Le 36 sans la Seine, une PJ qui a changé d’adresse
Il fallait oser commencer là. Christophe Molmy installe son récit dans un bâtiment qui n’a pas encore de légende, un vaisseau de verre planté rue du Bastion, aux confins nord de Paris, loin des quais, loin de la place Saint-Michel, loin de tout ce que la culture populaire a sédimenté autour d’un simple numéro de rue. Les policiers de la Brigade criminelle ont emporté le numéro dans le déménagement, 36, comme on emporte une photographie de famille dans un carton de déménagement, mais l’escalier ne grince plus, aucun couloir ne sent la cire ni le tabac froid, et Simenon a définitivement rendu les clés.
Ce décalage travaille le roman en profondeur. Les vitres du Bastion renvoient les nuages, les climatiseurs ronronnent, les badges se contrôlent à chaque étage, et cette modernité aseptisée produit un effet inattendu : elle rend la mélancolie des enquêteurs plus visible encore. Molmy ne pleure jamais ouvertement sur le Quai des Orfèvres perdu. Il laisse simplement affleurer, au détour d’une phrase, l’idée qu’il faudra des décennies pour qu’un lieu neuf devienne mythique, et que ceux qui y travaillent aujourd’hui vivent dans cet entre-deux inconfortable, héritiers d’un prestige qu’ils ne peuvent plus toucher.
Autour de l’immeuble, la géographie parisienne du roman se déploie avec une précision de professionnel : le boulevard Berthier, le parc Martin-Luther-King où l’on va respirer entre deux procédures, le périphérique qu’on avale à toute allure, les Maréchaux, la porte d’Asnières engorgée en début de soirée. Rien de touristique là-dedans. Paris se donne ici par ses axes de circulation, ses feux, ses places de livraison, ses parkings souterrains, c’est-à-dire par ce qu’en perçoit un flic qui roule vingt heures par semaine. Cette capitale fonctionnelle, cartographiée par l’usage plutôt que par la carte postale, constitue l’une des réussites les plus discrètes du livre. Elle ancre l’ensemble dans une matérialité qui ne triche pas.
Balises, planques et priorité radio, la grammaire du terrain
Le premier plaisir de lecture est d’ordre technique, et il serait dommage de le minorer. Molmy écrit la surveillance comme d’autres écrivent une partition. On y apprend qu’une voiture de planque ne chauffe pas son habitacle sous peine de se faire repérer, qu’une arme se glisse sous la cuisse pour gagner une fraction de seconde au moment de jaillir, qu’une moto qui ne double jamais devient suspecte en ville, qu’une balise permet de laisser du mou plutôt que de coller aux basques d’une cible. Ces détails ne sont pas de l’ornement documentaire. Ils constituent la texture même du récit.
La langue suit. Le vocabulaire de la police judiciaire irrigue les dialogues sans jamais peser : on tape, on serre, on arrache, on décroche, on schouffe, on se fait retapisser, on pose une cuve, le client chique ou s’affale. Molmy dose l’argot avec une justesse remarquable, en le glissant dans le flux des échanges radio plutôt qu’en le soulignant. Le lecteur non initié comprend par contexte, la note de bas de page vient rarement, et l’immersion se fait sans effort. On entend littéralement le grésillement des postes, les annonces sèches, les confirmations qui se répondent d’une voiture à l’autre.
Cette exactitude produit une tension d’un genre particulier. Le suspense ne naît pas d’un artifice de construction mais de l’attente elle-même, de ces minutes où rien ne se passe et où tout peut basculer, de ces dispositifs qu’une passante ou un bus mal placé viennent dérégler. Molmy connaît la fragilité de ces montages : tout doit s’aligner, et rien ne s’aligne jamais parfaitement. Il en tire des séquences d’interpellation où l’on retient son souffle, non parce que le romancier a chargé la barque, mais parce que la mécanique décrite est si crédible qu’on en mesure instinctivement le risque. Peu de romans policiers français rendent aussi bien cette alternance de langueur et de fulgurance qui fait le quotidien d’un groupe d’enquête.
Sacha Letellier, un chef de groupe qui tient debout par habitude
Il y a chez Sacha Letellier quelque chose d’un artisan vieillissant. Son café du matin relève du rituel plus que du besoin, une affaire de dosage, de dureté de l’eau, de temps d’extraction, un fil tendu d’une enquête à l’autre pour relier des journées qui menacent de se ressembler. Molmy construit ce personnage par accumulation de gestes minuscules, et c’est cette patience qui le rend saisissant. Le chef de groupe se définit moins par ses décisions que par sa manière de faire craquer ses vertèbres, de refuser le gyrophare parce que le deux-tons lui est devenu insupportable, de traîner une jambe réparée qui lui rappelle chaque matin ce qu’il préférerait oublier.
Sa colère est le second moteur du personnage. Elle explose sans prévenir, disproportionnée, contre un subordonné qui lui installe une application de messagerie, contre une hypothèse qu’il juge fantaisiste, contre une hiérarchie qu’il soupçonne de lui refiler les dossiers dont personne ne veut. Molmy a l’intelligence de montrer que Letellier voit sa propre fureur monter et qu’il ne parvient pas à la museler. Cette lucidité impuissante interdit de le réduire au cliché du flic bougon. Il sait qu’il abîme les siens, il le regrette dans la seconde, il recommence le lendemain.
Reste le contrepoids, et il est essentiel : Emma, les enfants, l’odeur de leurs cheveux après la douche, les grognements d’ours derrière le canapé. Molmy accorde à ces scènes domestiques une chaleur qui tranche avec la sécheresse du reste, sans jamais verser dans la mièvrerie. Le foyer fonctionne comme point d’ancrage et comme mesure de ce que le métier ronge. Chaque fois qu’un message fait vibrer un téléphone au milieu d’un film ou d’un dîner, on comprend que quelque chose se paie. Le romancier ne théorise pas, il laisse le lecteur faire l’addition. Letellier avance en somme par inertie professionnelle, porté par trente années de réflexes, et cette usure méthodiquement décrite constitue l’un des plus beaux fils du livre.
Coline Lafleur, l’entêtement comme méthode
Face à Letellier, Coline Lafleur occupe une place que Molmy refuse de simplifier. Elle n’est ni la jeune recrue naïve ni l’insolente qui aurait raison contre tous. Elle apprend, elle doute, elle encaisse, elle recommence. Sa force tient à une obstination tranquille : quand une intuition s’installe, elle la creuse, quitte à froisser une hiérarchie chatouilleuse sur les questions de saisine. Le détail qui l’accroche au départ paraît dérisoire, presque anecdotique, et c’est précisément la manière dont elle refuse de le lâcher qui fait avancer le récit.
Molmy la dote d’une intériorité dense, ce qui n’allait pas de soi dans un roman aussi procédural. Le rapport au corps y tient une place notable, avec ce miroir de salle de bains où elle affronte des formes héritées de sa mère, cette histoire longue des diktats de la minceur qu’elle résume en quelques lignes avant de refermer le sujet, ce tatouage d’orchidée qu’elle n’aurait jamais osé quelques années plus tôt. La natation lui offre un exutoire, le chat Belzébuth une bouillotte, une relation intermittente avec un certain Clément le rappel permanent de ce que le métier grignote. Rien de tout cela ne relève du remplissage psychologique : chaque élément revient plus tard, éclairé différemment.
Sa loyauté envers Letellier constitue le nerf du binôme. Elle le défend, le couvre, encaisse ses saillies, s’inquiète de son état bien avant que quiconque ne s’en aperçoive. Le roman installe ainsi une relation de filiation professionnelle où l’admiration coexiste avec l’exaspération, où le mentor déçoit sans cesser d’être un mentor. Les scènes de bureau, les réunions de groupe, les débriefings acides après une journée sans résultat donnent à cette dynamique un relief que peu de romans policiers atteignent. On croit à ce groupe parce qu’on croit à ses silences, à ses rancunes rentrées, à cette pudeur virile qui empêche de nommer ce qui blesse. Coline, elle, ose parfois nommer. C’est ce qui la rend indispensable.
Watchmen, une cagoule, un drap blanc et des millions de vues
L’antagoniste est une trouvaille. Molmy ne construit pas un cerveau criminel omniscient mais un homme rongé par la certitude d’avoir compris ce que le troupeau ne voit pas. Ses lectures adolescentes, Bakounine, Proudhon, digérées de travers, sa haine sédimentée depuis le collège, ses obsessions de perfectionniste qu’un psychologue avait diagnostiquées autrement, tout cela compose un portrait glaçant de médiocrité exaltée. Il vérifie deux fois que les seaux sont scellés, deux fois que la porte est fermée, et prend ces rituels pour la marque d’une âme supérieure. Le romancier saisit avec une justesse cruelle cette manière dont l’échec personnel se travestit en mission historique.
La mise en scène de ses revendications constitue le morceau de bravoure. Un drap blanc agrafé au mur, une cagoule à trois trous, une caméra, un texte appris par cœur avec ses inflexions travaillées : le dispositif tient dans une chambre, et il suffit. Molmy montre comment un décor de fortune, capté en direct, se transforme en événement national dès lors que le compteur de vues s’emballe. La séquence où l’homme masqué s’inquiète de laisser apparaître un bout de rue par le coin de la fenêtre en dit long sur sa paranoïa autant que sur son amateurisme calculateur.
Ce qui rend l’ensemble redoutable, c’est le traitement de la contagion. Les enquêteurs se demandent très vite s’ils poursuivent une équipe structurée ou une idée qui se propage toute seule, un pseudonyme que n’importe quel excité peut endosser en quelques clics. Une réplique résume l’affaire avec une ironie amère : le terrorisme se serait ubérisé comme le reste. Molmy tient là son vrai sujet et l’explore sans jamais s’appesantir, à travers les scènes de métro où des adolescents font défiler des vidéos d’agression entre deux clips de chatons, à travers les badauds qui filment derrière le cordon de sécurité. La fascination collective pour la violence en images irrigue le livre de bout en bout, avec une lucidité qui n’a jamais l’allure d’un sermon.
François de Bray, le vieux truand que la liberté encombre
Il apparaît tard, il occupe peu de pages, et il se grave durablement. François de Bray, soixante-deux ans, trente-quatre années de réclusion criminelle, une décennie de liberté à peine, un pedigree de braquages et d’évasion dont plus personne ne se souvient. Molmy le décrit comme un vieux marin, le visage tanné, chaque ride tenant lieu de cicatrice. Né dans une famille bourgeoise, promis à l’insouciance, il a choisi le pire à chaque bifurcation, et le roman se garde bien de trancher entre le manque affectif diagnostiqué jadis par un psychiatre et le simple goût de l’interdit.
La scène qui l’installe est bouleversante de sobriété. De Bray raconte sa sortie de prison, le moment où il est resté planté devant une porte sans savoir se servir d’une poignée, parce qu’on avait cessé de lui ouvrir. Des mois entiers passés au quartier d’isolement à tourner en rond pour ne pas perdre le contact avec le réel. Depuis qu’il est dehors, il continue de faire les cent pas dans sa chambre. La liberté ne l’a pas soulagé, elle l’a désœuvré. Molmy trouve pour dire cela des phrases courtes, sans pathos, qui portent bien plus loin qu’un long développement sur la récidive.
Le lien qui l’unit à Letellier ajoute une strate morale au roman. Un policier a un jour vu autre chose en lui qu’un dossier judiciaire, et cette attention a dévié une trajectoire. Le romancier ne fait pas de cette relation une belle histoire édifiante : elle repose sur une dette, elle sert l’enquête, elle place le flic devant des questions qu’il préférerait éviter. La sympathie que le lecteur éprouve pour ce survivant d’un siècle disparu se double d’un malaise persistant. Voilà bien la marque d’un romancier qui refuse le confort, capable de faire aimer un homme dont il n’efface aucun crime. De Bray hante le livre longtemps après avoir quitté la scène.
Une étincelle suffit, le reste est une affaire de procédure
Le titre agit comme un mot d’ordre et comme un programme. Tout le roman travaille l’image du feu : la pâte qu’on mixe dans un seau derrière des aérations calfeutrées, le fioul, l’engrais, les fantasmes d’incendie qui accompagnent l’endormissement, cette conviction qu’il ne faut qu’une étincelle et une légère poussée pour que le monde s’embrase. Molmy oppose à cette pyromanie exaltée quelque chose de tenace et de lent : les réquisitions, les fadettes, les gels de cellule, les heures passées devant des vidéos de mauvaise qualité, les perquisitions minutieuses où chaque objet trahit son propriétaire. D’un côté la promesse du chaos immédiat, de l’autre la patience obstinée d’une administration qui avance à petits pas.
Cette tension structure le livre et lui donne sa valeur. Le romancier connaît son sujet de l’intérieur, ce qui se sent à chaque page sans jamais tourner à l’étalage. Il en tire un thriller qui progresse par paliers, où les fausses pistes ont la densité des vraies, où l’on partage la frustration d’un groupe qui piétine, puis l’accélération soudaine quand un élément se met enfin en place. Le prix du Quai des Orfèvres, décerné sur manuscrit anonyme, récompense ici un texte dont l’authenticité procédurale ne bride jamais l’ambition romanesque.
Reste ce qui, sans doute, demeurera le plus longtemps : la manière dont Brûlez tout prend la mesure d’une époque où l’image circule plus vite que l’enquête, où l’indignation se monétise en vues, où un homme seul devant un drap blanc peut fissurer la confiance d’un pays. Christophe Molmy raconte cela sans posture, en flic devenu romancier, attentif à ceux qui encaissent, à ceux qui se taisent, à ceux que le métier finit par entamer. Le lecteur referme le livre avec des visages en tête, une odeur de poudre, et l’intuition très nette que le silence radio, parfois, pèse plus lourd que les explosions.
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Mots-clés : Brûlez tout, Christophe Molmy, prix du Quai des Orfèvres, Brigade criminelle, thriller procédural, complotisme, polar français
Extrait Première Page du livre
« Partie I
1
Sur les réseaux sociaux, les mêmes informations mensongères que la veille.
C’était comme si personne ne le voyait.
Le néant gagnait chaque jour un peu plus.
Il rabattit l’écran de son portable, se leva de sa chaise, s’étira et fit quelques pas jusqu’à la fenêtre de sa chambre. Au-dehors, une foule engourdie. Aucune réaction, aucune protestation, aucune résistance. Il fouilla la ville du regard, laissa sa colère l’imprégner. Il lui avait fallu du temps pour comprendre. Maintenant, sa rage enflait, s’échappait de son ventre jusqu’à sa gorge.
Avant de sortir, il inspecta la pièce. La place des livres et de l’ordinateur, les traces dans la poussière sur la console de l’entrée. Il mémorisa tout une dernière fois. Si quelqu’un profitait de son absence pour fouiller son studio, il le verrait.
Venez, je vous attends.
Il ferma derrière lui, enfonça la poignée. Deux fois. Glissa son trousseau dans la poche de son jean, puis dévala l’escalier, pressé de retrouver l’air de la rue. Tout serait bientôt prêt. Il était excité à l’idée de tout renverser, briser ce complot qu’il subissait depuis toujours. La lutte était inégale, ils n’étaient qu’un petit nombre à avoir ouvert les yeux, mais il avait hâte de commencer.
Le moment était venu. Il sentait l’espoir se répandre comme une onde de choc. Encore un peu de patience, ensuite plus rien ne les arrêterait. »
- Titre : Brûlez tout
- Auteur : Christophe Molmy
- Éditeur : Editions Gabelire
- ISBN : 9782370835284
- Format : Broché
- Nationalité : France
- Langue : Français
- Date de publication : 07/04/2024
- Nombre de pages : 456 pages
- Genre : Roman policier, thriller procédural français
- Sujets traités : Police judiciaire, Brigade criminelle, complotisme, terrorisme intérieur, réseaux sociaux, viralité de la violence, deuil, usure professionnelle
Résumé
Un groupe de la Brigade criminelle mène depuis des semaines une surveillance épuisante sur une équipe de braqueurs, entre planques nocturnes, balises et filatures dans un Paris réduit à ses axes de circulation. Sacha Letellier, chef de groupe chevronné, dirige une poignée d’enquêteurs parmi lesquels Coline Lafleur, jeune policière obstinée et loyale. Quand un veilleur de nuit est retrouvé mort dans un centre d’analyses médicales, le groupe hérite d’un dossier apparemment sans piste, où le moindre détail matériel devient précieux.
En parallèle, une série d’actions violentes revendiquées sous un pseudonyme se propage sur les réseaux sociaux. Un homme cagoulé, filmé devant un drap blanc, diffuse des messages qui cumulent des millions de vues et fédèrent une colère diffuse. Entre concurrence de services, pression des autorités et emballement médiatique, les enquêteurs doivent avancer avec les outils lents de la procédure judiciaire face à une menace qui, elle, se propage à la vitesse d’un partage.
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Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.

















J’ai beaucoup aimé ce livre, parfaitement dosé en tout. Au-delà du fond et de l’intrigue, la qualité d’écriture (phrases incisives, expressions non vues et revues) est remarquable.