L’Affaire Lerouge d’Émile Gaboriau : le roman qui a inventé le policier français

L'Affaire Lerouge de Émile Gaboriau

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Une porte close sur la pente de La Jonchère

Cinq femmes poussent la porte du bureau de police de Bougival, un jeudi de mars 1862, et réclament qu’on aille forcer la serrure d’une voisine dont plus personne n’a de nouvelles. Le commissaire refuse, puis cède par lassitude. Voilà le mouvement inaugural du livre : non pas un coup de tonnerre, mais une démarche administrative arrachée à contrecœur. Gaboriau installe son drame dans la grisaille des formalités et des haussements d’épaules, et cette lenteur calculée donne au reste une vivacité d’autant plus mordante. Un enfant qui joue dans le fossé ramasse une grosse clé et l’apporte en triomphe : le hasard, ici, arrive avant la police.

Le décor est planté avec une exactitude d’arpenteur. La Jonchère, hameau sans importance accroché au coteau entre la Malmaison et Bougival, un chemin escarpé et encaissé, une chaumière plus profonde que large où quelque boutiquier parisien amoureux de la belle nature avait pris soin d’abattre tous les arbres, un mur de pierres sèches qui s’écroule par places. La note ironique perce déjà : Bougival est un pays aimable, peuplé de canotiers le dimanche, où l’on relève beaucoup de délits et fort peu de crimes. Cette manière de glisser le sourire dans le compte rendu deviendra la signature du livre.

Ce qui frappe surtout, c’est la nature de l’énigme proposée. Pas de témoin utile, pas de lettre, pas le moindre chiffon de papier, une victime dont les bavardages quotidiens n’ont rien laissé dans l’oreille des commères. Gaboriau construit son intrigue sur un vide méthodique, et fait de ce vide le moteur même de la lecture. Le contrat passé avec le lecteur se lit dans ces premières pages : on ne lui demandera pas d’attendre une confidence, on lui demandera d’observer. Le roman judiciaire vient de changer de régime, et il le fait sans tambour, avec une clé rouillée et quarante badauds qui tendent le cou par-dessus un mur.

Le propriétaire de la rue Saint-Lazare et sa passion secrète

Quand le juge d’instruction réclame le fameux « père Tirauclair », il voit apparaître une silhouette qui ne correspond à rien de ce qu’on attend d’un limier. Soixantaine mal portée, taille menue, échine voûtée, jonc à pomme d’ivoire, figure ronde marquée d’un étonnement perpétuel, nez retroussé, longues oreilles décollées, gants de soie, guêtres, et une chaîne d’or massive d’un goût déplorable qui fait trois fois le tour du cou. Gaboriau prend un risque considérable en offrant à son enquêteur un physique de comique de boulevard. Le pari est gagné : le contraste entre l’apparence bonasse et l’acuité du regard produit un effet de saisissement que cent portraits héroïques n’auraient pas obtenu.

L’homme se raconte lui-même, dans un wagon de première, avec une verve amère et savoureuse. Vingt années de privations absurdes pour entretenir un père qu’il croyait ruiné, la découverte au lendemain de l’enterrement d’une fortune soigneusement dissimulée, le mariage manqué, la jeunesse flétrie, puis l’ennui d’un rentier sans emploi. Sa parade : se donner une passion, une manie, un vice. Il collectionne d’abord les livres, exclusivement ceux qui touchent à la police, mémoires, rapports, pamphlets, procès, et les dévore. De la lecture à la pratique, la pente était douce. Il exerce pour la gloire, paie les récompenses de sa poche, et cache ses exploits comme d’autres cachent une liaison.

Il y a là une invention d’une portée considérable. L’amateur fortuné qui traque le crime par passion pure, sans salaire ni hiérarchie, entre en littérature avec une épaisseur humaine que Gaboriau ne lui marchande pas. Le comique de situation achève de le rendre attachant : dans son immeuble, on le tient pour un vieux libertin qui dépense ses revenus à courir le guilledou, la portière plaisante sur ses princesses, le concierge annonce qu’il faudra bientôt lui passer la camisole. Il entend les ragots et il en rit. Cette double vie, tenue avec une élégance de vaudeville, installe une complicité immédiate entre lui et nous.

Un coucou arrêté, un bout de trabucos, deux moulages de plâtre

Sa première exigence est un refus : qu’on ne lui explique rien. Il veut rester maître de ses impressions, l’opinion d’autrui contamine le regard. Suit une demi-heure de va-et-vient fiévreux où le bonhomme entre, sort, revient, réclame du papier, un crayon, une bêche, du plâtre, de l’eau, une bouteille d’huile, s’apostrophe à voix haute et pousse de petits cris. On le retrouve à plat ventre dans la boue de la route, gâchant son plâtre dans une assiette. Il reparaît crotté jusqu’à l’échine, rajeuni de vingt ans, précédant Lecoq qui porte un grand panier avec mille précautions. La scène est irrésistible de drôlerie et de tension mêlées.

Vient alors la démonstration, morceau de bravoure absolu. Un coucou arrêté sur cinq heures alors qu’il marche quatorze à quinze heures d’affilée, la marque d’un pied sur l’étoffe d’une chaise, un corsage retiré et un châle croisé à la hâte : la victime remontait sa pendule, on a frappé, elle a ouvert vite, donc elle connaissait le visiteur. De la poussière et non de la boue sous la table : l’homme est venu avant la pluie. Un cercle parfait tracé sur le marbre poussiéreux du secrétaire : il portait un chapeau à haute forme. Des mains promenées sur le dessus des armoires : il dépasse la moyenne. Une empreinte de bout ferré et de rondelle de bois dans la terre glaise : il avait un parapluie. Un bout de trabucos ni mordillé ni mouillé de salive : il fumait avec un porte-cigare.

L’admirable, c’est que rien n’y relève du prodige. Chaque affirmation s’adosse à une trace matérielle qu’on peut aller vérifier, contester, mesurer. Le raisonnement se déplie devant un auditoire ébahi, le juge murmure que tout cela est précis, le brigadier se cristallise, Lecoq applaudit sans bruit. Gaboriau a compris avant tout le monde que la déduction gagne à être théâtralisée, qu’elle exige des spectateurs, un rythme, une chute. Le plaisir qu’on éprouve à cette lecture n’a pas vieilli d’une ride.

Gévrol, Lecoq et la guerre des méthodes

Face au vieil amateur se dresse Gévrol, chef de la police de sûreté, et Gaboriau se garde bien d’en faire un imbécile commode. L’homme possède une audace tranquille, un sang-froid de fer, une force herculéenne cachée sous des apparences grêles, et surtout un don qui tient du merveilleux : une mémoire des physionomies si prodigieuse qu’on l’a mise à l’épreuve à Poissy, en drapant trois détenus sous des couvertures et en leur voilant le visage. Il les a nommés sans hésiter. Il ne regarde jamais les traits, seulement le regard. Voilà un adversaire de haute volée, dont la compétence n’est pas décorative.

Sa faiblesse est ailleurs, dans une obstination qui l’empêche de revenir sur ses pas. Il a flairé un grand brun en blouse grise, il ne lâchera plus. Le duel qui l’oppose à Tirauclair oppose deux lectures du même désordre : le vol pour l’un, la destruction de papiers pour l’autre. Les répliques fusent, cinglantes et drôles. « Mais c’est du roman ! » lance Gévrol. « Pyramidal ! » ironise-t-il encore, avant de conseiller au juge de se méfier de ce bonhomme trop passionné qui prétend, avec un seul fait, reconstruire toutes les scènes d’un assassinat, comme le savant qui rebâtissait un animal perdu à partir d’un os. L’objection est intelligente, et le lecteur ferait bien de la retenir.

Dans l’ombre de ce combat circule Lecoq, ancien repris de justice réconcilié avec les lois, fin comme l’ambre, jaloux de son chef qu’il juge médiocrement fort. Il ne fait ici que porter le panier, glisser une pique, savourer l’humiliation de son supérieur. Sachant ce que la suite de l’œuvre réserve à ce comparse, on lit ses apparitions avec un sourire de connaisseur. Gaboriau sème sans insister, et cette économie de moyens force le respect.

Le juge Daburon, ou l’art de douter en robe noire

Le portrait du magistrat mérite qu’on s’y arrête, car il déjoue tous les automatismes du genre. M. Daburon exerce ses terribles fonctions en frémissant, se défiant de l’étendue de ses pouvoirs. Tromper un prévenu, lui tendre un piège, lui répugne. Au parquet, on le surnomme « un trembleur ». Le souvenir des erreurs judiciaires lui dresse les cheveux sur la tête, et il ne se contente ni des convictions ni des présomptions les plus probables : il lui faut la certitude absolue. Un substitut lui reproche en riant de chercher non plus des coupables, mais des innocents. La formule, drôle en apparence, sonne comme un avertissement.

Gaboriau lui accorde ensuite ce que la littérature judiciaire refusait alors à ses juges : une vie intérieure. On le suit la nuit, tête nue, cravate arrachée et jetée au vent, errant le long des quais déserts, croisé par des sergents de ville qui le prennent pour un ivrogne. On l’entend comparer sa robe noire à celle du prêtre, l’une apportant la consolation, l’autre l’effroi, l’une la miséricorde, l’autre le châtiment. Le romancier ouvre une porte sur l’homme dissimulé derrière la fonction, et referme la porte sur nous.

De ce déplacement naît une tension d’un genre neuf. Le suspense ne porte plus seulement sur l’identité d’un meurtrier, il porte sur la conscience de ceux qui instruisent. Gaboriau nous fait sentir le poids réel d’une signature au bas d’un mandat, la solitude d’un cabinet, la responsabilité inhumaine que la société confie à un homme faillible. L’instruction devient un drame moral autant qu’une chasse. Peu de romans du XIXe siècle ont su tenir ensemble, avec cette aisance, la mécanique de l’enquête et le vertige de celui qui la conduit.

De la rue de Jérusalem au faubourg Saint-Germain

L’ampleur sociale de l’ensemble surprend. En bas de l’échelle, une épicière de Bougival qui se souvient des confidences arrosées de sa cliente, un pêcheur de Marly, des voisines intarissables, et ce gamin de treize ans, œil narquois, qui avoue en pleurant avoir touché vingt sous et n’en avoir déclaré que dix pour s’acheter des billes. Plus haut, le Paris des loges et des cages d’escalier, les portiers qui jaugent un visiteur à sa cravate blanche, la gouvernante Manette l’oreille collée à la serrure et récoltant un juron, un coup frappé sur la table, rien de plus.

Le contraste éclate lorsque le récit gravit le faubourg Saint-Germain. Une cour vaste, vingt chevaux de prix qui piaffent dans les écuries, une façade majestueuse et sévère, un double perron de marbre, derrière lequel s’étend un parc ombragé par les plus vieux arbres de la capitale. Pour parvenir jusqu’au maître, il faut franchir un suisse en grande livrée, un chasseur emplumé, des valets de pied qui bâillent sur leurs banquettes, un valet de chambre qui interroge. Le comte de Commarin lui-même offre un contraste saisissant : bouche souriante, bonhomie facile, et dans les yeux clairs une fierté farouche. Sa politesse humiliante à force d’excès en dit plus long qu’un pamphlet.

Gaboriau règle son ironie avec une justesse d’orfèvre. La marquise d’Arlange, qui rêve de faire reculer les années comme les aiguilles d’une pendule, forme la caricature d’un monde dont le comte constitue le portrait flatté. Et lorsque le récit redescend vers les corridors gras et glissants du greffe, vers le judas percé dans une porte et les deux agents qui philosophent devant, on mesure l’étendue du parcours. Cette circulation entre les étages de la société donne au livre une densité qui déborde largement le cadre de l’énigme.

Ce que le plâtre a gardé du talon

Revenons à ce panier que Lecoq dépose sur une table, avec sa motte de terre glaise, ses feuilles de papier calquées et ses trois ou quatre morceaux de plâtre encore humides. L’objet est modeste, presque ridicule au milieu d’un cabinet officiel. Il contient pourtant tout ce que le genre policier va devenir. La confession cède la place à la trace, le témoin humain au témoin muet, l’aveu arraché au moulage d’un talon. Un roman français de 1865 fait entrer la matière dans le prétoire, et lui donne la parole.

Parue en feuilleton dans Le Pays, puis reprise l’année suivante par Le Petit Journal où elle rencontre un public immense, cette Affaire Lerouge fonde une école. Poe avait ouvert la voie avec Dupin, mais Gaboriau invente l’ampleur romanesque : une institution policière avec ses rivalités et ses jalousies, un juge d’instruction de chair et de sang, une enquête qui se déploie sur des centaines de pages sans perdre le fil, et cette figure d’amateur passionné dont Conan Doyle héritera, avec les prolongements que l’on sait. Lecoq, simple porteur de panier ici, régnera bientôt sur des volumes entiers.

Mais l’auteur ne se contente pas d’installer un outil : il en éprouve aussitôt la solidité. La démonstration qui éblouit est aussi celle qui inquiète, et l’avertissement lancé par Gévrol au détour d’une réplique continue de résonner longtemps après. C’est peut-être cela qui maintient le livre si vif cent soixante ans plus tard : sous le plaisir mécanique de la déduction court une interrogation sur ce que valent nos certitudes, portée sans lourdeur, avec une gaieté d’écriture et une vitesse de récit qui ne faiblissent jamais. Le plâtre a séché, l’empreinte tient toujours.

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Mots-clés : roman policier, Émile Gaboriau, L’Affaire Lerouge, père Tabaret, Monsieur Lecoq, roman judiciaire, classique du polar


Extrait Première Page du livre

L’Affaire Lerouge d’Émile Gaboriau

« I

Le jeudi 6 mars 1862, surlendemain du Mardi gras, cinq femmes du village de La Jonchère se présentaient au bureau de police de Bougival.

Elles racontaient que depuis deux jours personne n’avait aperçu une de leurs voisines, la veuve Lerouge, qui habitait seule une maisonnette isolée. À plusieurs reprises, elles avaient frappé en vain. Les fenêtres comme la porte étant exactement fermées, il avait été impossible de jeter un coup d’œil à l’intérieur. Ce silence, cette disparition les inquiétaient. Redoutant un crime, ou tout au moins un accident, elles demandaient que la « Justice » voulût bien, pour les rassurer, forcer la porte et pénétrer dans la maison.

Bougival est un pays aimable, peuplé tous les dimanches de canotiers et de canotières ; on y relève beaucoup de délits, mais les crimes y sont rares. Le commissaire refusa donc d’abord de se rendre à la prière des solliciteuses. Cependant elles firent si bien, elles insistèrent tant et si longtemps, que le magistrat fatigué céda. Il envoya chercher le brigadier de gendarmerie et deux de ses hommes, requit un serrurier et, ainsi accompagné, suivit les voisines de la veuve Lerouge.

La Jonchère doit quelque célébrité à l’inventeur du chemin de fer à glissement qui, depuis plusieurs années, y fait avec plus de persévérance que de succès des expériences publiques de son système. C’est un hameau sans importance, assis sur la pente du coteau qui domine la Seine, entre la Malmaison et Bougival. Il est à vingt minutes environ de la grande route qui va de Paris à Saint-Germain en passant par Rueil et Port-Marly. Un chemin escarpé, inconnu aux ponts et chaussées, y conduit.

La petite troupe, les gendarmes en tête, suivit donc la large chaussée qui endigue la Seine à cet endroit, et bientôt, tournant à droite, s’engagea dans le chemin de traverse, bordé de murs et profondément encaissé.

Après quelques centaines de pas, on arriva devant une habitation aussi modeste que possible, mais d’honnête apparence. Cette maison, cette chaumière plutôt, devait avoir été bâtie par quelque boutiquier parisien, amoureux de la belle nature, car tous les arbres avaient été soigneusement abattus. Plus profonde que large, elle se composait d’un rez-de-chaussée de deux pièces, avec un grenier au-dessus. Autour s’étendait un jardin à peine entretenu, mal protégé contre les maraudeurs par un mur en pierres sèches d’un mètre de haut environ, qui encore s’écroulait par places. Une légère grille de bois tournant dans des attaches de fil de fer donnait accès dans le jardin. »


  • Titre : L’Affaire Lerouge
  • Auteur : Émile Gaboriau
  • Éditeur : Le masque
  • ISBN : 9782702439227
  • Format : Broché
  • Nationalité : France
  • Langue : Français
  • Date de publication : 10/04/2013
  • Date de la première publication : 1866
  • Nombre de pages : 480 pages
  • Genre : Roman policier, roman judiciaire
  • Sujets traités (about) : Enquête criminelle, déduction et indices matériels, erreur judiciaire, police de sûreté, instruction judiciaire, secret de famille, filiation et légitimité, société parisienne du Second Empire

Résumé

Mars 1862. Dans le hameau de La Jonchère, entre la Malmaison et Bougival, cinq voisines réclament à la police qu’on force la porte d’une maisonnette dont l’occupante ne donne plus signe de vie. La veuve Lerouge y est retrouvée sans vie, au milieu d’un logement entièrement bouleversé. L’affaire s’annonce banale, un vol qui aurait mal tourné, jusqu’à ce que le juge d’instruction Daburon fasse appeler un enquêteur d’un genre inhabituel.
Le père Tabaret, surnommé Tirauclair, rentier parisien qui exerce la police par pure passion, va lire la scène du crime comme d’autres lisent un texte. Coucou arrêté, poussière et boue, empreintes moulées dans le plâtre, chaque détail devient une phrase. Sa reconstitution heurte de plein fouet les convictions de Gévrol, chef de la Sûreté, et entraîne l’enquête bien au-delà du hameau, vers les hôtels du faubourg Saint-Germain et les secrets qu’on y garde depuis trente ans.

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Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


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