Stéphanie Artarit signe avec « L’argent tout le temps » un thriller visionnaire sur notre économie

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Un projet né de la crise : la genèse du Care

Stéphanie Artarit plante son décor dans une France confinée, asphyxiée par la pandémie de Covid-19, où les applaudissements du soir aux fenêtres résonnent comme un aveu d’impuissance collective. C’est dans ce terreau d’angoisse et de solidarité que germe le Care, cette cryptomonnaie imaginée par Manon Deraison et son ami Franck Urbain. L’autrice construit méthodiquement la genèse de ce projet révolutionnaire, offrant au lecteur les coulisses d’une utopie technologique ancrée dans l’urgence sociale. Le point de départ paraît simple : remercier concrètement les soignants qui se sacrifient dans des hôpitaux exsangues. Mais derrière cette intention philanthropique se dessine rapidement un mécanisme plus ambitieux, une Bourse d’échange de services qui permettrait aux citoyens de court-circuiter le système monétaire traditionnel.

La romancière déploie avec habileté les rouages techniques du Care, transformant ce qui aurait pu être aride en matière romanesque palpitante. Les discussions entre Manon et Franck deviennent de véritables scènes d’initiation où les concepts de blockchain, de contrats à terme et d’échappatoire fiscale s’incarnent dans des dialogues vifs et accessibles. L’intervention de Gabriel Solente, le parrain de Manon et ancien trader repenti, injecte dans le récit l’expertise d’un insider du monde financier. Sa référence au film Le Sucre pour expliquer les marchés à terme constitue un moment de bascule narratif : le projet quitte le domaine du rêve pour entrer dans celui du possible. Artarit parvient à rendre tangible la complexité d’un système où les échanges de services échapperaient à l’impôt sans enfreindre la loi, une prouesse d’écriture qui maintient l’attention sans jamais perdre le lecteur.

Ce qui frappe dans cette genèse, c’est la dimension profondément humaine que l’autrice insuffle à une mécanique financière. Le Care n’est pas qu’une innovation technique : il porte les cicatrices personnelles de Manon, fille d’un conseiller présidentiel qui refusa jadis de payer sa rançon, et les espoirs de Franck, brillant mathématicien noir confronté aux plafonds de verre de la société française. La pandémie agit comme révélateur des fractures sociales, et le Care s’impose comme une réponse citoyenne face à l’inertie gouvernementale. Artarit tisse ainsi les fils d’un thriller où l’engagement politique s’enracine dans l’intime, où chaque ligne de code devient un acte de résistance.

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L’argent contre la solidarité : quand le système bancaire refuse

La séquence à la Banque nationale de France constitue un morceau de bravoure satirique où Artarit excelle à croquer l’univers feutré des institutions financières. Manon et Franck, déguisés en entrepreneurs modèles avec leurs masques FFP2 et leur présentation PowerPoint, se heurtent au mur poli mais inflexible d’Éric, directeur des investissements non liquides. L’autrice orchestre cette confrontation comme un numéro d’équilibriste : les deux jeunes idéalistes déroulent leur vision d’une économie solidaire tandis que leur interlocuteur calcule mentalement les implications catastrophiques du Care pour son secteur. Le décalage entre les deux logiques – celle du profit et celle du bien commun – se creuse à chaque réplique, transformant la réunion en un dialogue de sourds parfaitement maîtrisé.

L’imposture qui sous-tend cette rencontre ajoute une dimension jubilatoire à la scène. Manon s’est fait passer pour la fille du ministre des Finances Christophe Mayol en créant une fausse adresse électronique, exploitant les codes du népotisme qu’elle dénonce par ailleurs. Cette audace, révélée progressivement au lecteur, installe un suspense supplémentaire : la supercherie sera-t-elle découverte ? Artarit joue habilement de cette tension, laissant planer la menace d’un scandale tout en mettant en lumière l’absurdité d’un système où seul le nom ouvre les portes. Le refus final de la banque résonne moins comme un échec que comme une validation : le Care dérange précisément parce qu’il fonctionne, parce qu’il menace l’ordre établi avec une efficacité que les banquiers eux-mêmes reconnaissent malgré eux.

Cette séquence révèle le talent d’Artarit pour tisser ensemble plusieurs niveaux de lecture. Au premier plan, un duel verbal entre deux conceptions antagonistes de l’économie. En arrière-plan, une réflexion plus profonde sur les mécanismes d’exclusion et de cooptation qui régissent l’accès au pouvoir financier. La romancière parvient à maintenir un rythme alerte tout en distillant les informations techniques nécessaires à la compréhension du projet. Quand Éric sort sa calculette pour démontrer que cent mille utilisateurs généreraient près de dix milliards d’échanges possibles, le chiffre devient une arme à double tranchant : preuve de la viabilité du système autant que de sa dangerosité pour l’establishment. Le refus bancaire scelle ainsi le destin du Care – il devra se construire en marge, dans la clandestinité créative des dissidents économiques.

La cryptomonnaie au service du bien commun

Artarit réussit le pari audacieux de transformer la blockchain en instrument de justice sociale, renversant l’image sulfureuse souvent associée aux cryptomonnaies. Le Care se déploie dans le roman comme une technologie de résistance, un outil permettant aux citoyens de reprendre la main sur leur économie quotidienne. L’autrice détaille avec précision le fonctionnement de cette monnaie alternative : chaque don aux soignants génère des Care que l’on peut ensuite échanger contre des services, créant ainsi une spirale vertueuse où la générosité initiale irrigue durablement le tissu social. Ce qui frappe, c’est la dimension profondément démocratique du système imaginé par la romancière. Un électricien et un professeur de piano peuvent négocier librement la valeur de leurs prestations respectives, échappant aux hiérarchies arbitraires imposées par le marché traditionnel.

Le génie du dispositif réside dans sa capacité à contourner l’impôt sans enfreindre la loi, exploitant une faille juridique que Gabriel explique par analogie avec les marchés à terme des matières premières. Artarit traduit ces mécanismes complexes en scènes narratives fluides où l’enthousiasme des personnages contamine le lecteur. Les dialogues entre Manon, Franck et Gabriel deviennent de véritables master class d’économie alternative, jamais pesants malgré leur densité conceptuelle. L’application We-Care, avec son système de notation inspiré de Tripadvisor, ancre le projet dans une réalité familière tout en ouvrant des perspectives inédites. La romancière imagine une Bourse de cotation des services qui permettrait de visualiser en temps réel la valeur attribuée par les utilisateurs à chaque métier, substituant à la loi de l’offre et de la demande une évaluation collective fondée sur l’utilité réelle.

Ce qui séduit dans cette vision, c’est son pragmatisme utopique. Artarit n’idéalise pas son système : elle montre les ajustements nécessaires, les questions non résolues, les risques de détournement. Pourtant, elle insuffle au Care une force de persuasion redoutable en le présentant comme une réponse concrète à la crise sanitaire. Les scènes où des artisans, des coiffeurs ou des DJ commencent spontanément à accepter les paiements en Care témoignent d’un mouvement viral qui échappe rapidement à ses créateurs. La cryptomonnaie devient alors bien plus qu’un outil technique : elle incarne l’espoir d’une refondation économique où la solidarité ne serait plus un supplément d’âme mais le moteur même des échanges.

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Entre légalité et subversion : les failles du système fiscal

L’exploit romanesque d’Artarit tient à sa capacité de naviguer dans les eaux troubles de la légalité sans jamais sombrer dans l’illégalisme primaire. Le Care s’inscrit dans cet espace fascinant où le droit révèle ses angles morts, ses incohérences exploitables par ceux qui en maîtrisent suffisamment les arcanes. La romancière déploie une argumentation juridique imparable : puisque la loi autorise l’échange unique de services entre deux personnes sans fiscalisation, et puisque chaque utilisateur peut multiplier ces échanges avec des partenaires différents, le système échappe mécaniquement à l’impôt. Cette faille béante dans l’édifice fiscal français devient le cœur battant du thriller, transformant un détail technique en enjeu politique explosif.

L’intelligence narrative d’Artarit consiste à présenter cette subversion non comme une fraude mais comme une réappropriation citoyenne des règles du jeu. Quand Franck explique que le Care fonctionne comme les contrats à terme, garantissant l’absence de spéculation et donc de profit taxable, la mécanique prend une dimension presque poétique. La référence au film Le Sucre ancre cette technicité dans une culture populaire accessible, démystifiant ce qui aurait pu rester hermétique. L’autrice montre comment ses personnages transforment les outils du capitalisme financier contre lui-même, retournant la sophistication des marchés dérivés au profit d’une économie de partage. Cette inversion des valeurs traverse tout le roman : ce qui était conçu pour enrichir quelques-uns devient l’instrument d’une redistribution massive.

La tension dramatique naît précisément de cette zone grise où le légal confine au révolutionnaire. Artarit saisit parfaitement l’inconfort des autorités face à un dispositif qu’elles ne peuvent interdire sans déclencher une crise politique majeure. Les scènes où les hauts fonctionnaires mesurent l’ampleur de la menace que représente le Care pour l’État illustrent ce paradoxe savoureux : comment combattre un mouvement citoyen qui respecte formellement la loi tout en sapant les fondements du système fiscal ? La romancière explore cette aporie avec une acuité remarquable, montrant que les plus grands dangers pour l’ordre établi ne viennent pas toujours des armes ou de la violence frontale, mais parfois d’une simple idée diffusée au bon moment dans une société à bout de souffle.

Les joueurs et les enjeux : portraits croisés des protagonistes

Artarit compose une galerie de personnages où chacun incarne une facette du rapport complexe à l’argent et au pouvoir. Manon Deraison porte en elle les cicatrices d’un enlèvement d’enfance dont son père refusa de payer la rançon dérisoire, traumatisme fondateur qui nourrit sa révolte contre un système où tout se monnaye sauf l’amour filial. La romancière sculpte ce personnage féminin avec une psychologie fouillée, évitant l’écueil de l’héroïne lisse pour livrer une jeune femme pétrie de contradictions : issue de la haute bourgeoisie qu’elle combat, usant des privilèges qu’elle dénonce, oscillant entre idéalisme pur et pragmatisme implacable. Face à elle se dresse Jacques Deraison, son père, conseiller de l’ombre du président, manipulateur aux mains glacées qui transforme chaque interaction en partie d’échecs. Artarit en fait un personnage glaçant de cohérence, capable de sacrifier sa propre fille sur l’autel de la raison d’État sans manifester la moindre émotion.

L’irruption d’Ivo Butorac dans cette configuration familiale déjà explosive injecte une dimension proprement romanesque au récit. Ce joueur professionnel néo-zélandais, surnommé « Baleine » dans le milieu des paris, traverse le livre comme une force de la nature amorale. Artarit construit son personnage en équilibriste : ni héros ni villain absolu, Ivo navigue entre les codes de la mafia croate et ceux de la haute finance avec une fluidité troublante. Sa rencontre avec Manon sous l’identité de « David » génère une charge érotique et une tension dramatique qui propulsent le récit vers des sommets d’intensité. La romancière excelle à montrer comment ces deux êtres que tout oppose se reconnaissent mutuellement comme des joueurs, partageant ce goût du risque et cette capacité à bluffer qui font les grands manipulateurs autant que les révolutionnaires.

Les personnages secondaires ne sont pas en reste : Franck Urbain, génie des mathématiques confronté au racisme ordinaire, Gabriel Solente, ancien trader repenti devenu ermite des Landes, ou encore Marie Deraison, mère falote prisonnière d’un mariage toxique. Artarit donne à chacun une épaisseur suffisante pour qu’ils échappent à la caricature. Ce qui frappe dans cette constellation humaine, c’est la manière dont l’autrice tisse les destins individuels autour de la question centrale de la valeur : que vaut une vie, un service, une loyauté ? Chaque personnage apporte sa réponse, et c’est dans le choc de ces visions incompatibles que le thriller trouve son carburant le plus explosif.

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Le piège se referme : la manipulation gouvernementale

Le basculement du roman dans la mécanique du complot d’État s’opère avec une précision chirurgicale qui témoigne du sens aigu qu’a Artarit de la construction dramatique. Lorsque Jacques Deraison comprend que le Care menace les fondements économiques de la République, il met en branle un dispositif d’une sophistication redoutable. La romancière orchestre cette descente aux enfers bureaucratique avec un réalisme glaçant : cellules de crise à Matignon, réunions classées secret-défense, euphémismes administratifs masquant des décisions criminelles. Le pacte faustien conclu avec Ivo Butorac illustre jusqu’où peut aller la raison d’État quand elle s’affranchit de toute moralité. Deraison instrumentalise ce joueur aux mains sales pour accomplir ce que les institutions ne peuvent assumer publiquement, transformant la DGSI en machine à éliminer des citoyens français coupables d’avoir imaginé une alternative économique.

Ce qui fascine dans cette partie du récit, c’est la manière dont Artarit décortique les mécanismes de la manipulation à tous les étages. Deraison ment à Butorac sur ses véritables intentions, Butorac découvre l’identité de Manon sans la révéler à son commanditaire, et chacun croit tenir les cartes maîtresses d’une partie où tous finiront perdants. La romancière multiplie les niveaux de duplicité comme des poupées russes maléfiques, créant une architecture narrative vertigineuse où le lecteur peine à démêler qui manipule qui. L’opération de Moliets, minutieusement préparée par les services secrets, se transforme en bain de sang qui dépasse les calculs de chacun. Artarit rend palpable cette escalade incontrôlable où la violence d’État, une fois libérée, échappe à ses initiateurs pour produire une tragédie aux dimensions shakespeariennes.

La force du propos tient à son ancrage dans une vraisemblance troublante. En situant l’action pendant la pandémie, période où les libertés fondamentales ont effectivement été suspendues au nom de l’urgence sanitaire, Artarit exploite un terreau d’anxiété collective encore brûlant. Ses descriptions des réunions gouvernementales, où l’on discute froidement d’éliminer des citoyens comme on arbitrerait un budget, possèdent cette qualité cauchemardesque des récits qui résonnent avec nos peurs contemporaines. Le lecteur assiste impuissant au rétrécissement de l’espace de liberté autour des créateurs du Care, éprouvant physiquement cette sensation d’étau qui se resserre inexorablement sur des innocents pris dans un engrenage qui les dépasse infiniment.

Violence et trahisons : quand l’État devient criminel

La fusillade de Moliets constitue le paroxysme du roman, séquence d’une brutalité sidérante où Artarit libère toute la tension accumulée dans les chapitres précédents. Treize morts jonchent le sable landais quand la nuit tombe sur la maison de Gabriel Solente, transformant ce refuge paisible en théâtre d’opérations militaires. La romancière filme cette scène avec une intensité cinématographique, alternant les points de vue pour restituer le chaos d’un affrontement où personne ne contrôle plus rien. Franck Urbain, jeune prodige des mathématiques, s’effondre sous les balles d’un tireur d’élite embusqué, la tête littéralement explosée alors qu’il tentait simplement de se relever. Cette mort absurde résonne comme une accusation portée contre l’arbitraire meurtrier d’un État qui élimine ses propres citoyens avec la froideur d’une opération comptable.

Ce qui distingue le traitement d’Artarit, c’est sa capacité à maintenir une complexité morale même dans la violence extrême. Ivo Butorac, censé être l’exécuteur des basses œuvres gouvernementales, se retrouve lui-même pris au piège d’une trahison planifiée par Deraison. La romancière évite le manichéisme facile en montrant comment ce joueur cynique, mafieux à ses heures, choisit finalement de protéger Gabriel et Manon plutôt que d’accomplir sa mission létale. Cette rédemption in extremis n’efface rien de ses compromissions passées mais ouvre une faille humaine dans un personnage qui semblait imperméable à toute forme d’empathie. Le massacre devient ainsi le révélateur des véritables natures : Deraison prêt à sacrifier sa propre fille, Ivo découvrant des limites qu’il ignorait posséder, la machine d’État dévoilant son visage totalitaire sous le vernis républicain.

Artarit pousse jusqu’au bout la logique implacable de son thriller en refusant toute consolation. La troisième partie du roman plonge dans une atmosphère crépusculaire où les survivants errent tels des fantômes, traqués par des forces qui possèdent tous les moyens de l’État moderne : drones, surveillance satellitaire, équipes d’intervention. La romancière excelle à décrire cette claustrophobie à ciel ouvert, cette impossibilité de fuir quand l’adversaire dispose des ressources infinies du Léviathan. Les scènes finales, où Manon et Ivo tentent de négocier leur survie avec les clefs du Care comme dernière monnaie d’échange, atteignent une tension insoutenable qui propulse le lecteur vers un dénouement dont la noirceur marque durablement les esprits.

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La fin justifie-t-elle les moyens ? Réflexions sur un système à réinventer

Au-delà du thriller haletant, Artarit livre une méditation profonde sur les impasses de notre modèle économique et les voies possibles de sa transformation. Le Care incarne cette utopie concrète qui hante nos sociétés contemporaines : comment sortir du capitalisme sans verser dans la violence révolutionnaire ? La romancière refuse les réponses simplistes, confrontant ses personnages à des dilemmes moraux sans issue. Manon utilise le mensonge et l’usurpation d’identité pour faire avancer son projet altruiste, Ivo négocie avec la mafia pour financer ses coups, Gabriel reste les bras croisés dans son refuge landais pendant que d’autres se battent. Chacun compose avec ses compromissions, accepte une part d’ombre pour servir ce qu’il croit être le bien commun. Cette ambiguïté morale traverse tout le roman comme une interrogation lancinante : peut-on changer radicalement le système en respectant scrupuleusement ses règles ?

La force visionnaire du livre réside dans sa capacité à imaginer des alternatives sans sombrer dans la naïveté béate. Artarit ne prétend pas que le Care résoudrait miraculeusement toutes les contradictions sociales, elle montre au contraire les résistances formidables qu’opposent les institutions à toute tentative de redistribution réelle du pouvoir économique. La violence de la répression étatique mesure en creux la dangerosité effective du projet : ce qui effraie Deraison et ses pairs, ce n’est pas tant la perte de recettes fiscales que la perspective d’une autonomisation des citoyens échappant à leur contrôle. En situant son récit pendant la pandémie, période où les gouvernements ont effectivement suspendu nombre de libertés fondamentales, la romancière ancre sa fiction dans une réalité politique qui en décuple la puissance d’évocation. Le lecteur referme le livre avec cette question obsédante : jusqu’où iraient réellement nos dirigeants pour préserver l’ordre économique existant ?

Ce qui demeure après la lecture, c’est moins une réponse qu’une urgence. Artarit ne conclut pas, elle ouvre des perspectives, suggère des possibles, réveille l’imagination politique endormie par des décennies de résignation collective. Son roman fonctionne comme un électrochoc salutaire, rappelant que les systèmes humains ne sont jamais intangibles, qu’ils peuvent être déconstruits, réinventés, subvertis par ceux qui osent penser autrement. Le Care restera peut-être une fiction, mais il aura accompli son œuvre en démontrant qu’une autre économie reste concevable, que la solidarité peut s’organiser techniquement, que le changement radical n’appartient pas qu’aux rêves impossibles.

Mots-clés : Cryptomonnaie, Thriller politique, Solidarité, Système fiscal, Corruption gouvernementale, Pandémie Covid, Finance alternative


Extrait Première Page du livre

 » Prologue

Banlieue d’Auckland, Nouvelle-Zélande, 1998
« Les échecs sont affaire de jugement sensible. Savoir quand frapper et quand esquiver. »

Robert FISCHER,
champion du monde d’échecs en 1972
Accroupi, David relança son bâton qui tomba sur l’une des lignes blanches qu’il avait tracées, toutes parallèles, sur le trottoir. Chaque rue de cette banlieue d’Auckland descendait vers la mer, mais le garçon ne prêtait aucune attention au paysage. Concentré sur les tracés, il inscrivit une barre et un nombre dans son carnet. Il ramassa son bout de bois et s’apprêtait à le relancer lorsqu’une basket apparut et massacra le quadrillage. Des éclats de rire retentirent et David n’eut pas besoin de lever les yeux pour savoir que dans la basket, il y avait le pied de John. Il savait aussi que les rires appartenaient aux quatre brutes qui faisaient partie de l’équipe de rugby de son collège et le harcelaient depuis le primaire. Si on les avait empilés les uns sur les autres, cela aurait donné un tas de bêtises approchant les huit mètres. David mit les mains sur sa tête pour se protéger. Le premier geste qu’ils attendaient de lui, celui de la soumission.

La Nouvelle-Zélande n’était pas seulement la terre des grands espaces et du haka, c’était aussi celle des adolescents malheureux, avec l’un des taux de suicide les plus élevés au monde. Dans ce pays s’était développé un complexe vernaculaire qui ne laissait pas beaucoup de choix pour grandir : celui du All Black. Quand la vie est trop dure, le seul choix est de s’endurcir encore davantage pour réussir à encaisser la violence. Les brutes avaient le pouvoir. John, jeune métis maori, avait la carrure nécessaire pour entretenir dans son quartier cette tradition néo-zélandaise.

Le premier coup fut un peu mou, presque négligent, comme s’il avait été donné pour dégager un chien dans le passage. Il cueillit dans les côtes David qui surjoua sa douleur, et la deuxième charge dans la cuisse fut du même acabit. À chaque gémissement, les rires fusaient. De ces rires qui accompagnent le chef, quoi qu’il dise ou fasse. Chaque acteur de la scène jouait son personnage. Le plus jeune était celui qui éructait le plus d’insultes, le plus demeuré crachait le rire le plus gras. Le bras droit, quant à lui, restait de marbre, tirant sur sa clope comme s’il répétait le premier rôle qu’il espérait tenir un jour.

David s’employa à ne pas gémir avant que le prochain coup soit tombé, et la bande à ne pas rire avant de voir la souffrance envahir son visage.

— Ça va t’endurcir un peu, sale pédé ! lâcha le petit.

Alors que sa jambe se levait pour porter le sixième coup, John changea de ton.

— Merde, regardez qui arrive ! On s’arrache !

La bande détala mystérieusement comme des lapins.

Un grand type à la carrure moins impressionnante que celle de John, mais tout en muscles et en tension, arrivait d’un pas tranquille et décidé. Les yeux d’un vert végétal, la mâchoire carrée et des dents blanches comme des morceaux de sucre, il habitait une baraque assez pourrie dans la même rue que David. Ivo Czentovic, dit « In Your Face », était fils d’immigrés italo-croates. David et lui partageaient le goût des maths et il leur était souvent arrivé de réviser leur cours ensemble.

— Bordel, David ! Qu’est-ce que ces abrutis te voulaient et qu’est-ce que tu fiches encore le cul par terre ? dit-il en aidant son ami à se relever.

La pesanteur de la société néo-zélandaise n’avait aucune prise sur lui et il y évoluait comme un électron libre. Il se fichait réussir à encaisser la violence. Les brutes avaient le pouvoir. John, jeune métis maori, avait la carrure nécessaire pour entretenir dans son quartier cette tradition néo-zélandaise. « 


  • Titre : L’argent tout le temps
  • Auteur : Stéphanie Artarit
  • Éditeur : Éditions Belfond
  • Nationalité : France
  • Date de sortie : 2023

Page officielle : www.stephanieartarit.com

Résumé

Pendant le confinement Covid, Manon Deraison et Franck Urbain créent le Care, une cryptomonnaie d’échange de services destinée à remercier les soignants. Ce système solidaire permet à des milliers de citoyens de s’entraider sans passer par la monnaie traditionnelle, échappant ainsi légalement à l’impôt grâce à une faille juridique ingénieuse. Rapidement, le Care devient un phénomène viral qui menace l’ordre économique établi.
Mais Jacques Deraison, conseiller du président et père de Manon, décide d’éliminer cette initiative dangereuse pour le système. Il engage Ivo Butorac, joueur professionnel aux connections mafieuses, pour détruire le Care et ses créateurs. S’ensuit une traque impitoyable où la violence d’État se déploie sans limite, transformant une utopie solidaire en cauchemar sanglant qui interroge les fondements mêmes de notre démocratie et de notre rapport à l’argent.
Le roman combine action, complot politique, enjeux financiers et dilemmes moraux dans un contexte de pandémie, avec une narration haletante et des retournements de situation constants. C’est définitivement un page-turner qui maintient le lecteur en haleine du début à la fin.

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Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


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