Si près de la lumière de Stéphane Keller : meurtres dans les coulisses du cinéma occupé

Si près de la lumière de Stéphane Keller

Billancourt, un soir de Saint-Sylvestre sous les gravats

Le 31 décembre 1942, à l’heure où Paris occupé s’apprête à fêter sans joie la fin d’une année terrible, le téléphone sonne au Quai des Orfèvres. Au bout du fil, un collègue du commissariat de Billancourt signale la découverte du corps dénudé d’une jeune femme dans les ruines d’un immeuble de l’avenue Victor-Hugo, éventré par le bombardement anglais du 3 mars qui visait les usines Renault. Stéphane Keller installe son intrigue dans ce chaos de briques et de poutres enchevêtrées où une dizaine de gamins de dix ou douze ans, maigres, sales, livrés à eux-mêmes, ont trouvé le cadavre en jouant. Le point de départ est net, sans effet de manche, et l’image de ce corps pâle au milieu des décombres imprime aussitôt sa marque sur le roman.

Ce qui frappe, c’est la manière dont le trajet de l’inspecteur vers la scène de crime devient une traversée de l’époque. Les rues presque désertes, la circulation réduite à quelques milliers de véhicules autorisés, les camions Opel-Blitz chargés de soldats, les feldgrau en goguette, la Novaquatre de service bridée par souci d’économie : chaque détail porte l’empreinte de l’Histoire. L’auteur déploie une litanie de gris, celui des murs, du ciel, des uniformes et des visages affamés, qui résume une ville usée par plus de deux années d’Occupation. Les notes de bas de page, nombreuses, précisent un chiffre, une date, une référence, et prolongent la fiction sans l’alourdir.

Ce premier crime ouvre aussi sur le cinéma, fil rouge du livre. Face à la victime, Bordier se souvient d’un film d’avant-guerre, Cœur de lilas, où un corps était retrouvé sur une butte de terre près de La Chapelle, et d’une actrice de la Comédie-Française dont le nom lui échappe. Dans cette réminiscence se dessine déjà une interrogation qui parcourt l’ensemble du récit : que doivent les salles obscures à la réalité, et la réalité aux salles obscures ? La morte, Valentine Ballard, jeune comédienne qui espérait percer, relie immédiatement l’enquête à l’univers des studios, et Keller noue là un lien entre le crime et l’écran qui ne se relâchera plus.

L’inspecteur Bordier, jeune flic dans la grisaille de l’Occupation

Les lecteurs de Rouge parallèle retrouvent Bordier, affecté depuis un mois à la Brigade spéciale criminelle après un premier poste au commissariat des Grandes Carrières. Plus jeune et plus célibataire du service, il hérite de la permanence du réveillon et d’une affaire que personne ne semble pressé de lui disputer. Sa famille se résume à un oncle, une tante et deux cousins sans conversation qui somnolent du côté de Montargis. Solitaire, un rien désabusé, il doute de lui au point de se juger médiocre lorsqu’un titre de film lui échappe. Ce doute nourrit sa densité romanesque : loin du héros infaillible, voici un homme ordinaire qui avance à tâtons.

Son patron, le commissaire Orsetti, lui accorde huit jours pour obtenir du concret, assortis d’une consigne éloquente : ne surtout pas importuner Corinne Luchaire, fille du patron de la presse collaborationniste, qui a l’oreille des occupants et de la Carlingue. La mise en garde donne son titre à l’un des chapitres, « Vous marchez sur des œufs », et résume la position d’un policier pris entre l’exigence de vérité et les protections dont jouissent certains. Enquêter dans le Paris de 1943, c’est mesurer à chaque démarche le poids des relations, la menace des truands devenus auxiliaires de police, la curiosité d’une presse qui commence à fredonner la chanson de l’incompétence.

Keller prête à Bordier une voix intérieure narquoise, mélange de gouaille parisienne et d’amertume. Ses réflexions sur les bombes censées libérer, sur les gosses qui ne feront pas de beaux guerriers, sur les Français priés de pédaler jusqu’à la campagne pour trouver du beurre, confèrent au récit un ton reconnaissable, celui d’un témoin lucide qui n’a rien d’un héros mais refuse de fermer les yeux. Le jeune flic découvre en outre un milieu qu’il juge artificiel, peuplé d’êtres dont le métier consiste à faire semblant. C’est avec cette méfiance qu’il épluche le carnet de rendez-vous de la victime, ses initiales énigmatiques, ses soirées mondaines, et qu’il mène une enquête patiente, à hauteur d’homme.

La Continental, une fabrique de rêves sous tutelle allemande

En contrepoint de l’enquête, le roman pousse la porte des bureaux de la Continental, société de production à capitaux allemands dirigée par Alfred Greven, nommé par Goebbels en personne. Keller brosse de cet homme un portrait nuancé : ancien combattant de la Grande Guerre deux fois décoré de la Croix de fer, francophone accompli grâce à sa captivité, cultivé, attaché au cinéma davantage qu’à l’idéologie. Face à lui, Henri-Georges Clouzot, ancien patron des scénaristes de la firme devenu réalisateur à succès, convaincu de sa supériorité depuis l’enfance, vient défendre un manuscrit au titre court et accrocheur, Le Corbeau. Assister à la naissance de ce film sous l’Occupation apporte au livre une profondeur inattendue.

L’auteur démonte les rouages d’une industrie tenue en laisse. Au sommet, Goebbels se fait projeter les films au ministère de la Propagande et convoque les actrices qui lui plaisent ; plus bas, Greven compose, ferme les yeux, protège ceux qu’il estime utiles. Le roman rappelle au passage l’exil vers Hollywood des grands talents allemands, Douglas Sirk ou Billy Wilder, qui laisse l’Europe nazifiée orpheline de ses meilleurs artisans. Puis une lettre anonyme, tracée en majuscules baveuses, parvient au siège de la Gestapo, avenue Foch : Greven ferait travailler des Juifs. Les lieutenants Höttges et Schaffner, l’un volubile et jouisseur, l’autre réservé et prudent, mesurent l’embarras, car viser Greven revient à effleurer Goebbels.

Le rapprochement se révèle savoureux : pendant que Clouzot prépare un film sur une petite ville empoisonnée par les lettres anonymes, la délation frappe à la porte de son producteur. Keller ne souligne jamais l’écho, il le laisse agir. Studios de Billancourt, magasin d’accessoires où s’entassent les commodes Empire de Pontcarral, plateaux de la rue Francoeur éclairés à la lumière du jour par des persiennes : les lieux de fabrication du cinéma prennent corps avec une précision documentaire. On y croise machinistes, charpentiers, décorateurs comme Alexandre Trauner, responsables de la figuration, tout un peuple de l’ombre sans lequel aucune vedette ne brillerait.

Petites comédiennes entre ombre et lumière

Au cœur du roman battent des jeunes femmes dont le nom ne figure pas encore sur les affiches. Solange Crémieux et Simone, comédiennes d’origine juive, dissimulent leur ascendance pour exister dans un métier soumis aux lois raciales. Simone, née en Allemagne, a pris le nom de sa mère afin d’effacer le patronyme polonais de son père ; Solange la suit depuis leur rencontre au début de 1941, dans le couloir d’un studio mal chauffé, lors d’une audition pour une simple apparition. Leur amitié, faite d’admiration et d’entraide, insuffle au récit une chaleur et une fragilité qui tranchent avec la dureté ambiante.

Keller les accompagne au Shéhérazade, cabaret de la rue de Liège où les casquettes d’officiers supérieurs s’alignent sur l’étagère du vestiaire, et dans le sillage de Corinne Luchaire, vedette d’avant-guerre qui a promis d’être leur marraine. Solange partage le quotidien de Jules Berry, acteur célèbre, fantasque et angoissé, qui lui fait miroiter une carrière et lui ouvre les portes de Clouzot pour un essai. L’auteur décrit sans juger ces arrangements d’époque, cette nécessité de plaire et de pousser des portes trop lourdes, où l’opportunisme se confond avec l’instinct de survie et où une penderie abandonnée par une ancienne maîtresse devient une aubaine.

Une remarque de Bordier à propos de la victime éclaire le titre : ces filles naviguent entre ombre et lumière, plus tout à fait anonymes, pas encore consacrées. Doublures lumière, figurantes comme Françoise, fière de son professionnalisme et pourtant congédiée d’un revers de main parce que jugée trop petite, jeunes premières en devenir : toutes guettent le faisceau du projecteur. Elles s’en approchent au plus près, et c’est précisément ce qui les expose, car être repérée signifie aussi devenir une cible. Le roman capte avec justesse cette vulnérabilité, ce désir d’être vue dans un monde où il vaut souvent mieux passer inaperçu.

La voix de l’assassin au milieu des décors et des accessoires

Plusieurs chapitres donnent la parole au meurtrier, sans jamais lever le voile sur son identité. Keller glisse le lecteur dans le local des costumes et accessoires des studios de Billancourt, parmi les épées, les sabres, les hallebardes et les fauteuils Louis XV, là où une arme véritable se fond dans la masse des armes factices. L’idée est d’une belle efficacité : dans un lieu voué au simulacre, le vrai sang peut sommeiller à l’abri de tous les regards, puisque personne n’irait fouiller ce fatras.

Cette voix se veut transparente, invisible, fière d’accomplir un travail de l’ombre, besogneux mais indispensable. Elle se compare à Dieu, convoque Caïn et Abel, décrète que le meurtre est permis depuis le 1er septembre 1939. Le chapitre intitulé « Considérations de l’assassin avant le sommeil » prolonge cette plongée : détestation des couples qui s’affichent dans les cafés et les parcs, fantasme de réunir deux amants dans une même souffrance, conviction que tuer procure une jouissance supérieure à toute autre. Keller ne recule pas devant la noirceur de ce monologue, fidèle à l’épigraphe de Clouzot qui préfère au gris terne le noir éclatant.

Ces passages dialoguent habilement avec l’enquête. Le lecteur en sait parfois davantage que Bordier sur la mécanique du crime, mais rien sur le visage de celui qui frappe, et cette dissymétrie entretient une tension constante. La voix raille même les écrivains qui devraient avoir du vrai sang sur les mains pour éviter les approximations, clin d’œil malicieux de l’auteur à son propre métier. En logeant le tueur au sein de la machinerie du cinéma, le roman transforme l’envers du décor en territoire menaçant, où chacun peut n’être qu’une silhouette sans importance, donc n’importe qui.

Du Bar des Étoiles à la Carlingue, les vrais visages d’un Paris trouble

Le Paris de Keller mêle figures historiques et créatures de fiction, et la liste des protagonistes placée en fin de volume en témoigne. Rue Francoeur, le Bar des Étoiles, rendez-vous des comédiens et du personnel du studio voisin, accueille Robert Le Vigan, rongé par le sentiment que la masse ne comprendra jamais son talent, et son ami Louis-Ferdinand Céline, qui se verrait bien siéger seul à l’Académie française. La scène, à la fois drôle et inquiétante, restitue la complicité de deux égoïstes, jusqu’à l’histoire du chat Bébert confié au couple Destouches. La dédicace de l’auteur à son cousin Charles et à son Bar des Étoiles ajoute à ces pages une note intime.

Plus bas dans l’échelle de la respectabilité, Pigalle appartient à la Carlingue, la Gestapo française d’Henri Lafont, entouré de truands comme Abel Danos. Les obligés de M. Henri paradent au grand jour, arrosés par les commerçants, promus policiers politiques. L’Heure bleue où joue Django Reinhardt, l’Abbaye de Thélème qui se voudrait chic, les hôtels particuliers des beaux quartiers où se donnent des fêtes privées : l’auteur dessine une géographie précise de la collaboration mondaine et crapuleuse, que complètent Robert Brasillach, Paul Chack ou Jean Luchaire.

D’autres destins se tissent en parallèle. Paul-Henri de la Salles, rentré de sa formation dans les rangs de la LVF, se heurte au mépris de Béatrice, qu’il aime depuis 1936 et qui affirme ne plus rêver. Étienne Jourdan, lycéen de terminale, reçoit de Pascale un revolver entretenu par un grand-père et erre dans les rues, partagé entre la rage et la peur, en quête d’un soldat isolé. Ces trajectoires, dont certaines prolongent Mourir en mai et Moneda, donnent au roman son ampleur chorale et montrent une jeunesse écartelée entre engagement, compromission et désillusion. Keller n’assène aucune leçon ; il juxtapose les parcours et laisse au lecteur le soin de peser chacun d’eux.

« Où est le bien, où est le mal ? »

La question, que pose un protagoniste du Corbeau, irrigue tout le livre. Stéphane Keller bâtit un roman où personne ne traverse l’époque indemne : le policier compose avec une hiérarchie frileuse, les comédiennes se compromettent pour survivre, des lycéens rêvent de tuer, les puissants se protègent entre eux. Le crime initial s’inscrit dans une violence plus vaste, celle des bombardements, des lettres anonymes, des rafles et des règlements de comptes, et l’enquête de Bordier devient une manière d’arpenter cette zone grise où les frontières morales se brouillent.

Le récit, qui s’étend de la Saint-Sylvestre 1942 à l’automne 1943, laisse sentir le vent tourner : la BBC annonce la capitulation de l’Afrikakorps, les certitudes des occupants se fissurent, la peur du front de l’Est gagne les casernes. Les chapitres courts, datés et localisés, font alterner les points de vue avec fluidité, du Quai des Orfèvres à l’avenue Foch, de l’avenue Junot aux plateaux de Montmartre. Notes historiques, liste des protagonistes et ouvrages consultés attestent d’un solide travail de documentation, mis au service d’un polar qui conserve sa tension de bout en bout.

Si près de la lumière tient à la fois du roman noir, de la fresque historique et de la chronique d’un cinéma français qui continuait de tourner sous la botte. Keller y enrichit son cycle publié au Toucan noir en offrant à Bordier une affaire à la mesure de son époque. Reste l’image de ces jeunes femmes attirées par le faisceau du projecteur, et l’ombre d’un film de Clouzot qui plane sur chaque page, rappelant qu’une lumière trop vive révèle autant qu’elle expose.

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Mots-clés : Stéphane Keller, Si près de la lumière, roman noir historique, Occupation, cinéma, Continental Films, inspecteur Bordier


Extrait Première Page du livre

« 1

Un corps dans les ruines

Quai des Orfèvres, 31 décembre 1942

L’inspecteur Bordier1 était resté de garde à la Brigade spéciale criminelle2 en ce jour de Saint-Sylvestre 1942. C’était bien nor-mal qu’il soit d’astreinte puisqu’il était à la fois le plus jeune et le plus célibataire de tout le service. Sa famille ou ce qu’il en restait, un oncle, une tante, deux cousins sans conversa-tion, somnolait en province, quelque part aux environs de Montargis. Ne pas partager les banalités d’usage un soir de fête avec ces éternels inconnus ne le gênait nullement. Il espérait, sans trop y croire vraiment, recevoir un appel, quelque chose qui lui permettrait d’échapper au silence pesant d’un étage débarrassé de la plupart de ses occupants. Il ne faut jamais appeler le destin car il répond trop souvent aux prières sincères. C’est ce qu’il se dirait après coup, à la toute fin de cette affaire dont il serait l’un des seuls à connaître l’effrayant épilogue.

Il n’était pas encore 7 heures du soir quand le téléphone de son bureau sonna. Il décrocha, croyant que son patron ou un collègue expérimenté venait lui donner d’ultimes consignes qu’il avait déjà parfaitement en tête. Bien sûr, son quotidien était différent de celui de sa première affec-tation, au commissariat des Grandes Carrières, mais depuis un mois qu’il était là, il avait eu le temps de comprendre le fonctionnement de la glorieuse BSC. En réponse à son affirmation : « Bordier, Brigade spéciale », l’homme, à l’autre bout du fil, se contenta de lui dire qu’il appartenait au com-missariat de Billancourt, sans pour autant préciser son grade ou son identité. On venait de retrouver, une trentaine de minutes plus tôt, le corps dénudé d’une fille, dans les ruines d’un immeuble situé dans cette commune. Le collègue lui indiqua immédiatement l’adresse exacte, 53 avenue Victor-Hugo. L’inspecteur nota l’adresse pour la forme. Il pensa aussitôt que cette artère-là n’avait pas été débaptisée. Ce bon vieux père Hugo avait eu la bonne idée de ne pas naître juif et de mourir bien avant la prise du Palais d’Hiver. N’étant ni youpin ni coco, il était donc encore éminemment « fréquentable ». »


  • Titre : Si près de la lumière
  • Auteur : Stéphane Keller
  • Éditeur : Éditions du Toucan / L’Artilleur
  • ISBN : 9782810013517
  • Format : Broché
  • Nationalité : France
  • Langue : Français
  • Date de publication : 10/09/2026
  • Nombre de pages : 328 pages
  • Genre : Roman noir historique
  • Sujets traités : Occupation allemande, Paris 1943, Cinéma sous l’Occupation, Continental Films, Tueur en série, Collaboration, Carlingue, Enquête policière

Résumé

Le 31 décembre 1942, le corps d’une jeune comédienne, Valentine Ballard, est découvert dans les ruines d’un immeuble de Billancourt dévasté par un bombardement. L’inspecteur Bordier, nouvelle recrue de la Brigade spéciale criminelle, se voit confier l’affaire avec huit jours pour obtenir des résultats et une consigne claire : ne froisser personne parmi les protégés de l’occupant.
Son enquête le mène dans les studios parisiens, les bureaux de la Continental et les cabarets de Pigalle, au contact d’actrices en quête de rôles, de vedettes célèbres et des hommes de la Carlingue. Pendant que Clouzot prépare Le Corbeau et qu’une lettre anonyme agite la Gestapo, un assassin continue de rôder dans l’ombre des plateaux.

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Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


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