Le Deuxième Souffle de José Giovanni : un sommet de la Série noire

Le deuxième souffle de José Giovanni

Castres, une nuit de novembre au bord du vide

Trois silhouettes plaquées contre le ciment d’une terrasse, quatre mètres de vide jusqu’à la crête du mur d’enceinte, six de plus jusqu’au sol : José Giovanni ne s’encombre d’aucun préambule. Paru en 1958 dans la Série noire, Le Deuxième Souffle démarre par un saut, au sens le plus littéral du terme. La nuit est claire, le pas des surveillants rythme l’attente, une corde confectionnée avec des bandes de couvertures tressées patiente autour d’un torse. L’écrivain règle la manœuvre avec une minutie d’arpenteur, chiffre les distances, l’élan, la prise des doigts sur l’aspérité du faîte, si bien que le lecteur éprouve physiquement le prix de la liberté.

Rien, pourtant, de la bravade de cinéma dans cette évasion. Au bord du rebord, le vieux Gu sent ses boyaux se nouer, s’accroupit, se relève, hésite, rongé par un trac qui le rapetisse. Bernard, vingt-cinq ans et un regard bleu clair d’homme du Nord, attend à califourchon sur le mur au lieu de filer vers les champs. Entre ces deux hommes circule déjà la sève qui irriguera tout le livre : une dette contractée en silence, une pudeur de taiseux, des émotions qui restent coincées au fond de la gorge comme un bouchon. Giovanni capte ces frémissements intérieurs sans jamais les surligner, et c’est précisément cette retenue qui leur donne leur densité.

Suivent la cabane de jardinier forcée à l’aube, les droguets de prisonniers troqués contre des vêtements dépareillés, la musette bourrée de chiffons d’où dépasse le goulot d’une bouteille vide pour faire couleur locale, le convoi de marchandises attrapé au vol dans une courbe de la Montagne Noire. Chaque détail concret pèse son poids de survie, et l’auteur les enchaîne avec une gourmandise d’artisan qui connaît la valeur d’un geste juste. L’adieu entre les deux fugitifs, bref et sans emphase, donne le diapason de tout le roman : quelques phrases, une main sur un bras, puis un homme vieillissant qui recule dans l’ombre d’un wagon, conscient que la jeunesse et la force physique viennent de sauter sans lui.

Le vieux Gu, un homme d’une autre école

Gustave Minda, que tout le milieu appelle Gu, a dépassé la cinquantaine. Son nom s’étalait autrefois dans les rubriques du gangstérisme, attaché à celui d’un « train d’or » dévalisé peu avant la guerre, et une peine de travaux forcés à perpétuité semblait avoir refermé sa légende. Giovanni s’amuse du décalage entre la réputation et la silhouette : un petit bonhomme à la tête de rentier desséché, qu’un jeune truand parisien compare à un employé de banque pêchant à la ligne le dimanche. Mais sous cette apparence de retraité couve une autorité que personne n’ose défier, une crainte diffuse qui pousse même les costauds à baisser le ton.

Le titre trouve ici sa pleine résonance. Dix ans plus tôt, Gu avait repoussé toute aide et semblait décidé à se laisser couler au fond de sa cellule. L’évasion ressemble à une remontée à la surface, une goulée d’air arrachée in extremis, et le roman ausculte ce regain avec une attention presque clinique. Fatigue des membres, souffle court après une course le long d’un remblai, lucidité sur ses propres faiblesses : l’homme sait que les années se sont ajoutées aux années. Lors de brefs moments de grâce, une partie de boules au soleil parmi des retraités, une nuit de sommeil enfin paisible, il redevient « heureux comme un gosse », et ces respirations rendent sa trajectoire d’autant plus poignante.

Ce qui fascine surtout chez Gu, c’est sa franchise envers lui-même. Il reconnaît sans détour qu’il aurait abandonné son compagnon sur le mur, là où celui-ci a patienté pour lui, et cet aveu dessine un homme incapable de se raconter des histoires. Formé à une époque où les frontières entre voyous et policiers restaient étanches, il observe avec méfiance ces « hommes nouveaux » qui négocient, calculent et s’arrangent. Giovanni ne le hisse jamais au rang de héros exemplaire : il reste un gangster dangereux, froid quand il le faut, mais porté par une cohérence intime qui en fait la colonne vertébrale du récit.

Manouche et Alban, la loyauté pour tout patrimoine

Rousse aux yeux vert et or, quarante ans, la belle Manouche règne sur un bar de luxe de l’avenue Montaigne où se croise une clientèle interlope, fortunée et prudente. Veuve de Paul, grande figure du milieu dont l’ombre plane encore sur chaque conversation, elle évolue depuis vingt-cinq ans dans cet univers d’hommes armés et en connaît toutes les règles tacites. Giovanni lui accorde une présence rare dans le roman noir de l’époque : une femme qui commande, tient sa caisse, juge les amants qui se succèdent à ses côtés et se méfie des caïds à l’ancienne. Lorsqu’une nuit de violence vient déchirer la pénombre feutrée de son établissement, sa solidité vacille sans jamais se rompre.

À ses côtés se dresse Alban, haute taille, crâne presque chauve qu’il évite soigneusement de toucher, accent qui sent la farine de châtaigne. Barman d’une dextérité relative avec les bouteilles, il brise pourtant un manche à balai à trente mètres d’une balle de parabellum. Ancien chauffeur de Paul, il a reporté sur la veuve une fidélité de chien de garde, bourrue et sans calcul. Ses répliques laconiques, son flegme face aux policiers, sa façon d’exister surtout par ses actes composent l’une des figures secondaires les plus attachantes du livre. Quand il apprend que Gu a franchi le mur, il ne dit presque rien, se contente de caresser son crâne, et ce simple geste en dit plus long qu’un discours.

Autour de ce duo, Giovanni tisse une petite constellation d’amitiés anciennes où l’on se doit tout sans jamais le formuler. Manouche organise, échafaude des itinéraires, invente même un transport en caisse marquée HAUT et BAS que Gu raille avec une ironie savoureuse. Cette tendresse bougonne, faite de gants oubliés sur une chaise et de petites tapes sur la joue, apporte au roman une chaleur inattendue. Derrière le surnom de Manouche se cache d’ailleurs un prénom beaucoup plus simple, que la femme elle-même semble avoir oublié : jolie manière de rappeler que ces êtres portent tous un masque forgé par leur milieu.

Blot et Fardiano, deux polices, deux morales

Face aux truands, Giovanni aligne deux commissaires aussi dissemblables que possible. Blot, la quarantaine élégante, toujours nu-tête, promène sur les scènes de crime une ironie de pince-sans-rire qui désarme autant qu’elle inquiète. Sa grande tirade au milieu d’un bar déserté, où il récite d’avance ce que chaque témoin n’a pas vu, imaginant que la reine d’Angleterre faisait du stop sous les fenêtres pour justifier la fuite des clients, constitue un morceau de bravoure d’une drôlerie grinçante. Blot connaît le milieu mieux que certains voyous, il en maîtrise la langue, les codes et les faiblesses, et laisse volontiers les règlements de comptes éclaircir les rangs avant de ramasser les survivants.

Cet homme n’a rien d’une mécanique policière. Giovanni lui ménage des éclats de mélancolie d’une grande finesse : une promenade devant les vitrines de Noël des Champs-Élysées, la pensée d’un fils disparu qui aurait eu huit ans, un regard qui se détourne quand les yeux d’une femme s’embuent. Autour de lui gravitent l’inspecteur Poupon, dragueur impénitent au verbe sautillant, et Mireille, secrétaire au visage d’enfant sage qu’il emploie parfois pour brouiller les pistes. Ces seconds rôles injectent dans le récit un humour de dialogue qui contrebalance la dureté des situations et rappelle combien l’auteur possède l’oreille d’un dramaturge.

À Marseille officie Fardiano, patron d’une brigade qui porte son nom. Dix ans sur place, il se vante de connaître tous les truands de la ville, en détachant chaque lettre du mot, et ne jure que par la « convocation » musclée. Les balles extraites des victimes, pièces précieuses pour Blot, ne sont à ses yeux que des fétiches de technicien. Leur première rencontre, hérissée de piques, oppose l’intelligence au poing, la patience à la brutalité. Giovanni, qui a connu l’envers des commissariats, ne ménage aucune des deux méthodes et laisse le lecteur juger de ces deux visages de la loi, aussi troubles l’un que l’autre à leur manière.

Marseille, deux cents lingots et dix secondes

Changement de lumière et d’accent : Marseille déploie ses ruelles, ses paliers bavards et ses cafés enfumés. Au Lazaret, rue Chevalier-Paul, vit Justin Cassini, vieux navigateur trafiquant qui a acheté la complaisance de la plupart des douaniers mais ne sait pas écrire, ce qui ne l’empêche pas d’annoncer sans cesse des lettres qu’il n’enverra jamais. Chez Angeli, le bistrot voisin, des acharnés de la manille lui reprocheront jusqu’à la fin de ses jours une partie abandonnée, tandis que le patron garde vissée sur la tête une casquette légendaire qu’aucune agression n’a jamais fait tomber. Giovanni restitue ce petit peuple avec une affection palpable et une précision de témoin.

Sur les hauteurs, dans une villa de la pinède, Venture Ricci prépare un coup de grande envergure avec Antoine Ripa, trente-cinq ans et une bobine à se faire cajoler par les femmes, et Pascal, fidèle de longue date. Les scènes domestiques avec Alice, l’épouse artésienne de Venture, tempête brune aux yeux bleus qui réclame la voiture pour conduire sa cousine à Toulon, offrent un contrepoint comique irrésistible. Dans l’ombre se tient Stani Orloff, gentleman de la pègre au langage châtié, qui se définit lui-même comme un bourgeois de la truanderie, un tatillon, et dont les silences valent des démonstrations.

Reste l’objectif : un fourgon escorté par deux motards, deux cents lingots d’or d’un kilo, une nationale entre Salon et Marseille, une opération minutée à la seconde. Dix secondes, selon les calculs d’Orloff, pour que tout bascule. Giovanni décrit la préparation avec le souci du détail d’un horloger, les armes qu’on examine, la carrière abandonnée repérée en bord de route, les masques distribués, les caisses à poignées de corde que Gu reconnaît au premier coup d’œil. La tension monte par paliers successifs, portée par une écriture nerveuse, et l’on se gardera bien d’en révéler davantage, tant la suite réserve de secousses.

Se taire, une règle au-dessus de la vie

Derrière la mécanique du polar bat un cœur moral d’une rare intensité. Dans le monde de Gu, parler constitue la faute suprême, celle qui transforme un homme en paria bien plus sûrement qu’une condamnation. Le silence n’y est pas une tactique mais une colonne vertébrale, une règle placée au-dessus de l’existence elle-même, comme le formule Orloff dans l’une des répliques les plus justes du roman. Giovanni fait de cette exigence le moteur secret de son intrigue et explore, avec une lucidité impressionnante, ce que vaut un homme lorsqu’il ne lui reste plus que sa réputation.

L’auteur scrute ainsi un univers où la parole circule plus vite que les balles. Un nouveau venu dans le quartier de l’Opéra est repéré en deux jours, prévient Gu dès l’évasion, et chaque rumeur peut devenir sentence. Gu observe avec dégoût cette époque où commissaires et voyous se tapent sur le ventre en échangeant des rendez-vous, lui qui a grandi dans un temps où fréquenter un gradé suffisait à vous mettre en quarantaine. Les policiers, de leur côté, exploitent cette obsession de l’honneur comme un levier, et la frontière entre ruse et manipulation se brouille jusqu’au vertige. On taira soigneusement les rouages de cette mécanique implacable, qui emporte le récit vers des zones d’une tension morale saisissante.

Ce qui frappe, c’est l’absence de toute complaisance. Giovanni ne glorifie pas le milieu, il en montre la cupidité, les trahisons calculées, la violence expéditive qui fauche sans prévenir. Mais il reconnaît à certains de ses membres une forme de pureté paradoxale, une fidélité à soi qui résiste à tout. Cette ambivalence donne au roman son épaisseur tragique : Gu avance comme un homme qui refuse d’être en désaccord avec lui-même, quel qu’en soit le prix, et cette obstination confère à sa cavale une dimension presque antique, où le destin se noue autant dans les consciences que dans les fusillades.

Giovanni ou la mémoire d’un milieu qui change de visage

Si Le Deuxième Souffle sonne aussi juste, c’est que José Giovanni savait de quoi il parlait. Condamné à mort à la Libération puis gracié, l’homme a connu les cellules, les centrales et les codes qui s’y transmettent, avant de trouver dans l’écriture une seconde existence, après Le Trou publié l’année précédente. Cette expérience irrigue chaque page sans jamais tourner au témoignage démonstratif. Elle se lit dans l’argot savoureux, que des notes éclairent au fil du texte, dans la sécheresse des phrases qui claquent comme des portières, dans ces dialogues où l’essentiel se loge entre les répliques.

Le roman saisit un monde au moment précis où il se fissure. D’un côté, les anciens, attachés à un honneur rugueux et à des principes quasi féodaux ; de l’autre, une génération nouvelle qui vend des Buick pour acheter des Aston, trafique des cigarettes et négocie avec l’adversaire. Entre les deux, des policiers modernes qui manient le magnétophone et l’analyse balistique. Giovanni fixe ce basculement de la France des années cinquante avec une acuité de chroniqueur, et c’est sans doute ce qui donne au livre sa valeur de document autant que de fiction.

Le cinéma ne s’y est pas trompé. En 1966, Jean-Pierre Melville en tire un film au noir d’une rigueur mémorable, porté par Lino Ventura, Gu massif et taiseux, et par Paul Meurisse, Blot d’une élégance ironique qui colle à la page. En 2007, Alain Corneau en propose une nouvelle lecture avec Daniel Auteuil et Monica Bellucci. Deux regards, deux époques, et le même matériau d’origine qui continue de nourrir les écrans, preuve que cette histoire possède une charpente assez solide pour traverser les décennies. Revenir au texte permet de retrouver la source de ces images : un roman noir tendu, humain et dépouillé, où la fidélité, le silence et le poids des années composent un portrait d’homme que le temps n’a pas émoussé.

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Mots-clés : José Giovanni, Le Deuxième Souffle, roman noir, Série noire, code d’honneur, Marseille, évasion


Extrait Première Page du livre

« CHAPITRE PREMIER
En prenant appui sur leurs mains, ils décollèrent du sol leur corps allongé. Leur tête émergeant au-dessus du petit rebord de la terrasse, ils plongèrent leurs yeux dans le vide. La nuit était claire. Quatre mètres plus bas la crête du mur d’enceinte traçait une ligne épaisse.

Un bruit de pas progressa vers eux. Les trois têtes disparurent derrière le rebord et les joues s’appliquèrent de nouveau contre le sol en ciment de la terrasse.

Dix mètres en dessous, dans le mur de ronde, les surveillants manœuvraient un mouchard{1} fixé contre la bâtisse. Ils s’éloignèrent et le bruit de leurs pas fut absorbé par un angle droit.

Bernard bondit sur ses pieds, une corde, confectionnée avec des bandes de couvertures tressées, enroulée autour du torse et de la taille.

— Vite, souffla-t-il. On a juste le temps.

Il s’agissait de sauter en calculant son élan de manière à s’agripper au passage sur le sommet du mur d’enceinte. Il n’était pas question de tomber à califourchon sur le faîte, sous peine de s’évanouir de douleur.

Il y avait quatre mètres de la terrasse au sommet du mur et six mètres du mur au sol. Donc, celui qui manquerait l’objectif irait s’écraser à dix mètres de son point de départ.

Le mur d’enceinte était à environ trois mètres du bâtiment sur lequel se trouvaient les évadés. Mais cette largeur serait facilement comblée par la dénivellation.

Bernard aspira un peu d’air et sauta, les bras raidis jusqu’à l’horizontale. Une calotte de ciment coiffait le mur, épousant son étroitesse, ce qui permit à la main gauche de Bernard de passer de l’autre côté du mur, sur la face qui regardait la liberté. Ses doigts se crispèrent sur l’aspérité formée par la jointure de la calotte terminale et du mur proprement dit.

Cette prise arrêta sa chute. Sa main droite avait glissé ; il la relança contre le mur, comme un harpon, et fit un rétablissement pour s’installer à califourchon. Après quoi, il déroula la corde, la laissant filer dans le vide au fur et à mesure. »


  • Titre : Le deuxième souffle
  • Auteur : José Giovanni
  • Éditeur : Gallimard
  • ISBN : 9782070380992
  • Format : Broché
  • Nationalité : France
  • Langue : Français
  • Date de publication : 13/06/1989
  • Première publication : 1958
  • Nombre de pages : 288 pages
  • Genre : Roman noir
  • Sujets traités : Évasion, milieu marseillais, code d’honneur, vieillissement, loyauté, police, braquage, trahison

Résumé

Évadé de la prison de Castres au terme d’une nuit périlleuse, Gustave Minda, dit Gu, gangster légendaire d’une autre époque, cherche à rejoindre Manouche et le fidèle Alban, puis à quitter la France. Mais l’argent manque, la police le traque et le milieu parisien est secoué par des règlements de comptes.
À Marseille, une opportunité se présente : l’attaque d’un fourgon transportant deux cents lingots d’or. Entre le commissaire Blot, fin connaisseur des truands, et le brutal Fardiano, Gu va devoir défendre ce qu’il considère comme plus précieux que sa liberté : sa réputation d’homme qui ne parle pas.

Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


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