Miséricorde, le polar nordique qui lance la saga de Jussi Adler-Olsen

Miséricorde de Jussi Adler-Olsen

Top polars à lire absolument

Alice e s t Alice de Bruno Malivert
Fils de flic de Fabien Richard
SexOD de Patrick Collignon

Miséricorde, le premier opus de la série Département V de Jussi Adler-Olsen

Il existe des romans qui arrivent précédés de leur réputation, et d’autres qui la construisent ligne après ligne. Miséricorde appartient à la seconde catégorie. Publié au Danemark en 2007, ce premier volet de la série Département V a posé les fondations d’un édifice romanesque que des millions de lecteurs ont depuis arpenté à travers le monde. Jussi Adler-Olsen y signe une entrée en matière qui ne ressemble à aucune autre dans le polar nordique, parce qu’elle refuse la facilité du démarrage tonitruant pour préférer l’installation patiente d’une atmosphère.

Le titre français, Miséricorde, traduit le mot danois qui sert aussi de nom au lieu où se noue l’intrigue. Ce choix lexical, en apparence anodin, condense l’ambiguïté que l’auteur cultive d’un bout à l’autre : la pitié, le pardon, la grâce que l’on accorde ou que l’on refuse. Tout le roman travaille cette zone trouble où la justice institutionnelle et la justice intime ne coïncident plus tout à fait. C’est une promesse de lecture autant qu’un programme moral.

Ce qui frappe d’emblée, c’est la maturité de la construction pour un premier tome. Adler-Olsen ne tâtonne pas. Il sait déjà où il mène son lecteur, alterne les registres avec aisance et dose le suspense avec une science du tempo qui paraît instinctive. On comprend vite pourquoi ce livre a servi de socle à une saga entière : il contient en germe tout ce qui fera la signature de la série, l’humour grinçant, la noirceur sociale, les personnages décalés. Une porte qui s’ouvre sur un univers cohérent et immédiatement reconnaissable.

Carl Mørck, un enquêteur cabossé relégué au sous-sol de la préfecture

Carl Mørck n’est pas un héros au sens classique. Quand le roman le saisit, l’inspecteur de la criminelle de Copenhague revient d’une fusillade qui lui a laissé une cicatrice à la tempe et bien davantage à l’intérieur. Devant son miroir, il constate les rides creusées autour de la bouche, les cernes assombris, le regard de celui qui est revenu de tout. Le grand Jütlandais élégant que ses collègues observaient autrefois avec une pointe d’envie a cédé la place à un homme désabusé, mordant, parfois franchement insupportable, qui traîne sa mauvaise humeur comme un manteau trop lourd.

Adler-Olsen prend le risque assumé de bâtir son protagoniste sur la lassitude plutôt que sur l’héroïsme. Mørck cumule les défauts avec une constance presque comique : il fuit le travail autant qu’il le peut, méprise la hiérarchie, cultive une paresse qu’il érige en philosophie. Pourtant, sous cette carapace d’indifférence affleure un instinct de policier intact, une intuition que rien n’éteint vraiment. C’est dans cette tension entre l’effondrement personnel et le réflexe professionnel que le personnage gagne en épaisseur. On ne l’aime pas tout de suite. On apprend à le comprendre.

La force du portrait tient à ce qu’Adler-Olsen ne cherche jamais à rendre son inspecteur sympathique à bon compte. Le poids de la culpabilité liée à son ancien coéquipier, désormais cloué sur un lit d’hôpital, plane sur chacune de ses dérobades et lui confère une dimension tragique qui affleure sans jamais s’appesantir. Mørck avance avec ses fêlures à découvert, et c’est précisément cette imperfection revendiquée qui le rend si attachant à mesure que les pages tournent. Un anti-héros taillé pour durer.

Le Département V, ou comment ressusciter les affaires que tout le monde a oubliées

La trouvaille narrative du roman tient dans une idée d’une élégance redoutable : pour se débarrasser d’un élément devenu encombrant, la préfecture invente un service entier. Le Département V naît ainsi d’un calcul administratif, une coquille destinée à reclasser Mørck loin des regards tout en captant des crédits providentiels. Sa mission officielle, rouvrir les affaires non élucidées qui pèsent sur la conscience de la police, n’est qu’un prétexte commode. Personne, en haut lieu, n’attend de résultats.

Le décor que l’auteur réserve à cette structure fantôme vaut à lui seul le détour. Une plaque de cuivre annonce fièrement « Département V », mais la porte qui devrait la porter gît dégondée contre les canalisations du chauffage central. Des seaux de peinture à moitié vides encombrent le futur bureau, les néons du plafond promettent des migraines tenaces, et les murs arborent une teinte évoquant un hôpital d’Europe de l’Est. Adler-Olsen transforme ce sous-sol misérable en métaphore limpide : voilà ce que l’institution réserve à ce qu’elle veut oublier, hommes comme dossiers.

C’est dans ce purgatoire souterrain que se joue le ressort le plus malin du livre. Privé de moyens, censé classer des chemises poussiéreuses jusqu’à la retraite, Mørck va paradoxalement retrouver une raison d’avancer. L’oisiveté forcée lui pèse, l’ennui le ronge, et c’est l’ennui lui-même qui le pousse vers le dossier qui changera tout. Adler-Olsen capte avec finesse ce paradoxe humain où la relégation devient le terreau d’une renaissance. Le Département V cesse alors d’être une punition pour devenir une seconde chance.

Assad, l’assistant inattendu qui bouscule la routine de l’enquête

Aucun grand enquêteur ne va sans son contrepoint, et Adler-Olsen offre à Mørck l’un des plus savoureux du genre. Assad surgit dans le sous-sol presque sans crier gare, un poing tendu qui semble avoir connu quelques bagarres, un sourire désarmant et un statut flou d’agent d’entretien aux contours rapidement débordés. Engagé pour balayer et préparer le café, ce Syrien à l’accent chantant et au français approximatif va s’imposer comme bien davantage qu’un homme de ménage. Sa curiosité, son énergie et son flair bousculent la torpeur que Mørck s’était installée.

Le duo fonctionne sur le frottement permanent de deux tempéraments que tout oppose. Là où l’inspecteur cultive le cynisme et l’économie d’efforts, Assad déborde d’un enthousiasme communicatif et d’une obstination joyeuse. Adler-Olsen tire de ce contraste un comique de situation constant, mais aussi une chaleur humaine qui irrigue les passages les plus sombres. Les échanges entre les deux hommes, ponctués de quiproquos et de répliques savoureuses, allègent la noirceur de l’enquête sans jamais la trahir.

Le romancier sait aussi semer le doute. Derrière la bonhomie d’Assad affleurent des compétences inattendues, des connaissances qui détonnent chez un simple factotum, un passé qu’il laisse soigneusement dans l’ombre. Ce halo de mystère, manié avec retenue, donne au personnage une profondeur qui dépasse largement son rôle de faire-valoir comique. Adler-Olsen plante là une graine dont la série tirera de longs développements, et c’est l’une des grandes réussites de ce premier tome : créer un binôme dont on devine d’emblée qu’il a beaucoup à raconter.

La disparition de Merete Lynggaard, fil rouge d’une mécanique implacable

Parmi les dossiers abandonnés qui s’empilent dans le sous-sol, un nom retient l’attention de Mørck : Merete Lynggaard. Brillante vice-présidente du parti des démocrates, figure montante de la vie politique danoise admirée pour ses reparties cinglantes au Folketing, cette femme s’est volatilisée plusieurs années auparavant dans des circonstances que personne n’a jamais élucidées. L’affaire avait défrayé la chronique avant de sombrer dans l’oubli, faute d’indices et de volonté. Adler-Olsen en fait le cœur battant de son roman.

La grande habileté de l’auteur consiste à ne pas se contenter du point de vue de l’enquêteur. En contrepoint des recherches menées dans le présent, il donne accès à l’épreuve traversée par Merete elle-même, dans un huis clos étouffant où le temps se dissout et où la perception du monde se réduit à quelques repères ténus. Ces chapitres, d’une intensité claustrophobique remarquable, transforment la victime en personnage à part entière, dotée d’une force intérieure qui force le respect. Le lecteur sait, devine, redoute, sans jamais que le romancier ne dévoile son jeu trop tôt.

De cette double approche naît une mécanique de tension d’une efficacité redoutable. Chaque avancée de Mørck résonne avec ce que l’on perçoit du calvaire de Merete, et l’écart entre les deux temporalités génère un suspense qui ne relâche jamais sa prise. Adler-Olsen orchestre ce compte à rebours avec une maîtrise du rythme qui tient le lecteur en haleine sans recourir aux artifices faciles. L’enjeu n’est pas seulement de comprendre ce qui s’est passé, mais de saisir à temps ce qui se joue encore. Un fil rouge tendu comme une corde de violon.

Une construction en double temporalité qui resserre la tension

L’architecture du roman repose sur une alternance rigoureuse entre deux époques. D’un côté, l’année 2007, où Mørck et Assad reprennent l’enquête dans les sous-sols de la préfecture. De l’autre, les années qui précèdent, où se déroule pas à pas le drame intime de Merete. Adler-Olsen fait dialoguer ces deux lignes temporelles en les rapprochant insensiblement, jusqu’à ce qu’elles menacent de se rejoindre. Ce montage en parallèle, loin d’être un simple effet de style, devient le moteur même du suspense.

Le procédé exige une précision d’horloger, et c’est là que se révèle le savoir-faire du romancier. Chaque bascule d’une époque à l’autre intervient au moment où la tension atteint son comble, laissant le lecteur suspendu avant de l’entraîner ailleurs. Cette technique du suspens entretenu, qu’Adler-Olsen manie sans abuser de la frustration, crée une addiction de lecture difficile à contrer. On termine un chapitre en se promettant d’arrêter, et l’on enchaîne aussitôt sur le suivant, happé par l’envie de combler l’écart entre ce que l’on sait et ce que l’on craint.

Au-delà de son efficacité mécanique, cette structure porte une charge émotionnelle singulière. Savoir, dans le présent, que le temps presse, tout en assistant, dans le passé, à l’enfermement progressif d’une femme, installe un sentiment d’urgence et d’impuissance mêlées. Le lecteur devient le seul à détenir les deux bouts de l’histoire, et cette position privilégiée décuple sa tension. Adler-Olsen démontre ici qu’une construction maîtrisée vaut parfois tous les rebondissements : la forme elle-même raconte, accélère le pouls et resserre l’étau page après page.

Copenhague, l’arrière-plan social et politique d’un polar nordique

Comme nombre de ses pairs scandinaves, Adler-Olsen ne dissocie jamais l’intrigue criminelle de son terreau social. Copenhague et ses environs ne servent pas de simple décor : la ville respire à travers ses commissariats fatigués, ses couloirs ministériels de Christiansborg, ses cafés singuliers comme ce Bankeråt peuplé d’animaux empaillés. L’auteur inscrit son récit dans une géographie précise, presque tangible, qui ancre le polar dans une réalité danoise reconnaissable et lui confère une authenticité de chaque instant.

Le roman se nourrit aussi des soubresauts de la société qu’il dépeint. La vie politique danoise, ses ambitions, ses coulisses et ses rivalités, occupe une place centrale à travers le parcours de Merete Lynggaard. Adler-Olsen glisse, sans jamais alourdir son propos, des observations sur les transformations administratives du pays, sur les questions migratoires que cristallise le personnage d’Assad, sur la rénovation incessante des institutions policières rebaptisées au gré des réformes. Cette toile de fond donne au récit une résonance qui dépasse le simple jeu de l’énigme.

C’est précisément cet équilibre entre divertissement et regard sociétal qui place Miséricorde dans la grande tradition du roman noir nordique. À la suite de Sjöwall et Wahlöö ou de Henning Mankell, Adler-Olsen comprend que le crime révèle les failles d’une collectivité autant que celles des individus. Mais il y ajoute sa tonalité propre, ce mélange de gravité et d’humour qui le distingue de ses aînés souvent plus austères. Le résultat est un polar ancré, conscient de son époque, qui divertit sans renoncer à dire quelque chose du monde où il se déroule.

Miséricorde, une porte d’entrée idéale dans l’univers d’Adler-Olsen

À refermer ce premier tome, une certitude s’impose : Miséricorde tient toutes les promesses qu’un lecteur de polar peut formuler. Adler-Olsen y conjugue une intrigue solidement charpentée, des personnages mémorables et une mécanique narrative d’une efficacité éprouvée, sans jamais sacrifier la dimension humaine qui donne au récit sa chair. L’équilibre trouvé entre la noirceur du sujet et la chaleur du duo d’enquêteurs constitue l’une des grandes réussites du livre, et explique sans peine l’attachement durable que la série a su créer.

Le roman possède cette qualité rare des œuvres inaugurales pleinement abouties : il se suffit à lui-même tout en donnant irrésistiblement envie de poursuivre. On y découvre un univers, une voix, une manière de raconter qui portent déjà leur singularité. Adler-Olsen ne livre pas un brouillon perfectible mais une partition maîtrisée, où chaque élément trouve sa place et prépare discrètement la suite. Rien n’oblige à connaître la série pour l’apprécier, et tout invite à la prolonger une fois la dernière page tournée.

Pour qui souhaite s’aventurer dans le polar scandinave ou découvrir l’un de ses représentants les plus populaires, Miséricorde offre un point d’entrée idéal. Accessible sans être simpliste, sombre sans jamais désespérer, drôle sans légèreté déplacée, il réunit les ingrédients d’une lecture qui marque. Jussi Adler-Olsen y pose la première pierre d’un édifice qu’il étoffera longuement, et cette pierre se révèle d’une solidité qui ne se dément pas. Une rencontre que les amateurs du genre auraient tort de remettre à plus tard.

À lire aussi

Mots-clés : La Copie, Hanna Johansson, identité, double, thriller psychologique, littérature suédoise, inquiétante étrangeté


Extrait Première Page du livre

« Prologue

Avec le bout de ses doigts, elle gratta jusqu’au sang les murs lisses, elle frappa de ses poings fermés le verre épais des vitres jusqu’à ce qu’elle ne sente plus ses mains. Dix fois au moins, elle avait retrouvé à tâtons la porte d’acier, inséré ses ongles dans la fente pour l’arracher, mais la porte avait un bord tranchant et restait inébranlable.

À la fin, les ongles usés jusqu’à la chair, elle retomba sur le sol glacé en respirant péniblement. Un instant, elle fixa l’obscurité profonde, les yeux écarquillés et le cœur battant à se rompre, alors, elle cria. Elle hurla jusqu’à que ses oreilles sonnent et que sa voix se casse.

Puis elle renversa la tête en arrière et sentit de nouveau l’air frais qui venait du plafond. Si elle pouvait prendre son élan, sauter jusque là-haut et se cramponner à n’importe quoi ? Peut-être qu’alors, il se passerait quelque chose.

Oui, peut-être qu’alors, ces démons, dehors, seraient obligés d’entrer ?

Si elle visait leurs yeux, de ses doigts tendus, elle pourrait les aveugler. Si elle était assez rapide et déterminée, peut-être qu’elle y parviendrait et qu’elle pourrait s’échapper.

Pendant un moment, elle suça ses doigts qui saignaient, puis elle prit appui sur le sol pour se soulever.

Elle fixa le plafond à l’aveuglette. Peut-être était-ce trop haut pour sauter. Il n’y avait peut-être rien à attraper. Mais elle devait essayer. Que pouvait-elle faire d’autre ?

Elle ôta sa veste en tirant dessus et la rangea soigneusement dans un coin pour ne pas l’abîmer en tombant. Puis elle s’élança et sauta, les bras aussi tendus que possible, sans réussir à toucher quoi que ce soit. Elle sauta encore deux fois, puis revint vers le mur du fond où elle s’adossa pour souffler un instant.

Elle reprit son élan et, de toutes ses forces, elle bondit dans l’obscurité, en agitant les bras pour atteindre l’espoir. Quand elle retomba, son pied glissa sur le sol lisse et elle chuta sur le côté. Elle gémit quand son épaule toucha le béton et cria quand sa tête heurta le mur et qu’elle vit trente-six chandelles. »


  • Titre : Miséricorde
  • Titre original : Kvinden i buret
  • Auteur : Jussi Adler-Olsen
  • Éditeur : Albin Michel
  • ISBN : 9782226229939
  • Format : Broché
  • Nationalité : Danemark
  • Langue : Français
  • Traduction : Monique Christiansen
  • Date de publication : 05/10/2011
  • Nombre de pages : 496 pages
  • Série : Le département V
  • Genre : Polar nordique, thriller, roman policier
  • Sujets traités : disparition, enquête criminelle, affaires non élucidées, séquestration, vengeance, vie politique danoise, rédemption, duo d’enquêteurs

Page officielle : jussiadlerolsen.com

Résumé

À Copenhague, l’inspecteur Carl Mørck revient d’une fusillade qui l’a profondément marqué. Devenu invivable pour ses collègues, on le relègue à la tête d’un nouveau service installé au sous-sol de la préfecture : le Département V, chargé de rouvrir les affaires non élucidées. Une mission de façade, censée le tenir à l’écart. Mais bientôt épaulé par Assad, un assistant aussi énigmatique qu’inattendu, Mørck s’empare malgré lui d’un dossier qui le hante : la disparition, plusieurs années auparavant, de Merete Lynggaard, brillante femme politique évanouie sans laisser de trace.
À mesure que l’enquête progresse dans le présent, le roman dévoile par fragments l’épreuve traversée par la disparue. De cette alternance naît une tension qui ne faiblit jamais, où le compte à rebours se fait toujours plus pressant. Entre noirceur, humour et profondeur humaine, Jussi Adler-Olsen signe le premier volet d’une série devenue incontournable du polar scandinave.


Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


Laisser un commentaire