« Blast » de Karine Giebel : Immersion dans l’enfer humanitaire

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Un roman humanitaire au cœur des conflits

Dès les premières pages, « Blast » plonge le lecteur dans l’univers méconnu de l’action humanitaire en zones de guerre. Karine Giebel fait le choix audacieux de nous emmener sur les terrains les plus brûlants de la fin du XXe siècle, là où les caméras ne s’attardent que furtivement. Du Kenya à la Bosnie, de la Tchétchénie au Rwanda, le roman trace une cartographie de la douleur humaine à travers le parcours de Grégory, infirmier au service du CICR. L’auteure ne se contente pas d’une toile de fond exotique : elle ancre son récit dans la réalité documentée des conflits, conférant à sa fiction une dimension presque testimoniale.

La force du roman réside dans sa capacité à maintenir un équilibre délicat entre l’intime et l’universel. Giebel évite le piège du simple catalogue des horreurs en construisant une narration qui alterne les théâtres d’opération et les époques. Cette structure kaléidoscopique permet au lecteur de suivre l’évolution du protagoniste tout en découvrant la diversité des crises humanitaires. Chaque mission devient un chapitre distinct dans la vie de Grégory, mais aussi dans l’histoire récente de notre monde, rappelant que derrière les statistiques se cachent des visages, des noms, des destins brisés.

L’approche de Karine Giebel se distingue par son refus du sensationnalisme. Plutôt que de privilégier le spectaculaire, elle s’attache aux gestes du quotidien humanitaire : le tri des blessés, la préparation d’une perfusion, le pansement d’une plaie infectée. Cette attention portée aux détails techniques confère au récit une authenticité palpable. Le lecteur comprend progressivement que l’héroïsme ne réside pas dans les actions d’éclat, mais dans la répétition inlassable de soins prodigués dans des conditions impossibles, dans cette obstination à préserver la dignité humaine quand tout autour s’effondre.

Le roman interroge également la place de l’engagement humanitaire dans nos sociétés contemporaines. À travers les doutes de Grégory, ses questionnements sur l’utilité de son action, Giebel soulève des questions essentielles : peut-on vraiment faire une différence face à l’ampleur des catastrophes ? Quel prix personnel paie-t-on pour cet engagement ? Sans apporter de réponses toutes faites, « Blast » offre une réflexion nuancée sur ces hommes et ces femmes qui choisissent de se tenir au chevet d’un monde qui saigne.

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Grégory, portrait d’un infirmier en mission

Le protagoniste de « Blast » échappe aux archétypes du héros romanesque traditionnel. Grégory n’est ni un saint laïque animé d’une foi inébranlable, ni un aventurier en quête d’adrénaline. Karine Giebel compose plutôt le portrait d’un homme ordinaire confronté à l’extraordinaire, un professionnel de santé qui découvre sa vocation dans les décombres de Sarajevo. Cette dimension humaine, faite de doutes et de failles, rend le personnage particulièrement crédible. Ses motivations restent complexes, mêlant désir d’utilité et besoin d’échapper à ses propres démons, quête de sens et difficulté à vivre dans la normalité d’un quotidien français.

La construction du personnage s’appuie sur une trajectoire marquée par les pertes successives. Le drame personnel qui frappe Grégory early dans le récit devient le socle d’une transformation profonde. Cette blessure intime ne sert pas de simple ressort dramatique : elle permet à l’auteure d’explorer comment le deuil peut paradoxalement nourrir l’engagement. Grégory trouve dans l’aide aux autres une forme d’exutoire à sa propre souffrance, créant un lien indissoluble entre sa quête personnelle et son action humanitaire. Cette ambivalence enrichit considérablement la psychologie du personnage, loin de tout manichéisme.

Au fil des missions, le lecteur observe l’érosion progressive de l’homme. Giebel ne cache rien de l’usure psychologique qui guette les travailleurs humanitaires : les cauchemars récurrents, la difficulté à se réinsérer lors des retours en France, l’addiction à l’urgence qui rend insupportable la vie ordinaire. Le personnage oscille entre deux mondes inconciliables, incapable de trouver l’équilibre. Cette représentation évite l’écueil de l’idéalisation tout en rendant hommage à la résilience de ceux qui persistent malgré tout. Grégory demeure attachant dans ses contradictions, touchant dans ses échecs autant que dans ses réussites.

La relation complexe que le protagoniste entretient avec sa nouvelle famille ajoute une dimension supplémentaire au portrait. Entre Zina et Anton, Grégory tente de reconstruire ce que la vie lui a arraché, mais le roman suggère avec finesse que cette reconstruction reste fragile, menacée par l’appel permanent des zones de conflit. Cette tension entre l’engagement humanitaire et la vie privée structure l’évolution du personnage, posant la question lancinante de la compatibilité entre ces deux aspirations légitimes. Giebel refuse les solutions faciles, préférant maintenir son héros dans cette zone d’inconfort qui fait toute sa vérité.

Du Kenya au Liberia : une construction en mosaïque

Karine Giebel opte pour une architecture narrative chronologique qui suit Grégory de 1992 à 2003, découpant le récit en chapitres datés qui fonctionnent comme autant de stations d’un long chemin de croix humanitaire. Cette approche linéaire présente l’avantage de la clarté, permettant au lecteur de mesurer l’évolution du personnage sur plus d’une décennie. Chaque chapitre marque une étape géographique et psychologique, créant un effet de accumulation qui traduit l’usure progressive du protagoniste. L’auteure joue également sur les ellipses temporelles, sautant parfois plusieurs mois ou années, ce qui accentue l’impression d’une vie entière consacrée à ces missions successives.

Le roman s’entrelace avec un mystère lancinant qui surgit de manière intermittente : les passages en italique d’une voix prisonnière, enfermée dans les ténèbres. Ces fragments énigmatiques ponctuent le récit principal, créant une tension sourde qui traverse l’ensemble de l’œuvre. Giebel distille ces indices avec parcimonie, maintenant le lecteur dans l’interrogation sans pour autant transformer son roman humanitaire en thriller pur. Cette double temporalité narrative ajoute une dimension supplémentaire au texte, suggérant que le passé ne cesse de hanter le présent, que les traumatismes enfouis finissent toujours par resurgir.

La multiplicité des lieux et des conflits pourrait disperser l’attention, mais l’auteure parvient à maintenir une cohérence d’ensemble grâce à la constance du regard porté par Grégory. Chaque théâtre d’opération possède sa propre identité, ses spécificités culturelles et géopolitiques, pourtant un fil rouge se dessine : partout, la même absurdité de la violence, la même détermination des humanitaires. Cette répétition avec variations crée un effet presque musical, où les thèmes se répondent d’un chapitre à l’autre. Le lecteur reconnaît les patterns de la guerre et de l’engagement, tout en découvrant les particularités de chaque situation.

L’alternance entre scènes d’action intense et moments d’introspection rythme efficacement la narration. Giebel sait ménager des respirations nécessaires entre les passages les plus éprouvants, offrant au lecteur comme à son personnage des instants de relative accalmie. Ces retours en France, bien que marqués par le malaise de Grégory face à la normalité, permettent de contextualiser son engagement et de mesurer le fossé grandissant entre sa vie d’avant et celle qu’il mène désormais. La structure du roman mime ainsi les va-et-vient incessants du travailleur humanitaire, cette impossibilité de se fixer, cette errance géographique qui reflète un désarroi intérieur plus profond.

Les théâtres d’opération : de la Bosnie au Liberia

Le parcours géographique de Grégory dessine une cartographie des plaies ouvertes du monde à la charnière des deux millénaires. Karine Giebel entraîne son lecteur du siège de Sarajevo aux collines meurtries du Rwanda, des camps d’Ingouchie aux rues dévastées de Monrovia, composant une fresque des conflits qui ont ensanglanté les années 1990 et le début des années 2000. Chaque destination révèle une facette différente de la barbarie humaine : le nettoyage ethnique en Bosnie, le génocide rwandais, les exactions de la seconde guerre de Tchétchénie, les enfants soldats du Liberia. L’auteure ne se contente pas de nommer ces lieux, elle les fait exister par une accumulation de détails concrets qui ancrent le récit dans une réalité documentée.

La Bosnie-Herzégovine occupe une place centrale dans le roman, servant de baptême du feu au jeune infirmier. Les descriptions de Sarajevo assiégée, du massacre du marché Markale, des mines antipersonnel qui continuent de tuer longtemps après les combats, témoignent d’un travail de recherche conséquent. Giebel parvient à rendre palpable l’atmosphère d’une ville sous les bombes, où chaque trajet devient un défi à la mort, où les habitants doivent choisir entre mourir de faim ou risquer leur vie pour trouver de l’eau. Ces passages possèdent une force évocatrice indéniable, même si le foisonnement des détails peut parfois ralentir le rythme narratif.

Le Rwanda représente sans doute le segment le plus éprouvant du récit. L’auteure aborde le génocide des Tutsis avec gravité, évitant le voyeurisme tout en ne dissimulant rien de l’horreur. Les visites dans les prisons surpeuplées, les rencontres avec les survivants, la complexité des tensions ethniques artificiellement créées par la colonisation : Giebel tente d’éclairer la genèse d’une tragédie qui dépasse l’entendement. Le roman se fait alors presque pédagogique, portant une parole qui refuse l’oubli. Cette dimension mémorielle s’inscrit dans une démarche louable, bien que le lecteur puisse parfois ressentir le poids de l’information qui vient se greffer sur la fiction.

Les passages en Casamance et au Liberia élargissent encore le spectre des situations explorées. Les petits talibés contraints à la mendicité, les victimes des mines qui continuent leur œuvre de destruction, les massacres perpétrés lors de la chute de Charles Taylor : autant de réalités souvent ignorées du grand public. En multipliant les contextes géographiques, Giebel court le risque d’une certaine répétition thématique – la guerre produit partout les mêmes souffrances – mais elle parvient néanmoins à individualiser chaque situation, à donner à chaque lieu sa singularité. Le roman devient ainsi un témoignage indirect sur ces conflits oubliés, ces tragédies qui n’occupent jamais longtemps les unes de l’actualité mais laissent des cicatrices indélébiles sur des populations entières.

Les thématiques de la guerre et de l’engagement

Au cœur de « Blast » se déploie une réflexion profonde sur la nature même de l’engagement humanitaire et ses zones d’ombre. Karine Giebel interroge sans détour les motivations qui poussent certains individus à se confronter répétitivement à l’horreur. Le roman refuse l’hagiographie facile pour explorer les ambiguïtés de la vocation : Grégory fuit-il sa propre douleur en se plongeant dans celle des autres ? L’action humanitaire devient-elle une addiction, une drogue aussi puissante que destructrice ? Ces questions traversent le récit sans recevoir de réponses définitives, l’auteure préférant maintenir une tension fertile entre l’abnégation réelle et les béquilles psychologiques qu’elle peut représenter. Cette approche nuancée évite les écueils du misérabilisme comme ceux de l’héroïsation.

La violence constitue évidemment le matériau central du roman, omniprésente sous toutes ses formes. Giebel ne se détourne pas de la brutalité : les corps mutilés, les enfants amputés, les viols utilisés comme armes de guerre, les massacres de masse. Cette confrontation avec le pire de l’humanité pourrait verser dans le catalogue morbide, mais l’auteure maintient généralement son texte du côté du témoignage nécessaire plutôt que de la complaisance. Le regard médical de Grégory, technique et pragmatique, permet de décrire l’insoutenable sans tomber dans le pathos excessif. Néanmoins, l’accumulation de scènes traumatiques finit par créer une certaine saturation qui interroge : où se situe la frontière entre la nécessité de montrer et le risque d’anesthésier le lecteur par excès ?

Le roman explore également le thème du trauma et de ses rémanences. Les cauchemars qui assaillent Grégory, les fantômes qui peuplent ses nuits, les flashbacks qui surgissent aux moments les plus inattendus : Giebel décrit avec justesse le syndrome de stress post-traumatique qui frappe nombre de travailleurs humanitaires. Cette dimension psychologique enrichit considérablement le propos, montrant que l’engagement a un coût personnel considérable. Les scènes où Grégory voit apparaître Séverine et Charlène, où la réalité et les visions se confondent, illustrent cette descente progressive vers une forme de fragilité mentale. L’auteure suggère que personne ne sort indemne de telles expériences, que le prix à payer pour avoir été témoin de l’indicible se compte en années de vie volées, en équilibre personnel compromis.

La question de l’utilité de l’action humanitaire parcourt l’ensemble du récit comme une basse continue. Face à l’ampleur des catastrophes, que peuvent quelques individus armés de leur seule bonne volonté ? Giebel met en scène les doutes récurrents de Grégory et de ses collègues, leurs moments de découragement face à l’océan de souffrance. Pourtant, le roman défend in fine l’idée que chaque vie sauvée justifie l’engagement, que le geste individuel conserve son sens même dans le chaos collectif. Cette position humaniste transparaît notamment dans les retrouvailles entre Susan et ses parents, dans le sourire d’un enfant vacciné, dans tous ces micro-victoires qui jalonnent le parcours du protagoniste. Sans naïveté excessive, « Blast » plaide pour la nécessité de ces actions, aussi dérisoires puissent-elles paraître face à la marche du monde.

L’écriture de Karine Giebel : réalisme et immersion

Le style de Karine Giebel dans « Blast » privilégie la clarté et l’efficacité narrative au service d’une immersion maximale. L’auteure adopte une écriture directe, presque documentaire par moments, qui colle au plus près de l’expérience vécue par son personnage. Les phrases courtes alternent avec des passages plus amples lors des scènes d’action, créant un rythme qui épouse les moments de tension et les instants de répit. Cette sobriété stylistique possède une vertu : elle ne s’interpose jamais entre le lecteur et les situations décrites, laissant les faits parler d’eux-mêmes. Toutefois, cette approche minimaliste peut parfois donner l’impression d’une certaine sécheresse, d’un texte qui fonctionne davantage comme vecteur d’information que comme objet littéraire travaillé.

La précision technique constitue l’un des atouts majeurs du roman. Giebel multiplie les détails médicaux, les termes spécialisés, les protocoles de soins qui confèrent au récit une authenticité palpable. Le lecteur découvre le vocabulaire du triage, les gestes de l’amputation d’urgence, la logistique complexe d’une mission humanitaire. Cette exactitude terminologique, fruit d’un travail de documentation conséquent, ancre solidement la fiction dans le réel. Elle comporte néanmoins le risque de transformer certains passages en notices techniques qui peuvent ralentir la lecture pour le profane. L’auteure semble avoir choisi de privilégier la véracité au détriment d’une certaine fluidité romanesque.

Les dialogues occupent une place importante dans l’économie narrative, servant à la fois à caractériser les personnages et à transmettre des informations contextuelles. Les échanges entre Grégory et Paul apportent notamment des touches d’humanité bienvenues, leurs plaisanteries offrant des respirations nécessaires dans un récit par ailleurs très sombre. Giebel parvient à différencier les voix de ses personnages, à leur donner une épaisseur au-delà de leur fonction narrative. Cependant, certains dialogues penchent vers l’exposition didactique, particulièrement lorsqu’il s’agit d’expliquer les contextes géopolitiques. Ces moments où les personnages se mettent à disserter sur l’histoire du Rwanda ou du Liberia peuvent créer une distance, rappelant que nous sommes dans une construction romanesque.

L’auteure excelle dans les scènes de chaos contrôlé, ces moments où l’urgence médicale rencontre la violence du conflit. Les passages décrivant l’afflux de blessés après le massacre de Markale ou les combats dans Monrovia possèdent une force évocatrice indéniable. Giebel parvient à faire ressentir la cacophonie, la confusion, l’adrénaline de ces instants limites où chaque seconde compte. Son écriture se fait alors plus nerveuse, plus fragmentée, épousant le rythme haletant de l’action. Ces moments d’intensité narrative compensent les passages plus descriptifs ou informatifs, créant une dynamique d’ensemble qui maintient l’attention du lecteur malgré les huit cents pages du roman.

La dimension humaine au-delà de la violence

Malgré l’omniprésence de la guerre et de ses atrocités, « Blast » parvient à préserver des espaces de pure humanité qui empêchent le roman de sombrer dans le nihilisme. Karine Giebel constelle son récit de rencontres qui transcendent l’horreur ambiante : le sourire d’un enfant vacciné, la gratitude d’une mère dont le fils a été sauvé, les retrouvailles de Susan avec sa famille. Ces moments de grâce, aussi fugaces soient-ils, constituent autant de pierres blanches dans la nuit des conflits. L’auteure démontre ainsi que même dans les pires circonstances, la dignité humaine persiste, que des liens se créent par-delà les barrières linguistiques et culturelles. Cette attention portée aux victimes individualisées évite que le roman ne devienne une simple chronique de l’horreur collective.

Les relations entre humanitaires forment également un contrepoint essentiel à la violence environnante. L’amitié qui unit Grégory et Paul traverse tout le roman, offrant des scènes de légèreté bienvenues où l’humour sert d’exutoire face à l’insoutenable. Leurs échanges, leurs blagues parfois absurdes, leurs confidences nocturnes dessinent un portrait de la solidarité qui se forge dans l’épreuve partagée. Giebel sait montrer comment ces hommes et ces femmes se soutiennent mutuellement, créant une famille de substitution dans l’adversité. Cette dimension fraternelle apporte une chaleur nécessaire au récit, rappelant que l’engagement humanitaire est aussi affaire de liens humains profonds.

La reconstruction sentimentale de Grégory avec Zina et Anton introduit une complexité supplémentaire dans le tissu narratif. Cette seconde famille, née des décombres de la guerre tchétchène, incarne à la fois l’espoir de renaissance et l’impossibilité de faire table rase du passé. L’auteure explore avec finesse les difficultés d’Anton, son mutisme sélectif, ses traumatismes, sans céder à la facilité d’une guérison miraculeuse. La relation entre le père adoptif et le fils meurtri se construit lentement, patiemment, dans une authenticité qui touche juste. Ces passages plus intimistes équilibrent les scènes de guerre, montrant que la vie continue, même abîmée, même fragmentée.

Le roman interroge également la notion de résilience à travers ses personnages secondaires. Qu’il s’agisse de Zina qui a survécu au siège de Grozny, de Princess qui accouche pendant les combats à Monrovia, ou de Khadim qui a échappé à l’enfer des écoles coraniques, Giebel dessine une galerie de survivants qui refusent de se laisser définir uniquement par leurs traumatismes. Ces figures, parfois esquissées en quelques pages seulement, témoignent d’une capacité humaine à se reconstruire qui fait écho au parcours du protagoniste. L’auteure suggère ainsi que la guerre ne détruit pas tout, qu’il reste toujours une étincelle capable de rallumer la flamme de l’existence, aussi précaire soit-elle.

Un roman qui interroge notre rapport à l’humanitaire

« Blast » dépasse largement le cadre d’une simple fiction pour s’imposer comme une réflexion sur notre rapport collectif aux crises humanitaires. Karine Giebel confronte le lecteur à une réalité dérangeante : pendant que nous vaquons à nos occupations quotidiennes, des hommes, des femmes et des enfants meurent dans l’indifférence générale. Le roman met en lumière cette distance abyssale entre les zones de confort occidental et les théâtres de guerre, soulignant l’asymétrie scandaleuse des destins selon le lieu de naissance. À travers le regard de Grégory lors de ses retours en France, l’auteure pointe du doigt notre capacité à nous détourner de l’insoutenable, à zapper d’une catastrophe à l’autre sans réelle prise de conscience. Cette dimension critique traverse l’œuvre sans didactisme excessif, invitant à une forme d’examen de conscience.

Le roman interroge également les limites de l’action humanitaire elle-même. Giebel n’hésite pas à montrer les frustrations, les échecs, l’impuissance face à des situations qui dépassent les capacités d’intervention. La scène où Grégory doit refuser de s’arrêter pour secourir un enfant blessé par respect des consignes de sécurité, ou celle où il doit choisir qui sauver lors du triage des victimes, illustrent les dilemmes éthiques auxquels sont confrontés les humanitaires. L’auteure refuse l’angélisme pour montrer que le bien absolu n’existe pas dans ces contextes, que chaque choix implique un renoncement, que sauver une vie peut signifier en abandonner une autre. Cette lucidité sur les zones grises de l’engagement humanitaire donne au propos une profondeur qui dépasse la simple chronique.

L’œuvre soulève par ailleurs la question de la mémoire collective et de l’oubli sélectif. En enchainant les conflits des années 1990 et 2000, Giebel rappelle que notre époque récente a été jalonnée de génocides et de massacres qui n’ont suscité qu’une attention médiatique fugace. Le Rwanda, la Bosnie, la Tchétchénie, le Liberia : autant de drames qui ont fait des centaines de milliers de victimes sans provoquer de mobilisation internationale comparable à d’autres crises. Le roman devient ainsi une forme de contre-oubli, un témoignage indirect qui réinscrit ces tragédies dans notre conscience. Cette ambition mémorielle constitue sans doute l’une des visées les plus nobles du livre, même si elle implique parfois une densité informationnelle qui peut freiner l’élan romanesque.

Au terme de cette plongée dans l’univers humanitaire, « Blast » laisse le lecteur face à ses propres contradictions. Sommes-nous prêts à regarder en face les conséquences de notre indifférence ? Quelle responsabilité portons-nous collectivement face aux drames qui se déroulent loin de nos frontières ? Giebel ne délivre pas de leçons toutes faites mais propose une expérience de lecture qui ne laisse pas indemne. Le roman fonctionne comme un miroir tendu à notre confort occidental, nous rappelant que derrière les statistiques et les images fugitives des journaux télévisés se cachent des existences réelles, des souffrances concrètes. Cette capacité à ébranler nos certitudes, à fissurer nos mécanismes de défense psychologique face à l’horreur lointaine, constitue peut-être la réussite majeure de cette œuvre ambitieuse qui, malgré ses imperfections, parvient à son objectif essentiel : ne pas laisser le lecteur indifférent.

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Mots-clés : Roman humanitaire, Conflits armés, Engagement, Trauma, CICR, Génocide, Résilience


Extrait Première Page du livre

 » Prologue
Avant, il y a parfois un silence.

Un silence que personne n’entend.

Puis c’est la déflagration.

Bruit assourdissant, flash aveuglant.

L’onde de choc atteint d’abord ceux qui sont tout près, qui ont le malheur de se trouver dans le premier cercle.

Pour eux, aucune chance.

Blast primaire.

Vague brûlante, mortelle, qui les balaye, les pulvérise, les déchiquète.

L’effet de souffle se propage, personne ne peut lui échapper.

Dans le deuxième cercle, débris et éclats transpercent les chairs, les os.

Blast secondaire, criblage.

Tympans perforés.

Yeux, gorges et peaux brûlés.

Corps écrasés par l’insoutenable pression.

L’onde de choc percute ceux qui, déjà, avaient l’idée de s’enfuir. La foudre s’abat sur le troisième cercle.

Blast tertiaire.

Corps projetés sur plusieurs mètres.

Murs et plafonds qui s’effondrent.

Le monde qui s’écroule.

Puis le silence revient. « 


  • Titre : Blast
  • Auteur : Karine Giebel
  • Éditeur : Éditions Récamier
  • Nationalité : France
  • Date de sortie : 2024

Page officielle : www.karinegiebel.fr

Résumé

Monter au front sans arme ni gilet pare-balles. Soigner les autres au péril de sa vie. Se sentir utile en ce monde.
De Sarajevo à Gaza, en passant par Grozny, la Colombie ou l’Afghanistan, Grégory se rend au chevet des sacrifiés sous l’égide de la Croix-Rouge internationale. Chaque victime sauvée est une victoire sur la folie des hommes. Chaque vie épargnée donne un sens à la sienne. Peu importe les cicatrices et les plaies invisibles que lui laisse chaque conflit.
Poussé par l’adrénaline, par un courage hors du commun et par l’envie de sauver ceux que le monde oublie, Grégory prend de plus en plus de risques.
Jusqu’au risque de trop. Jusqu’au drame…
Ne pas flancher, ne pas s’effondrer. Ne pas perdre la raison.
Choisir.
Sauver cette jeune fille, condamner cet adolescent. Soigner ce quadragénaire, laisser mourir cet enfant.
Choisir.
Endurer les suppliques d’une mère, d’un père.
Certains tombent à genoux devant lui, comme s’il était Dieu.
Choisir.
Tenter de sauver cette femme. Sacrifier sa petite fille qui n’a que peu de chances de survivre à ses blessures.
Choisir.
Et chaque fois, mourir un peu.

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Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.


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