Mattias Köping, la voix la plus abrasive du roman noir français
Né au Havre en 1972, Mattias Köping s’est imposé en trois romans comme l’une des signatures les plus radicales du noir hexagonal. Sa trajectoire d’écrivain doit beaucoup à la patience : il avait écrit puis abandonné deux ou trois manuscrits bien des années plus tôt avant de reprendre la plume treize ans après, avec Les Démoniaques, un texte qu’il n’envisageait même pas de soumettre à un éditeur et que son épouse l’a convaincu d’envoyer. Le documentaire l’occupe autant que la fiction, et cette part de recherche irrigue chacun de ses livres.
Le coup d’essai devient coup de maître. Publié en 2016 aux éditions Ring, Les Démoniaques est salué par la critique et récompensé par deux prix, le Grand Prix du Jury des Mines Noires et le Prix Découverte des Géants du Polar. Deux ans plus tard, Le Manufacturier confirme et amplifie. Le roman tresse une enquête policière dans un quartier sensible du Havre et la traque d’anciens criminels de guerre, sur fond de tueur en série sévissant à travers la France. Les guerres des Balkans, les massacres liés aux crimes de guerre, le trafic de drogue, le proxénétisme et les recoins les plus sombres du darknet y composent une architecture dense et documentée. Köping y installe durablement sa manière : une écriture crue, une documentation d’orfèvre, et un refus obstiné de l’édulcoration.
En octobre 2024, le romancier franchit un cap avec son arrivée chez Flammarion et l’ouverture d’un projet de très grande ampleur. Cartel 1011, Volume 1, Les Bâtisseurs paraît le 16 octobre 2024, six cent vingt-deux pages, premier volet d’une trilogie. L’intrigue s’ancre dans la péninsule du Yucatán, fief du clan Hernandez et de son conglomérat Comex, où le projet pharaonique du Train Maya sert de levier d’emprise. Entre Cancún et Tulum surgit alors un cartel nouveau, le 1011, prêt à tout pour dominer les trafics internationaux, tandis qu’en Europe les victimes s’accumulent et que les polices affrontent une sauvagerie inédite. L’ambition du livre s’appuie sur une connaissance fine du fonctionnement des narcotrafiquants et des marchés de la drogue, jusqu’aux mécanismes de blanchiment dans l’immobilier de luxe.
L’accueil critique a été à la hauteur de l’entreprise, avec des retours enthousiastes dans la presse nationale, de France Info aux Échos en passant par Le Journal du Dimanche. Les chroniqueurs saluent la naissance d’une figure du mal inédite, un cartel secret, indétectable, redoutablement informé sur ses adversaires, et six cents pages dont l’onde de choc ne retombe jamais. Réservée à un lectorat averti, son œuvre assume frontalement ce que d’autres contournent, et c’est précisément cette absence de filtre qui lui vaut une communauté de lecteurs aussi fidèle qu’impatiente. Le deuxième tome est en cours d’écriture, et l’attente autour de cette suite en dit long sur la place que Mattias Köping occupe désormais dans le paysage du noir francophone.
L’interview questionnaire de Mattias Köping
Vous écrivez à la main ou au clavier ?
Les deux. Pas mal de prises de notes à la main, quand je réfléchis et me documente. La poésie, exclusivement à la main, dans des carnets. Puis toute l’écriture du roman au clavier, pour gagner du temps.
Plutôt lève-tôt ou couche-tard ?
Les deux aussi. Je dors peu et mal.
Qu’est-ce qui vous pousse à écrire ?
Je n’en sais rien, à vrai dire. Je n’éprouve pas l’urgence vitale d’écrire, contrairement à d’autres de mes consœurs et confrères, ce que je respecte bien sûr. Je me porte même très bien de ne pas écrire du tout pendant des semaines, voire des mois ou des années. J’ai plein d’autres occupations largement aussi intéressantes que l’écriture. J’ai déjà décrit ailleurs ce rapport à l’écriture ainsi : c’est comme une piqûre de moustique. On ne peut pas s’empêcher de gratter, même si on sait que ça ne fera qu’empirer la démangeaison. Ça soulage, puis ça aggrave. J’ai un rapport à l’écriture très ambivalent, et c’est souvent agaçant.
À quelle fréquence écrivez-vous vos livres ?
Cela dépend, si j’en ai envie ou pas. Parfois, ça va très vite, puis ça se ralentit ou s’arrête. Cela dépend aussi de l’ampleur du projet, bien sûr, et de la masse de documentation à assembler, digérer, transformer. Le travail de recherche prend vraiment du temps. Le réel est très inspirant. J’ajoute que je n’ai aucune envie de m’imposer l’écriture d’un bouquin par an. Cela deviendrait une corvée et j’arrêterais. L’écriture n’est qu’une activité annexe pour moi.
Votre plus belle émotion d’auteur ?
La joie des lectrices et lecteurs, ou toutes les sensations fortes, agréables ou non, que leur procurent mes bouquins. Me dire qu’ils y penseront des années encore. J’aime beaucoup échanger avec le public lors des salons. C’est une très belle occasion de connivence. Je suis content lorsque les lecteurs me disent qu’ils ne sont pas près d’oublier l’un ou l’autre de mes bouquins, ou l’un de mes personnages. Honnêtement, quand on lit beaucoup et que l’on se retourne sur notre parcours personnel de lecture, de combien de livres se souvient-on réellement au bout de plusieurs décennies ? Si peu, en fait. Alors, quand quelqu’un me dit qu’il n’oubliera pas l’un de mes livres, cela me fait vraiment plaisir.
Le livre qui vous a le plus marqué ?
Question complexe. Il y a tellement de chefs-d’œuvre ! Je suis assez sensible aux dystopies qui finissent par être rattrapées par la réalité actuelle. 1984 en est un bon exemple. Mais dans un genre très différent, je pourrais citer Des souris et des hommes. Ce n’est pas pour rien que je l’ai utilisé dans Les Démoniaques. La Phèdre de Racine est une merveille. Je suis bien embarrassé de choisir un seul livre. Par ailleurs, j’ai remarqué qu’on ne réagit pas nécessairement de la même façon quand on relit un livre des années plus tard : tantôt déception, tantôt compréhension plus profonde…
Votre recherche la plus bizarre sur Google pour un livre ?
Ah, ah, ah. Lol. Mon historique de recherches est gratiné dans l’ensemble. Je porte un soin attentif même aux plus petits détails, et je suis curieux d’absolument tout : fonctionnement d’une arme, cotation en bourse, chimie, économie des trafics, faits divers, rapports d’Europol, de l’ONU… La liste est très, très, très longue ! Je fais souvent des recherches pendant des jours pour un seul paragraphe. Tout m’intéresse. Je préfère souvent rechercher à écrire. Et parfois, sans le vouloir, on aboutit à des découvertes vraiment horribles. Je ne ferai aucune publicité pour ce genre de choses, mais je suis tombé sur un site parfaitement légal, référencé sur Google, et qui propose des centaines de vidéos d’exécutions en tout genre par les cartels mexicains entre eux. J’en ai ouvert quelques-unes et c’était atroce. Je m’en suis servi dans Cartel 1011. Ce site existe toujours et rencontre un succès phénoménal. C’est dingue. Ça fait réfléchir… À côté du réel, un livre n’est qu’un livre, après tout, rien d’autre. La réalité est infiniment plus tordue que le pire des romans, c’est certain. Par ailleurs, je tiens à le dire, je n’ai jamais visité le Darkweb. Je me suis beaucoup renseigné dessus, notamment pour Le Manufacturier, mais je n’y suis jamais allé. L’imagination prolonge la recherche d’informations.
Votre lieu de crime idéal ?
Une forêt profonde.
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Votre arme du crime préférée ?
Le cerveau. Nous sommes imbattables pour imaginer les pires crimes : notre intelligence de mammifères supérieurs trouve toujours des raffinements inouïs dans la sauvagerie, la violence, les coups tordus.
Vos propres intrigues vous font-elles peur ?
Mes intrigues, non. Mes personnages dans certaines scènes, oui. Je reprends une formule que j’ai écrite dans la préface du Manufacturier : « Je me choque souvent moi-même quand j’écris. Je ne me censure jamais. » En outre, vu que je m’inspire très souvent du réel, je suis convaincu que c’est le monde qui est plus effrayant que les livres, pas l’inverse.
Votre pire cauchemar d’auteur ?
M’ennuyer quand j’écris.
Si vous étiez le méchant, quel serait votre métier ?
Le cerveau d’une organisation, justement.
Crime parfait au supermarché : dans quel rayon ?
Rayon des surgelés. Hop, le corps au frigo, caché sous les pommes-noisettes !
Sans le polar, quel genre littéraire choisiriez-vous ?
Toute la littérature classique, et tous les siècles, de l’Antiquité à nos jours. Je lis de tout : poésie, théâtre, romans, nouvelles, essais, etc. J’aime beaucoup les tragédies grecques et les tragédies classiques du répertoire français.
Le livre dont vous êtes le plus fier ?
Hum… c’est très difficile de répondre à cette question, voire impossible, car je ne place pas mes bouquins sur le même plan : personnages, construction, contenu documentaire, etc. Par exemple, la Kimy des Démoniaques est mon personnage préféré, mais je pense que ce n’est pas le meilleur techniquement parlant. Les personnages ont beaucoup d’importance pour moi, plus que l’histoire peut-être. Vladimir Radiche, dans Le Manufacturier, est une merveille de saloperie. En termes de recherches, Cartel 1011 est plus abouti que les autres.
Où vous sentez-vous chez vous ?
Chez moi.
En guise de conclusion, y a-t-il quelque chose que vous aimeriez partager avec nos lecteurs ? Une actualité, un nouveau projet qui vous passionne, une œuvre à paraître ou un événement spécial que vous souhaiteriez mettre en lumière, un prix reçu, une dédicace ou un salon ?
Oui, un message aux lecteurs. Je sais que l’attente est longue, mais j’ai écrit un one-shot entier qui a suspendu Cartel. Je suis parti d’un fait divers authentique qui m’a particulièrement choqué. Je voulais écrire une nouvelle à ce propos, mais c’est très vite devenu un roman. J’ignore s’il sera publié, car il est dur, lui aussi, et clivant. Je l’ai retravaillé récemment. Cela a créé un interlude dans la suite de Cartel, mais le deuxième tome avance. Il n’est pas terminé et il est pour le moment énorme (trop).
Plus d’infos sur Instagram : @mattiaskoping
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Je m’appelle Manuel et je suis passionné par les polars depuis une soixantaine d’années, une passion qui ne montre aucun signe d’essoufflement.

















