition qu’ils avaient faite à Sami vingt-deux ans plus tôt, lucide et raisonnée à leurs yeux à l’époque, se retourne contre eux avec une logique implacable. Richard, dont la mémoire s’effiloche sous l’Alzheimer, ne se souvient plus du contrat. Laure, elle, se souvient de tout, et c’est ce fardeau de lucidité qui la pousse à des initiatives de plus en plus rocambolesques. Entre l’homme qui danse joue contre joue avec sa femme en lui disant « on vieillira ensemble, main dans la main » et celui qui descend au sous-sol en tenue de parachutiste avec un fusil de chasse tremblant entre les mains, il y a tout le roman.

Le pacte impossible : quand l’amour se mêle au crime

Ce qui rend le contrat au cœur de Kelma si troublant, c’est qu’il ne naît pas de la haine ni de la cupidité, mais d’une forme d’amour maladroit et sincère. Les Renucci n’ont pas choisi Sami par hasard : ils voyaient en lui le fils qu’ils n’avaient jamais eu, celui à qui ils voulaient transmettre quelque chose, un regard sur la lumière, un goût pour les mots, une place dans le monde. L’argent remis au jeune homme n’était pas un paiement froid : il devait financer ses études, lui ouvrir des portes, compenser ce que la vie lui avait refusé. Que cette générosité ait été assortie d’une clause aussi extravagante dit moins quelque chose sur leur cynisme que sur leur désarroi face au vieillissement et à la peur de finir ratatinés dans un EHPAD.

De son côté, Sami a accepté ce pacte non par intérêt, mais par loyauté. C’est là que le roman atteint une de ses tensions les plus vives : l’homme qui se présente vingt-deux ans plus tard à la porte des Renucci avec son porte-documents en cuir et son stylo Mont Blanc n’est pas venu encaisser une dette. Il est venu honorer une parole. Il a refusé les lingots d’or qu’on lui agite sous le nez, il s’indigne qu’on puisse le croire vénale, il embrasse le portrait de son père accroché au mur du salon comme un fils qui porte encore le deuil. Begag tisse dans ces scènes une ambiguïté morale fascinante, où le crime et l’affection coexistent sans se neutraliser.

C’est précisément cette confusion des sentiments qui donne au roman sa profondeur inattendue. Lors du dîner qui réunit Sami et l’écrivain chez les Renucci, quelque chose de presque familial se dégage de la table, une chaleur étrange qui n’appartient qu’aux liens forgés dans la durée. Sami parle de son père, l’écrivain parle du sien, Laure sort les vieux dessins d’adolescent et lit à voix haute le poème écrit pour une mère aimée. Un instant, on oublie presque le contrat, le SGAM, Huber et l’aconit qui pousse dans le jardin. C’est dans cet oubli momentané que Begag loge l’essentiel : la démonstration que les liens humains les plus vrais résistent à tout, même à l’absurde.

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Une comédie noire à la française

Il y a dans Kelma une parenté évidente avec la grande tradition de la comédie noire, celle qui fait rire franchement tout en laissant une inquiétude sourde s’installer. Begag maîtrise l’art du quiproquo et du dialogue à double fond avec une aisance qui rappelle parfois le meilleur du théâtre de boulevard revisité par le polar : des personnages qui parlent sans se comprendre, des situations qui s’emballent par accumulation de malentendus, une logique interne absurde mais parfaitement cohérente avec elle-même. Quand Sami répond « Poids Lourd » au policier qui se moque de son immatriculation polonaise, quand Richard crie « Pipi » en voulant dire « Picasso », quand l’écrivain hurle sur son palier que son nom est « BelamRi, avec un R » et qu’il « n’a pas que ça à faire », le rire est immédiat, physique, irrépressible.

Ce qui distingue pourtant Begag d’un simple farceur, c’est la précision chirurgicale avec laquelle il dose le registre comique. La scène chez Gamm Vert, où la vendeuse africaine tente d’avertir Laure des effets mortels de l’aconit pendant que la vieille dame lui tient tête avec une mauvaise foi souveraine, est construite comme un numéro de music-hall, avec ses répliques qui s’enchaînent en rafale et sa chute parfaitement minutée. Mais la scène suivante, où Laure rentre chez elle et prépare sa concoction avec des gants, un dictionnaire et une balance de cuisine, ramène d’un coup toute la gravité de l’enjeu. Begag ne laisse jamais le lecteur s’installer confortablement dans le rire : il le fait basculer sans prévenir.

La forme même du roman, écrite comme un scénario avec didascalies, noms de personnages en majuscules et répliques au cordeau, accentue cette dimension théâtrale revendiquée. On visualise chaque scène comme si elle était déjà mise en scène, on entend les voix, on voit les gestes, le doigt pointé vers la tête de sanglier, les phalanges qui craquent, le coucou qu’on repousse violemment dans son trou. Cette écriture visuelle et rythmée transforme la lecture en expérience presque cinématographique, quelque part entre un film des frères Coen et une pièce de Labiche remixée dans les quartiers nord de Lyon.

Les voix périphériques : cité, mosquée et commissaire

Kelma ne se contente pas de raconter une histoire entre quelques protagonistes enfermés dans leur huis clos : il ouvre constamment des fenêtres sur un monde plus large, peuplé de silhouettes qui traversent le récit le temps d’une scène et laissent pourtant une empreinte durable. Le marabout Ibrahim avec sa « Maraboutique » et son « Service Garanti à Vie », contrepoint savoureux au SGAM de Sami, apporte une dimension presque mythologique à l’histoire, celle des croyances parallèles qui structurent la vie des quartiers loin des institutions officielles. Le commissaire Picoli, résigné derrière la vitre de son vieux commissariat, regardant les rodéos de scooters avec la lassitude de quelqu’un qui a depuis longtemps renoncé à comprendre, incarne quant à lui une France périphérique qui se sent abandonnée des deux côtés du miroir.

La visite de Laure à la grande mosquée de Lyon est l’une des séquences les plus réussies du roman, un bijou d’écriture comique à double lecture. La vieille dame en perruque et lunettes de soleil qui demande à la secrétaire un rendez-vous « pour une question de vie ou de mort », qui confond imam et recteur, qui propose des billets de 500 francs comme don à la mosquée et finit par murmurer « je suis prête à me convertir, ma kelma » pour obtenir gain de cause : Begag pousse ici le burlesque jusqu’à ses limites, tout en disant quelque chose de juste sur les malentendus culturels qui structurent le quotidien français. Le Recteur, homme cultivé et pragmatique, n’est ni caricaturé ni idéalisé. Il subit, comme les autres, le passage de cette tornade octogénaire.

Olivier Charcot, le commissaire retraité ami de l’écrivain, complète ce tableau avec une ambiguïté bien dosée. Ancien flic au regard lucide sur la société, il observe la cité de Sami avec les yeux d’un anthropologue légèrement dépassé, note les chibanis sur leurs bancs qui annoncent leur retour en « Lingerie », comptabilise ses 3 350 euros de pension avec amertume, rêve de croisières méditerranéennes avec Chantale. Begag fait de lui bien plus qu’un simple auxiliaire de l’intrigue : un homme ordinaire aspiré lui aussi dans l’engrenage, dont les motivations restent suffisamment floues pour maintenir le lecteur en éveil jusqu’au bout.

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Begag et la littérature comme acte de mémoire

Derrière la mécanique du polar et les éclats de rire de la comédie noire, Kelma porte quelque chose de plus intime, une réflexion sur la transmission et sur ce que les générations se doivent mutuellement. Richard qui enseigne à Sami « la façon de saisir la lumière et de la rendre », puis qui ajoute que « comme la lumière n’appartient à personne, celui qui la prend un jour doit la rendre à son tour » : cette phrase, répétée comme un écho entre le passé et le présent du roman, résonne bien au-delà de la peinture. Elle dit quelque chose sur l’écriture elle-même, sur ce qu’un auteur reçoit du monde et ce qu’il lui restitue en retour sous forme de fiction.

Azouz Begag est de cette génération d’écrivains français issus de l’immigration qui ont fait de leur trajectoire un matériau littéraire, sans jamais se laisser enfermer dans le seul témoignage autobiographique. Avec Kelma, il choisit la distance du polar et de la farce pour parler de sujets qui lui sont manifestement proches : la banlieue lyonnaise, les pères algériens tatoués et dignes, les enseignants qui croyaient à l’école comme ascenseur social, les fils qui ont grandi entre deux cultures sans toujours trouver leur équilibre. Le personnage de l’écrivain voisin, Omar Belamri, qui pianote sur son ordinateur en écoutant Bach et dont le père s’appelait Alaoua, de Sétif, introduit une dimension réflexive discrète mais perceptible, celle d’un auteur qui se regarde écrire à travers l’un de ses personnages.

Ce qui demeure après la dernière page de Kelma, au-delà du plaisir de la lecture et des rebondissements de l’intrigue, c’est la conviction que Begag a écrit un roman généreux, habité par une vraie tendresse pour ses personnages, même les plus troubles. Le petit poème de Sami adolescent, dédié à sa mère et à sa berceuse du Djurdjura, conservé précieusement par Laure pendant vingt ans comme une relique, dit mieux que n’importe quelle démonstration ce que la littérature peut accomplir : fixer l’instant fragile où un enfant de banlieue a cru, grâce à deux professeurs et à un pinceau, que les pépites valaient mieux que les pépins.

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Mots-clés : polar français, banlieue lyonnaise, comédie noire, parole donnée, Azouz Begag, contrat d’honneur, humour noir


Extrait Première Page du livre

« Situé dans la périphérie populaire de Lyon, avec comme unique horizon le couloir de la chimie et ses toxiques pollutions, le lotissement est d’une banalité à pleurer. La maison, baptisée Wonderland en hommage à Michael Jackson, exhibe un faux style californien, avec sa fontaine mastoc en toc dans la cour bétonnée, pelouse synthétique, piscine marbrée, fauteuils relaxants pour fainéants impotents, BBQ géant… On la croirait tirée d’un film hollywoodien avec Robert De Niro, Billy Crystal et Danny DeVito où des mafieux jouent les premiers rôles.

En réalité, le propriétaire se nomme Sami Ouali, alias Picasso. Beau garçon, la trentaine bien entamée, cheveux gominés, rasés sur les côtés, veston léger, chemise colorée, barbe affûtée. Il est en train de sortir de la maison et se rend dans la cour, serrant dans la main un porte-documents en cuir qui accentue son air intriguant.

Impeccable dans sa démarche et dans son geste, comme s’il forçait volontairement son trait, il monte dans son SUV noir flambant neuf, vitres teintées. Son berger allemand le suit à la trace, impeccable également.

SAMI caresse le chien.

–– Garde la maison et la famille, Cerbère.

Il s’installe au volant, fait craquer ses doigts, bruyamment, puis actionne sa télécommande, recouverte de son plastique de protection, qui ouvre le portail automatique de Wonderland. Bien calé dans son siège, il observe avec fierté ce portail blanc qui protège sa maison, et on devine aisément qu’il en est ainsi avec tout ce qui est de l’ordre de l’automatisme et fonctionne parfaitement grâce à une logique mathématique, sans aléa ni grain de poussière.

L’ordre de l’automatisme, ces mots conviennent à sa personnalité. Le garçon aime les esprits qui, à l’instar des machines, sont parfaitement huilés et réglés de telle manière que, pour les mêmes causes, elles produisent toujours les mêmes effets. En termes de géométrie humaine, on pourrait d’ores et déjà affirmer que Sami Ouali est un « homme carré ». Ses angles ne sont pas arrondis.

Pour lui, la ligne droite est et sera toujours le chemin le plus court entre deux points. Et deux droites parallèles ne se croisent jamais. »


  • Titre : Kelma
  • Auteur : Azouz Begag
  • Éditeur : Éditions Erick Bonnier
  • Nationalité : France
  • Date de sortie : 2026

Résumé

Laure et Richard Renucci, deux anciens professeurs de banlieue lyonnaise, fêtent leurs 85 ans quand surgit à leur porte Sami Ouali, dit Picasso, leur ancien élève devenu caïd de cité. Il y a vingt-deux ans, ils lui avaient proposé un marché aussi singulier qu’extravagant : l’aider financièrement en échange d’un engagement solennel, celui de les « éliminer » le jour de leurs 85 ans pour leur éviter la déchéance d’un EHPAD. Un contrat signé, une kelma donnée. Problème : les vieux ont changé d’avis et veulent vivre.
Sami, homme de parole inflexible, entend bien honorer cet engagement coûte que coûte, quitte à avoir sous-traité la mission à Huber, son associé sicaire au sein du SGAM, Service Garanti à Mort. Affolée, Laure entraîne dans la tourmente un écrivain voisin qui devient malgré lui le pivot d’une situation de plus en plus incontrôlable. Entre fous rires et frissons, Azouz Begag signe un polar noir et jubilatoire sur l’honneur, la loyauté et la valeur d’une promesse.

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Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


2 réflexions au sujet de “Kelma d’Azouz Begag : un polar noir, drôle et profondément humain”

    • Merci beaucoup, c’est un plaisir partagé. « Kelma » est un roman qui méritait qu’on lui consacre du soin, et Azouz Begag nous offre là un texte qui touche à des thèmes essentiels avec une vraie sincérité. Je suis heureux que la chronique ait rendu justice au travail de votre maison.
      À bientôt sur Le Monde du Polar, peut-être pour un prochain titre !
      Manuel

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