Interview de Stéphane Keller auteur

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Interview de Stéphane Keller auteur

Stéphane Keller, l’Histoire en plan-séquence

Certains romanciers écrivent l’Histoire comme on prépare un tournage, en pensant au cadre, à la lumière et au rythme des séquences. Stéphane Keller est de ceux-là. Né à Clichy dans les années 1958, il a d’abord mené une carrière de scénariste pour la télévision et le cinéma. Il a notamment écrit un épisode de la série policière Caïn pour France 2, travaillé sur une vingtaine de séries différentes, et travaillé à plusieurs reprises aux côtés de Christophe Barratier, jusqu’aux Enfants de la Résistance, récemment sorti en salles. Lui-même se présente volontiers comme un scénariste avant tout, et cette double appartenance se lit dans chacun de ses livres.

C’est en 2018, aux Éditions du Toucan, que paraît son premier roman, Rouge parallèle, traque haletante d’un ancien officier passé à l’OAS dans le Paris de janvier 1963. Suivront Telstar, L’Affaire Silling, Le Jour des fous, incursion dans un futur proche, puis Mourir en mai, plongée dans la France de 1945. Livre après livre, Keller revient aux mêmes questions : le pouvoir politique, ses arrangements, la violence d’État et la manière dont les grands bouleversements broient les destins individuels. Ses figures récurrentes, Norbert Lentz ou l’insaisissable Paul-Henri de la Salles, circulent d’un roman à l’autre et tissent peu à peu une véritable fresque du siècle.

J’ai eu le plaisir de chroniquer deux de ses romans sur Le Monde du Polar. Moneda, paru en 2024, nous entraîne à Santiago, en 1973, dans les mois qui précèdent le putsch contre Allende, autour du Bar du Suisse et de son mystérieux propriétaire. Si près de la lumière, son septième roman publié en septembre dernier, nous ramène dans le Paris occupé de 1943, entre les plateaux de la Continental, la naissance du Corbeau de Clouzot et une série de meurtres de jeunes comédiennes. Deux époques, deux continents, mais une même exigence documentaire et une même attention portée à la psychologie de ceux qui traversent ces années troubles.

Le cinéma, chez lui, ne relève pas de la simple toile de fond. Enfant, il fréquentait le Gaumont-Palace, aujourd’hui disparu, et cette mémoire des salles obscures irrigue Si près de la lumière, où le scénariste a choisi les studios comme écrin. Notes historiques, chapitres datés et localisés, alternance des points de vue : sa manière de construire un récit doit beaucoup à l’écriture pour l’écran, sans jamais sacrifier la densité romanesque ni la question qui hante ses livres, celle de la frontière entre le bien et le mal.

Il était temps de lui donner la parole. Dans l’entretien qui suit, Stéphane Keller nous ouvre les coulisses de son travail, entre plume de romancier et regard de scénariste.

L’interview questionnaire de Stéphane Keller

Vous écrivez à la main ou au clavier ?
J’ai longtemps écrit à la main, j’ai d’ailleurs gardé bon nombre de cahiers et de carnets de notes, ceux de mes premiers textes à l’âge de 17 ans jusqu’à ce que j’abandonne cette méthode. Jusqu’au tournant des années 2000, j’écrivais les épisodes des séries sur lesquelles je travaillais sur un cahier, puis je tapais. Avec l’avènement de l’ordinateur portable, je me suis mis à travailler uniquement sur le clavier. Donc les romans, mis à part leur structure et les notes prises sur les livres consultés que je couche sur le papier, les romans ont tous été écrits directement sur l’ordinateur.

Plutôt lève-tôt ou couche-tard ?
Lève-tôt, 6h-6h30. Je me couche tard mais travaille rarement le soir.

Qu’est-ce qui vous pousse à écrire ?
Un besoin viscéral. J’ai besoin d’écrire chaque jour, j’espère le faire jusqu’à mon dernier jour. L’écriture doit venir des tripes, c’est pour cela que le recours à l’IA me paraît une totale hérésie. Ce n’est même pas une solution de facilité, c’est une solution de lâcheté. Même pour ce qui concerne la documentation, je préfère effectuer moi-même le tri de ce que je vais conserver comme éléments utiles à la description de l’époque dans laquelle je place mes personnages.

Comment naît un nouveau livre : une idée, une image, une fin ?
Cela naît d’une envie. SI PRÈS DE LA LUMIÈRE est né de mon envie d’évoquer le cinéma français des années 40 et de mettre en scène des acteurs et des réalisateurs de cette époque aux prises avec un assassin. TELSTAR est né de mon besoin d’évoquer la guerre d’Algérie, MONEDA de mon traumatisme d’adolescent à la chute d’Allende. Je m’étais passionné tout l’été 73 pour les reportages effectués par les reporters de France Inter au Chili, c’était la chronique d’un putsch annoncé et ça me révoltait, j’avais 14-15 ans… vous voyez ça vient de loin.

À quelle fréquence écrivez-vous vos livres ?
En 9 ans j’aurai écrit 7 romans, plus deux autres dans un style différent qui n’ont pas trouvé preneur chez un éditeur. La moyenne est facile à faire. Je suis édité depuis 2018 et mon septième roman vient de paraître.

Votre plus belle émotion d’auteur ?
Il y en a plusieurs, fort heureusement, par exemple, j’essaye de soigner mes fins. Je suis très fier du dernier chapitre de SI PRÈS DE LA LUMIÈRE, fier du chapitre 10, la discussion entre Céline et Le Vigan dans le bar que tenait mon cousin que je n’ai pas connu puisqu’il était résistant et a été tué par les allemands. C’est peut-être ça la plus belle des émotions, celle qui consiste à ressusciter les morts, notamment les siens. Je suis fier des dernières mots de MOURIR EN MAI ou de la toute fin de TELSTAR qui éclaire sur la raison d’avoir choisi ce titre… Il faut savoir se faire plaisir pour toucher un tant soit peu.

Le livre, ou le film, qui vous a donné envie d’écrire ?
Adolescent j’ai été marqué par la lecture de Last exit to Brooklyn de Selby. Sa violence radicale m’a rassuré, je n’étais donc pas le seul mec torturé sur terre, quant au film, il s’agit de Lenny de Bob Fosse. Vu un après-midi au 3 Luxembourg, je devais avoir 18 ans et je me suis dit, je veux faire ce job là et j’ai pris des cours de théâtre.

Votre trouvaille d’archives la plus inattendue pour un livre ?
Lorsque j’écrivais TELSTAR qui se déroule pendant la guerre d’Algérie, j’avais imaginé qu’une des victimes rencontrait son futur assassin en sortant d’une pâtisserie fréquentée par la bourgeoisie algéroise. J’ai fait des recherches, j’ai choisi une pâtisserie qui avait pignon sur rue à l’époque de la colonisation et plus tard, en consultant des archives vidéos, un pied-noir avait filmé les rues d’Alger avec une super 8 depuis une voiture et j’ai eu l’émotion d’apercevoir la pâtisserie que je décrivais dans mon livre. Ça a été assez émouvant.

Votre lieu de crime idéal ?
Désolé mais je ne répondrai pas, je ne voudrais pas donner des idées à des esprits faibles ou à des collègues en mal d’inspiration.

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Votre arme du crime préférée, d’époque de préférence ?
La massue au temps du Néandertal.

L’Histoire vous fait-elle plus peur que vos intrigues ?
Etant d’origine arménienne (en partie) j’ai grandi dans le récit des massacres puisque j’ai connu des survivants, des gens qui avaient vu leur mère, leurs soeurs violées et massacrées, alors oui l’Histoire me fera toujours davantage peur que les intrigues les plus scabreuses qui soient. Et les évènements de ces derniers jours ne m’incitent pas à l’optimisme, l’homme se trouve toujours toutes les excuses possibles pour redevenir un barbare.

Votre pire cauchemar d’auteur ?
Ne plus trouver la phrase juste, m’ennuyer avec ce que j’ai écrit. Ce serait terrifiant.

Si vous étiez le méchant, à quelle époque choisiriez-vous de sévir ?
Les années 20-30 en espérant être un méchant dandy…

Crime parfait sur un plateau de tournage : derrière quel décor ?
On retrouve le corps du producteur lardé de soixante coups de couteaux, on retrouve soixante couteaux ensanglantés chez les machinos, dans la valise du chef op, les loges des comédiens, dans la loge maquillage etc… Alors 60 tueurs ou un assassin facétieux et appliqué ???

Sans le roman noir, quel genre littéraire choisiriez-vous ?
J’aime beaucoup Tom Sharpe, Hilsenrath, John Kennedy Toole (hélas mort sans avoir été édité) j’aime donc les romans profonds et drôles voire décalés.

Le livre dont vous êtes le plus fier ?
Je suis fier de tous mes enfants mais j’ai un faible pour TELSTAR, MONEDA et SI PRÈS…

Où vous sentez-vous chez vous ?
On est chez soi chaque fois que l’on est en paix avec soi-même. Je me suis senti chez moi la première fois que je suis allé en Italie, comme une évidence, j’ai vécu 25 ans à Montmartre, c’était mon quartier et il n’a pas d’équivalent à Paris, désolé pour les autres. Aujourd’hui je vis en banlieue mais de mes fenêtres je vois la butte, alors ça me console d’avoir abandonné mon vieux quartier.

Le dernier roman noir dont vous avez parlé à quelqu’un ?
Le mien, cette bonne blague !


En guise de conclusion, y a-t-il quelque chose que vous aimeriez partager avec nos lecteurs ? Une actualité, un nouveau projet qui vous passionne, une œuvre à paraître ou un événement spécial que vous souhaiteriez mettre en lumière, un prix reçu, une dédicace ou un salon ?

Je vais participer les 14 et 15 novembre prochains au salon NOIR SUR ORMESSON organisé par la librairie LA GRIFFE NOIRE. Je participerai avec d’autres auteurs à une table ronde animée par l’excellent David Medioni. Un prix sera remis, lors de ce salon, mon livre est dans la course. Sinon le 23 novembre au soir, je dédicacerai en Cie de nombreux auteurs dans les salons du Fouquet’s… à l’invitation de la librairie Fontaine Haussmann qui suit mon travail. Vous savez tout ou presque…

Plus d’infos sur Instagram : @stephane.keller.165

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Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


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